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27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 23:08

Ludmilla Garrigou

Ludmilla Garrigou, iconographe
Atelier Saint-Jean-Damascène


par Ludmilla Garrigou


L’icône : tout le monde sait aujourd’hui qu’il s’agit d’une image sainte, une image sacrée, une image théologique et liturgique : une « image qui parle de Dieu » et, paradoxalement, invite nos yeux à la contemplation du monde invisible ; « par l’intermédiaire de la vision sensible, notre pensée reçoit une impression spirituelle qui s’élève vers l’invisible Majesté Divine », dit saint Jean Damascène.

On peut aimer ou ne pas aimer une icône. L’ Occident, tout en l’appréciant de plus en plus, ne sait encore trop quelle attitude adopter devant elle. Certains la trouvent hiératique, rigide, sans expression, ou triste. Ils disent ne pas pouvoir prier devant un visage dur et sans compassion, sans miséricorde, sans tendresse... D’autres donnent toute leur faveur à l’icône dite « Vierge de Vladimir », parce qu’« impénétrable » et « douloureuse du glaive qui lui transpercera l’âme » (cf. Lc 2,35) ; ou à l’icône de la Sainte Trinité de Roublev, parce que longuement étudiée et expliquée dans différentes brochures ; alors l’esprit cartésien de l’homme moderne « comprend », « analyse », se trouve satisfait et « admet ». Mais peu saisissent spontanément la signification profonde de l’icône.

Prenons pour exemple un sujet bien connu : une nativité d’un peintre de la Renaissance et l’icône de la Nativité de Notre Seigneur. Pourquoi est-on tout de suite attiré par l’image de la Renaissance ? Parce qu’elle est réaliste, parce qu’elle émeut : l’icône, elle, ne touche pas, au premier abord tout au moins. Pourquoi ? Parce que la première image fait appel au sentiment, la seconde au spirituel. Elle n’est pas seulement le rappel d’un fait historique, mais bien le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai Homme, et qui se « manifeste » en vérité pour re-créer le monde. La Vierge, dans cette icône, et par la suite dans toutes les autres, n’est pas seulement la mère de ce petit enfant Jésus, mais la Mère de Dieu... L’icône ne joue pas avec les sentiments, elle indique avant tout une vérité théologique.

L’ icône est faite pour la prière ; la liturgie est son contexte véritable. Peut-on prier devant un tableau de la Renaissance, si beau soit-il ? Non. Pourquoi ? parce que trop chargé de la personnalité du peintre. Alors vient cette autre question : y a-t-il une différence entre un peintre « portraitiste », par exemple, et un peintre d’icônes ? Oui, dans la mesure où le peintre d’icônes n’est pas « artiste ». Il en a la sensibilité, mais il ne se considère pas comme tel. L’artiste, en général, essaie de trouver son style, sa manière propre de s’exprimer et de traduire ses états d’âme. L’iconographe, lui, recherche l’effacement le plus total de son être, de sa personne, l’abnégation de soi : il se vide pour être mieux rempli... L’artiste (plus précisément celui qui en fait sa profession) a toujours beaucoup de peine à s’oublier et renoncer à son talent, à son « moi » dominateur. Beaucoup d’ « artistes » sont passés par notre atelier pour apprendre l’iconographie ; tous ont eu d’énormes difficultés au départ, alors que l’on pouvait croire le contraire par la facilité qu’ils avaient déjà dans la manipulation des pinceaux et des peintures.

Il n’est pas nécessaire que l’icône soit « artistique ». D’ailleurs, on ne peut l’aborder sous l’angle uniquement pictural, esthétique ou technique. Tout iconographe doit aspirer à la BEAUTÉ, à une beauté transfigurée de l’Adam Nouveau, de l’Adam racheté ; chaque trait de pinceau doit être « bon », c’est-à-dire « vrai », même s’il est maladroit. N’avez-vous jamais vu de très belles icônes (« belles » en apparence), aux lignes assurées, aux couleurs savantes, aux compositions sûres mais qui, exécutées par des artistes ayant une certaine notion de leur valeur et de leur compétence (non-croyants pour la plupart), laissent des icônes froides et qui ne « parlent » pas ? Par contre, il y a de ces « pauvres » icônes simples, humbles dans leur exécution picturale, mais qui sont priantes, c’est-à-dire qui demandent une halte et un élan du cœur de la part du spectateur. Est-ce à dire qu’aucun iconographe n’est artiste ? Certes non ! Mais si un artiste peut devenir un iconographe, un iconographe ne peut et ne doit devenir un artiste... Puisque le peintre d’icônes ne peut être artiste, peut-être est-il alors un « artisan » ? Oui... un « instrument », mais non le « moteur »... un « pinceau » dans la main de Dieu...

Saint Jean Damascène, défenseur des saintes icônes au VIIIe siècle (choisi pour patron de notre atelier) disait du peintre d’icônes : « Le prêtre consacre le pain et le vin en Corps et en Sang du Christ, le peintre sacré consacre la matière brute en un monde transfiguré. Il prend le pain ordinaire : forme, ligne, couleur, sujet, et fait de ce pain, de cette matière, de cette forme, de cette vision esthétique naturelle, une chose surnaturelle, spirituelle, divine, Corps et Sang du Christ. C’est pourquoi l’instruction et l’initiation à cet art sont absolument nécessaires ».

Qui peut être peintre d’icônes ? S’agit-il d’une vocation ? Autrefois, seuls les moines peignaient des icônes et, dit-on au le VIIe Concile œcuménique, « si le peintre n’est pas moine, l’évêque doit répondre de la sainteté de sa vie ». Aujourd’hui tout chrétien peut faire cette approche, dans la mesure où il en fait une démarche spirituelle, qu’il sache peindre ou non. « L’iconographe contemporain doit retrouver l’attitude intérieure des iconographes d’autrefois, laisser vivre en lui la même inspiration. Ainsi trouvera-t-il la véritable fidélité qui n’est pas répétition mais révélation nouvelle, contemporaine, de la vie intérieure de l’Église » (Léonide Ouspensky).

Oui, il y a fidélité à la tradition de l’icône - que les orthodoxes surtout ont su préserver au cours des siècles - à son apprentissage, à la démarche spirituelle qu’elle sous-entend et qui implique dans le moindre détail l’interdit d’en faire une « technique » où il suffirait de transmettre quelques « recettes » pour avoir « son » icône. Le fait même de reproduire simplement des gravures est un non-sens dans la mesure où l’on ne connaît pas la construction géométrique qui la régit, elle-même conditionnée par la théologie. Si l’on ne passe pas par le dessin, on ne comprendra jamais une icône. De même que chaque couleur, chaque geste, chaque façon de procéder s’enracine dans la théologie, la prière, et suppose toute une démarche spirituelle qui demande un accompagnement. Il faut beaucoup de patience, d’humilité, et ... plusieurs années pour pouvoir dire un jour, peut-être, que l’on sait « un peu » peindre une icône, encore que si l’Esprit Saint en vous ne peint pas l’icône, on ne fera qu’œuvre humaine, peut-être une œuvre d’art, sûrement pas une icône...

Le travail de l’iconographe est par excellence un travail de silence, de prière et de solitude. Son unique but est de transmettre à travers l’icône sa ferveur religieuse, qui est source de vie spirituelle, et de vivre et d’exprimer sa foi a travers elle. Mais de tout temps les iconographes se sont regroupés en « ateliers », tout comme les Compagnons du Moyen-Âge, non seulement pour recevoir un enseignement ou pouvoir mieux « pratiquer » l’abnégation de soi, par humilité et véritable anonymat, mais surtout pour que le peintre d’icônes « isolé » ne puisse commettre des erreurs dogmatiques dans l’iconographie. Toutes les icônes anciennes sont dites « canoniques » et il faut bien connaître ces dogmes et canons avant d’aborder toute inspiration personnelle. Le regroupement permet une certaine vérification et obéissance à la Tradition, c’est-à-dire à ceux qui nous ont précédés dans la Vérité. On ne peut et on ne doit faire « cavalier seul » : c’est pourquoi, également, l’iconographe reçoit son « ministère » de l’ Église.

C’est au sein de la communauté ecclésiale que l’iconographe joue pleinement sa « fonction ». Il est au service de l’embellissement de la Maison de Dieu... Il dépend de cette Maison, tout comme un atelier doit être « œuvre » de l’Église et dépendre de l’Église. Comme nous l’avons dit plus haut, l’iconographe n’est ni artiste, ni artisan indépendant... Il est « au service ».

L’icône s’élabore, se construit lentement selon toute la symbolique requise et selon les sept jours de la création du monde (Genèse). L’exercice « à la goutte » exige de chaque élève beaucoup de patience, un certain renoncement, de la persévérance... Cette goutte doit se confondre avec la « prière du cœur » qui, peu à peu, rythme le souffle et guide le poignet. Le travail sur soi est aussi important que celui qui se réalise sur la planche et les « transparents » s’appliquent aussi bien à l’icône qu’à tout l’être... Les modèles choisis ne sont que support pour la compréhension de la construction de l’icône. Il convient d’apprendre à intérioriser l’image, à se mettre en état de réceptivité par le moyen du silence, de la prière et du jeûne, pour ne pas avoir seulement à « copier » l’icône (du XVIe siècle par exemple), mais à la « vivre » et à la transmettre en cette fin du XXe siècle...

Et dans la mesure où l’icône est enseignée selon des connaissances sûres et au sein de l’Église orthodoxe, il n’y a pas à redouter d’« iconographie occidentale » : elle restera fidèle à la Tradition, même si elle se transforme et devient « contemporaine » à notre époque et « locale » en sol occidental. Par contre, si l’icône devient une mode, trop facilement accessible à tous et enseignée sans discernement non plus seulement par la tradition orale, mais par des publications de toutes sortes et des livres techniques (même très sérieux) donnant la possibilité de faire ses propres expériences à qui de droit, alors il y a certainement lieu de redouter le pire. Il est demandé à celui qui enseigne d’être économe, à l’image de l’ÉCONOMIE DIVINE, et ainsi de préserver l’icône et sa Tradition. « La composition des icônes n’est pas laissée à l’initiative des artistes ; elle relève des principes posés par l’Église et la Tradition religieuse. L’art seul appartient aux peintres, l’ordonnance et la disposition appartiennent aux Pères » (VIIe Concile œcuménique). 

Le Messager orthodoxe, numéro spécial,
« Vie de l’icône en Occident », No 92, 1983.

Le père Nicolas et Ludmilla Garrigou ont fondé 
un atelier d’iconographie en 1967, installé 
dans le Vercors en Drôme depuis 1975.
Visitez le site de l’atelier au :
http://perso.wanadoo.fr/atelier-st-jean-damascene/index.htm

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Published by Monastère Orthodoxe - dans Les icones dans l'Eglise

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