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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 06:06

 

QUINZIÈME HOMÉLIE.

 

ANALYSE. La crainte est utile, plus utile que le rire. — Développement de ce texte : Apprenez que vous marchez au milieu des piéges. (Eccli. IX, 20.) — Des moyens de nous garantir des dangers du monde. — Jurer est pire que de tuer. — Exhortation éloquente pour empêcher les fidèles de recourir aux serments.

 

l. Je devrais aujourd'hui, mes frères, et j'aurais dû samedi dernier parler du jeûne. A quoi bon, me direz-vous? dans les jours d'abstinence, il n'est pas besoin d'exhortation pour exciter à ce pieux exercice, la circonstance du temps y excite assez d'elle-même les plus indifférents. Oui, mais puisque plusieurs, avant d'entrer dans le jeûne, le préviennent et s'en dédommagent d'avance par les excès de la bouche, comme s'ils étaient à la veille d'éprouver les rigueurs d'un long siège, et que, lorsqu'ils sortent du jeûne, comme s'ils étaient délivrés d'une famine cruelle et d'une triste prison, ils courent à la table avec une ardeur indécente, se hâtant en quelque sorte de détruire par la débauche les fruits qu'ils ont pu recueillir de la tempérance, j'aurais dû alors et je devrais à présent parler de cette vertu. Cependant je n'en ai point parlé dernièrement, et je n'en parlerai point maintenant encore, parce que sans doute la crainte du malheur qui nous menace est suffisante pour vous instruire, et vaut mieux que toutes nos paroles et toutes nos exhortations. Eh ! quel est l'homme assez misérable pour s'abandonner à l'ivresse au milieu d'une pareille tempête? Quel est le coeur assez insensible, lorsque la ville est violemment agitée par la crainte, et menacée d'un triste naufrage, pour n'être pas sobre et attentif, pour n'être pas corrigé par le malheur des conjonctures plus efficacement que par tous les conseils et tous les discours? Non, la parole n'est jamais aussi puissante que la crainte, et nous n'en chercherons pas d'autres preuves que ce qui arrive présentement sous nos yeux. Combien ne nous sommes-nous pas épuisé en paroles, pour échauffer les âmes les plus froides, pour engager les chrétiens de cette métropole à s'éloigner des théâtres, et à renoncer aux excès qui s'y commettent ! ils ne s'en sont pourtant pas abstenus, et jusqu'à ce jour nous les avons vus courir aux spectacles illicites des danseurs, préférer les assemblées du démon aux nombreux concours de l'église de Dieu, et interrompre la gravité de nos chants par les clameurs insensées qui retentissent dans les jeux profanes. Mais aujourd'hui, sans qu'il ait été besoin de nos avis et de nos plaintes, les théâtres se sont fermés d'eux-mêmes, le cirque est devenu (74) désert, et tandis qu'auparavant plusieurs de nos fidèles y couraient malgré nous, tous maintenant les abandonnent et se réfugient dans nos églises, tous viennent y implorer le Dieu que nous adorons.

Vous voyez donc de quelle utilité est la crainte. Si la crainte n'était pas un bien, les pères ne donneraient pas des gouverneurs à leurs enfants, les législateurs ne donneraient pas des magistrats aux villes. Rien de plus affreux que l'enfer, mais rien de plus utile que la crainte de l'enfer, puisqu'elle nous obtient la couronne du royaume céleste. Où est la crainte, là ne se trouve pas l'envie; où est la crainte, l'amour des richesses ne vient pas troubler l'âme; où est la crainte, la colère s'apaise, les mauvais désirs sont réprimés, les passions déréglées sont bannies; et de même que, lorsqu'une maison est gardée sans cesse par une troupe de soldats, ni brigand, ni assassin, ni aucun autre malfaiteur n'ose en approcher : ainsi, lorsque la crainte s'empare de nos âmes, aucune passion déshonnête n'y entre facilement, toutes s'enfuient et se retirent, chassées de tous côtés par la force impérieuse d'une frayeur salutaire; et ce n'est pas le seul avantage qu'elle nous procure, nous en recueillons un bien plus grand fruit encore. Non seulement elle chasse de notre coeur les passions criminelles, elle y introduit même toutes les vertus avec une extrême facilité. Où est la crainte, là se trouvent l'empressement à faire l'aumône, la ferveur de la prière, les larmes sincères et abondantes, les gémissements pleins de componction. Non, rien ne consume davantage les péchés, rien ne fait plus accroître et fleurir la vertu que le sentiment d'une crainte continuelle : aussi est-on également éloigné, et de faire le bien lorsqu'on n'éprouve pas ce sentiment, et de faire le mal lorsqu'on l'éprouve.

        Ne nous attristons donc pas aujourd'hui, ne nous laissons pas abattre par l'affliction présente, mais admirons les conseils de la sagesse divine, de cette sagesse qui a relevé et rétabli notre ville par les moyens mêmes dont le démon s'était servi pour la renverser. Le démon avait inspiré à quelques hommes pervers le projet d'outrager les statues de nos princes, afin que notre ville fût ruinée de fond en comble. Dieu a fait servir cet événement même à notre avancement dans le bien, il en a usé pour nous tirer de notre assoupissement par la

crainte de la peine dont nous sommes menacés; et les artifices mêmes du démon ont produit le contraire de ce que voulait cet esprit de malice. Notre ville se purifie de jour eu jour, les carrefours, les rues et les places n'offrent plus de femmes débauchées, ne retentissent plus de chansons obscènes. De quelque côté que l'on porte ses regards, on ne voit partout que des larmes salutaires au lieu de ris immodérés, on n'entend que des paroles de bénédiction et de sagesse au lieu de paroles libres et déshonnêtes. Toute la ville semble être devenue une église. Les boutiques sont fermées comme dans un jour de fête, on accourt à l'envi dans nos temples, on y passe les journées entières à prier, et tous les habitants, d'une commune voix, invoquent le Très-Haut avec la plus grande ferveur. Quel discours, quelle exhortation eût pu produire cet effet? Quel espace de temps eût pu amener ce changement heureux? Ainsi, rendons grâces au ciel de l'événement qui nous fait gémir; ne nous affligeons pas, ne nous désolons pas. Il est donc prouvé par ce que je viens de dire que la crainte est un bien.

2. Ecoutez Salomon raisonner sur cette même vérité, Salomon nourri dans les délices et revêtu du souverain pouvoir. Et que dit ce monarque? Il vaut mieux aller dans une maison de deuil que dans une maison de festin. (Ecclés. VII, 3.) Comment? que dites-vous? II vaut mieux aller dans un lieu qui n'offre que des larmes, des gémissements et des lamentations, des images de tristesse et de désespoir, que dans un lieu qui présente la joie des danses, le son des instruments, l'éclat des ris, tous les genres de délices, et tous les plaisirs de la table ! Oui, sans doute. — Pourquoi cela? — Pourquoi? C'est que l'un engendre des idées licencieuses, et que l'autre fait naître de sages réflexions. Quiconque se rend aux festins des riches, ne reverra plus sa maison avec le même plaisir. Ce n'est qu'avec peine qu'il retournera vers sa femme, qu'il s'assiéra à une table simple, montrant un air chagrin à ses serviteurs, à ses enfants, à toute sa maison, et sentant plus vivement sa pauvreté, parce qu'il la compare à l'opulence d'autrui. Ajoutez qu'il porte envie au riche qui l'invite à ses repas : en un mot, une pareille fréquentation ne produit rien de bon. Il n'en est pas de même lorsqu'on visite ceux qui sont dans la douleur et dans le deuil. Là on trouve matière à une foule de réflexions (75) utiles et chrétiennes. Dès qu'on entre dans la maison d'un mort, la vue d'un homme étendu sans vie et sans mouvement, la vue d'une femme qui se frappe la poitrine, s'arrache les cheveux, se déchire les joues, et s'abandonne à tout l'excès du désespoir ; cette vue resserre l'âme, la rend triste et sérieuse. Les parents et les amis du mort, assis l'un près de l'autre, gardent un morne silence, et tout ce que chacun peut dire à son voisin, c'est que nous ne sommes que néant et corruption, Or, quoi de plus sage que ces paroles? Quoi de plus raisonnable que de reconnaître la fragilité de notre existence, la perversité de notre nature, et la frivolité des biens de ce monde, que de faire entendre, sinon dans les mêmes termes, du moins dans le même sens, cette parole admirable et profonde de Salomon : Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. (Ecclés. 1, 2.) Celui qui entre dans une maison de deuil, pleure aussitôt le malheureux qui n'est plus, quand même il serait son ennemi. Combien donc n'est-elle pas préférable à une maison où la joie éclate? Dans l'une l'ami même éprouve l'envie, dans l'autre l’ennemi même verse des larmes. Mais n'est-ce pas une disposition infiniment agréable à Dieu de ne pas nous réjouir du malheur des personnes qui nous ont fait du mal? Nous tirons encore du spectacle que nous offre une telle maison d'autres avantages qui ne sont pas inférieurs. On se rappelle ses fautes, on songe au tribunal redoutable devant lequel tous les hommes doivent paraître, et au compte qu'ils doivent y rendre : eût-on essuyé de la part des hommes une infinité de maux, eût-on dans sa maison mille chagrins, on en apporte chez soi le remède; on pense que soi-même on sera bientôt dans le même état, que les plus superbes y seront aussi, que toutes les choses présentes, agréables ou fâcheuses, sont passagères : on dépose donc tout sentiment de tristesse, d'envie, de haine; et, déchargé de ce fardeau, on revient chez soi plus libre et plus léger. Dès lors on devient plus doux, d'une humeur plus facile, on se montre plus honnête et plus sage, parce que la crainte des peines futures est entrée dans notre âme, et qu'elle y a consumé toutes les épines. Pénétré de cette vérité, Salomon disait qu'il vaut mieux aller dans une maison de deuil que dans la maison du riche qui célèbre un festin. De celle-ci l'on emporte un engourdissement funeste, de celle-là, une salutaire anxiété; l'une produit l'indifférence coupable, l'autre, la crainte, principe de toute vertu. Si la crainte n'était pas un bien, le Fils de Dieu ne parlerait pas si souvent des peines et des supplices d'une autre vie. La crainte est pour nous un rempart assuré, et une tour inexpugnable.

Nous avons d'autant plus besoin de sûreté et de défense, que nous sommes environnés d'un plus grand nombre d'embûches. Apprenez, dit le même Salomon dans ses préceptes de morale, apprenez que vous marchez au milieu des pièges, et sur le bord des précipices. (Ecclés. IX, 20.) Que de grandes leçons n'offrent pas ces paroles ! elles ne sont pas moins instructives que les premières; gravons-les donc chacun dans notre esprit, gardons-les dans notre mémoire; et elles nous garantiront du péché, mais étudions-en d'abord le sens profond. Le Sage ne dit pas : Considérez que vous marchez au milieu des piéges, mais: apprenez. Et pourquoi se sert-il de ce mot? C'est comme s'il disait Les piéges sont cachés; car nous disons qu'on nous tend un piège lorsqu'on ne cherche pas ouvertement à nous perdre, mais que l'on cache de toute part, sous des apparences perfides, la mort qu'on veut nous donner ou quelque tort qu'on veut nous causer : voilà pourquoi Salomon dit : Apprenez. Vous avez besoin de beaucoup de prudence et de circonspection. Les enfants couvrent de terre les pièges qu'ils tendent; c'est des plaisirs de la vie que le démon couvre les péchés; mais étudiez ses ruses, et apprenez à les connaître. Se présente-t-il un gain à faire, ne regardez pas seulement le gain, mais voyez s'il ne cache pas le péché et la mort; et s'il les cache, fuyez. S'offre-t-il une volupté et un plaisir, ne vous contentez pas de regarder le plaisir, mais examinez avec attention si cette amorce agréable ne recèle pas l'iniquité; et si elle la recèle, retirez-vous. Quelqu'un veut-il nous donner un conseil, nous flatter, nous ménager, nous promettre des honneurs ou quelque autre bien, examinons attentivement les choses, considérons si par hasard il ne résultera pas pour nous quelque dommage ou quelque péril, des conseils que l'on nous donne, des honneurs qu'on nous promet, ou des paroles flatteuses qu'on nous adresse, et ne nous jetons point dans l'embarras par une précipitation indiscrète.

Si l'on n'avait qu'un ou deux piéges à craindre, il serait aisé de s'en garantir; mais écoutez (76) comment Salomon s'exprime pour montrer combien ils sont multipliés. Apprenez, dit-il, que vous marchez au milieu des piéges. Il ne dit pas que vous marchez à côté des piéges, mais au milieu des piéges. Nous rencontrons partout des embûches et des précipices. On se rend dans la place publique, on y voit un ennemi, sa. seule vue irrite: on voit un ami comblé de gloire,, on est jaloux ; on voit un pauvre, on le méprise et on le dédaigne; un riche, on lui porte envie; on voit quelqu'un insulté, on se révolte; on se sent insulté soi-même, on s'emporte; on aperçoit une belle femme, ses attraits captivent. Vous voyez quelle foule de piéges ! voilà pourquoi le Sage vous dit: Apprenez que vous marchez au milieu des piéges; piéges dans votre maison, piéges à votre table, piéges dans vos sociétés. Souvent nous avons cru pouvoir hasarder parmi nos amis une parole imprudente qui a failli ruiner toute notre fortune. Examinons donc les choses avec l'attention la plus scrupuleuse. Souvent, faute d'être assez attentifs, notre épouse, nos enfants, nos amis, nos voisins, sont devenus pour nous des piéges.

3. Et pourquoi tous ces piéges, dira-t-on ? c'est afin que nous ne nous arrêtions pas sur la terre, mais que nous prenions notre essor vers le ciel. Tant que l'oiseau plane dans les régions supérieures, il n'est pas facile de le prendre; de même vous, tant que vous portez en haut vos regards, vous ne serez pas pris facilement dans un piège ou dans une embûche. Le démon est un oiseleur habile, placez-vous donc au-dessus de ses traits. Celui qui se place dans un lieu élevé, n'admirera aucun des biens de ce, siècle, et comme sur le sommet d'une haute montagne les cités et les places fortes nous semblent d'une extrême petitesse, et que les hommes qui marchent ne nous paraissent que des fourmis qui s'agitent; de même si vous vous élevez aux idées sublimes d'une philosophie sainte, rien ne pourra vous frapper sur la terre ; les richesses, la gloire, la puissance, les honneurs, tous les avantages de ce monde, vous paraîtront petits et méprisables. C'est ainsi que toutes les splendeurs de la vie présente paraissaient bien peu de chose à saint Paul, et qu'elles étaient à ses yeux plus inutiles que des êtres morts. C'est ce qui le faisait s'écrier : Le monde est crucifié pour moi (Gal. VI, 14) ; c'est ce qui lui faisait donner cet avis aux fidèles : Tournez vos pensées vers les choses

d'en-haut. (Colos. III, 1.) Que voulez-vous dire, grand apôtre, par les choses d'en-haut? Où sont-elles, ces choses? sont-elles dans la région où brille le soleil? Où se meut la lune? Non. — Où donc ? Où sont les anges, les archanges, les chérubins et les séraphins? — Non, pas encore, mais où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu son Père. (Coloss. III, 1.) Suivez le précepte de l'Apôtre, et n'oubliez jamais que, comme les ailes ne servent de rien à l'oiseau s'il est pris dans le filet, mais qu'alors il s'agite inutilement; de même, la raison ne vous sert de rien si vous êtes asservis à des désirs criminels, mais vous êtes toujours pris, quelles que soient vos vaines agitations.. Les ailes sont données à l'oiseau pour éviter de tomber dans le filet; la raison est donnée à l'homme pour se garantir des péchés.

Quelle excuse, quelle défense nous restera-t-il donc si nous sommes moins sages que des animaux sans raison? Un oiseau qui est tombé dans le filet et qui s'en est échappé, un cerf qui s'est engagé dans la toile et qui s'en est arraché, ne se laisseront plus prendre facilement par les mêmes artifices. L'expérience est un maître qui les instruit, et leur apprend à se tenir sur leurs gardes. Pour nous, souvent pris dans les mêmes piéges, nous y retombons toujours, et nous nous montrons moins prudents, moins attentifs que des animaux dépourvus de raison, nous qui avons reçu la raison en partage. Combien de fois la vue d'une femme ne nous a-t-elle pas fait éprouver mille peines, n'a-t-elle pas allumé chez nous une passion qui nous a cruellement tourmentés pendant plusieurs jours? Toutefois nous n'en sommes pas plus sages : avant qu'une première blessure soit guérie, nous nous jetons dans le même danger, nous nous laissons prendre par les mêmes attraits, le plaisir passager d'un simple regard nous livre à de longs et continuels tourments. Ne perdons pas de vue les paroles de Salomon; et nous pourrons nous garantir de tous les périls. La beauté de la femme est un piège dangereux; ou plutôt ce n'est pas la beauté de la femme, mais la liberté des regards. En effet, ce ne sont pas les choses que nous devons accuser, mais nous-mêmes, et notre défaut de vigilance. Ne disons pas qu'il n'y ait point de femmes, mais qu'il n'y ait point d'adultères. Ne disons pas qu'il n'y ait point de beauté, mais qu'il n'y ait point de fornication. Ne disons pas qu'il n'y ait point de table, mais (77) qu'il n'y ait point d'intempérance; car ce n'est pas la table, mais notre indiscrétion, qui fait l'intempérance. Ne disons pas : Tous les maux viennent de -la nécessité de boire et de manger. Non, ce n'est point de là qu'ils viennent, mais de notre imprudence et de notre gourmandise. Le démon ne buvait ni ne mangeait, et l'orgueil l'a précipité du haut des cieux; saint Paul buvait et mangeait, et son humilité l'a transporté dans le ciel. Par combien de personnes n'entends-je pas dire : Qu'il n'y ait point de pauvreté? Fermons la bouche à ceux qui se permettent de pareilles plaintes, ou plutôt de pareils blasphèmes. Disons-leur qu'il n'y ait point de faiblesse d'âme; car la pauvreté a procuré au monde une infinité de biens, et sans elle les richesses seraient inutiles. N'accusons donc ni la pauvreté ni les richesses, qui peuvent devenir entre nos mains, si nous le voulons, des instruments de vertu. Un soldat courageux signale sa bravoure de quelque arme qu'il se serve; de bonnes et de mauvaises armes embarrassent également le soldat lâche et timide. Pour vous convaincre de cette vérité, rappelez-vous Job qui a été successivement riche et pauvre, et qui, se servant de la richesse et de la pauvreté comme d'une arme, a triomphé par l'une et par l'autre. Dans l'opulence, il disait: Ma maison a toujours été ouverte au voyageur (Job, XXXI, 32) ; tombé dans l'indigence, il disait : Dieu me l'a donné, Dieu me l’a ôté. (Job, I, 21.) Dans le premier état, il signalait sa charité; dans le second, il montra toute sa magnanimité. Vous, de même, êtes-vous riche, distinguez-vous par l'aumône; êtes-vous devenu pauvre, montrez de la patience et du courage. Ni la pauvreté ni les richesses ne sont un mal; elles ne le deviennent que parla disposition de celui qui est pauvre ou riche.

4. Apprenons donc aux chrétiens à mieux juger des choses, et à ne pas calomnier les oeuvres de Dieu, mais à condamner la volonté perverse de l'homme. Les richesses ne peuvent servir à un coeur faible, la pauvreté ne nuira jamais à une grande âme. Reconnaissons donc les piégés qui nous sont tendus, et ayons soin de nous en éloigner; reconnaissons les précipices qui nous environnent, et n'en approchons pas.

La plus grande sûreté pour nous est de ne pas fuir seulement le péché, mais ces actions qui nous jettent dans le péché, quoiqu'elles paraissent indifférentes. Je m'explique. Les ris et les plaisanteries, sans paraître des péchés en eux-mêmes, conduisent au péché. Souvent les ris produisent les paroles déshonnêtes, et les paroles déshonnêtes des actions plus déshonnêtes encore ; souvent-, des ris et des paroles, on en vient aux injures ; des injures, aux coups ; et des coups, aux meurtres. Voulez-vous donc vous garantir des grandes chutes, n'évitez pas seulement les paroles et les actions déshonnêtes, les coups et les meurtres, mais les ris immodérés et les propos qui les font naître, puisqu'ils sont le principe et l'origine de tous ces maux. Voilà pourquoi saint Paul dit aux fidèles : Ne vous permettez jamais des propos insensés et bouffons (Ephés. V, 4) ; car si ces propos paraissent des bagatelles, ils sont la source des plus tristes désordres. De même, quoique la somptuosité de la table ne 'paraisse point un crime, elle engendre cependant l'ivresse, la fureur, les injustices, les rapines. Pour fournir au luxe des repas et au plaisir de la bonne chère, on n'épargne ni vols ni brigandages, on se livre à mille excès et à mille violences. Si donc vous fuyez le luxe et la bonne chère, en retranchant de loin le principe d'iniquité, vous avez supprimé la cause des injustices, des rapines, de l'ivresse, de tous les maux qui en sont les effets. Voilà pourquoi saint Paul disait encore qu'une veuve qui vit dans les délices était morte toute vivante. (I Tim. V, 6.) Les spectacles, les combats de chevaux, le jeu, ne semblent pas à plusieurs des péchés réels ; et ils introduisent dans le monde une foule de maux. La fréquentation des spectacles engendre la fornication, la débauche, tous les excès de la licence et du désordre. Le plaisir à regarder les combats de chevaux enfante les querelles, les injures, les coups, les outrages, de mortelles inimitiés. L'amour du jeu produit souvent les blasphèmes, les pertes de biens, les emportements, les invectives, et mille autres effets plus tristes encore. Ne fuyons donc pas seulement les péchés, mais ces actions qui, quoiqu'elles paraissent innocentes, conduisent insensiblement au péché. Celui qui marche le long d'un précipice, quoiqu'il n'y tombe pas encore, tremble, et souvent la frayeur le trouble et l'y fait tomber. De même celui qui ne fuit pas le péché de loin, mais qui marche près du péché, vivra dans la crainte , et souvent tombera dans le péché. Celui qui regarde avec trop d'attention la (78) femme de son prochain, quoiqu'il ne la déshonore pas, la convoite, et devient réellement adultère, suivant la parole de Jésus-Christ (Matth. V, 28) : on ne passe que trop souvent du désir à l'action, et l'on consomme le crime. Ainsi éloignons-nous du péché le plus qu'il nous est possible. Voulez-vous vivre avec sagesse, ne fuyez pas seulement l'adultère, mais les regards trop libres ; voulez-vous être loin des paroles déshonnêtes, ne fuyez pas seulement les paroles déshonnêtes, mais les ris excessifs et les moindres désirs; voulez-vous être éloigné du meurtre, fuyez les injures; voulez-vous éviter l'ivresse, fuyez le luxe et les dépenses de la table, coupez le vice dans sa racine. L'intempérance de la langue est un grand piège. Les lèvres de l'homme, dit le Sage, sont pour lui un piège dangereux, et ses propres paroles causent sa perte. (Prov. VI, 2.)

5. Réprimons donc principalement notre langue, interdisons-nous les invectives, les médisances, les propos insolents et obscènes, et l'usage criminel des serments; car le fil de mon discours me conduit encore à vous donner cette instruction. Cependant je vous annonçai hier que je ne vous parlerais plus de ce précepte, parce que je vous en avais déjà entretenus suffisamment à plusieurs reprises. Mais que voulez-vous ? jusqu'à ce que je vous voie corrigés, je ne puis renoncer à vous donner des conseils. Quoique saint Paul eût dit aux Galates : Je ne veux plus m'occuper d'aucun de vous (Gal. VI, 17), on le voit néanmoins reparaître au milieu d'eux et les entretenir encore. Telles sont les entrailles d'un père; il annonce qu'il va abandonner ses enfants, et il ne les abandonne pas jusqu'à ce qu'il les voie changer de conduite.

Vous avez entendu aujourd'hui le Prophète parler des serments. J'ai regardé, dit-il, et mes yeux ont aperçu une faux volante, longue de vingt coudées et large de dix. Le Seigneur m'a dit : Que vois-tu ? Je vois, lui ai-je dit, urne faux volante, longue de vingt coudées et large de dix. Elle entrera, dit le Seigneur, dans la maison de celui qui jure par mon nom, elle s'y arrêtera, et détruira les bois et les pierres. (Zach. V, 1, 2 et 4.) Que veulent dire ces paroles, et pourquoi la peine qui suit les serments est-elle représentée sous la figure d'une faux, et d'une faux volante ? C'est afin de vous faire sentir que la punition est certaine et inévitable. On pourrait se soustraire à une épée volante; mais qui pourrait échapper à une faux qui comme une corde funeste enveloppe le cou de l'homme? Et si cette faux a des ailes, peut-il rester quelque espoir de salut ? Mais pourquoi détruit-elle les bois et les pierres de la maison du parjure ? C'est afin que son châtiment instruise les autres. Comme la terre, lorsqu'il ne sera plus, doit couvrir son corps, sa maison détruite et les ruines de sa demeure avertiront les passants qui les verront de ne pas se permettre le même crime, s'ils craignent de subir la même peine : elles resteront toujours pour s'élever sans cesse contre le mort et pour l'accuser. L'épée n'est pas aussi perçante que le parjure; le coup que porte le parjure est plus mortel que celui du glaive. L'homme qui ne craint pas de se parjurer est déjà mort, quoiqu'il paraisse vivant, il a déjà reçu le coup fatal. Et comme le criminel à qui on a lu sa sentence, et mis la corde au cou, avant de sortir de la ville, d'arriver au lieu de son supplice, et de voir le bourreau s'emparer de lui, est déjà mort au sortir du tribunal : il en est de même de celui qui se parjure.

Pénétrés de cette réflexion, n'exigeons pas de nos frères le serment. Eh quoi ! vous faites jurer votre frère sur la table sainte ! vous l'immolez sur l'autel même où Jésus-Christ s'immole pour lui l Les brigands assassinent dans les chemins; vous, vous égorgez un fils sous les yeux de sa mère, en cela bien plus coupable que le meurtrier d'Abel l Caïn a tué son frère dans un désert et ne lui a enlevé qu'une vie périssable. vous, c'est dans l'église même que vous tuez votre frère, que vous lui portez le coup d'une mort éternelle ! L'église est-elle faite pour nos serments, et non pour nos prières? La table sainte est-elle dressée pour que nous y fassions jurer nos frères? elle est dressée pour expier nos crimes, et non pour les sceller et les ratifier. Si vous ne respectez rien, respectez au moins le livre que vous présentez à celui dont vous exigez le serment. Ouvrez cet Evangile que vous avez entre les mains, sur lequel vous voulez qu'il jure, voyez ce qu'y dit Jésus-Christ du serment., tremblez, et retirez-vous. Que dit donc Jésus-Christ du serment dans l'Evangile? Je vous dis de ne jurer pour aucune raison. (Matth. V, 34.) Et vous, ô folie ! ô fureur ! vous prenez à témoin du serment la loi même qui défend le serment ! C'est comme si on voulait prendre pour complice d'un meurtre le législateur même qui défend le meurtre. Je ne gémis, je ne pleure pas (79) autant, lorsque j'apprends que des hommes ont été égorgés dans les chemins, que je gémis, que je pleure, que je frissonne, lorsque je vois un fidèle approcher de la table sainte, poser la main sur l'Evangile, et jurer sur ce livre vénérable. Quoi donc ! vous disputez une somme douteuse, et vous faites périr une âme ! Le gain que vous espérez équivaudra-t-il jamais an dommage que vous causez à votre âme et à celle de votre frère? Si vous le croyez sincère et véridique, n'exigez pas de lui le serment. Si vous êtes convaincu que c'est un fourbe et un homme sans foi, ne le forcez pas de se parjurer. Je veux, direz-vous, me donner une pleine assurance. Mais c'est en n'exigeant pas le serment que vous vous donnerez cette assurance; car après l'avoir exigé, vous rentrerez dans votre maison, poursuivi par le remords, et par cette réflexion pénible: N'ai-je pas exigé en vain de mon frère le serment? ne s'est-il pas parjuré? ne suis-je pas la cause de son parjure? Au lieu que si vous n'exigez pas le serment, vous emporterez avec vous une grande consolation, vous rendrez grâces au Seigneur, et vous direz: Dieu soit béni ! je me suis contenu moi-même, je n'ai pas exigé le serment en vain et au hasard; périsse tout l'or, périssent toutes les richesses de la terre, pourvu que je sois assuré que je n'ai pas enfreint la loi et que je ne l'ai pas fait enfreindre à un autre !

Pensez à celui pour l'amour duquel vous n'avez pas exigé le serment, et cela suffira pour vous procurer satisfaction et consolations. Souvent dans une querelle violente nous supportons patiemment les plus grands outrages, et nous disons à celui qui nous insulte et qui nous frappe: Tu es un malheureux; je pourrais me venger de tes injures, repousser tes violences, mais ton protecteur me retient, lui seul arrête ma main : et cela suffit pour notre satisfaction. Ainsi, lorsque vous êtes dans le dessein d'exiger le serment, contenez-vous vous-même, empêchez de jurer celui qui était prêt à le faire; dites-lui : Je pourrais vous faire jurer, mais Dieu me défend d'exiger le serment; c'est lui qui me retient. Cela suffit pour la gloire du législateur, pour votre propre sûreté, et pour l'effroi de celui qui a accepté le serment. Oui, lorsqu'il verra que nous craignons de faire jurer les autres, il redoutera bien plus lui-même de se porter à jurer. Pour vous, si vous lui adressez les paroles que je vous dicte, vous vous en retournerez dans votre maison avec une pleine assurance. Ecoutez donc les préceptes de Dieu, afin que lui-même écoute vos prières. Vos paroles seront écrites dans le ciel, elles se présenteront au jour du jugement, elles plaideront pour vous, et couvriront la multitude de vos péchés.

Mais ce n'est pas seulement dans cette circonstance que nous devons agir d'après ce principe: nous devons l'appliquer à toutes les autres; et lorsque nous voulons faire pour Dieu un bien qui doit nous porter quelque préjudice, ne regardons pas seulement le préjudice qui en résultera, mais l'utilité que nous retirerons de ce que nous aurons fait pour Dieu. Par exemple, on vous a fait un outrage, supportez-le patiemment; et vous le supporterez patiemment et avec douceur, si vous pensez non pas à l'outrage, mais à la Majesté de celui qui vous ordonne de le souffrir avec patience. Vous avez fait l'aumône, songez moins à l'argent que vous avez sacrifié pour une bonne oeuvre, qu'aux fruits que vous recueillerez de ce sacrifice. On vous a fait tort dans votre fortune, rendez grâces à Dieu, et considérez, non la peine causée par le dommage que vous avez essuyé., mais l'avantage qui vous revient d'en rendre grâces à Dieu. Si nous réglons ainsi notre âme, aucun des maux de cette vie ne nous affligera, et les accidents les plus fâcheux nous deviendront profitables. les pertes, les afflictions, les insultes, nous seront plus douces et plus précieuses que les richesses, les plaisirs et les honneurs. Les événements les plus contraires tourneront à notre avantage, nous jouirons dans ce monde d'une paix parfaite, et nous obtiendrons dans l'autre le royaume des cieux. Puissions-nous y parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire, l'honneur et l'empire soient au Père et à l'Esprit-Saint, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

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Published by Monastère Orthodoxe de l'Annonciation - dans Homélies

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