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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 04:22

DIX-HUITIÈME HOMÉLIE.

 

ANALYSE. Dans ce discours, saint Chrysostome blâme d'abord la joie trop bruyante que plusieurs faisaient éclater parce que la moitié du carême était passée, et il dit qu'on ne doit s'en réjouir qu'en proportion du profit spirituel qu'on en a retiré. — Il explique ensuite ces paroles de saint Paul : « Réjouissez-vous toujours; » et il prouve que ni les richesses, ni les honneurs, ni la santé, ni toutes les prospérités temporelles ne peuvent donner une joie pure et véritable. — Cette joie n'appartient qu'au chrétien fidèle à la loi du Seigneur. — Sans doute l'Apôtre nous dit « qu'il est dans une grande tristesse; » mais cette tristesse sainte est bien supérieure à tous les plaisirs du monde, parce qu'elle trouve une consolation inépuisable dans l'espérance des biens éternels. — Cette tristesse de l'Apôtre se rapporte aussi à ce sentiment du coeur qui fait que nous nous affligeons des fautes et des malheurs de nos frères. — L'orateur prend de là occasion de se plaindre de ce que, tandis que les magistrats étaient encore retenus en prison et peut-être à la veille d'une condamnation capitale, on voyait le peuple se livrer aux jeux et aux plaisirs.

 

1. On ne voit que des gens qui se réjouissent et qui s'écrient : Victoire! tout est gagné, la moitié du carême est passée. Or je les exhorte moins à se féliciter de ce qu'ils ont atteint la mi-carême, qu'à considérer s'ils ont diminué de moitié le nombre de leurs péchés. Alors leur joie sera légitime, puisqu'ils auront un juste motif de se réjouir. Car ce que l'Eglise cherche , et ce qu'elle se propose dans l'institution du carême, c'est de détruire nos vices. Nous ne devons donc point achever le jeûne tels que nous l'avons commencé, mais nous devons nous présenter aux solennités saintes, purifiés de nos fautes, et corrigés de nos mauvaises habitudes. S'il en est autrement, le jeûne nous est plus nuisible qu'utile. Ainsi réjouissons - nous non d'avoir achevé la première moitié du carême, car c'est peu de chose, mais de l'avoir sanctifiée par la pratique des bonnes oeuvres. Quand les jours du jeûne seront passés, les fruits de celles-ci subsisteront encore.

C'est ainsi que l'utilité de l'hiver ne se reconnaît que lorsqu'il a cessé. Alors seulement les moissons verdoyantes et les arbres chargés de feuilles et de fruits proclament à tous les yeux ses grands avantages. Il doit en être de même dans l'ordre spirituel. Durant ces jours de jeûne les pluies abondantes de la grâce ont inondé nos âmes, comme les pluies de l'hiver inondent la terre; nous avons reçu les enseignements répétés de la doctrine et la semence des vertus; nous avons même arraché les épines d'une vie molle et efféminée. Continuons donc de si heureux commencements, afin que les bons résultats du jeûne survivent à la cessation du carême. L'avantage que nous en aurons retiré nous empêchera de l'oublier.

Ce sera aussi le moyen d'en prévoir le retour avec plaisir. Car j'en connais plusieurs qui par lâcheté redoutent déjà le carême prochain, et d'autres qui disent que cette crainte les empêchera de goûter aux fêtes de Pâques les joies (97) d'une pieuse allégresse. Y a-t-il une plus grande faiblesse? et quel en est le principe? C'est que nous faisons consister le jeûne bien plus dans l'abstinence des viandes que dans la réformation de nos moeurs. Mais si durant ces jours nous réalisions quelques progrès dans la vertu, nous en désirerions la continuation : et parce que le jeûne serait pour nous un temps fertile en bonnes oeuvres, nous le trouverions toujours trop court; aussi son retour ne nous causerait-il ni tristesse, ni inquiétude. Et,, en effet, rien ne saurait contrister le chrétien dont la conscience est bien disposée, et qui veille au salut de son âme. Il jouit même d'une joie pure et inaltérable.

C'est une vérité que saint Paul nous apprend aujourd'hui quand il nous dit: Réjouissez vous dans le Seigneur; je vous le dis de nouveau, réjouissez-vous. (Philip. IV, 4.) Plusieurs, je le sais, ne comprennent point ce langage; et ils demandent comment l'homme peut toujours se réjouir. Il est facile, me dira-t-on, d'éprouver quelques joies passagères; mais une joie inaltérable, c'est impossible, car la douleur est le triste apanage de l'humanité. Un père pleure son fils, un époux, son épouse, un ami, le plus sincère des amis, et celui qu'il aimait plus qu'un frère. L'un perd sa fortune, et un autre tombe. malade. Celui-ci est lésé dans ses biens, ou blessé dans son honneur. Enfin la famine, la peste, les taxes excessives, les embarras des affaires domestiques et mille autres maux qu'il serait. impossible d'énumérer nous pressent et nous assiègent au dehors et -au dedans. Comment donc se réjouir toujours? Oui, il est possible de le faire, ô homme ! autrement l'Apôtre si éclairé dans les choses spirituelles, ne l'eût jamais ni proposé, ni conseillé.

Apprenez donc aujourd'hui, comme je vous l'ai dit souvent, et comme je vous le redirai, apprenez une vérité que le christianisme seul peut nous enseigner. Tous les hommes désirent la joie et le plaisir; et tous ils rapportent à ce but leurs discours et leurs actions. Le marchand affronte les périls de la mer pour s'enrichir, l'avare entasse l'or pour jouir de ses trésors, le soldat combat, le laboureur sème et l'ouvrier travaille pour arriver à la joie et au plaisir. L'ambitieux lui-même ne recherche la gloire .et les dignités que pour s'y complaire, et il ne veut s'y complaire que parce qu'il espère y trouver une douce jouissance.

En un mot c'est l'unique but que chacun se propose, et auquel chacun tend par des routes diverses. Ainsi tous les hommes recherchent la joie et le plaisir, mais tous ne peuvent y parvenir; car la plupart ignorent le chemin qui nous y conduit. Plusieurs s'imaginent qu'on les rencontre dans les richesses et l'opulence. Mais si elles donnaient le bonheur, le riche ne connaîtrait jamais la douleur, ni l'affliction. Et cependant combien de riches qui trouvent la vie insupportable, qui désirent la mort à la moindre adversité, et qui, profondément abattus, souffrent leurs maux avec plus d'impatience que les autres hommes.

Ne me vantez point leurs festins, leurs flatteurs, leurs parasites, mais considérez les maux inséparables des richesses, les haines et les calomnies, les périls et les dangers. Ajoutez encore que pour comble d'infortune, les riches, qui ne prévoient jamais l'adversité, ne savent la supporter, ni en sages philosophes, ni en généreux chrétiens. Aussi combien de disgrâces, légères en elles-mêmes, leur deviennent dures et insupportables l Le pauvre, au contraire, trouve que les maux les plus rudes lui sont doux, parce qu'il en a l'expérience et l'habitude. Car nos souffrances sont grandes ou petites, moins en elles-mêmes que par suite de nos dispositions. En voulez-vous une preuve? elle est sous vos yeux; et il suffit de considérer l'état d'Antioche. Tous les pauvres n'ont rien à craindre; le simple peuple est en sûreté et jouit d'une heureuse tranquillité. Mais les magistrats et les riches qui nourrissaient des chevaux, qui disputaient le prix des courses, et qui étaient à la tête des affaires, sont aujourd'hui prisonniers et redoutent une condamnation capitale. On les rend responsables de la sédition : aussi vivent-ils dans une crainte continuelle; et leur malheur est extrême, moins encore par la grandeur même du danger que par le sentiment d'une prospérité qui n'est plus. Ils l'avouent eux-mêmes, car lorsqu'on les exhorte à supporter leur sort avec courage et fermeté, ils répondent que jamais ils n'avaient prévu une telle infortune, et qu'ils ont d'autant plus besoin de consolation qu'ils ne sauraient la supporter même en sages philosophes.

2. D'autres établissent le souverain plaisir dans la santé; mais ils se trompent également. Or, n'en voit-on pas qui se portent très-bien, et qui se souhaitent mille fois la mort, parce (98) qu'ils ne peuvent endurer une injure. D'autres font reposer le véritable bonheur dans la gloire, les dignités, les charges et les adulations de la multitude. Mais ils s'abusent étrangement; et en effet, sans nous arrêter aux pouvoirs subalternes, remontons par la pensée jusqu'au pouvoir suprême. Hélas ! le trône lui-même est entouré de mille chagrins, et le prince qui s'y asseoit voit ses douleurs se multiplier en raison même de l'éclat de sa couronne. Faut-il signaler au dehors la guerre, le sort des combats et les insultes des barbares, et au dedans les embûches et les périls de la cour? Combien de princes qui ont évité les traits de l'ennemi, et qui n'ont pu échapper au poignard de leurs propres gardes ! Enfin l'océan a moins de flots et de vagues que les souverains n'ont d'inquiétudes.

Mais puisque la royauté ne saurait nous mettre à l'abri des chagrins, quelle autre condition pourrait le faire? les hommes y sont impuissants, et la pratique seule de cette courte et simple parole de l'Apôtre peut nous ouvrir ce riche trésor. Aussi, sans nous égarer en de longs discours, ni en des sentiers détournés, méditons directement sa pensée; elle nous indiquera la route droite et facile du vrai bonheur; car l'Apôtre ne dit pas simplement: Réjouissez-vous toujours ; mais il exprime la cause et le motif de cette joie, en ajoutant : Réjouissez-vous dans le Seigneur. C'est qu'en effet aucun accident fâcheux ne peut contrister celui qui se réjouit dans le Seigneur. Toutes nos autres joies sont passagères, incertaines et inconstantes; et leur possession elle-même ne peut nous donner assez de bonheur pour éloigner et dissiper les tristesses qui naissent de toutes parts. Mais la crainte de Dieu nous offre le double avantage d'être stables et immuables, et de réunir en nous tant de joies, que nous en perdons même le sentiment de nos maux; et en effet, le chrétien qui a la véritable crainte de Dieu, et qui se confie en lui, possède le principe de tout bonheur, et la source de toute joie. Une faible étincelle qui tombe dans la mer s'éteint immédiatement; et de même pour l'homme qui craint Dieu, toute tristesse s'abîme et disparaît dans un océan de joie.

Certes, c'est un étonnant spectacle que de voir cet homme persister dans la joie au milieu de mille sujets de tristesse. S'il n'éprouvait aucune contrariété, il aurait peu de mérite à se réjouir; mais nous l'admirons, parce qu'il se montre supérieur aux plus fâcheux accidents, et qu'il est joyeux au sein même de l'adversité. Qui regarderait comme miraculeuse la conservation des trois jeunes Hébreux, s'ils n'eussent été jetés dans la fournaise? mais ce qui nous surprend, c'est qu'après être restés longtemps au milieu des flammes, ils en sortirent sains, et saufs comme s'ils n'y eussent point été exposés. Nous devons juger les saints d'après ces mêmes principes. Supposons qu'ils ne soient jamais éprouvés, et leur joie n'aura pour nous rien d'étonnant. Mais un prodige véritablement au dessus des forces de la nature humaine, est de trouver le calme et la tranquillité du port au milieu des écueils et des flots.

Jusqu'ici je vous ai prouvé qu'en dehors de la vie chrétienne on ne saurait rencontrer le vrai bonheur; et maintenant je veux vous démontrer que cette vie ne peut être que nécessairement heureuse. Puissé-je, en vous révélant ses avantages, vous exciter à la retracer dans votre conduite ! Donnez-moi un chrétien vertueux, et qui a pour lui le témoignage d'une bonne conscience; qui aspire à la possession des biens du ciel, et qui se repose en cette heureuse espérance: quel accident, je vous le demande, pourrait l'attrister? La mort est sans doute le plus intolérable de tous les maux. Mais son attente le réjouit, loin de l'affliger; car il sait que la mort est le terme de ses peines, et la voie qui conduit à la couronne et à la récompense les généreux athlètes de la vertu et de la piété. Pleurera-t-il immodérément la perte prématurée de ses enfants? Non, il saura la supporter avec cette grandeur d'âme qui dira, comme Job : Le Seigneur me les avait donnés, le Seigneur me les a ôtés; il est arrivé ce qui a plu au Seigneur; que le nom du Seigneur soit béni! (Job. I, 21.) Mais si ni la mort elle-même, ni la perte de ses enfants ne sauraient profondément attrister ce chrétien, combien moins encore ta ruine de sa fortune, tes outrages, les calomnies et les maladies pourraient-elles blesser ce grand cour et ce noble esprit !

C'est ainsi que les apôtres se montraient comme insensibles au supplice des verges; et cette insensibilité qui nous étonne est cependant moins admirable que la joie dont ce supplice lui-même devenait pour eux la cause et l'occasion; car ils s'en allèrent pleins de joie (99) hors du conseil, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir cet outrage pour le nom de Jésus. (Act. V, 41 ) Quel traitement et quelles injures peuvent donc contrister un chrétien qui a appris à l'école de Jésus-Christ, à se réjouir des outrages! Réjouissez-vous, dit-il, et tressaillez d'allégresse lorsque les hommes diront faussement de vous toute sorte de mal à cause de moi, parce que votre récompense est grande dans les cieux. (Matth. V, 11, 12.) Est-il affligé par la maladie? il entend cette voix et ces avis du sage : Au jour de la maladie et de la pauvreté, confiez-vous au Seigneur, car l'or s'épure par la flamme, et les hommes que Dieu accepte passent par le feu de la tribulation. (Eccli. II, 4, 5.) Mais puisque la mort, la perte des biens, les douleurs du corps, l'ignominie, l'injure, et toute autre adversité réjouissent ce chrétien, loin de le contrister, où trouverait-il un sujet de peine et de chagrin?

Eh quoi ! me direz-vous, est-ce que les saints ne connaissent pas l'affliction, et l'Apôtre lui-même ne dit-il pas : Une profonde tristesse est en moi, et vine douleur continuelle dans mon coeur ? (Rom. IX, 2.) Mais c'est en cela qu'éclatent les merveilles de la grâce ; car la tristesse de l'Apôtre lui était une source de mérite et de joie. Les verges l'affligeaient bien moins qu'elles ne le réjouissaient, et de même sa tristesse embellissait sa couronne. Dans le monde, qui le croirait? la tristesse et la joie sont également dangereuses ; et dans le christianisme, au contraire, la joie et même la tristesse sont des trésors de bonheur. En voulez-vous un exemple? dans le monde souvent on se réjouit du malheur de son ennemi, et cette joie cause notre perte. Mais le vrai chrétien s'afflige de la chute de son frère, et cette tristesse lui concilie les grâces et l'amitié du Seigneur.

Vous voyez donc que la tristesse selon Dieu est meilleure et plus utile que la tristesse selon le siècle. L'Apôtre s'affligeait de ce que les hommes péchaient, et ne croyaient pas en Dieu ; aussi son affliction lui ,devenait-elle grandement méritoire, et pour achever de vous convaincre de ce paradoxe que la douleur soulage l'âme affligée, et relève l'esprit abattu, n'est-il pas vrai que si vous empêchiez une mère de pleurer la mort d'un fils chéri, et de se répandre en larmes et en gémissements, vous la jetteriez dans le désespoir et la mort?

Permettez-lui au contraire de donner un libre cours à sa douleur, et elle en recevra un véritable soulagement. Mais ne nous étonnons point qu'il en soit ainsi d'une mère, puisque le prophète Isaïe nous présente le même phénomène : Laissez-moi, s'écrie-t-il souvent, et je pleurerai amèrement. Ne cherchez pas à me consoler, car je pleure les malheurs de la fille de mon peuple. (Isa. XXII, 4.) La tristesse soulage donc fréquemment une vive douleur, et si l'infidèle l'éprouve, à plus forte raison le chrétien en fait-il l'heureuse expérience. C'est pourquoi l'Apôtre nous dit que la tristesse selon Dieu produit pour le salut une pénitence stable. (II Cor. VII, 10.) Ces paroles peuvent sembler obscures. En voici donc le sens. Si vous vous attriste z de la perte de vos richesses, cette tristesse ne remédie à rien; et si vous vous affligez de la maladie, cette affliction l'augmente au lieu de la diminuer.

3. C'est ainsi que j'en ai entendu plusieurs convenir de ce fait, et s'accuser eux-mêmes par cet aveu: De quoi m'ont servi mes chagrins? je n'ai recouvré ni mon bien ni ma santé. Mais la tristesse, qui a le péché pour sujet, expie ce péché, et par là nous procure une grande joie. Et de même celle qui se rapporte aux fautes de nos frères, nous console et nous excite à la vertu. Souvent aussi elle sert à les retirer.du vice. Mais quand même ils ne se corrigeraient point, notre charité ne serait pas sans récompense. Faut-il vous prouver encore que cette tristesse du malheur de nos frères nous est toujours utile et salutaire, quoiqu'elle ne les convertisse point? Eh bien ! écoutez le prophète Ezéchiel, ou plutôt Dieu lui-même qui parle par sa bouche. Le Seigneur avait envoyé une armée pour ruiner Jérusalem, incendier ses édifices, et passer ses habitants au fil de l'épée ; et voici qu'il parle ainsi à l'exécuteur de ses vengeances: Marquez d'un signe sur de front les hommes qui pleurent et qui gémissent. Il ordonne ensuite : Que le massacre commence par le sanctuaire; mais il ajoute aussitôt: Ne frappez aucun de ceux qui seront marqués de ce signe. (Ezéch. IX, 4-6.) Pourquoi donc sont-ils épargnés, si ce n'est parce qu'ils pleurent et qu'ils gémissent sur des crimes qu'ils ne peuvent faire cesser?

Dans un autre prophète, le Seigneur reprend plusieurs d entre les Israélites de ce qu'ils s'abandonnent aux délices de la table et des plaisirs, et de ce qu'ils jouissent tranquillement du (100) repos et de la liberté, sans gémir sur ceux de leurs frères qu'ils voient traîner en captivité, et sans partager leur affliction. Ils sont insensibles, dit-il amèrement, à la ruine de Joseph. (Amos, VI, 6.) Sous le nom de Joseph, il désigne ici tout le peuple juif. Nous lisons également dans Michée cette parole de reproche : L'habitant d'Enan n'est point sorti pour pleurer la ruine de la maison de son voisin. (Mich. I, 11.) Car encore que les méchants soient punis avec ,justice, Dieu veut que nous compatissions à leur malheur; et il nous défend de nous en faire un sujet de joie ou de raillerie. Lui-même nous dit en effet qu'il ne les punit qu'à regret, et qu'il ne se réjouit point de leurs maux, parce qu'il ne veut point la mort du pécheur. (Ezéch. XVIII, 23.) Nous devons imiter cette conduite du Seigneur, et gémir de ce que les pécheurs le contraignent à les punir justement.

Comprenez-vous maintenant les grands avantages de la tristesse selon Dieu? et puisque nos martyrs sont plus heureux que leurs bourreaux, et le chrétien persécuté et affligé que l'infidèle honoré et joyeux, quel motif aurions-nous de nous attrister? C'est pourquoi n'appelons heureux que ceux qui vivent selon le Seigneur. Et ce sont aussi les seuls auxquels l'Ecriture donne ce nom : Heureux, dit le Psalmiste, l'homme qui n'est point entré dans le conseil de l'impie! (Ps. I,1.) Heureux l'homme que vous avez instruit, ô mon Dieu, et auquel vous avez enseigné votre loi! Heureux l'homme dont les voies sont pures: Heureux tous ceux qui se confient dans le Seigneur! Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu! (Ps. XCIII, ,12; CXVIII, 1; II, 13; XXXII, 12.) Heureux, dit aussi le Sage, celui qui ne condamne point sa conscience! et le Psalmiste ajoute ! Heureux l'homme qui craint le Seigneur. (Eccli. XIV, 2; Ps. III, 1.) Enfin Jésus-Christ lui-même nous dit :Heureux ceux qui pleurent, ceux qui sont humbles, ceux qui sont doux, ceux qui sont pacifiques, et ceux qui souffrent persécution pour la justice! (Matth. V, 3-10.)

Ainsi nulle part l'Ecriture ne fait consister le bonheur dans les richesses, les honneurs et la gloire, et elle le place uniquement dans la vertu. Nous devons donc prendre la crainte de Dieu pour règle de nos actions et de nos souffrances: et si ce principe s'enracine profondément dans notre âme, non-seulement le repos et les honneurs, la gloire et les dignités, mais les persécutions même et les calomnies, l'injure et l'outrage, les supplices et généralement tous les maux, nous produiront les fruits abondants de la joie. Ne voyons-nous pas des arbres dont la racine est amère, nous donner les fruits les plus doux? et de même la tristesse selon Dieu n'enfante que plaisir et allégresse. Elles le savent bien, ces âmes qui prient avec douleur, et qui répandent les larmes de la pénitence. De quelles joies n'y sont-elles pas inondées ! Quelle pureté de conscience elles y trouvent ! Et avec quelles bonnes espérances elles s'en retirent ! c'est qu'en effet, et je ne puis trop le répéter, nos joies et.nos tristesses viennent moins de la nature même des choses que de nos propres dispositions. Si celles-ci sont sagement réglées, nous aurons toujours dans le coeur un grand fonds de contentement. Les maladies du corps ont pour cause plutôt quelque désordre intérieur que l'intempérie de l'air, ou toute autre influence extérieure. Mais à plus forte raison il en est ainsi des maladies dé l'âme. Car si celles du corps sont un apanage de notre nature, les autres ne dépendent que de notre, volonté. Aussi quoique l'Apôtre eût souffert cette infinité de maux qu'on ne saurait énumérer, les naufrages et les persécutions, les violences et les embûches, les attaques des voleurs, et chaque jour mille périls de mort,il n'exprimait ni plaintes, ni murmures. Bien plus, il en tirait un sujet de gloire et un motif de joie : Maintenant, disait-il, je me réjouis dans les maux que je souffre, et j'accomplis dans ma chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ. Et encore : je me glorifie dans mes tribulations. (Colos. I, 24; Rom. V, 3.) Or, l'on ne se glorifie point d'une chose, si l'on ne s'y complaît.

4. Voulez-vous donc posséder la joie véritable? ne recherchez ni les richesses ou la santé, ni la gloire ou la puissance, ni les délices de la vie ou la somptuosité des festins,.ni un vêtement de soie, ou le luxe des habits, ni de vastes domaines ou de magnifiques palais, ni en un mot aucune jouissance terrestre. Mais attachez-vous à la sagesse qui est selon Dieu, exercez-vous dans la pratique de la vertu, et quelque soit le malheur qui vous frappe aujourd'hui ou demain, il ne pourra vous attrister. Que dis-je, vous attrister? Les divers accidents qui affligent la plupart des hommes vous seront une cause de joie. Car les supplices et la mort, les amendes et les calomnies, les chagrins (101) et tous les maux, quand nous les souffrons pour Dieu, et par principe d'amour, réjouissent surabondamment notre âme.

Certainement personne ne peut nous rendre malheureux si nous n'y travaillons nous-mêmes, non plus que personne ne saurait nous rendre heureux si nous n'y coopérons nous-mêmes avec le secours de la grâce. Et s'il faut vous prouver que l'homme heureux est uniquement celui qui craint le Seigneur, je n'interrogerai point l'histoire, mais les faits dont nous avons été témoins. Nous avons pu craindre quelque temps la ruine entière d'Antioche. Eh bien ! les plus riches et les plus puissants de nos concitoyens osèrent-ils alors se montrer? ils avaient fui, et avaient abandonné cette ville malheureuse. Mais les solitaires et les moines qui craignaient Dieu sont accourus avec un pieux empressement, et ils ont dissipé l'orage. Nos maux présents et la menace d'une terrible vengeance ne purent ni arrêter leur dévouement, ni effrayer leur courage. Et quoiqu'ils fussent étrangers à la faute, et ainsi à l'abri de tout péril, ils se sont précipités d'eux-mêmes au milieu des flammes pour nous en retirer. Bien plus, ils ont couru à la mort, quelque terrible et quelque affreuse qu'elle soit pour tous, avec plus de joie que les hommes ne recherchent les honneurs et les dignités. C'est qu'ils savaient que ce grand acte de charité leur était éminemment glorieux : et ils ont prouvé par leurs oeuvres que celui-là seul est heureux qui observe la loi divine. Car il ne redoute point l'inconstance de la fortune, et l'adversité ne saurait l'atteindre. Mais il jouit d'un calme inaltérable , et il se rit de tous ces accidents qui épouvantent les autres hommes. Aujourd'hui nos premiers magistrats sont plongés dans la consternation , et chargés de fers au fond d'un noir cachot, ils redoutent à chaque instant une condamnation capitale. Mais nos pieux solitaires jouissent d'une joie pure et sereine, quelque soit le sort qui puisse les atteindre. Ils désirent même les supplices et la mort qui nous paraissent si terribles, parce qu'ils connaissent le but qu'ils se proposent d'atteindre, et parce qu'ils n'ignorent point quel bonheur les attend après cette vie. Et toutefois ce détachement de toutes les choses de la terre, et ce mépris de la mort n'étouffent point en eux une douloureuse sympathie pour nos maux. C'est en quoi leur charité devient plus méritoire. A leur exemple, concentrons tout notre zèle sur le salut de notre âme, et nul événement imprévu ne pourra nous troubler. Mais n'oublions pas nos prisonniers , et prions le Seigneur qu'il les délivre de tout péril de mort. Il pouvait, il est vrai , dissiper entièrement le danger, et en effacer jusqu'aux moindres traces, mais de crainte que nous ne retombions dans nos anciens dérèglements, il ne veut que dessécher peu à peu le torrent de nos maux, afin de mieux nous affermir dans les voies de la piété. Car il n'est que trop vrai qu'on verrait renaître nos premiers désordres si l'orage se calmait soudain. Et en effet, nos malheurs ne sont point finis, la résolution de l'empereur nous est inconnue, nos magistrats sont dans les fers, et une foule de gens courent au fleuve pour s'y baigner. Ce ne sont sur ses bords que propos calomnieux, que danses lascives et que rendez-vous de courtisanes.

Mais ces gens-là ne sont-ils pas indignes d'excuse et de pardon? ou plutôt quelle peine et quel châtiment ne méritent-ils pas ? une partie de nos magistrats est en prison, les autres sont en exil, on ignore quelle sera la décision de l'empereur, et vous vous livrez aux jeux, aux ris et aux danses. Mais, direz-vous, nous ne pouvons nous abstenir du bain. O réponse impudente ! et parole mauvaise et insensée ! combien y a-t-il d'années ou de mois que cette privation vous est imposée? les bains publics ne sont fermés que depuis vingt jours, et vous murmurez de dépit comme si cette défense remontait à une année. Mais pensiez -vous- à vous plaindre, je vous le demande, lorsque vous trembliez de voir arriver les soldats, et que, craignant chaque jour les supplices et la mort, vous fuyiez dans les déserts, et vous cachiez sur le sommet des montagnes. Si quelqu'un vous eût alors proposé de vous soustraire à tout danger, pourvu que durant une année entière vous promissiez de vous abstenir du bain, avec quelle promptitude vous eussiez accepté cette condition. Et aujourd'hui qu'il convient de remercier le Seigneur qui a dissipé cet orage, vous l'outragez de nouveau par vos excès et vos désordres. Vos frayeurs sont calmées, et vous en prenez occasion de reprendre vos criminelles habitudes. Quoi ! êtes-vous si insensibles aux sentiments de nos maux; que vous ne songiez qu'aux plaisirs du bain? quand ce plaisir vous serait permis , la mort, qui menace tant d'illustres citoyens devrait détourner de ces frivoles pensées (102) ceux même qui n'appréhenderaient pas le même sort. Il s'agit ici d'une sentence de vie ou de mort, et vous ne songez qu'au plaisir du bain et aux délices de la vie!

Vous méprisez le danger parce que vous y avez échappé; mais craignez de vous en attirer un autre plus grave encore, et de retomber sous le coup de menaces plus terribles; votre état serait alors celui de cet homme dont parle l'Evangile. Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il revient, et trouant la maison purifiée et ornée, il prend avec lui sept autres esprits plus méchants, et ils entrent dans l'âme de cet homme, et son dernier état devient pire que le premier. (Luc, II, 24-26.) Craignons donc, nous aussi, que notre négligence et notre inertie ne nous ramènent des maux plus grands que ceux dont nous hommes délivrés. Je sais bien que vous ne commettrez point une telle imprudence, mais arrêtez, punissez et châtiez ceux qui se livrent à ces honteux désordres, afin que toujours vous soyez dans la joie, comme l'Apôtre vous le recommande, et que sur la terre, comme aussi un jour dans le ciel, vous receviez la récompense de vos vertus et de votre charité, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel soient au Père et à l'Esprit-Saint la gloire. l'honneur et l'adoration, maintenant et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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