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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 07:48
Le rôle des rites

 

Les mots « mystère » et « mystique » ont perdu leur sens initial. Le terme «mystique» est, de nos jours, teinté d’une note d’émotion passionnelle, tout à fait inconnue dans son sens premier. Le mot «mystère», pour la tradition orthodoxe et pour les Pères de l’Église, signifiait « arcanes » ou « sacramentum », comme le dit saint Hilaire de Poitiers, géant de la pensée dans la tradition française. «Sacra­mentum» n’a rien à voir avec le terme «sacrement» tel qu’il est em­ployé aujourd’hui. Ce «mystère», ce «sacramentum», signifie les choses cachées aux yeux des profanes, des simples curieux, mais qui se dévoilent à ceux qui pénètrent dans les profondeurs, que l’on peut saisir en dépassant ce qu’on peut appeler la connaissance empirique. Le «mystère» est invisible, inexprimable, indéfinissable, pour les gens du dehors, pour les « exotériques » selon l’expression de René Guénon.

L’opposition de ces deux termes, «ésotérique» et «exotérique», montre immédiatement que certaines découvertes se font directe­ment, et d’autres indirectement ; ces dernières, ésotériques, portent un sens sacramentel, un arcane ; ce sont les rites de la messe ; ils ne se découvrent pas immédiatement.

Pour bien cerner la question et la situation de la messe dans le culte chrétien, il faut d’abord avoir une vue claire de certains aspects.

 

Religion et métaphysique

Pour René Guénon, la religion est exotérique et la métaphysique ésotérique. Ce n’est pas exact : autant la religion que la métaphysique sont exotériques. La messe n’est ni religion, ni métaphysique ; elle est théologie, qui dépasse les deux.

En effet, la religion formelle est une obéissance sans connaissance qui exige l’accomplissement de rites que l’on ne comprend pas. Que ce soit un mahométan, un hindou ou un chrétien, l’homme simple­ment religieux transmet sans les comprendre les influences spirituel­les ; cette pratique sauvegarde une forme toujours double, à la fois morale et rituelle, morale vis-à-vis de son prochain, rituelle vis-à-vis de Dieu.

La métaphysique est, de son côté, une connaissance sans obéis­sance, une richesse sans liberté et sans incarnation.

Les hommes religieux comme les métaphysiciens ont leur valeur ; les chrétiens « extérieurs » ont le mérite de garder et de transmettre la tradition. Les métaphysiciens acceptent la possession des connais­sances ; les uns et les autres ont leur mission à accomplir, mais ils ne pénètrent pas dans le centre de la question. Le métaphysicien possè­de la connaissance sans réalisation ; le religieux, la réalisation sans connaissance.

La connaissance ésotérique dépasse les deux et entre dans un plan nouveau, le plan théologique, où s’effectue l’union des deux, le contact direct et mystérieux avec Dieu personnel et la connaissance, l’union avec la divinité.

Avant d’aller plus loin, je vous dirai que je suis profondément troublé ; je crains fort que mes paroles ne soient pas entendues, car, soyons francs et reconnaissons que l’Occident est bien malade. Cer­tainement l’Orient souffre aussi, d’une autre maladie, mais je parle en Occident, et je dirai en quoi il est malade. D’un côté, l’Occident agit, s’agite même, et continue à se demander sans cesse comment agir, comment faire ; de l’autre côté, il veut connaître, et se précipite dans toutes les conférences. On consulte des mystiques de tous pays, on cherche.

 

Le rite

On a perdu la notion du rite ; et j’insiste sur ce point, l’Occident ne fera un pas en avant que lorsqu’il aura compris que le rite est le pivot du monde. Sans rite, l’homme n’est qu’un intellectuel qui emmagasine des richesses inutiles ; sans rites, on s’agite dans des œuvres, dans la propagande, et cette action n’est ni vraiment efficace, ni du­rable. Le swami Siddheswaranda m’a dit un jour : «Ma mission est ratée en Occident ! Ils m’écoutent, mais ils n’ont pas compris ! » On prend un peu ici, un peu là, on fait un «cocktail spirituel» agréable, on peut vivre moralement, intellectuellement. Nous sommes devenus très intelligents, mais monstrueusement intelligents, parce que nous n’avons pas de colonne vertébrale. L’homme sans rites et sans rythmes est un invertébré. Il y a les intellectuels qui vivent de conférences, et il y a les hommes religieux qui «jettent un os » à la divinité en allant une fois par semaine à la messe ; mais il n’y a pas ce rite qui informe notre rythme, notre vie. C’est la tête qui travaille sans cesse chez l’homme moderne qui parcourt livres, brochures et journaux. Autre­fois, les sages savaient que trois livres dans une vie suffisaient parfai­tement.

Quand la France était vraiment enracinée dans le spirituel et le sacré — jusqu’à Charlemagne — les ministres suivaient tous les services de l’Église — nones, sextes — et passaient les vigiles des fêtes et des dimanches dans l’église.

Le rite, c’est la danse, c’est la respiration ; la nature chante sa liturgie, selon les saisons. Mais le rite n’a plus de place dans la cons­cience des hommes. Les villes ne connaissent plus que le rythme des devantures qui nous rappellent les fêtes : Noël : les jouets ; le prin­temps : exposition de blanc, etc. Les hommes n’ont plus qu’un énor­me scepticisme. En sortiront-ils lorsque l’humanité subira quelques secousses ?

Les Égyptiens disaient que le rite est la clef de voûte qui unit l’univers — le macrocosme — et l’homme — le microcosme. Toutes les traditions possèdent leurs rites. Pour passer dans le temple intérieur, nous devons passer par le temple extérieur. Même si elle est mal cons­truite, même si le prêtre est un mauvais prêtre, l’église est le temple ; son centre c’est le cœur qui bat, l’autel c’est le mental, etc. Chaque déformation de la liturgie déforme l’univers. C’est le nœud, c’est le mouvement cosmique et personnel entre l’initiation et la connais­sance du monde. Le père de Foucauld comprend en voyant les mu­sulmans en prière ! La religion n’est pas là pour nous donner des le­çons de socialisme!

Le prêtre est là pour célébrer quelque chose d’unique et d’irrem­plaçable : la liturgie, réunion de tous en face de Dieu, point de jonc­tion entre l’univers et le temple intérieur, logos exprimé dans l’univers et logos exprimé dans notre être personnel, anneau qui résume l’al­liance.

 

La liturgie

Que signifie le rite et la messe en particulier ? Elle nous découvre les choses invisibles, inexprimables, indéfinissables, à l’aide de moyens extérieurs ; nous saisissons là ce que notre raison, notre intellect, notre logique ne peuvent définir, grâce aux symboles, véhicules des choses indéfinissables. Par eux, nous recevons l’enseignement des choses supérieures.

Pouvons-nous définir notre amour pour quelqu’un ? La poésie donne une idée de l’amour, c’est le commencement du symbole. Pour l’homme spirituel, tout est symbole. Par les portes du symbole, nous entrons dans la connaissance. Les gestes, les danses, les lignes, les formes, sont les meilleurs symboles. Avec les mots, les difficultés commencent, parce que les mots sont ambigüs, touchant aux deux mondes — extérieur et intérieur — remplis de contenu psychique et non spirituel ; alors que le geste libère du psychisme. Plus les symboles sont nets, clairs, plus on pénètre. Ils sont les initiateurs qui nous gui­dent vers les choses cachées, réelles, invisibles. Chaque symbole est le véhicule d’une réalité spirituelle qui se présente à nous, que nous pouvons dominer, qui se communique à nous.

Le rite n’est pas seulement une image symbolique, une coupe, un calice qui porte la présence d’une réalité supérieure ; il agit. Il peut informer ou déformer. C’est pourquoi on doit garder la stricte tradi­tion des vraies formes authentiques ; les mots sont fragiles, ils se dé­forment vite et facilement. Mais la ligne reste, même si une mauvaise explication en est donnée. C’est pourquoi les gestes symboliques, dans les lieux prévus, sont si importants. Dans la messe, le sermon est secondaire. C’est une bonne instruction, nécessaire, mais son rôle est moindre que celui du rite.

La vraie spiritualité ne dédaigne pas le corps. Nous commençons par lui, passons par le psychisme pour aller vers le spirituel. Ce n’est pas seulement le mental qui communie. Dieu descend dans le corps, par les sacrements, par les gestes. Il est préférable que la conduite de l’homme soit bonne, parce qu’elle aussi, influence l’être, mais la mo­ralité n’est pas le seul facteur important.

Indiquer ici le sens de toute la messe est impossible, cela deman­derait, d’une part, de très longs développements et, d’autre part, ce n’est pas seulement une compréhension intellectuelle qui est exigée là, mais un véritable «ésotérisme» à réaliser en soi. Je ne vous donne­rai donc que deux exemples simples de symboles.

 

Le signe de la croix

En Occident, on fait maintenant le signe de la croix avec les cinq doigts, la main ouverte. Il ne s’agit pas d’une idée précise, mais d’un relâchement dans le cours de la pratique historique. En fait, autrefois dans tout le monde chrétien, et encore actuellement en Orient, on se signe en séparant deux doigts des trois autres. Ce simple geste expri­me la base de toute théologie trinitaire. Le chiffre cinq étant le nom­bre de l’équilibre de l’homme, le trois représente la Trinité, base onto­logique, et le deux représente la dualité du monde : l’univers entier est enfermé dans ce geste. Ainsi, avant d’expliquer à l’enfant que ce geste est le symbole, le véhicule de ces réalités, sans imposer rien au monde, on lui propose la plus profonde initiation : trois, toute l’onto­logie, deux, toute la sotériologie.

En Occident, l’on fait actuellement le signe de la croix en partant de l’épaule gauche pour finir sur l’épaule droite. Autrefois, et chez les orthodoxes encore maintenant, on se signe en partant de l’épaule droite pour finir par l’épaule gauche. Saint Innocent III, pape de Rome, conseillait encore de faire le geste dans ce sens. C’est seulement au moment des Croisades, et pour prendre le contre-pied des Grecs, que les occidentaux changèrent le signe de la croix. Que signifie notre façon de faire ?

On touche d’abord le front puis le cœur, formant une ligne de haut en bas, qui, si on la prolonge, symbolise les rapports entre le di­vin et l’homme, entre l’intelligence et le cœur. Cette ligne est à la base de l’enseignement orthodoxe dans l’«hésychasme» : placer l’homme devant Dieu. Ensuite, on forme la ligne horizontale, entre les épaules : toute notre vie. La première ligne, c’est le premier com­mandement : «Aime ton Dieu» ; la seconde ligne, c’est le deuxième commandement : «Aime ton prochain comme toi-même».

Justice et miséricorde

Pourquoi est-il préférable de commencer le signe horizontal par l’épaule droite ? La droite signifie la justice, l’équilibre, la rectitude (assez méprisé dans le monde, union de la main gauche...), elle a aussi le sens positif de la miséricorde et du pardon. Sur certaines croix orthodoxes, la troisième barre du bas, placée en biais (un côté mon­tant à droite, descendant à gauche), signifie, comme dans notre signe de croix : la droite, le salut parce que l’on est juste ; la gauche, le salut parce que nous ne sommes pas justes, mais que Dieu donne son pardon. Nous laissons la main droite aux bourreaux et aux philoso­phes, car celui qui n’a pas dépassé la justice ne connait pas la miséri­corde de Dieu, folie pour les hommes «justes». Si nous commençons le signe de la croix par la gauche, par la miséricorde, nous arrivons dans la religion de la justice. Par contre, si nous commençons parla droite, la justice (innée dans l’homme), nous avons le dernier mot dans le pardon et la miséricorde, qui amène Dieu sur terre, alors que la justice y amène l’enfer. Mais n’oublions pas non plus que l’on n’arrive pas à la miséricorde si l’on n’est pas passé par la justice. Celui qui l’oublie est le sentimental et l’idéaliste qui se lassent, découragés de faire le bien, parce que le bien n’est pas récompensé. On doit savoir commencer par la justice pour arriver à la miséricorde, coupe royale qui déborde.

Triades

La croix a elle-même trois sens : sens religieux ; «je prends ma croix», souffrance, expiation, résignation ; sens métaphysique, équi­libre du monde, balance ; sens théologique, source de vie, force vivi­fiante, élément dynamique au-dessus des souffrances.

À ces trois sens correspondent trois types d’êtres que nous connais­sons bien : les premiers acceptent dans la résignation, «que voulez- vous, c’est la vie »... (alors que c’est plutôt la mort qu’il faudrait dire !) pour les seconds, ils ne voient que l’harmonie du monde. Mais les troisièmes voient le véritable sens de la croix, source de vie qui trans­forme le monde, qui donne la vie aux mortels et transforme les stati­ques. L’harmonie en elle-même est statique et sans vie, comme une belle statue classique. La souffrance en elle-même est un chemin, mais qui n’a pas la beauté de l’harmonie. La croix est le vrai symbole du dépassement de la souffrance dynamique et du statique de l’har­monie, sens nouveau et éternel tout à la fois.

 

Le geste

Dans le signe de la croix, nous touchons d’abord la tête, notre connaissance, puis notre poitrine, notre cœur, enfin les épaules, notre volonté. Ce mouvement symbolise les trois étapes de l’évolution du monde.

On commence par la connaissance mentale, intellectuelle, celle des catéchumènes ; on prononce, on construit, on est ravi d’une joie ineffable par cette connaissance ; on a presque l’impression d’une toute-possibilité si la pensée pense bien. Mais cette connaissance doit descendre dans le cœur. Sinon, elle nous reste, en fait, extérieure, elle ne nous transforme pas. La connaissance doit devenir «kenosis», dépouillement, dans une charité silencieuse, descente du grain qui meurt... Si le grain ne meurt pas, il ne porte pas de fruits et reste soli­taire... Mais quand le grain est mort en nous, quand il a été broyé dans notre cœur, comme le Christ est mort sur la Croix, comme Il a été descendu dans le tombeau, alors seulement nous ressuscitons et nous pouvons agir. Mais il est vain d’agir avant !

Ainsi, les uns restent dans la connaissance, ils ne veulent pas lais­ser mourir le grain dans leur cœur, et les autres veulent agir sans connaissance.

 

La parole

Quand nous disons : «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit», «Père» est appliqué à l’intellect dans notre progression spirituelle, ensuite seulement nous pouvons comprendre le mystère de la mort et de la résurrection du Christ, accepter le mystère de la kenosis du di­vin, sa descente vers nous. C’est alors que l’on connait l’union avec Dieu, cette union inexprimable, où l’on est, où l’on n’est pas, peu importe, où il n’y a plus ni «moi», ni «toi», ni Dieu, ni moi... Une seconde de cet état est plus grande que l’éternité ; cette troisième étape où nous ne désirons plus ni plaisir, ni connaissance, c’est se donner aux autres, poussé par les langues de feu, par l’Esprit-Saint, couronné par la miséricorde absolue...

 

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