Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 05:17

Lumière du Thabor    Numéro 38 ● Juin 2010   

Notes autobiographiques du père Serge Boulgakov

1. Le premier appel : « Devant moi brillait le premier jour de la Création » (c. 1894).


J’allais avoir vingt-quatre ans, mais depuis dix ans déjà, ma foi était ébranlée et, après bien des doutes et des crises orageuses, le vide s’était installé dans mon âme. Elle avait commencé à oublier l’inquiétude religieuse, la possibilité même de douter avait disparu, et de ma lumineuse enfance il ne restait que des rêves poétiques, la brume légère des souvenirs, toujours prête à se dissiper. Oh ! Combien est terrible ce sommeil de l’âme, qui peut durer toute la vie sans qu’il y ait de réveil ! Au fur et à mesure de ma croissance intellectuelle et de mon développement scientifique, mon âme s’était plongée, sans que je m’en aperçoive, mais irrésistiblement, dans la vase gluante de l’autosatisfaction et de la platitude. À mesure que s’éteignait la lumière de l’enfance, une grisaille crépusculaire l’envahissait. Et alors, soudain, « cela » arriva... De mystérieux appels résonnèrent dans mon âme et elle se précipita à leur rencontre...

Le soir tombait. Nous avancions dans la steppe, dorés par la pourpre du paisible couchant, enveloppés de la bonne odeur de miel des herbes et du foin. Les montagnes du Caucase proche bleuissaient dans le lointain. Je les voyais pour la première fois. Et, fixant des regards avides sur les montagnes qui se découvraient, laissant pénétrer en moi l’air et la lumière, j’étais attentif à la révélation de la nature. Depuis longtemps, avec une douleur sourde, silencieuse, mon âme s’était habituée à ne voir en elle qu’un désert mort sous le voile de la beauté, comme sous un masque trompeur ; à l’insu de ma propre conscience, elle n’acceptait pas la nature sans Dieu. Et soudain, à ce moment, elle s’émut, frémit, se réjouit : et s‘i1 y avait... si ce n’était ni désert, ni mensonge, ni masque, ni mort, mais la vêture du Père aimant et bon, lui, son amour...

Mon cœur battait au son des martèlements du train, et nous filions vers cet or qui s’éteignait et ces montagnes bleues. Et de nouveau, je m’efforçai de rattraper la pensée furtive qui m’était venue, de retenir cet éclair de joie... Et si... si les sentiments sacrés de mon enfance, alors que je vivais avec Lui, que je marchais devant sa Face, que je l’aimais, tremblant d’impuissance de ne pouvoir m’approcher de Lui, si mes larmes et mes enthousiasmes d’adolescent, la douceur de la prière, ma pureté d’enfant que j’avais tournée en dérision, conspuée, souillée, si tout cela était vrai, alors que ce que j’avais cru ensuite était mort et vide, mensonge et cécité. Mais est-ce donc possible, est-ce que je ne savais pas depuis le séminaire que Dieu n’existait pas, est-ce qu’il pouvait en être question, est-ce que je pouvais m’avouer à moi-même de pareilles pensées sans avoir honte de ma pusillanimité, sans éprouver une peur panique devant les théories « scientifiques » et leur sanhédrin ? Oh ! J’étais pris comme dans un étau, prisonnier de ces théories, de cet épouvantail à corbeaux destiné à la populace de l’intelligentsia, à une foule à demi instruite, à des imbéciles. Comme je te hais, engeance ignorante, peste de notre temps, qui infecte jeunes gens et enfants. Moi-même, j’étais alors contaminé et je répandais autour de moi cette même infection...

Le soleil était couché. La nuit était venue. En même temps que le dernier rayon, s’était éteint dans mon âme « cela » qui n’avait pas pu naître, à cause de mon inertie, de ma paresse, de ma peur. Dieu avait frappé doucement à la porte de mon cœur qui avait entendu, tressailli, mais ne s’était pas ouvert... Et Dieu s’était retiré. J’oubliai bientôt cette humeur fantasque d’une soirée dans la steppe. Et je redevins, après cela, mesquin, vil et vulgaire, comme je l’ai rarement été dans ma vie.

Mais bientôt, « cela » me parla de nouveau, cette fois avec force, victorieusement, puissamment. Et de nouveau, vous étiez là, ô montagnes du Caucase ! Je contemplais vos glaces qui scintillaient de la mer à la mer, vos neiges qui rougeoyaient au point du jour, ces pics qui s’enfonçaient dans le ciel, et mon âme fondait d’enthou­siasme. Et ce qui avait été un éclair d’un instant, aussitôt éteint, ce soir-là dans la steppe, maintenant résonnait et chantait, se mêlant en un choral solennel, merveilleux. Devant moi brillait le premier jour de la Création.

Tout était clair, apaisé, rempli d’une joie qui tintait. Mon cœur était prêt à éclater de bonheur. Plus de vie ni de mort, mais seule l’éternité, aujourd’hui immobile. « Maintenant, tu laisses aller en paix ton serviteur... » (2 Lc 2, 29) résonnait dans mon âme et dans la nature. Et un sentiment inattendu se dilatait et se fortifiait dans mon âme : la victoire sur la mort. J’aurais voulu mourir en cette minute ; mon âme, en une douce langueur, demandait la mort pour se laisser ravir avec joie et enthousiasme dans ce qui s’élevait, étincelait, resplendissait de la beauté originelle. Mais il n’y avait pas de mots, pas de Nom, « le Christ est ressuscité » n’était pas chanté pour le monde et les sommets des montagnes. Quelque chose régnait, immense et puissant, et ce Quelque chose, à cette minute, du fait même de son existence, réduisait en cendres par sa révélation, tous les obstacles, tous les châteaux de cartes de mes théories « scientifiques ». Et l’instant du rendez-vous ne mourut pas dans mon âme, son apocalypse, son repas de noces, sa première rencontre avec la Sophia. Je ne savais pas alors, je ne pouvais pas comprendre ce que me promettait cette rencontre. Il y eut un nouveau tournant dans ma vie, l’apocalypse se changea en impressions touristiques et ce que j’avais vécu se recouvrit d’une mince pellicule. Mais je reconnus bientôt ce dont m’avaient parlé les montagnes resplendissantes dans le regard timide et doux d’une jeune fille, sur d’autres rivages, au pied d’autres montagnes. La même lumière brillait dans ses yeux confiants et doux, presque des yeux d’enfant, des yeux qui avaient connu la peur, des yeux pleins de ce que la souffrance porte de sacré. Les révélations de l’amour parlaient d’un autre monde, de celui que j’avais perdu.

Partager cet article

Repost0
Published by Eglise Orthodoxe de France : Cathedrale St Irenee - dans Enseignement spirituel

Orthodoxie OccidentaleMOINE-GRAND-HABIT

depuis 1936

.http://religion-orthodoxe.eu/

Recherche

Priez puis silence ...

bougie10-copie-1

Saint Jean de San Francisco

11 St Jean de Changai

Fichier par Archive-Host.com

Nous écrire :

pretre.jacques@gmail.com