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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 00:08

 

Lumière du Thabor

 

Père Serge Boulgakov : 

Quand les autorités de notre pays se mirent à profaner les châsses contenant les saintes reliques, les résultats de ces profanations, bien que très exagérés et déformés dans les rapports, ont troublé de nombreux fidèles[1]. Le trouble provenait de ce que dans toute une série de cas, ces reliques ne s’avérèrent pas intactes, comme beaucoup l’attendaient, mais ne s’étaient conservés qu’à l’état de restes. Il faut ajouter que la raison de ce trouble était un vieux malentendu selon lequel la sainteté des reliques se manifeste par leur incorruptibilité et leur parfaite conservation. Or ce point de vue ne correspond en rien à l’enseignement original de l’Église.

 

Pour nos aïeux, les reliques (mochtchi) signifiaient seulement les ossements ou plus généralement le corps (dans les livres liturgiques, à l’office des funérailles des laïcs, le corps du défunt est désigné par le mot « reliques »). Les « reliques incorruptibles » sont seulement des ossements intacts ; et l’incorruptibilité des reliques n’est même pas un critère déterminant de la sainteté. L’incorruptibilité absolue n’est propre qu’au corps de Notre Seigneur quand il reposait au tombeau (« Tu ne laisseras pas ton saint voir la corruption » Ac 2, 27 ; Ps 15, 10) et à la Mère de Dieu lors de sa dormition. Les reliques humaines – mêmes relativement incorruptibles – sont, elles, sujettes aux lois du temps. La sainteté des reliques qui est le fondement de leur vénération ne consiste pas en l’incorruptibilité du corps, mais en leur caractère spirituel, leur lien indestructible avec l’âme du saint.

Le modèle des saintes reliques et leur fondement premier est Notre Seigneur au tombeau. Notre Seigneur a goûté la réalité de la mort, son âme s’est séparée de son corps sur la croix et son corps fut rendu à la terre. Mais même dans la mort, le corps de Notre Seigneur ne fut pas mort et sujet à la corruption comme l’est un cadavre humain. Le lien de ce corps abandonné par son âme avec l’esprit divin resta indestructible (ce dont témoigne l’Église [dans la Divine Liturgie] : « Au tombeau avec ton corps, aux enfers avec ton âme en tant que Dieu, tu remplissais tout, toi qui est incirconscriptible ») et dans la plénitude de cette indestructibilité se trouve la source de son incorruptibilité. Le corps du Seigneur, même après sa mort, est porteur de l’esprit et demeure sujet à l’esprit qui vit en lui, bien que privé pour un temps de la communion vivante avec ce corps par la suite de l’abandon de ce dernier par son âme. Ce lien est rétabli lors de la Résurrection. Cependant le corps ressuscité et glorifié du Seigneur est monté au ciel et n’est pas resté en ce monde (comme aussi le corps de la Mère de Dieu).

On ne peut non plus considérer comme des reliques le corps du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, parce qu’il s’agit là du Corps vivant et glorifié du Seigneur, qui d’ailleurs nous est donné pour la communion et non pour l’adoration. Cependant, le Seigneur a donné dans sa Résurrection la puissance d’immortalité à tout le genre humain et cette puissance qui doit se révéler dans la résurrection universelle des morts, se fait déjà sentir avant celle-ci. Le lien du corps avec l’esprit qui l’habite est scellé pour les membres vivants du corps du Christ, c’est-à-dire pour l’Église, par son indestructibilité au cours même de la vie, et le degré de ce lien se manifeste par des effets différents de la mort.

Du point de vue de ce lien, tous les hommes ne meurent pas de la même façon. Précisément, les justes laissent sur leurs restes le sceau de leur esprit. Ils demeurent scellés en ce monde en leur corporalité. C’est ce lien des justes défunts avec leur corps qui appartiennent à ce monde, qui fait des reliques de leurs vénérables restes. Dans les saintes reliques, il y a pour nous comme la présence du juste lui-même, sa pérennité en ce monde. Quand nous vénérons ses reliques (en nous prosternant pieusement devant elles ou en les baisant), c’est comme si nous le rencontrions en personne. Bien entendu la même rencontre se produit lors de la prière devant son icône. Mais dans l’icône le juste n’est présent qu’en image, alors que dans ses reliques, il l’est dans sa corporalité, bien que privé de la plénitude de l’image ; et cette présence corporelle est une grâce particulière. Pour la plénitude de cette grâce, point n’est besoin de l’intégrité ou de l’incorruptibilité du corps, puisqu’il ne s’agit pas de la vie de ce corps, – celle-ci n’est possible, même pour les justes, qu’après la résurrection universelle – mais du lien indestructible de l’esprit avec son enveloppe corporelle, de l’éminente présence de l’esprit dans son corps.

C’est pourquoi ce qui importe ici n’est pas le corps dans son intégrité, mais la corporalité comme lien de l’esprit avec le monde dans ses restes matériels. C’est pourquoi aussi, les reliques sont divisibles, chaque parcelle des reliques représente au même titre les reliques du saint en question, puisqu’elle est pareillement liée à son esprit. Cette divisibilité des saintes reliques avec conservation de leur valeur est en un sens analogue à la divisibilité des saints Dons et à ce fait que dans chacune de leurs parcelles nous communions pareillement au Corps et au Sang de Notre Seigneur Jésus Christ, à tous les autels, à toutes les liturgies. Cette analogie – qui n’est rien de plus qu’une analogie – est d’ailleurs naturelle, puisque la vénération des saintes reliques n’est elle-même qu’une conséquence directe de la sanctification de la nature humaine revêtue par le Christ, qui s’est opérée lors de l’Incarnation et de l’action rédemptrice de Jésus Christ, de sa mort sur la croix et de sa Résurrection. Si les justes ne sont tels que dans la mesure où eux ne vivent pas, mais le Christ vit en eux, leurs corps ont déjà part au corps ressuscité du Christ, sont, jusqu’à un certain point transmués en celui-ci. Ils sont en ce sens des corps de résurrection avant même l’avènement de la résurrection et, sans en avoir l’image, ont déjà pénétré dans le champ de sa puissance.

Face à cette sainteté intrinsèque des reliques, que peut bien signifier la preuve extérieure de leur corruptibilité, par laquelle tribut est rendu à la nature : « Tu es poussière et à la poussière tu retourneras » [Gn 3, 19]. La mort étend son pouvoir sur les saints, eux aussi sont sujets à la loi de la corruption. Mais la puissance de la mort est intérieurement brisée et reste incomplète. La fin des saints est une mort incomplète et non définitive. En quittant ce monde, ils y demeurent non seulement spirituellement, par la puissance de leur amour et de leurs prières, mais aussi corporellement, en vertu de leur lien avec leur corps ou, en un sens plus large, avec leur corporalité qui appartient à ce monde. « Les justes vivent à jamais » (Sg 5, 13). L’esprit n’est pas lié par notre limitation dans l’espace et peut, sans cesser d’être simple et indivis, être présent dans chaque parcelle de la matière qu’il a embrassée et illuminée. C’est pourquoi l’on divise les reliques pour les besoins de leur vénération, pour les insérer dans les autels lors des dédicaces et dans les antimension. Cependant, il est tout à fait naturel que, pour le sentiment de la piété, la proximité avec le saint dans ses reliques se fasse plus intensément sentir sur les lieux où il a vécu et œuvré, et là où reposent ses restes.

De ce qu’on a dit, il s’ensuit clairement que la vénération des saintes reliques repose sur un dogme essentiel de la foi chrétienne, à savoir la divine Incarnation. Ce dogme proclame la sanctification de la nature humaine tout entière, et, en particulier, celle du corps. Les saintes reliques sont les corps sanctifiés des justes, de ceux qui se montrèrent dignes de participer à la glorification de Jésus Christ. Ainsi, ceux qui estimeraient qu’il est possible de supprimer la vénération des reliques comme une superstition, consciemment ou non, ébranlent le fondement de la foi chrétienne. La sainte Église a si fermement établi le lien des reliques avec le corps du Seigneur lui-même, qu’elle a prescrit de célébrer le mystère du Corps et du Sang sur les reliques, c’est-à-dire de saints corps. C’est pourquoi l’on insère des parcelles de reliques dans l’antimension, sur lequel s’opère la mystérieuse transmutation des saints dons, et cette pratique est considérée comme une loi de l’Église (VIIe Concile œcuménique, règle 7).

Le Messager orthodoxe, No. 89, 1981.

 

[1] Peu après la révolution bolchevique d’octobre 1917, les autorités soviétiques ont procédé à la profanation systématique des reliques des saints, dans une tentative de démontrer qu’il s’agissait d’une supercherie de la part du clergé afin de contrôler les fidèles et de récolter des dons. On ouvrait les châsses pour en exposer le contenu. Souvent, il n’y restait que de la poussière, en d’autres cas, des objets incultes, dont des poupées, y avaient été introduits. Bien que beaucoup de fidèles ont réagi davantage aux actes sacrilèges des athées qu’au contenu des châsses, d’autres en étaient troublés dans leur foi et c’est dans ce contexte qu’il faut situer ce texte du père Serge Boulgakov. (ndlr).

 

 

 

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