Le 11 février 2010, le Saint-Synode de l'Église orthodoxe roumaine a publié un « Appel à l'unité et à la dignité roumaine » (1). En réaction, un groupe de vingt-huit personnalités orthodoxes en Europe occidentale vient de rendre public un message adressé à l’Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF) intitulé « Appel à l’unité et à la dignité de l’Eglise orthodoxe ».
Dans ce message en forme d’appel, dont la rédaction a été coordonnée par la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale, le groupe des vingt-huit signataires, clercs et laïcs orthodoxes résidant en France, Belgique, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, exprime sa tristesse devant l’idée, soutenue selon lui par le Saint-Synode du Patriarcat de Roumanie, selon laquelle tout Roumain orthodoxe devrait, à l’étranger, « préférer naturellement la communion directe avec l’Église orthodoxe de Roumanie ».
Il rappelle les principes de l’ecclésiologie orthodoxe, « centrée sur l’eucharistie et la territorialité, et la condamnation, par le concile de Constantinople de 1872, du nationalisme ecclésial». Le message note que « l’Église du Christ ne saurait être instrumentalisée au service de l’unité et de la dignité d’une nation », et appelle à « l’unité de tous les chrétiens orthodoxes en Occident », ainsi qu’à « la dignité de l’Église orthodoxe qui commence par le respect de l’ecclésiologie apostolique ».
Appel à l’unité et à la dignité de l’Église orthodoxe
Issus des différentes migrations du XXe siècle ou d’origine occidentale, tous, nous
avons reçu de nos pères l’Orthodoxie comme « l’Église du Christ sur terre », réalité
qui prime sur tout enracinement social, culturel, national. Partout où elle se trouve,
l’Église orthodoxe est appelée à s’incarner dans les cultures locales car, étant « la vie
nouvelle en Christ », elle est universelle. Mais cette universalité n’est jamais
abstraite : elle est tangible en chaque lieu, en chaque communauté eucharistique où
se rassemblent dans une unité diversifiée tous les fidèles partageant la même foi
orthodoxe reçue des Apôtres et transmise par les Pères.
En Europe occidentale, nous nous trouvons depuis quatre générations entre
orthodoxes de différentes origines, et nous avons compris qu’il nous revenait de
témoigner ensemble de l’Orthodoxie, en dialogue fraternel avec les autres chrétiens
dans un monde qui a faim de Dieu. Depuis cinquante ans, la Fraternité orthodoxe,
entre autres, cherche à œuvrer pour un rassemblement de tous les orthodoxes dans
l’unité eucharistique et dans une structure canonique qui soit conforme à notre
ecclésiologie. Il s’agit d’une ecclésiologie territoriale d’où est absente toute forme de
« nationalisme » et de concurrence entre diocèses, sans pour autant nier les cultures,
les langues ni les nations. En ce sens la fondation, en 1997, de l’Assemblée des
Évêques Orthodoxes de France a constitué une avancée significative.
Dans ce contexte, nous avons pris connaissance avec une grande tristesse du
message du saint-synode de l’Église orthodoxe de Roumanie du 11 février 2010,
intitulé « Appel à l’unité et à la dignité roumaine ». Dans ce message – privé de toute
référence à Dieu, au Christ et au Saint-Esprit –, le saint-synode de l’Église de
Roumanie, prétendant imiter les modèles russe et serbe, appelle tous les clercs et
fidèles orthodoxes roumains de l'étranger, qui se trouveraient « sans bénédiction »
dans d'autres Églises orthodoxes sœurs, à rétablir « leur communion directe » avec
le Patriarcat de Roumanie. Nous comprenons le souci pastoral du Patriarcat de
Bucarest envers la situation des fidèles roumains isolés à l’étranger. Pour autant,
n’est-il pas choquant de présenter cette sollicitude comme une prérogative
s’imposant aux fidèles de nationalité roumaine, quel que soit leur lieu de résidence,
contrairement à l’ecclésiologie orthodoxe ? À cet égard, la référence faite au concile
de Nicée n’est pas recevable, car les Pères conciliaires rejetaient l’idée de diocèses
définis sur des principes ethniques, en s’en tenant, comme les Apôtres, au seul
critère territorial.
Au moment où, dans le cadre du processus préconciliaire, l’ensemble des Églises
orthodoxes est engagé dans une réflexion prometteuse sur l’avenir des
communautés dites « de diaspora » (concept en grande partie dépassé), nous
sommes troublés par cet appel qui laisse entendre que tout Roumain orthodoxe doit,
à l’étranger, préférer naturellement la communion « directe » avec l’Église orthodoxe
de Roumanie. Or, il n’y a qu’une Église, celle du Christ, et nous communions tous
directement à Son corps et à Son sang. Les Églises-sœurs de l’Église de Roumanie,
auxquelles certains fidèles roumains en Occident peuvent se trouver rattachés par
suite des circonstances de leur vie et des aléas des relations entre Églises, ne
partagent-elles pas la même plénitude de foi orthodoxe ? ne sont-elles pas strictement
la même Église du Christ ? Au nom de quel critère faudrait-il démembrer en Occident
des communautés orthodoxes qui sont de facto multi-ethniques, en renvoyant chaque
étranger dans son Église d’origine ? De telles initiatives déstabilisent nos
communautés qui tentent de témoigner de la résurrection du Christ dans un monde
éclaté et indifférent ; elles sont sources de souffrances, de tensions et de surenchères
nationales parmi les fidèles.
Nous craignons qu’une telle pratique ne porte atteinte non seulement à la dignité
des Églises qui s’y livrent, mais aussi à l’unité et à la catholicité de l’Église, attentifs à
ce qu’ont dit prophétiquement les Pères du concile de Constantinople de 1872 :
« Nous rejetons, blâmons et condamnons comme contraires à l’enseignement de
l’Evangile et des saints canons de nos pères, l’ethnophylétisme, c’est-à-dire la
discrimination sur des critères ethniques, ainsi que les querelles et dissensions de
caractère national menées au sein de l’Église du Christ. »
L’Église du Christ ne saurait être instrumentalisée au service de l’unité et de la
dignité d’une nation. Ouvrant l’accès au Royaume de Dieu, l’Église comme arche du
salut n’appartient à aucune nation. Nous efforçant, malgré notre indignité, de
témoigner de la réalité de ce salut, nous appelons à l’unité de tous les chrétiens
orthodoxes en Occident comme ailleurs, et à la défense de la dignité de l’Église
orthodoxe qui commence par le respect de l’ecclésiologie apostolique : depuis la
Pentecôte, « il n’est plus question de Grec ou de Juif … ni de Scythe, car tous vous
êtes un en Jésus-Christ » (cf. Col 3,11).
Le Christ est ressuscité !
Paris, le dimanche 11 avril 2010, Dimanche de Thomas
Les vingt-huit signataires :
Nicolas Behr, retraité, membre du bureau de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale,
Paris,
P. Boris Bobrinskoy, doyen honoraire de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge,
Paris,
P. Hildo Bos, prêtre de la paroisse Saint-Nicolas-de-Myre, Amsterdam,
P. Jean Breck, professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, Paris,
Denys Clément, médecin, membre du bureau de la Fraternité orthodoxe en Europe
occidentale, France,
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Sophie Clément-Stavrou, maître de conférences à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-
Serge, membre du bureau de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale,
P. Christophe D’Aloisio, recteur de la paroisse de la Sainte-Trinité et des saints-Côme-et-
Damien, Bruxelles, président de Syndesmos, organisation mondiale de la Jeunesse
orthodoxe,
P. Michel Evdokimov, professeur émérite de l’Université de Poitiers, recteur de la paroisse
Saints-Pierre-et-Paul, Châtenay-Malabry, France,
P. Alexandre Fostiropoulos, recteur de la paroisse Saints-Pierre-et-Paul, Clapham, Londres,
P. Jean Gueit, doyen pour les paroisses du sud-est de la France (Archevêché des églises
russes en Europe occidentale), aumônier de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale,
Jean-Marie Gourvil, enseignant, membre du bureau de la Fraternité orthodoxe de l’Ouest,
France,
P. Claude Hiffler, médecin, recteur de la paroisse Saints-Côme-et-Damien d’Avignon,
France,
Jean-Jacques Laham, coorganisateur du Festival de la jeunesse orthodoxe, Paris,
Daniel Lossky, enseignant, membre du bureau de la Fraternité orthodoxe en Europe
occidentale, Belgique,
P. Nicolas Lossky, professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, archiprêtre de
la paroisse Notre-Dame-Joie-des-Affligés-et-Sainte-Geneviève, Paris,
Ana Palanciuc, enseignante à l’Université de Paris VII,
P. Ignace Peckstadt, recteur de la paroisse Saint-André, Gand, Belgique,
Jean-Claude Polet, professeur à l’Université de Louvain-la-Neuve, Belgique,
Noël Ruffieux, chargé d'un cours à l’Université de Fribourg, Suisse,
Cyrille Sollogoub, enseignant-chercheur au Conservatoire National des Arts et Métiers,
Paris, président de l’Action Chrétienne des Etudiants Russes,
Matthieu Sollogoub, professeur à l’Université de Paris VI, membre du bureau de la
Fraternité orthodoxe en Europe occidentale,
Michel Stavrou, professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, Paris,
P. Alexis Struve, recteur de la paroisse de la Sainte-Trinité, Paris,
Daniel Struve, maître de conférences à l’Université de Paris VII-Diderot,
Anca Vasiliu, directeur de recherche au CNRS (Centre Léon-Robin, Paris-Sorbonne),
P. Dominique Verbecke, prêtre de la paroisse Saint-André, Gand, inspecteur de
l’enseignement orthodoxe en Belgique,
Bertrand Vergely, maître de conférences à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge,
P. Vladimir Zelinsky, recteur de la paroisse Notre-Dame-Joie-des-Affligés, Brescia, Italie.