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28 octobre 2016 5 28 /10 /octobre /2016 23:07

 

Conférence donnée à l’université d’été du Centre Henri et André Charlier

et de Chrétienté-Solidarité, à Salérans, le 6 août 2008

 

Quand on dit l’office et qu’on récite le chapelet, on est amené à dire le Pater au moins une douzaine de fois chaque jour. L’homme étant ce qu’il est, la routine s’installe inéluctablement, et l’on finit par ne plus faire attention à ce que l’on dit. De temps en temps, il faut trouver un truc pour briser cette routine. Ici aussi, le fait d’avoir un père spirituel est important, car il connaît la chose, et de loin en loin vous dira une parole qui subitement va vous faire prendre conscience que vous étiez en train de vous endormir.

Pour briser cette routine, j’ai récemment décidé d’apprendre le Notre Père en grec. L’idée m’en est venue en entendant à Noël, une fois de plus, le Notre Père chanté en grec à Saint-Julien-le-Pauvre. D’habitude, le Notre Père est récité en français au cours de la divine liturgie. Mais dans les grandes fêtes, le chantre le chante en grec.

Or je ne connais pas le grec. Apprendre le Notre Père dans cette langue m’a donc obligé à faire attention à chaque mot, au son de chaque mot, à la signification de chaque mot. Et j’ai fait d’étonnantes découvertes.

Il semble évident pour tout le monde, aujourd’hui, que Jésus a enseigné le Notre Père en araméen. La seule discussion est entre ceux qui disent que c’était en araméen, et ceux, plus rares, qui affirment que c’était en hébreu.

C’est la mode aujourd’hui de dire, après Tresmontant et Carmignac, que les évangiles ont d’abord été écrits en araméen. Mais rien ne permet d’étayer cette hypothèse. Et la grande preuve que l’on avance n’en est pas une. La preuve que c’était d’abord écrit en araméen, nous dit-on, ce sont les hébraïsmes qui parsèment le texte. Ce n’est évidemment pas une preuve. Le grec que l’on parlait en Palestine était forcément nourri d’hébraïsmes, comme le français qu’on parle dans les campagnes bretonnes est parsemé de tournures venues du breton, comme le français qu’on parle au Liban recèle des tournures arabes.

On constate a contrario que lorsque l’évangéliste cite un texte de l’ancien testament, il le cite dans la version des Septante. Donc en grec, originellement en grec. On ne peut imaginer l’évangéliste rechercher dans un manuscrit des Septante la citation exacte de ce qu’il avait d’abord cité en araméen. D’ailleurs on ne voit pas pourquoi il prendrait cette peine.

Jésus parlait manifestement araméen dans la vie de tous les jours, comme les évangiles en conservent le témoignage (lorsqu’il dit « Talitah qumi », jeune fille lève-toi, ou « Ephpheta », ouvre-toi, ou quand il appelle saint Pierre Kephas). Mais quand il cite l’Ancien Testament, c’est toujours dans le texte grec des Septante (sauf une fois, sur la croix, ce qui mériterait d’être étudié).

Et j’en viens à me demander s’il n’aurait pas enseigné le Notre Père en grec.

Et je suis très étonné de voir qu’apparemment personne ne se pose la question.

Or elle me paraît se poser à cause des sonorités du Notre Père en grec, sonorités qui le découpent de façon très précise, et dont les allitérations et les assonances n’existent dans aucune autre langue :

 

Πάτερ ἡμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς,

ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου,

ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου,

γενηθήτω τὸ θέλημά σου,

ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ τῆς γῆς•

τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον δὸς ἡμῖν σήμερον•

καὶ ἄφες ἡμῖν τὰ ὀφειλήματα ἡμῶν,

ὡς καὶ ἡμεῖς ἀφίεμεν τοῖς ὀφειλέταις ἡμῶν•

καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν,

ἀλλὰ ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ.

 

Pater imóne o en dis ouranís,
hayiasthíto to onomá sou,
eltheto i vassilía sou,
yenithito to thélimá sou,
os èn ourano kai epí tis yis;
tone artone imone tone epioussione dhos imin simerone ;
kai aphès imíne ta ophilimata imóne,
os kai imís aphíémène tis ophilétais imóne ;
kai mi issénènguis imás is pirasmóne,
allá rhissai imas apo tou ponirou.

Ceux d’entre vous qui connaissent le grec, ou croient le connaître, doivent trouver que je prononce n’importe comment. En fait je prononce comme les Grecs le prononcent, comme on le prononce dans la liturgie grecque, et non pas comme les professeurs français voudraient qu’on le prononce depuis qu’Erasme a inventé une prononciation du grec au lieu d’aller voir à Athènes comment on le prononçait. En outre, comme l’attestent les spécialistes, cette prononciation est à peu de choses près celle qui avait cours dans le bassin méditerranéen au temps du Christ. Au temps de la kini, que les hellénisants appellent aujourd’hui koïné mais qui ne s’est jamais prononcé ainsi.

Je ne suis pas le premier, évidemment, à parler de cette musique. Voici ce que dit Simone Weil, dans Attente de Dieu, après avoir découvert le Pater en grec : « La douceur infinie de ce texte grec m’a alors tellement prise que pendant quelques jours je ne pouvais m’empêcher de me le réciter continuellement. Depuis lors je me suis imposé pour unique pratique de le réciter une fois chaque matin avec une attention absolue. Si pendant la récitation mon attention s’égare ou s’endort, fût-ce d’une manière infinitésimale, je recommence jusqu’à ce que j’aie obtenu une fois une attention absolument pure. »

 

Au ciel comme sur la terre

 

Vous constatez qu’il y a d’abord une première péricope, qui est l’adresse à Dieu :

Pater imóne o èn dis ouranis,

Notre Père qui est dans les cieux, le verbe être étant sous-entendu.

Ensuite on a trois propositions parallèles, fortement marquées par la terminaison identique du verbe et leur fin identique :

hayiasthito to ónomá sou,
eltheto i vasilía sou,
yenithito to thélimá sou,

que soit sanctifié ton nom, que vienne ton règne, que soit faite ta volonté.

C’est la seule langue où l’on a à la fois une rime interne, to, et une rime finale, sou.

Après ces trois propositions qui forment à l’évidence un tout, vient la suite :

os en ouranó kai epí tis yis

au ciel comme sur la terre, littéralement : comme au ciel, de même sur la terre.

Il en résulte que « au ciel comme sur la terre » s’applique aux trois propositions précédentes. 

En latin, et plus encore en français, on est conduit à rapporter « au ciel comme sur la terre » à la troisième proposition, en disant « fiat voluntas tua sicut in cælo et in terra » : que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

En grec, le mouvement de la phrase ne le permet pas, et il y a une virgule après « thélima sou ». Ainsi donc le Pater en grec souligne que ce qui doit se faire sur la terre comme au ciel, c’est en même temps la sanctification du nom de Dieu, la venue du royaume, et la volonté de Dieu. Cela ne change pas beaucoup la signification de ces paroles, mais leur apporte un éclairage qui n’est pas sans intérêt.

On constate aussi que « épi tis yis » conclut cette partie du Notre Père par sa rime avec l’adresse du début : « èn dis ouranis… epi tis yis ». En dis ouranis, dans le ciel, epi tis yis, sur la terre.

 

Le pain supersubstantiel

 

Après « os èn ourano kai épi tis yis », qui sonne donc comme une finale, on change totalement de sonorités, avec une phrase qui se tient seule et qui contient six fois le son one :

Tone artone imóne tone epioussione dhos imine simerone.

Notre pain donne-nous aujourd’hui. Les sonorités insistent sur cette demande, qui est pressante.

Mais ce pain que nous demandons est caractérisé par un adjectif : « épioussione ».

En latin on dit :

Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.

Et en français :

Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien (ou : de chaque jour).

C’est très curieux. Comme on l’a déjà vu, et comme on va le voir plus encore par la suite, le Notre Père a été traduit du grec en latin de façon très littérale. Mais épioussione ne peut pas vouloir dire quotidianum, quotidien. Un mot qui du reste fait un peu double emploi avec aujourd’hui, ou de ce jour.

Il est curieux de constater que le mot épisoussione a été traduit par quotidianum dans l’évangile de saint Luc, et par supersubstantialem dans l’évangile de saint Matthieu. Et que saint Jérôme, qui a revu les traductions, a laissé cette double traduction, qui a permis d’avoir le Pater tel que nous le connaissons en latin (et en français), tout en conservant le mystère du mot originel pour celui qui veut aller voir plus loin.

Il se trouve que le mot épioussione n’existe pas dans la langue grecque. Il ne se trouve que dans le Pater.

Les exégètes ont tenté de le tordre dans tous les sens pour essayer de lui donner une signification qui ressemble plus ou moins à quotidien. La plus courante est de dire : en fait, c’est « épi tine oussane », sous-tendu « simerane », ce qui veut dire : pour le présent jour (jour étant sous-entendu). Non seulement c’est bancal, mais aucun manuscrit ne l’atteste. Au contraire, tous les manuscrits, les centaines de manuscrits de Matthieu et de Luc, portent tous épioussione.

Alors qu’il suffit de prendre le mot tel qu’il est. Et si Jésus a inventé ce mot, c’est parce qu’il désignait une réalité radicalement nouvelle.

Epioussione se traduit en effet par supersubstantialem, c’est-à-dire sur-substantiel, super-substantiel.

Voilà qui nous rappelle ce que je vous disais à propos du psaume 108 (1), où l’on trouve quatre fois un mot qui n’existe pas en latin : supersperavi. J’ai super-espéré. Eh bien, en grec, le préfixe est également épi : épilpissa.

Si on traduit épi-lpissa par super-speravi, il est encore plus évident que épi-oussione se traduit par super-substantialem.

Je viens de dire : si Jésus a inventé ce mot. Mais oui. Je ne peux m’empêcher de voir là un fort indice que le Pater a été dit en grec, et que tant Matthieu que Luc ont fidèlement et pieusement retranscrit le mot inconnu, sans comprendre ce qu’il signifiait. Qu’est-ce qui est le plus plausible, que ce soit l’agent juif des douanes et le médecin syrien qui l’aient inventé pour traduire un mot araméen, ce qui serait une très mauvaise traduction, ou que ce soit le Verbe de Dieu qui nous l’ait révélé ? Jésus attire ainsi l’attention sur oussia, la substance. Et sur sa substance. Vous savez comme ce mot fera l’objet de terribles controverses, jusqu’au concile de Nicée. Lequel imposera la formule que le Fils est consubstantiel au Père : homo-oussia. Et cela nous parle aussi de l’eucharistie, cette manifestation du Verbe fait chair sur les autels, par la transsubstantiation.

Ecoutez l’explication de cette phrase du Pater par saint Ambroise, qui d’emblée, sans même se poser la question, ne conçoit ce pain que comme le pain eucharistique :

« Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Je me souviens de ce que je vous ai dit quand j'expliquais les sacrements. Je vous ai dit qu'avant les paroles du Christ, ce qu'on offre s'appelle pain ; dès que les paroles du Christ ont été prononcées, on ne l'appelle plus du pain, mais on l'appelle corps. Pourquoi alors, dans l'oraison dominicale qui suit immédiatement, dit-il “notre pain”? Il dit pain, certes, mais il l’appelle épioussione, c'est-à-dire supersubstantiel. Ce n'est pas ce pain qui entre dans le corps, mais ce pain de vie éternelle qui soutient la substance de notre âme. C'est pour cela qu’en grec il est dit épioussione. »

Et il poursuit :

« S'il est quotidien, ce pain, pourquoi attendrais-tu une année pour le recevoir, comme les Grecs ont coutume de faire en Orient ? Reçois chaque jour ce qui doit te profiter chaque jour. Vis de telle manière que tu mérites de le recevoir chaque jour. Celui qui ne mérite pas de le recevoir chaque jour ne mérite pas de le recevoir après une année. Ainsi le saint Job offrait chaque jour un sacrifice pour ses fils, de peur qu'ils n'eussent commis quelque péché dans leur cœur ou en paroles. Toi donc, tu entends dire que chaque fois qu'on offre le sacrifice, on représente la mort du Seigneur, la résurrection du Seigneur, l'ascension du Seigneur, ainsi que la rémission des péchés, et tu ne reçois pas chaque jour le pain de vie ? Celui qui a une blessure cherche un remède. C'est une blessure pour nous d'être soumis au péché ; le remède céleste, c'est le vénérable sacrement.

« Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Si tu le reçois chaque jour, chaque jour pour toi c'est aujourd'hui. Si le Christ est à toi aujourd'hui, il ressuscite pour toi aujourd'hui. Comment ? “Tu es mon Fils, aujourd'hui je t'ai engendré.” Aujourd'hui, c'est quand le Christ ressuscite. “Il était hier et il est aujourd'hui”, dit l'apôtre Paul. Mais il dit ailleurs : “La nuit est passée, le jour est arrivé.” La nuit d'hier est passée, aujourd'hui le jour est arrivé. »

Tone artone imone tone épioussione. Vous voyez que pour saint Ambroise il ne peut s’agir que du pain eucharistique. Ce pain supersubstantiel, c’est le pain du ciel. Qui était annoncé dans la Bible : les psaumes 77 et 104 disent que Dieu a rassasié les Hébreux du pain du ciel dans le désert. Pane cæli saturavit eos. C’était la manne, et elle était en quelque sorte supersubstantielle parce qu’elle venait d’en haut et ne ressemblait à rien sur la terre, et elle était quotidienne car elle pourrissait si l’on en faisait provision pour le lendemain, sauf quand c’était pour le sabbat.

Vous connaissez le dialogue entre Jésus et ses disciples après la multiplication des pains, dans l’évangile de saint Jean :

« En vérité, en vérité, Je vous le dis, Vous Me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé du pain, et que vous avez été rassasiés. Travaillez en vue d'obtenir, non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie éternelle, et que le Fils de l'homme vous donnera ; car c'est Lui que Dieu le Père a marqué de Son sceau. Ils Lui dirent donc : Que ferons-nous pour faire les œuvres de Dieu ? Jésus leur répondit : L’œuvre de Dieu est que vous croyiez en Celui qu'Il a envoyé. Ils lui dirent : Quel miracle fais-tu donc, afin que nous voyions et que nous croyions en toi ? que fais-tu ? Nos pères ont mangé la manne dans le désert, ainsi qu'il est écrit : Il leur a donné à manger le pain du Ciel. Jésus leur dit : En vérité, en vérité, Je vous le dis, ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain du Ciel, mais c'est Mon Père qui vous donne le vrai Pain du Ciel. Car le pain de Dieu est Celui qui descend du Ciel, et qui donne la vie au monde. Ils Lui dirent donc : Seigneur, donne-nous toujours ce pain. Jésus leur dit : Je suis le Pain de vie ; celui qui vient à Moi n'aura pas faim, et celui qui croit en Moi n'aura jamais soif. »

Et un peu plus loin dans ce même dialogue, il ajoute :

« En vérité, en vérité, Je vous le dis, celui qui croit en Moi a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. Voici le pain qui descend du Ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le Pain vivant, qui suis descendu du Ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que Je donnerai, c'est Ma chair, pour la vie du monde. »

Ce simple mot, ce mot étrange d’épioussione, indique clairement, au cœur du Pater, la foi en l’eucharistie, en la transsubstantiation.

Et c’est pourquoi on dit le Pater après la consécration : Dieu nous donne le pain supersubstantiel de ce jour.

Et c’est pourquoi saint Grégoire le Grand considérait que le Pater était la conclusion du Canon, et devait donc être dit par le prêtre seul (disposition qui se retrouve jusque dans le missel de 1962).

Bien sûr, comme dans tous les textes sacrés, la signification n’est pas univoque. Ce pain supersubstantiel est d’abord, principiellement, le pain eucharistique. Mais ce pain qui donne la vie éternelle, désigne aussi par analogie, sur le plan humain, toute nourriture qui nous conserve dans la vie biologique. Donc notre pain quotidien, au sens le plus terre à terre. Mais la mention de épioussione nous incite à considérer toute nourriture comme un symbole de la nourriture céleste. Ce qui est bien, aussi, l’enseignement de l’épisode de la multiplication des pains.

Tone artone tone épioussione dhos imine simérone.

On voit que ce n’est pas pour rien que cette phrase est isolée, et mise en pleine lumière par sa sonorité, au milieu de la prière.

 

Remettre les dettes

 

Poursuivons.

kai aphès imíne ta ophilimata imóne,
os kai imís aphíémène tis ophilétais imóne.

On change une nouvelle fois de sonorités. Et dans cette proposition, on a une forte allitération en ph (aphes, ophilimata, aphiémène, ophilétais), qui n’existe pas, une fois de plus, en araméen. Elle a été sauvegardée en latin, et a disparu en français, par une traduction qui en outre s’éloigne du texte.

Cela vient de ce qu’en grec les mots aphiimi et ophilo ont tous deux le même son ph.

Aphiimi, cela veut dire laisser aller, abandonner, acquitter, absoudre

Ophilo, c’est avoir une dette, être débiteur, être redevable, et ophilimata, ce sont les dettes.

Aphès imíne ta ophilimata imóne, os kai imís aphíémène tis ophilétais imóne, cela veut donc dire : remets-nous nos dettes comme nous aussi avons remis à nos débiteurs.

Le latin a fidèlement traduit : Dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. L’allitération demeure, puisque les deux mots ont un d et un t comme première et troisième consonne.

En français, c’est devenu : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ce qui est une interprétation moralisante : le pardon des offenses, alors que le texte grec reste concret comme tout l’enseignement évangélique. Ophilimata, debita, ce sont d’abord des dettes d’argent. Et là nous comprenons ce que c’est. Nous savons ce que c’est, de devoir de l’argent, et nous savons ce que cela représente, si cette dette est effacée par notre généreux prêteur. Et nous l’apprécions d’autant plus que la somme est importante. En l’occurrence, notre dette envers Dieu est tout simplement infinie. Et nous ne pouvons vivre, de la vraie vie, que si Dieu nous remet notre dette. Mais il ne nous la remettra que si nous faisons de même avec nos congénères, ce qui ne doit pas nous poser de difficultés puisque quelle que soit cette dette elle est infiniment plus petite que celle que nous avons envers Dieu. Vous connaissez tous la parabole à ce sujet, je n’y reviens pas.

 

La tentation

 

Et voici la fin du Pater :

kai mi issénènguis imás is pirasmone,
allá rhissai imas apo tou ponirou.

Les sonorités de la première proposition, kai mi issénènguis imás is pirasmone, renvoient à toutes les parties précédentes de la prière.

Sa signification est devenue l’objet de grandes controverses avec la nouvelle traduction française : Ne nous soumets pas à la tentation.

La traduction latine est une traduction littérale du grec : Et ne nos inducas in tentationem. Inducas, comme issénènguis, cela veut dire incontestablement conduire dans, faire entrer : Ne nous fais pas entrer dans la tentation. De ce point de vue, Ne nous soumets pas à la tentation est donc une traduction correcte.

Et pourtant cette traduction est théologiquement mauvaise, car Dieu n’est pas tentateur, seul le démon peut nous faire entrer dans la tentation.

En fait, on avait eu raison de traduire par une périphrase : Ne nous laissez pas succomber à la tentation. 

Pour le coup on a ici un hébraïsme, et un vrai. Et les hébraïsants sont ici précieux. Ils nous expliquent que le verbe grec traduit un verbe araméen à la forme causative. Or le causatif peut avoir un sens factitif fort, faire, faire faire, et un sens permissif, laisser faire, permettre de faire. Ce qui est le cas ici, comme en plusieurs endroits des Septante. Par exemple dans le psaume 140 qui dit littéralement, de façon très proche de la demande du Pater : N’incline pas mon cœur vers les paroles mauvaises. Le sens est : Ne laisse pas mon cœur s’incliner vers les paroles mauvaises.

Du moins si l’on tient à traduire pirasmone par tentation. En fait ce mot veut dire d’abord épreuve. Le psaume 25 dit à Dieu : Tenta me, ce qui ne se traduit pas par « Tente-moi », bien sûr, mais par « Mets-moi à l’épreuve ». Sans m’y laisser succomber…

 

Le Mauvais

 

Et puis voici la dernière proposition :

allá rhissai imas apo tou ponirou.

Mais libère-nous, sauve-nous, préserve-nous du mauvais.

Ponirou, cela veut dire : mauvais, méchant, pervers. Une fois encore, il s’agit d’un mot très concret, il ne s’agit pas de l’idée du mal. Il s’agit d’un adjectif, qui est pris comme nom : libère-nous, préserve-nous du méchant, du mauvais, c’est-à-dire du Malin, de Satan.

Ce qui me frappe ici est que ce mot ponirou a une sonorité totalement différente de tout le reste de la prière. Il détonne. Il est étranger à la musique du Notre Père. Il est l’intrus. Et cela n’existe pas non plus en araméen.

Ce ponirou, qui dérange l’oreille, arrive tout à fait à la fin du Pater, et il déstabilise la prière. On aimerait que cela se termine par une belle rime, une belle assonance. Et ça se termine mal, c’est le cas de le dire. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas au ciel pour dire le Notre Père, mais sur la terre. Dans notre vie sans cesse déstabilisée par l’ennemi. Il faut attendre le paradis pour que ce très laid ponirou disparaisse, et que notre prière soit alors pleinement consonante.

Voilà, c’était le dernier argument qui me donne à penser que le Pater a pu être enseigné en grec aux apôtres. Mais je ne cherche pas à vous convaincre. Je voulais seulement m’étonner devant vous que personne, à ma connaissance, ne se soit posé la question. Il va de soi que si certains d’entre vous ont déjà lu une étude qui va dans mon sens ou en sens contraire, je serais très heureux de la connaître. C’est même un peu aussi pour ça que je vous en ai parlé.

 

 

 

 

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