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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 00:05
Photo d'Alexandre Men

Pages Alexandre Men

La Jérusalem céleste : Apocalypse 21 - 22


 

Père Alexandre Men célébrant la Divine Liturgie

Un jeune père Alexandre Men 
célébrant la Divine Liturgie


Apocalypse 21, 1.

Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle – car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus.

Le chapitre 21 est à la fois l’épilogue et le sommet de l’Apocalypse de Jean. Si, dans les chapitres précédents, il était question de la chute de l’homme, des châtiments, des catastrophes, du courage et de la patience des saints, de la croissance simultanée du royaume de l’antéchrist et du royaume du Christ, de la domination sur la terre de la Bête et du faux prophète puis du règne de mille ans du Christ, il s’agit ici au contraire de ce qui sera au-delà de l’histoire, de l’autre côté du cheminement terrestre de l’humanité. Le chapitre 21 évoque le but de toute l’œuvre du salut : la transfiguration de ce monde. Ce que les Pères grecs, les Pères de l’Église appellent la théosis: la déification du monde.

Les icônes, rappelons-le, ne sont pas peintes selon l’imagination des iconographes. Elle le sont moins en fonction de leur illumination ou de leur vision intérieure que conformément à un canon fixé depuis très longtemps. Même d’aussi grand peintres d’icônes que saint André Roublev ont suivi scrupuleusement les règles élaborées dès le début de la période byzantine. Les couleurs, les lignes, la position des mains, l’inclinaison des têtes, ont un sens bien précis ; il s’agit d’un langage spécifique. Ainsi, les mains élevées figurent la prière, le fond pourpre (celui de certaines icônes de Novgorod) un certain état d’âme, etc. On a peint la Trinité avant Roublev, et d’une manière semblable à celle qu’il a représentée. Cela veut-il dire que Roublev, à l’instar des autres iconographes géniaux, n’était qu’un simple copiste ? Certainement pas ! L’observateur superficiel peut le penser, mais, à y regarder de plus près, nous verrons que les maîtres – en suivant le canon – utilisaient certes un langage traditionnel, mais y introduisaient un esprit radicalement nouveau. Cet exemple permet d’expliquer les versets introductifs du chapitre 21 de l’Apocalypse.

21, 1. Voici représentés le ciel nouveau et la terre nouvelle. On peut faire une analogie avec ce que nous venons de dire de l’iconographie, parce que la plupart des mots de ce passage ont déjà été écrits antérieurement. Presque tout est emprunté à l’Ancien Testament ; l’ensemble du texte est une mosaïque de citations vétérotestamentaires. Une édition complète de la Bible nous donnera en marge les parallèles et renvois ; on verra combien l’évangéliste s’est efforcé de décrire sa vision en termes exclusivement bibliques. Suivant scrupuleusement le canon, il a donné un tableau grandiose des cieux nouveaux et de la terre nouvelle. Le ciel et la terre, dans le langage biblique, désignent l’univers. C’est une expression très ancienne. Les Sumériens déjà appelaient le ciel et la terre an-ki (di-unité), synonyme de l’univers.

 De mer, il n’y en a plus. Cela ne signifie pas qu’il n’y a plus d’eau dans ce monde nouveau, mais que l’univers est transfiguré ; les forces de ténèbres et de chaos disparaissent, qui menaient le monde à l’opposé du dessein de Dieu. Nous sommes en présence d’un monde où la volonté du Créateur n’est pas enfreinte.

Apocalypse 21, 2-6.

Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu ; elle s’est faite belle comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer, du trône " Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. " Alors, Celui qui siège sur le trône déclara : " Voici, je fais l’univers nouveau. " Puis il ajouta : " Écris : Ces paroles sont certaines et vraies. " " C’en est fait, me dit-il encore, je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin ; celui qui a soif, moi, je lui donnerai de la source de vie, gratuitement. "

21, 2-4. Le tableau suivant représente la nouvelle Jérusalem qui a toujours été le symbole du royaume de Dieu ; la voix venue du ciel, qui parle dans les huit premiers versets, transmet précisément le sens de cette cité nouvelle : Voici la demeure de Dieu avec les hommes... C’est la tente dans laquelle Dieu demeure au centre du camp, au centre de l’humanité comme aux origines, dans l’ancien Israël. C’est de là qu’est venu le mot araméen Shekinah, qui signifie la gloire de Dieu, l’image de Dieu qui demeure dans l’humanité. Ici, c’est le mot grec skinè, qui désigne la tente. Est donc réalisée la proximité la plus totale entre Dieu et les hommes : ils seront son peuple et Dieu lui-même sera avec eux.

21, 5-6. Le ciel nouveau et la terre nouvelle sont-ils une transfiguration ou une création nouvelle ? Les théologiens en discutent souvent. Le texte, apparemment, ne nous donne pas le droit de considérer l’une ou l’autre des réponses comme absolument juste, bien qu’il cite les paroles du Créateur. Pour la première fois dans l’Apocalypse, le Créateur parle lui-même, alors qu’ailleurs c’est le Christ, un ange ou un apôtre qui s’exprime.

 Celui qui siège sur le trône déclara : " Voici, je fais l’univers nouveau. " Ce sont aussi des paroles du prophète Isaïe (Is 65, 17).

 " C’en est fait, me dit-il encore : je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin. " " Je fais " peut signifier " je crée " ou forme " ; il est difficile de trancher ici.

La création est absolue ou relative. Les théologiens considèrent généralement que lorsque l’Ancien Testament emploie le verbe bara (créer) – comme dans les premiers versets de la Genèse : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre – , cela désigne la création " absolue ", ex nihilo, à partir de rien, du néant à l’être. Pour désigner la création " relative ", à partir d’une chose déjà existante, on emploie un autre verbe. Ici cependant, dans le texte grec de l’Apocalypse, nous ne savons pas de quoi il s’agit ; la question reste donc ouverte. Le père Serge Boulgakov suggère que la création précédente est conservée, mais transfigurée. Cette pensée est proche de notre conscience orthodoxe. Toutefois, bien des biblistes contemporains – suivant la lettre du texte – considèrent que la vieille création est totalement annihilée et qu’on assiste à l’émergence d’une création nouvelle. L’important pour nous est que ce même principe de l’être, cette Sagesse qui a été introduite dans l’univers, l’immortalité de l’âme, Adam comme résumé de l’homme tout entier, que tout cela n’est pas créé de nouveau mais transfiguré ; en ce sens, nous pouvons dire que l’essentiel dans la création n’a pas péri.

Apocalypse 21, 7-14.

Telle sera la part du vainqueur ; et je serai son Dieu, et lui sera mon fils. Mais les lâches, les renégats, les dépravés, les assassins, les impurs, les sorciers, les idolâtres, bref, tous les hommes de mensonge, leur lot se trouve dans l’étang brûlant de feu et de soufre : c’est la seconde mort. Alors, l’un des sept Anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux s’en vint me dire : " Viens, que je te montre la Fiancée, l’Épouse de l’Agneau. " Il me transporta donc en esprit sur une montagne de grande hauteur, et me montra la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de chez Dieu, avec en elle la gloire de Dieu. Elle resplendit telle une pierre très précieuse, comme une pierre de jaspe cristallin. Elle est munie d’un rempart de grande hauteur pourvu de douze portes près desquelles il y a douze Anges et des noms inscrits, ceux des douze tribus des fils d’Israël ; à l’orient, trois portes ; au nord, trois portes ; au midi, trois portes ; à l’occident, trois portes. Le rempart de la ville repose sur douze assises portant chacune le nom de l’un des douze apôtres de l’Agneau.

21, 7-8. Si la terre et le ciel précédents fuyaient devant la face de Celui qui siège sur le trône, parce qu’ils n’avaient pas de place (voir Ap 20, 11), le ciel nouveau et la terre nouvelle se tiennent désormais devant Lui ; et là, nous sommes tous présents, toute l’humanité. L’apôtre nous dit que tous les renégats (les lâches, les dépravés, les assassins, les impurs, les sorciers, les idolâtres) périront dans l’étang brûlant de feu et de soufre.

Selon le père Serge Boulgakov, ce ne sont pas seulement les personnalités qui seront expulsées de la Cité et anéanties, mais tous passeront par un feu purificateur. Le mal qui se trouve dans chaque personne sera chassé ; il le sera dans tous les êtres, démoniaques et humains. Tous seront soumis à l’épreuve de ce feu et le mal sera exterminé, parce qu’il n’a pas de substance en tant que tel ; il n’est pas un antidieu qui vivrait d’une existence autonome. Le mal se consumera dans ce feu. Mais pour ceux qui sont tout entiers imprégnés de ce mal, cette deuxième mort pourra se révéler tragique, parce qu’il ne restera presque rien d’eux. En d’autres termes, si Satan est tout entier repu de mal, quand celui-ci brûlera, il brûlera lui aussi.

Le lien entre Dieu et l’homme constitue le cœur de la religion ; il unit ce qui est déchiré et séparé. Le mal, en revanche, n’a pas de lien ; il n’a rien. Dieu est présent dans le monde. Et le monde se lève du tréfonds de l’univers, passe par toutes les péripéties de la cosmogénèse et de l’histoire sainte pour arriver, finalement, à son triomphe. Dieu s’acquiert l’humanité, la créature qui reflète sa toute-puissance et son amour, l’homme qui, comme le fils prodigue, est revenu vers Lui.

21, 9-14. Du ciel descend la nouvelle Jérusalem. Elle bâtie en pierres précieuses. Une étape est franchie : à la place Babylone, nous voyons la ville sainte de Dieu, dans laquelle resplendit la gloire du Seigneur (voir Éz 48, 30-35).

Apocalypse 21, 15-27.

Celui qui me parlait tenait une mesure, un roseau d’or, pour mesurer la ville, ses portes et son rempart ; cette ville dessine un carré : sa longueur égale sa largeur. Il la mesura donc à l’aide du roseau, soit douze mille stades ; longueur, largeur et hauteur y sont égales. Puis il en mesura le rempart, soit cent quarante. quatre coudées. – L’Ange mesura d’après une mesure humaine. – Ce rempart est construit en jaspe, et la ville est de l’or pur, comme du cristal bien pur. Les assises de son rempart sont rehaussées de pierreries de toute sorte : la première assise est de jaspe, la deuxième de saphir, la troisième de calcédoine, la quatrième d’émeraude , la cinquième de sardoine, la sixième de cornaline, la septième de chrysolite, la huitième de béryl, la neuvième de topaze, la dixième de chrysoprase, la onzième d’hyacinthe, la douzième d’améthyste. Et les douze portes sont douze perles, chaque porte formée d’une seule perle ; et la place de la ville est de l’or pur, transparente comme du cristal. De temple, je n’en vis point en elle ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau. La ville peut se passer de l’éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée, et l’Agneau lui tient lieu de flambeau. Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre viendront lui porter leurs trésors. Ses portes resteront ouvertes le jour – car il n’y aura pas de nuit – et l’on viendra lui porter les trésors et le faste des nations. Rien de souillé n’y pourra pénétrer, ni ceux qui commettent l’abomination et le mal, mais seulement ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau.

21, 15-17. La ville sera mesurée – c’est un emprunt au prophète Ézéchiel. Selon le mesurage, la ville n’aura rien de si surnaturel que l’homme ne puisse se la représenter. Elle sera donc réelle et mesurable. Il y a effectivement une mesure de la création non seulement de l’homme, mais aussi des anges, comme le texte le souligne, de la créature à son plus haut niveau. La ville représentée est carrée, avec un plan cruciforme orienté vers les quatre points cardinaux, ce qui symbolise l’univers (Éz 40, 47).

21, 18-20-21. Les douze pierres différentes, comme d’ailleurs les douze portes, désignent les douze tribus d’Israël. C’est la préfiguration de l’Église, laquelle est bien la nouvelle Jérusalem ; sa beauté immortelle est symbolisée par les pierres précieuses – dans l’Antiquité, il n’y avait pas de matériau plus solide et plus beau.

 L’herbe se dessèche, la fleur fane, dit le prophète. Autrement dit, toute la beauté du monde passe, mais les pierres précieuses vivent des millénaires ; c’est pourquoi on en mettait dans les tombeaux. Il n’y a pas de symbole plus expressif.

21, 22-27. Auparavant, le soleil éclairait la terre le jour, et la lune la nuit, mais cela disparaîtra. Auparavant, l’Église était la fiancée ; maintenant, elle devient l’épouse et le mariage est célébré. Le banquet solennel s’oppose à celui de la prostituée de Babylone il est le banquet de l’Église, auquel sont conviés tous les croyants à la fin des siècles. Il signifie le triomphe de toute l’humanité. Tout ce qui est beau y entre, tout ce qui rebute est écarté.

Apocalypse 22, 1-4.

Puis l’Ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place, de part et d’autre du fleuve, il y a des arbres de Vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois ; et leurs feuilles peuvent guérir les païens. De malédiction, il n’y en aura plus ; le trône de Dieu et de l’Agneau sera dressé dans la ville, et les serviteurs de Dieu l’adoreront, ils verront sa face et son nom sera sur leurs fronts.

Le chapitre 22 est, comme le précédent, une sorte d’icône. Une vision des choses à venir, du monde transfiguré, de l’humanité et du cosmos tout entier. Cette vision est, elle aussi, peinte avec les couleurs des anciennes prophéties ; elle est effectivement proche d’une icône magnifique, avec de joyeux arcs-en-ciel de couleurs ; tout en elle recèle un sens très profond.

22, 1-3. Dans les premiers chapitres de la Genèse, nous voyons l’arbre de Vie comme symbole du dialogue avec Dieu. Cet arbre unique, situé au centre du paradis, s’est mué en des rangées d’arbres qui poussent le long d’un extraordinaire fleuve de Vie (voir Éz 47, 7). L’arbre de Vie représente l’immortalité. Le récit de la Genèse, premier livre de la Bible, nous montre comment l’homme s’est privé de l’immortalité spirituelle et physique. Ici, dans le dernier chapitre du dernier livre de la même Bible, il retrouve à la fois l’arbre de Vie et le fleuve de Vie. Et rien ne sera maudit – le texte grec contient le mot " anathème ", héren en hébreu, ce qui signifie rejeté, séparé, mis à l’écart ". Il n’y aura plus rien de tel.

On peut s’interroger sur ce qu’il adviendra de ceux qui entrent dans ce mode d’existence, de ceux en qui, selon l’expression heureuse du père Serge Boulgakov, " vivent des brebis et des boucs intérieurs ". La ligne de partage passe à l’intérieur de chaque homme. Le jugement est une épée à double tranchant, qui tranche dans le vif du cœur pour en éliminer toutes les impuretés. Rien de ce qui a été voué à l’anathème, rien d’impur ne doit entrer dans la Cité. Plus il restera en l’homme d’authenticité et de pureté, plus il aura part à l’arbre de Vie ; à l’inverse, plus il y aura en lui d’impuretés et plus sa personnalité sera abîmée au moment de la séparation.

22, 4. Comme il est dit dans le livre de Job, Dieu se révèle dans le mystère. Job hésitait, souffrait, criait, clamait, jusqu’au moment où il vit la face de Dieu. Tel est bien le rêve de l’homme. On voit clairement ici la division entre le concept de jugement dernier et celui de la parousie – le mot grec parousia désigne la venue du Seigneur. Pour ceux qui attendent le Christ, la parousie est un événement joyeux, mais elle peut se transformer en un événement terrible parce qu’ils verront sa face, comme disent les prophètes : " Prépare-toi à voir Dieu que tu as courroucé. " 

Apocalypse 22, 5.

De nuit, il n’y en aura plus ; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s’éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles.

22, 5. Il est dit clairement que le côté ténébreux de la vie disparaîtra. Certes, Woland – dans le roman de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite – se demande comment il peut y avoir de la lumière sans ténèbres, sans contraste ? Ce genre de considération appartient à ce côté-ci de la vie. Dans notre mode d’existence, il n’y a en effet pas de lumière sans ténèbres. Mais ceux qui raisonnent comme Woland sont semblables aux sadducéens qui présentaient au Christ le paradoxe de cette femme qui avait épousé l’un après l’autre les six frères de son mari défunt (Mc 12, 19-23). Il n’en va pas ainsi dans l’autre monde. Dans l’autre mode d’existence, tout est bâti sur d’autres fondements ; le contraste naît différemment. Mais comme nous ne pouvons pas penser autrement, les conjectures n’ont pas de sens. 

Apocalypse 22, 6-10.

Puis il me dit : " Ces paroles sont certaines et vraies ; le Seigneur Dieu, qui inspire les prophètes, a envoyé son Ange pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt. Voici que mon retour est proche ! Heureux celui qui garde les paroles prophétiques de ce livre. " C’est moi, Jean, qui voyais et entendais tout cela ; une fois les paroles et les visions achevées, je tombai aux pieds de l’Ange qui m’avait tout montré, pour l’adorer. Mais lui me dit : " Non, attention, je suis un serviteur comme toi et tes frères les prophètes et ceux qui gardent les paroles de ce livre : c’est Dieu qu’il faut adorer. " I1 me dit encore : " Ne tiens pas secrètes les paroles prophétiques de ce livre, car le Temps est proche."

22, 6-7. Voici que mon retour est proche ! Ces paroles sont souvent répétées par les prophètes, et Jean dit de même. Il faut entendre proche au sens non pas humain, mais divin. Proche ne signifie pas demain, car pour Dieu bientôt peut représenter des millions d’années ; en même temps, par rapport à l’histoire du développement de la terre, ce bientôt sera comme une seconde.

22, 8-9. La scène où Jean tombe aux pieds de l’Ange qui lui dit : C’est Dieu qu’il faut adorer, est à mettre en relation avec les idées de l’époque dont nous avons parlé plus haut (voir Ap 19, 10). Il y avait alors de nombreuses doctrines occultistes, qui accordaient une énorme importance à l’adoration des êtres spirituels, aux esprits des hiérarchies les plus diverses, au culte d’étoiles, etc. C’est contre cette conception occultiste que l’apôtre s’élève ici. L’Ange lui dit qu’en substance ils sont nos frères – et cela est vrai : tous les êtres de la création sont nos frères. Peut-être l’Ange est-il à certains égards plus élevé que l’homme, mais il dit néanmoins : Je suis un serviteur comme toi. Il est un serviteur, comme le prophète.

22, 10. Ce verset est dirigé contre ceux qui considèrent l’Apocalypse comme un livre scellé : Ne tiens pas secrètes les paroles prophétiques de ce livre, car le Temps est proche. C’est écrit pour nous. L’Apocalypse n’est pas seulement un rébus ou un hiéroglyphe, qui sera déchiffré dans un million d’années. Comme on peut le voir en lisant le texte, bien des choses sont non seulement claires, mais directement adressées à nous.

 Apocalypse 22, 11-15.

Que le pécheur pèche encore, et que l’homme souillé se souille encore ; que l’homme de bien vive encore dans le bien, et que le saint se sanctifie encore. Voici que mon retour est proche, et j’apporte avec moi le salaire que je vais payer à chacun, en proportion de son travail. Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin. Heureux ceux qui lavent leurs robes : ils pourront disposer de l’arbre de Vie, et pénétrer dans la cité, par les portes. Dehors, les chiens, les sorciers, les impurs, les assassins, les idolâtres et tous ceux qui se plaisent à faire le mal !

22, 11. L’intervention de Dieu, ou même l’irruption de Dieu ne va pas tout transfigurer instantanément. Que le pécheur pèche encore : tout, dans le monde, va comme la liberté humaine le permet. Cela rejoint la parabole du bon grain et de l’ivraie : le semeur sème du bon grain, mais l’ennemi plante de l’ivraie ; lorsque tout le champ est ensemencé, l’ivraie pousse en même temps que le bon grain. On propose au semeur de l’aider à arracher l’ivraie, mais il répond : " Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson " (Mt 13, 29-30). C’est pareil ici. Que les choses se fassent et, à la fin, tout s’accomplira, le Créateur couvrira tout l’univers de sa puissance et de sa beauté. C’est là le fondement de notre foi. Tout ce qu’il y a de beau dans les diverses conceptions du monde reflète cette immense attente globale.

221) 13. Je suis l’Alpha et l’Oméga, [...] le Principe et la Fin. L’Alpha, c’est le Seigneur-Créateur ; l’Oméga, c’est le Seigneur qui sanctifie et réconcilie. Il est dès maintenant à l’œuvre dans ce monde. Voilà pourquoi nous devons absolument rejeter comme étranger au christianisme le sentiment de peur de la fin du monde. L’Apocalypse se termine par les mots : Viens, Seigneur Jésus. Cela signifie que les chrétiens de l’époque, tout en se reconnaissant pécheurs, attendaient le Christ. J’ignore pourquoi les chrétiens d’aujourd’hui considèrent que la venue du Christ sera si terrible qu’on peut en éprouver un plaisir vengeur. Malgré tous ses tableaux effrayants, l’Apocalypse est un livre incontestablement lumineux. Voyez l’aboutissement de l’histoire tout entière : la Cité céleste. Le cheminement de l’histoire vers la Cité céleste passe par une série de cataclysmes ; cela n’a rien d’étonnant, étant donné la croissance simultanée des deux royaumes.

Teilhard de Chardin, le philosophe russe Nicolaï Fiodorov et certains autres estimaient que la transition vers le futur se ferait harmonieusement. C’est un peu utopique, étant donné les cataclysmes de l’histoire par lesquels passe le cheminement vers le royaume de Dieu. Pourtant, l’optimisme religieux de Teilhard et de Fiodorov correspond plus à l’esprit de l’Apocalypse que l’effroi apocalyptique. Celui-ci est proche non pas de l’Apocalypse de Jean, mais plutôt des apocalypses de la période pré-chrétienne, des terribles prophéties de la Sibylle et des attentes païennes de la fin, ou même de la vieille croyance germanique en la mort des dieux et la disparition de l’univers.

22, 14-15. Aller vers l’arbre de Vie, c’est aller vers la connaissance de Dieu.

Apocalypse 22, 16-20.

Moi, Jésus, j’ai envoyé mon Ange publier chez vous révélations concernant les Églises. Je suis le rejeton de la race de David, l’Étoile radieuse du matin. L’Esprit et l’Épouse disent : " Viens ! " Que celui qui entend dise : " Viens ! " Et que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement. Je déclare, moi, à quiconque écoute les paroles prophétiques de ce livre : " Qui oserait y faire des surcharges, Dieu le chargera de tous les fléaux décrits dans ce livre ! Et qui oserait retrancher aux paroles de ce livre prophétique, Dieu retranchera son lot de l’arbre de Vie et de la Cité sainte, décrits dans ce livre ! " Le garant de ces révélations l’affirme : " Oui, mon retour est proche ! " Amen, viens, Seigneur Jésus ! Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec vous tous ! Amen.

22, 16. Il peut s’agir ici de Jean lui-même, car Ange signifie envoyé. Peut-être faut-il voir ici une mention de Jean.

22, 17-21. L’Esprit et l’Épouse disent : " Viens ! " L’Épouse, c’est l’Église. Et l’Esprit, c’est cette puissance divine qui est à l’œuvre dans l’Église : l’Esprit de l’Église. Ils disent : Viens !, parce que la parousie est le moment le plus attendu de l’histoire. Si l’homme meurt et qu’il envisage la mort comme la plus grande joie, si l’autre côté de la vie révèle des mondes infiniment lumineux, ce n’est pourtant pas encore la plénitude. Nous attendons en effet plus, infiniment plus : la nouvelle naissance, la réalité de l’être de la création, la réalité de l’être de chaque homme, comme dans le Symbole de la foi : " J’attends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. " Comme pour confirmer ce désir de l’Église, ce désir d’accomplissement, l’apôtre termine par l’exclamation : Viens, Seigneur Jésus !

L’Apocalypse, malgré ses pages lourdes de menaces, ses terribles tableaux, est incontestablement le livre de l’espérance la plus lumineuse, qui répond à toutes les aspirations et attentes de l’Ancien Testament : Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! dit le prophète Isaïe (63, 19). Le psalmiste lui fait écho : Comme gémit une biche après l’eau vive, ainsi gémit mon âme vers Toi, mon Dieu ! Ces deux exclamations de l’Ancien Testament, les paroles " intérieures " les plus importantes qui y figurent, trouvent leur réponse d’abord dans l’apparition du Christ, puis dans l’achèvement du royaume qu’Il a créé.

 Viens, Seigneur Jésus!


CONCLUSION

Au terme de cette lecture de l’Apocalypse, nous constatons qu’elle est entièrement écrite dans un langage convenu, symbolique. Il fallait bien connaître ce langage pour comprendre le texte sans difficulté particulière. Chaque époque, y compris la nôtre, possède son langage convenu – point n’est besoin de donner des exemples. À chaque page, à chaque ligne de l’Apocalypse, les images parlaient aux lecteurs familiers du Livre d’Hénoch, du Livre de l’Ascension de Moïse, du Livre des Jubilés et d’autres œuvres apocalyptiques comme celle de Baruch – pour autant que celle-ci soit réellement antérieure à l’Apocalypse de saint Jean. Les lecteurs comprenaient donc bien le sens des figures de style apocalyptiques.

Aux époques suivantes, deux tendances se sont dessinées dans l’interprétation. La première a compris d’une manière littérale tout le langage symbolique de l’Apocalypse. Cette eschatologie réaliste – pour ne pas dire matérialiste –, qui met en scène des coups de tonnerre véritables et de réelles catastrophes, l’irruption visible et matérielle des forces célestes dans le monde, la lutte contre les forces des ténèbres sous la forme de la guerre d’Harmagedôn, tout cela a été facilement assimilé par les lecteurs, au Ie comme au XXe siècle.

Pourtant, quand on connaît bien le langage de l’Écriture sainte, on sait que le plus important, dans l’Apocalypse, ne tient pas aux symboles eux-mêmes, mais à leur signification cachée, c’est-à-dire à ce que le Voyant a voulu nous dire de ce qui lui était révélé. Car ce qui se découvre au prophète-visionnaire et au sage n’est pas la forme dans laquelle il expose sa révélation divine, mais la substance de celle-ci. Et cette substance, il la transmet par moyens dont il dispose et qui correspondent à son auditoire.

Pourquoi l’eschatologie réaliste est-elle si attirante, avec les anges armés de véritables épées, qui se ruent et font s’écrouler les tours de Babel, qui brisent le monde entier ? À un certain degré, s’il nous est permis de parler ainsi, on peut répondre qu’une telle attirance est le signe d’un certain manque de foi ou d’une forme particulière d’incroyance. Lorsque l’homme voit le mal triompher sur la terre sans percevoir la grandeur du bien, il souffre. Et le sentiment naturel de la justice que Dieu a donné aux hommes exige une rétribution tout à fait réelle ; il éveille un réel esprit de vengeance. Lorsque les gens regardaient les villes qu’ils détestaient – Rome crucifiant les chrétiens, Pétersbourg née sur les ossements de ses bâtisseurs, Moscou ou les villes de la civilisation moderne –, ils chuchotaient : " Babylone sera détruite ", et ils se frottaient les mains avec un sentiment de profonde satisfaction. Voilà l’eschatologie de vengeance : l’homme veut que Dieu prenne une matraque et détruise tout.

Mais le Seigneur Dieu a son propre dessein. Il est malsain d’espérer que, demain, nous verrons des signes ou que les destructions commenceront, qu’une preuve sera ainsi donnée aux incroyants à qui nous pourrons dire : " Hier encore vous vous moquiez de nous, mais maintenant Dieu vous a montré tout cela ! " Or, c’est précisément cette espérance-là qui anime les tenants d’une eschatologie réaliste. C’est un sentiment très fort, semblable aux passions profondément enfouies dans l’âme, difficiles à extirper du cœur – tout le monde peut le comprendre. La civilisation, à toutes les époques, a toujours exhibé son côté " babylonien " pour attenter à la dignité de l’homme. Et les gens, en voyant cela, pensaient : " Voici le triomphe terrestre. " Quand l’homme se rappelait que le Seigneur Dieu allait tout détruire, il se sentait soulagé. Je pense que nous devons avoir une autre approche, d’autres sentiments, en tout état de cause éviter une joie mauvaise.

Ce petit préambule nous aide à comprendre les nombreuses explications erronées, matérialistes ou réalistes, de l’Apocalypse.

L’histoire de l’étude de l’Apocalypse pourrait s’intituler : la compréhension de l’Apocalypse et ses abus. L’Apocalypse a toujours reçu un accueil complexe. Au début du IIe siècle, quand le texte a commencé à se répandre, la majorité des Églises syriennes et grecques avaient complètement assimilé la culture hellénique. L’Apocalypse, trop chargée de symboles orientaux et vétérotestamentaires – déjà incompréhensibles pour beaucoup – fut le seul livre du Nouveau Testament à faire l’objet d’une analyse critique dès l’époque de l’Église primitive. Parfois même d’un rejet. Ainsi, saint Denys d’Alexandrie (IIe–IIIe, siècle) contestait que saint Jean le Théologien en fût l’auteur. L’Église n’en a pas moins considéré l’Apocalypse comme un livre saint ; bien qu’il ne soit pas lu actuellement au cours des offices liturgiques – précisément à cause de la tradition hellénistique qui s’est affermie dans l’Église –, cet ouvrage a continué de focaliser l’attention.

Le IIe siècle a connu le mouvement montaniste. En Asie Mineure, pays de cultes orgiaques sauvages, le prophète Montan et deux prophétesses venues du paganisme ont lancé un mouvement de réaction à la stagnation dans l’Église. Celle-ci, en effet, s’était organisée ; elle était de plus en plus liée à la vie des gens ordinaires. Ce faisant, elle perdait son dynamisme, cette densité de feu et d’Esprit, cette charge émotionnelle si caractéristiques du Ier siècle. Les Pères de l’Église commençaient à expliquer aux gens qu’on ne connaissait pas la date de la fin des temps, mais qu’en tout état de cause elle n’arriverait pas dans l’immédiat. Il fallait donc vivre aujourd’hui. Montan s’éleva contre cela, semant une grande confusion ; il forma même une Église montaniste autonome. Il se considérait comme le consolateur promis par le Christ et prédisait la fin du monde toute proche.

Depuis lors, des mouvements eschatologiques ont plus d’une fois surgi dans différentes branches de l’Église chrétienne, et cela continue aujourd’hui encore. De temps en temps, quelqu’un croit trouver dans l’Apocalypse les traits de son époque et annonce la fin du monde, ce qui séduit terriblement les personnes faibles et portées à l’exaltation. L’idée du règne de mille ans du Christ, notamment, attire particulièrement les gens. C’est pourquoi l’Église grecque a connu le chiliasme ; dans des régions récemment christianisées et peu civilisées du monde contemporain surgit parfois mouvement millénariste. Les Adventistes du septième jour, variété du protestantisme, calculent de temps à autre de manière " précise " la date du Jugement dernier. Mais plusieurs de ces échéances – bien nombreuses en deux mille ans, semble-t-il – ont déjà passé, et la fin du monde prédite n’a toujours pas eu lieu.

On peut dire que cette attente exaltée de la fin du monde est un phénomène malsain de la vie spirituelle, qui contredit radicalement l’idée même d’espérance dans le Seigneur. Elle va à l’encontre de la conception chrétienne de la foi, de l’espérance, de la patience et de l’humilité, qualités auxquelles le Christ faisait appel et qu’il incarnait lui-même.

Pour résumer la thèse essentielle de l’eschatologie chrétienne, il faut vivre comme si le Jugement dernier allait advenir demain et œuvrer comme si nous avions l’éternité devant nous. Il ne faut donc pas remettre à plus tard l’œuvre de notre salut : " Veillez et priez ", nous enseigne l’Évangile. Pour autant, il ne faut pas brûler les étapes, ni essayer d’imposer au Seigneur notre volonté. Faisons sa volonté avec joie et patience.

Extrait du livre d'Alexandre Men,
Au fil de l'Apocalypse,
Le Sel de la terre/Cerf, 2003.

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