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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 05:21

 

Mère de Dieu de Ravensbrück

La Mère de Dieu de Ravensbrück
(Motif d'une icône brodée par Mère Marie ;
dessin de soeur Jeanne Reitlinger)

De l'imitation de la Mère de Dieu

par

Sainte Marie de Paris

(Mère Marie Skobtsov)

 

Pour comprendre et justifier notre élan vers l’homme, notre amour du prochain, notre chemin parmi nos frères, nous avons besoin de racines authentiques, religieuses et profondes. Or, nous subissons diverses influences, qui sont autant de mises en garde.

D’un côté, il y a le monde de l’humanisme. Même si elle se fonde sur une éthique chrétienne, la philosophie humaniste n’éprouve aucun besoin d’approfondir sa morale des relations humaines ni de justifier celles-ci autrement que par elles-mêmes. Elle reste limitée à trois dimensions qui, à leur tour, restreignent toute l’existence.

De l’autre côté, il y a le monde de l’Église. Pour certains de ses représentants, la question de l’homme paraît secondaire face à l’essentiel : la relation avec Dieu. La vie chrétienne est comprise d’abord comme le rapport à Dieu ; tout le reste n’est qu’un pseudochristianisme, une forme de " christianophilisme. "

Il convient de demeurer imperméable à ces deux influences. Car la première — et ce n’est pas une supposition — vient d’un monde privé de Dieu ; partant, elle détruit l’idée même de l’homme, qui n’est rien s’il n’est pas l’image de Dieu. Quant à la seconde, elle anéantit l’idée même de l’Église, qui n’est rien si elle n’inclut pas l’homme comme personne, l’humanité tout entière.

Il faut non seulement ignorer ces influences, mais savoir que tous les problèmes du monde — qu’il soit chrétien ou athée — se ramènent précisément à la question de notre relation à autrui, découlent de l’authenticité, de la profondeur et de la qualité spirituelle de cette relation. Le monde sans Dieu qui est le nôtre attend du christianisme qu’il prononce la seule parole capable de tout guérir et réparer, de ressusciter même ce qui est mort.

Malheureusement, l’âme chrétienne, depuis des siècles, souffre de je ne sais quel " protestantisme mystique ". Comme si seule la combinaison de ces deux mots avait un sens pour elle : Dieu et moi, Dieu et mon âme, Dieu et ma voie, Dieu et mon salut. Au point qu’aujourd’hui le chrétien dirait plus facilement " Mon Père " que " Notre père ", plus naturellement " délivre-moi du mal " que " délivre-nous du mal ", " donne-moi mon pain de ce jour " que " donne-nous notre pain de ce jour ". Tout semble avoir été dit sur les chemins de l’âme solitaire qui aspire à rejoindre Dieu ; les sentiers sont balisés, les dangers calculés, les abîmes sondés. On trouve facilement des guides, que ce soit parmi les anciens Pères ascétiques ou leurs épigones modernes.

Face à tout cela, il est pourtant une voie qui, au-delà de toute simplification humaniste comme de tout mépris ascétique, aspire à une relation authentiquement spirituelle avec les hommes. Mais avant d’en parler, essayons de comprendre sur quoi se fonde cette partie de la vie religieuse qui se limite à ces seuls mots : Dieu et mon âme.

Décider, en toute responsabilité, de faire de la vérité évangélique la référence ultime pour la vie de notre âme, c’est dissiper nos doutes sur la manière de nous comporter à chaque instant de notre existence. Tout devient simple : il suffit de renoncer à ce que nous possédons, de prendre notre croix et de marcher derrière le Christ. La seule chose, en effet, que le Christ nous laisse, c’est la voie pour le suivre, la croix que nous portons sur nos épaules en imitation de son cheminement vers le calvaire.

On peut, d’une manière générale, affirmer que le Christ nous appelle à l’imiter. Même si cette imitation a pu varier selon les époques et les personnes, son sens résume toute la morale chrétienne et toutes les doctrines ascétiques. Ainsi, les ermites se retirent au désert parce que Jésus y a passé quarante jours, les ascètes jeûnent parce qu’Il a jeûné ; ils prient, pratiquent l’abstinence et observent le célibat pour suivre son exemple.

Ce n’est pas par hasard que Thomas a Kempis a intitulé son livre L’Imitation de Jésus-Christ. C’est la devise de la morale chrétienne, le titre général que l’on pourrait donner à toute la tradition ascétique. Je ne tenterai pas ici de caractériser les diverses modalités de ce chemin défini dans l’Évangile, ni les risques d’écart dont il est semé. Il y a en fait autant d’interprétations que de personnes et les déviations sont fatales, car l’homme est pécheur et faible.

Le point réellement important est la règle que Jésus a donnée pour ces divers chemins : la station solitaire de l’âme face à Dieu, le renoncement à absolument tout, c’est-à-dire, pour reprendre les mots de l’Évangile, au monde entier, à son père et à sa mère, aux proches vivants comme aux proches défunts non encore ensevelis (cf. Mt 10, 37 ; Lc 9, 60). Nue, solitaire, libérée de tout, l’âme contemple la seule image du Christ. L’imitant, elle hisse sa croix sur ses épaules. Et elle le suit. Pour connaître sa propre nuit sans aube à Gethsémani, son terrible Golgotha ; pour, à travers lui, conserver sa foi en la Résurrection, en la joie sans déclin de Pâques.

Ici, effectivement, tout semble se résumer à ces mots : Dieu et mon âme. Cela veut-il dire que tout le reste n’appartient qu’à ce qu’il m’a appelé à renoncer ? Cela signifie-t-il que rien d’autre n’existe que Dieu et mon âme ? Pas tout à fait. Car l’âme humaine ne se tient pas sans rien devant Dieu. Il y a certes Dieu et mon âme, mais aussi la croix que celle-ci a soulevée. Il faut la croix pour qu’il y ait plénitude. Et le sens de la croix est sans limite. La croix du Christ, c’est l’arbre éternel de vie, la force invincible, l’union du ciel et de la terre, l’instrument d’un châtiment ignominieux.

Mais qu’est-ce que la croix sur le chemin de l’imitation de Jésus ? En quoi nos croix doivent-elles ressembler à la croix unique du Fils de l’Homme ? Au Golgotha, il y avait trois croix : celle du Dieu fait homme et celles des deux larrons. Ces dernières ne sont-elles pas, d’une certaine manière, le symbole de toutes les croix humaines ? Laquelle prendrons-nous ? Notre chemin de croix est inéluctable, mais nous pouvons choisir entre marcher sur la voie du larron blasphémateur et périr, ou avancer sur celle du larron qui appelle le Christ et nous retrouver aussitôt au paradis. Pendant un certain temps, le mauvais larron, qui a choisi de périr, a eu le même destin que le Fils de l’Homme. Comme lui, il a été condamné, cloué sur la croix. Comme lui, il a souffert la passion. Mais cela ne veut pas dire que sa croix ait été une imitation de celle du Christ, que son chemin ait suivi celui du Christ.

L’essentiel, le plus déterminant dans cette image de la croix, c’est la nécessité de l’accepter librement, de la hisser sur notre dos dans un acte véritablement libre. Le Christ a pris librement sur lui les péchés du monde ; en les clouant sur la croix, Il les a rachetés et Il a vaincu l’enfer et la mort. Le sens de la croix, que nous disons porter sur nos chemins, est là, dans l’acceptation libre de cet exploit et de cette responsabilité : la crucifixion volontaire de nos péchés. La liberté est sœur de la responsabilité. La croix n’est autre que cette responsabilité librement acceptée, dans la lucidité et la sobriété.

En prenant sa croix sur ses épaules, l’homme renonce à tout. Cela signifie qu’il cesse d’être une partie de ce tout, du monde naturel. Il arrête d’obéir aux lois naturelles qui non seulement lui enlèvent sa responsabilité, mais le privent de sa liberté. Où est, en effet, ma responsabilité quand j’agis comme me l’ordonnent les lois invincibles de ma nature ? Où est ma liberté si je suis tout entier soumis à ces lois ?

Or, voici que le Fils de l’Homme nous a montré, à nous ses frères par la chair, un chemin surnaturel, une voie non pas humaine mais divino-humaine, un chemin de liberté et de responsabilité. Il nous a dit que l’image de Dieu, qui est en nous, fait de nous aussi des hommes-dieux et nous appelle à cette divinisation. Cela afin que, hissant en toute liberté et responsabilité notre croix sur notre épaule, nous devenions véritablement fils de Dieu. Marcher librement vers le Golgotha — voilà en quoi consiste la véritable imitation de Jésus-Christ.

Là, on dirait que s’épuisent toutes les possibilités de l’âme humaine et que la formule " Dieu et mon âme " embrasse le monde entier. Comme si tout le reste, tout ce à quoi j’ai renoncé, n’était plus, de facto, qu’un obstacle alourdissant ma croix. Comme si toutes mes souffrances, ma maladie, mon chagrin, mon deuil, mon attitude envers autrui, ma vocation et mon labeur, n’étaient que des détails sur ma propre voie vers Dieu, mon propre cheminement sur les traces du Christ. Bref, comme si tous ces éléments n’étaient pas des fins en soi, mais des moyens, des " pierres " pour aiguiser mon âme, des formes d’exercices pieux et souvent difficiles, des spécificités de mon propre cheminement.

Si ce modèle est bien vrai, alors le problème est réglé. On peut simplement le faire varier à l’infini, selon les particularités de chacun, les époques et les cultures. Tout devient clair : il n’y a que Dieu et mon âme qui porte sa croix. Une relation dans laquelle s’affirment une grande liberté spirituelle, une activité, une responsabilité. Et c’est tout.

Je pense qu’il est logique, lorsqu’on est imprégné de mystique protestante de marcher sur cette voie-là. Et il me semble que ce qui reste de vie spirituelle dans le monde actuel est fortement contaminé par cette mystique protestante, particularisante et individualisante. En celle-ci, il n’y a pas de place pour l’Église, la " catholicité ", une appréhension divino-humaine de la voie chrétienne. Ces quelques principes lui suffisent : des millions d’humains naissent, certains d’entre eux entendent l’appel du Christ à renoncer à tout, à prendre leur croix et à le suivre, ils lui obéissent dans la mesure de leurs forces, de leur foi, de leur effort personnel. Ils sont ainsi sauvés, car ils rencontrent le Christ et peuvent, en quelque sorte, unir leur vie à la sienne. Du coup, tout le reste, tout ce qui excède ces principes, apparaît comme une sorte d’ajout purement humain, une adaptation des principes chrétiens fondamentaux aux domaines extérieurs de la vie. Bref, un pseudo-christianisme qui n’est pas mauvais en soi, mais qui est superfétatoire dans la mesure où il est dépourvu de racines mystiques.

Dans la perspective de cette " mystique protestante ", la croix du Golgotha est la croix du Fils de l’Homme, les croix des brigands sont des croix de brigands, quant à nos croix personnelles, elles ne sont justement que personnelles, éléments d’une forêt infinie de croix individuelles en mouvement vers le Royaume des Cieux. Et c’est tout.

J’ai visité récemment un cimetière militaire : des centaines de croix identiques, en rangs serrés, occupaient l’essentiel de l’espace. Sur chaque tombe, une croix, ou plutôt un glaive, une épée en forme de croix, la lame plantée dans la terre, la poignée et la croisière constituant la partie supérieure. La croix était devenue épée, l’épée une croix. Cette association croix-épée est connue depuis le Moyen Âge. On faisait la croisière large pour rappeler la croix et des reliques étaient placées dans la poignée. Des écrits ont immortalisé le mariage entre ces deux mots, si courts mais si énormes ; beaucoup ont joué avec eux, pour justifier les guerres et la violence.

Fréquent, le rapprochement entre l’épée et la croix prend, dans l’Évangile, une signification toute différente du sens commun. " Un glaive te transpercera le cœur ", dit le Christ en désignant l’épée à double tranchant de la Mère de Dieu (Lc 2, 35). On voit bien là la différence. Quand nos hommes de plume écrivent " croix et épée ", la croix symbolise une manière passive d’endurer les souffrances, alors que l’épée renvoie à l’action. Dans l’Évangile, c’est l’inverse. D’un côté, la croix est levée librement, c’est-à-dire activement, par le Fils de l’Homme. De l’autre, l’épée, qui fend le cœur et passe inéluctablement au travers de notre âme, symbolise la souffrance non pas choisie librement, mais endurée passivement. Si la croix du Christ, acceptée librement, devient pour la Mère de Dieu une épée à double tranchant qui transperce son cœur, ce n’est pas parce qu’elle l’a choisie librement, mais parce qu’elle ne peut pas ne pas souffrir des souffrances de son Fils.

Cette épée à double tranchant n’est pas uniquement liée au destin de la Mère de Dieu ; elle nous apprend à tous quelque chose et nous engage tous. Pour saisir cela, il nous faut comprendre la voie de Marie sur terre, bien voir ce qu’elle a à la fois d’exceptionnel et de commun.

L’Église orthodoxe porte, au plus profond de sa conscience, le mystère de la Mère de Dieu. Elle voit en elle non seulement la mère souffrante au pied de la croix de son Fils, mais aussi la Reine du ciel, " plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins. " Elle considère la Vierge, descendante de la tribu de Juda et fille de David, comme la mère de tout être vivant, l’incarnation personnelle de l’Église, le corps humain du Christ. Avec son voile, la Mère de Dieu couvre la terre et devient, elle-même, la " Terre-mère humide ". Une image qui, associée à la réflexion sur la croix, revêt un sens nouveau. La terre du Golgotha transpercée par la croix, inondée par le sang, n’est-elle pas le cœur maternel traversé par l’épée ? Oui, la croix du Golgotha transperce l’âme de la Terre-mère.

Si l’on considère la Mère de Dieu uniquement du point de vue de son cheminement terrestre, c’est-à-dire sur le plan où il peut être question d’une " imitation ", tout ce que nous venons de dire devrait suffire à l’âme chrétienne pour comprendre les possibilités qui s’ouvrent à elle. Car c’est précisément sur cette voie de la maternité qu’il nous faut chercher une justification et une consolidation de nos espoirs, trouver le sens mystique d’une authentique relation à autrui, impossible en dehors d’elle.

On peut affirmer qu’une relation authentiquement religieuse avec l’homme dans sa totalité, dans toutes ses particularités individuelles, ne s’ouvre véritablement à nous que lorsqu’elle est éclairée, sanctifiée par la voie de la Mère de Dieu, qu’elle suit ses traces ; elle est alors littéralement illuminée par elle.

Le plus important est de bien sentir ce qu’est le Golgotha pour la Mère de Dieu. Le Christ souffre sa passion volontaire. Marie souffre involontairement avec lui. Il porte les péchés du monde. Elle collabore avec lui, compatit. Il est crucifié dans sa chair. Elle est crucifiée avec lui.

Telle est la mesure des souffrances du Golgotha : la croix du Fils, dans toute son ampleur et sa charge, devient une épée à double tranchant qui transperce le cœur de la Mère de Dieu. Par leur démesure, les souffrances du Christ et celles de Marie sont égales. La seule différence, c’est que les souffrances du Fils sont actives, libres et volontaires, alors que celles de la Mère de Dieu sont passives, inéluctables.

Au Golgotha, les paroles de l’Annonciation — " Voici la servante du Seigneur " — ne sonnent pas comme une victoire, car l’idée qui l’accompagne — " toutes les générations me diront bienheureuse " — y est occultée. Au Golgotha, Marie est la servante du Fils de Dieu souffrant, esclave elle-même de ses propres souffrances. C’est la même obéissance que le jour de la Bonne Nouvelle, la même participation à la construction de la maison de Dieu, mais là où l’Annonciation annonçait la Nativité et participait aux hymnes angéliques — " Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes " — le Golgotha est, lui, une participation à la souffrance inéluctable et éternelle, à la kénose de Dieu. Les pierres et les rochers se sont fendus, la terre a tremblé, le voile du Temple s’est déchiré en deux, l’arme cruciforme a transpercé le cœur de la Mère, le Fils a remis son esprit entre les mains du Père.

Certes, la Mère de Dieu a eu son propre destin, sa propre croix. Mais a-t-elle librement choisi et hissé cette croix sur ses épaules ? Il me semble plutôt que son destin était la croix du Fils, devenue épée transperçant son cœur. Tout le mystère de Marie est dans cette fusion avec le destin de son Fils, depuis l’Annonciation et la Nativité jusqu’à la glorification éternelle et céleste de l’Ascension, en passant par le Golgotha et la Résurrection. Avec toujours cette même obéissance : " Que ta volonté soit faite. " La servante s’est ouverte au destin de son Seigneur, à sa croix transperçante. Même si cela a eu lieu au Golgotha, en l’an 33 de notre ère, il en sera éternellement ainsi. Car éternel est le Golgotha du Fils de l’Homme, éternelle sa passion, éternelles enfin les souffrances causées par l’épée qui transperce le cœur de sa mère.

Il y a beaucoup d’éléments dans cette passion maternelle ; nous pouvons aujourd’hui les distinguer, les reconnaître et en tirer des conclusions sur nos propres souffrances humaines.

Tout d’abord nous voyons l’humanité du Christ, l’Église du Christ, le corps du Christ, dont Marie est la Mère. Cette expression ne relève pas d’un lyrisme pieux ; elle correspond à la notion même d’Église comme corps du Christ. Ainsi, la Mère éprouve envers l’Église ce qu’elle éprouve envers son Fils. Mère de l’humanité divine — l’Église — elle est, aujourd’hui encore, transpercée par les souffrances du corps du Christ, par les souffrances de chacun des membres de ce corps. Autrement dit, les croix innombrables que l’humanité hisse sur ses épaules pour suivre le Christ se transforment en autant d’épées qui, éternellement, transpercent son cœur de mère. Marie continue à compatir, à souffrir avec toute âme humaine, comme au jour du Golgotha. C’est là le plus important. La Mère de Dieu sera toujours avec nous sur notre chemin de croix. Elle se tient tout près de nous ; chacune de nos croix est son épée.

Mais il y a autre chose de tout aussi essentiel : l’homme n’est pas seulement l’image de Dieu, l’icône de la divinité, le frère par la chair du Dieu fait homme, déifié, honoré par lui d’une croix et, dans ce sens, fils de la Mère de Dieu. Chaque homme est aussi l’image de la Mère de Dieu, qui conçoit en elle le Christ par le Saint-Esprit. Ainsi, dans son être intérieur, chaque homme est l’icône de la Mère de Dieu avec l’Enfant, la manifestation du mystère de la divino-humanité. On le comprend facilement en regardant comment l’humanité vétéro-testamentaire s’est préparée à cette naissance virginale, comment l’enfantement du Verbe a récapitulé toutes les promesses de Dieu.

La Vierge Marie était pleinement associée à cette attente de l’enfantement de Dieu, dans la maison de David, tribu de Juda et semence d’Abraham. Et nous, l’Église du Nouveau Testament, issue de l’Ancien, nous n’avons rien perdu de cette potentialité. Au point que nous pouvons parler de la participation physique de l’humanité, et donc de chacun de nous, à la naissance du Fils de Dieu. L’équivalence entre les expressions " Fils de Dieu " et " Fils de l’Homme " le prouve : l’homme a enfanté Dieu.

L’âme humaine unit en elle deux images originelles : l’image du Fils de Dieu et celle de la Mère de Dieu. Toutes deux sont des symboles éternels vers lesquels l’âme s’oriente dans son cheminement spirituel. Autrement dit, l’âme doit participer non seulement au destin du Fils, mais aussi à celui de la Mère. Elle doit imiter non seulement le Fils, mais aussi sa Mère. Cela signifie qu’elle doit non seulement prendre sa croix, volontairement choisie, mais aussi accepter le mystère de la croix devenue épée, reçue et non choisie. D’une part, la croix du Golgotha doit transpercer, telle une épée, chaque âme humaine, être vécue comme une compassion, une participation aux souffrances du Fils de l’Homme. D’autre part, l’âme doit accepter les épées que sont les croix de ses frères.

Si l’homme, ainsi, est à la fois l’image de Dieu et celle de la Mère de Dieu, il doit voir dans autrui ces deux images. Maternelle, l’âme humaine reçoit l’annonce de la Nativité, enfante le Christ et, surtout, apprend à voir le Christ dans les autres hommes. Partant, elle commence à les considérer comme ses propres enfants, à les adopter. L’idéal, la limite ultime d’un tel mode de relation, c’est de voir dans autrui à la fois Dieu et le Fils.

Cette limite suprême, il est clair que seule la Mère de Dieu a pu l’atteindre. Mais, dans la mesure où nous devons nous efforcer de marcher sur ses traces et où son image est l’image de notre âme, nous devons voir également dans autrui à la fois Dieu et le Fils. Dieu, parce que chaque homme a été créé à son image et à sa ressemblance ; le Fils, parce que, en faisant naître le Christ en elle, l’âme humaine intègre tout le corps du Christ, toute la divino-humanité et chaque homme en particulier.

Si, dans son cheminement axé sur l’imitation de Dieu, l’homme porte une croix volontaire, son cœur doit aussi être transpercé par l’épée, non choisie et à double tranchant, que constitue la croix des autres. La croix de mon prochain doit être l’épée qui me transperce l’âme. Je dois compatir, participer à ses souffrances. Cette épée, je ne la choisis pas ; c’est mon prochain qui l’a choisie, en la hissant comme une croix sur ses épaules. En se conformant à son image première — la Mère de Dieu — l’âme humaine monte sur le Golgotha, sur les traces de son Fils ; elle ne peut éviter d’être inondée par son sang.

Voilà, à mon avis, les véritables bases mystiques de la relation à autrui. Cette maternité à laquelle nous sommes appelés ne doit pas nous faire verser dans l’orgueil, car la mère n’est pas supérieure à son enfant — c’est même quelquefois le contraire. Il n’est pas question ici d’exploit spirituel. La maternité exprime seulement l’humble et obéissant désir de participer au calvaire de l’autre, d’accepter cette passion involontaire, d’ouvrir son cœur aux coups de l’épée à double tranchant. Et, pour le dire plus simplement encore, la maternité est amour.

Ce n’est pas pour alourdir notre croix, ni pour accomplir un exploit personnel ou un devoir, ni encore pour développer nos vertus que nous devons être et agir ainsi envers autrui. Cette attitude dérive seulement de notre capacité à déceler en l’autre l’image de Dieu, de notre désir de l’adopter. Devoir, vertu, piété n’ont rien à faire ici.

La Mère de Dieu, qui est aussi la source de tous les exploits d’amour, nous apprend à accepter humblement la croix des autres. Elle appelle chacun de nous à répéter après elle, même inondée de sang et le cœur transpercé : " Voici la servante du Seigneur. " Telle est la mesure de l’amour, la limite vers laquelle doit tendre l’âme humaine ; on peut même dire que c’est la seule attitude possible et vraiment humaine de l’homme envers son prochain. Ce n’est que lorsqu’on assume la croix des autres, les doutes, le deuil, les tentations, les chutes, les péchés d’autrui, que l’on peut parler d’une attitude convenable envers son prochain.

De même que le Christ est le seul à avoir porté dignement sa croix en ce monde, la Mère de Dieu, debout au pied de la croix, est la seule à avoir accepté dignement l’épée transperçante que constitue la croix d’autrui. À la sainteté unique du Christ répond ainsi la sainteté éternelle et incommensurable de Marie. Partant, toute autre attitude envers la croix et l’épée est un péché, et cela quel qu’en soit le degré, des rares fléchissements de l’ascète au rejet total de l’apostat. Nous devons être très vigilants, attentifs à nos péchés, qui sont toujours, naturellement, des péchés contre l’homme à l’image de Dieu, contre la croix de Dieu et toutes les croix d’autrui que nous n’aurons pas acceptées dans nos cœurs comme autant d’épées à double tranchant.

Mais comment contenir les innombrables glaives de toute l’humanité, quand nous avons l’impression que notre cœur n’est même pas assez large pour accepter la seule épée du plus proche, du plus aimé de nos frères ? Cette question, véritable réaction d’autodéfense contre les pesanteurs qui nous viennent de partout, est naturelle. C’est le message même de la loi naturelle venue s’immiscer dans le domaine surnaturel de la vie spirituelle, et qui nous dit " Porte ta croix dignement, volontairement, honnêtement, en ouvrant de temps à autre ton cœur aux croix-épées de tes proches, et cela suffira. "

Au regard de la loi naturelle, la croix-épée de la Mère de Dieu n’est pas moins tentation et folie que la croix du Christ. Pour le chrétien, au contraire, la croix, mais aussi la croix devenue épée, doit être une force et une sagesse en Dieu. Cela, sans égards pour l’évaluation plus ou moins raisonnable que l’on aura fait de ses forces.

Osons le dire : tout ce qui n’est pas plénitude de la croix assumée et de l’épée acceptée, est péché. Faire de la croix et de l’épée la mesure de nos rapports à autrui, c’est découvrir que toutes nos relations sont péché. Péché nos rapports avec ceux, lointains, en qui nous ne voyons pas l’image de Dieu et que nous ne tentons pas d’adopter. Péché aussi nos rapports avec ceux que nous servons et aidons, mais sans être blessés par eux, sans tenir le poids de leur croix comme une épée dans notre cœur. Péché encore nos relations avec nos proches, ceux qui quelquefois nous émeuvent, en qui nous voyons l’image de Dieu et que nous prenons en nous, mais le plus souvent juste pendant quelques instants de notre vie avant de retomber dans une coupable indifférence. Péché enfin notre attitude envers l’homme parmi les hommes, le Fils de l’Homme, car nous vivons rarement sa croix comme une épée qui nous transperce le cœur.

Mais qu’est-ce donc qui nous empêche d’avoir cette vraie relation avec autrui ? Qu’est-ce qui rend notre rapport à l’autre coupable et indigne ? La réponse est simple. C’est le fait que nous obéissons à des lois naturelles, que nous calculons nos forces naturelles en oubliant que, sur la voie chrétienne, nos forces sont surnaturelles et donc inépuisables. Disons-le nettement : c’est notre manque de foi qui nous fait obstacle.

Dans la vie chrétienne, il doit y avoir non seulement la folie de la croix, mais aussi la folie de l’épée. Non seulement la crucifixion, mais aussi la participation à la crucifixion d’autrui, la station au Golgotha, au pied de chaque croix humaine. L’âme chrétienne doit être filiale et porteuse de croix, mais aussi maternelle et réceptrice de l’épée.

Qu’il est terrible de regarder et de mesurer sa vie à la lumière de sa fidélité à cette croix-épée ! On ne voit que chutes, trahisons, froideur, indifférence. Dans chaque rapport à autrui, péché et encore péché. Toujours selon les lois du monde, jamais selon l’image de Dieu. Toujours avec ma raison sournoise qui ne cesse de suggérer la nécessité des lois naturelles, l’impossibilité de la croix, le poids insupportable de l’épée. Comment faire pour que le mot croix ne soit plus ni folie ni tentation ?

Le Fils de Dieu, image originelle et éternelle de toute âme humaine, priait ainsi le Père : " Que ta volonté soit faite. " Sa Mère disait la même chose : " Voici la servante du Seigneur. " C’est, si nous y descendons, ce que nous trouvons au plus profond de notre cœur, à la fois image de Dieu et image de la Mère de Dieu, filial et maternel dans sa substance spirituelle. Et cela nous donne quelques forces, pas parce que cela nous délivre du péché dans nos relations à Dieu et aux hommes, mais parce qu’au moins nous le ressentons comme un péché et non comme un état naturel justifié par la raison et la nature.

Publié dans la revue Put’ (en russe), 1939.
Extrait de Mère Marie Skobtsov, Le sacrement du frère.
© Les Éditions du Cerf et Le Sel de la Terre, 2001.
Reproduit avec autorisation.

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