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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 08:13

Voici un article de Pierre Schneider, paru sur le site surlering.com :


L’Occident prise les remèdes de grand-mère et le yaourt « tradition ». Depuis qu’on les tue, il découvre les chrétiens « vintage », ceux qui prennent Jésus au sérieux. Pierre Schneider a aperçu des Coptes il y a douze ans ; les échos résonnent encore dans son imaginaire.

Un monastère, une pizzeria et quinze siècles de silence

France, été 1998


Tous étaient habillés de noir. Tous portaient une croix noire et blanche aux branches spiralées. Certains étaient barbus : des prêtres. La plupart étaient imberbes : diacres et autres clercs. Ils se pressaient, une douzaine au moins, dans le vestibule qui accédait au réfectoire, en attendant que l’abbé leur lavât les mains. Un vieillard en costume beige, aux yeux rougis par la fatigue, les accompagnait. On m’apprit qu’il avait été le premier à noter leur chant liturgique qui se retenait autrefois par cœur. C’étaient des Coptes, les premiers que je voyais.


Ils se trouvaient ce soir là dans ce monastère, à des milliers de kilomètres de l’Egypte, aussi dépaysés que nous. Aucun ne souriait, plusieurs portaient des lunettes sombres qui leur donnaient des allures de terroriste moyen-oriental. Je me souviens que le plus ainé d’entre eux donna une accolade prolongée à l’abbé, après laquelle l’un de nous lui glissa à l’oreille: « vous avez encore votre portefeuille ? »

Le Caire, septembre 2010


Douze ans passèrent avant que je ne revoie quelque chose de copte, à l’exception d’une pizzeria à Nanterre où il était difficile de ne pas voir les icones aux murs. J’étais maintenant à deux pas de la porte de l’ « église suspendue », la principale curiosité touristique du « quartier copte » du Caire.


Je savais déjà l’essentiel sociologique: aucun député ou presque, très peu de fonctions officielles. Les Coptes sont soit très aisés soit très pauvres et ont traditionnellement le monopole de l’ébouage. L’histoire théologique était plus complexe. Les Coptes avaient précédé le Grand Schisme de six siècles. C’était à Chalcédoine, aujourd’hui l’endroit de la rive asiatique d’Istanbul où débarque le ferry qui vient d’Eminönü. Celui que les Coptes appelaient « Léon » en faisant la moue était pour nous Saint Léon 1er le Grand, pape et docteur de l’Eglise. Et la pierre d’achoppement avait été le monophysisme. L’église copte était restée autonome depuis cet instant-là, avec son pape à elle.


Hardcore, les Coptes. Et comme, entre les siècles cinquième et vingtième, le « drame des chrétiens d’Orient » n’était pas encore d’actualité, l’église égyptienne fut au mieux ignorée de l’Occident. Les siècles s’écoulèrent, l’antique Egypte s’effaça ainsi que sa langue et sa musique, on préserva ce que l’on put, les Arabes arrivèrent, le Caire fut reconstruite, l’empire byzantin de mille ans tomba, les Turcs régnèrent, puis les Français, puis les Anglais … et puis l’accolade entre Shenouda III et Paul VI puis Jean-Paul II, le pape d’Alexandrie et celui de Rome. Après examen de votre dossier, la commission de réconciliation conclut que vous n’êtes pas monophysite mais miaphysite et peu importe ce que ça veut dire, nous allons approuver votre demande d’amitié sur Facebook.


C’est le poumon, docteur


Moyennant quoi chacun continuait sa vie et tout était bon. Jean-Paul II n’avait-il pas comparé quelques années plus tôt l’Orient et l’Occident comme les deux poumons d’une même chrétienté ? Nous étions en présence d’un bout schismatique du poumon gauche. Schismatique mais sympathique. Pas du catho de gauche ou du compagnon de route: l’exact contraire.


Il faut dire qu’ils envoyaient, les Coptes, puisque j’avais compris en 98 que la pratique « physique » primait et qu’au lieu de réciter trois Ave après la confession ou de méditer Ste Thérèse d’Avila chaque soir, ils faisaient des métanies, par centaines. Dépassé, le Père Labaky, qui faisait s’évanouir les paroissiennes en jupe plissée lorsqu’il prononçait les paroles de la consécration en araméen. Les Coptes, c’était pas du christianisme de gonzesse.


Séduit, moi ? oui. Je ne suis pas un inconditionnel de l’évolution religieuse. Quand Jésus en personne dit que St Jean Baptiste est le plus grand des hommes, l’Occident a le chic pour vous expliquer qu’en fait, non, c’est Saint Joseph, il faut remettre dans le contexte. Il faut sans cesse ratiociner, justifier des innovations tardives, apologétiser à tout vent. C’est ainsi que l’Occident a eu son christianisme intellectuel, a eu St Bernard, les Jésuites, les « méthodes d’oraison » (quel affreux concept !), Léon XIII et je passe sur le reste pour ne pas polémiquer…


Plus c’est vieux et plus c’est bon. Plus c’est une manière de se rapprocher de cet âge d’or où les chrétiens étaient tous jeunes, beaux, bien élevés, bien coiffés et ne sortaient jamais dans la rue sans leur palme, leur auréole et leur habit blanc. Un christianisme autrement plus viscéral, où la métanie fait à la fois office de Gymnase Club et de pénitence. Tout autre chose que les « marches pour la vie », hein, ou le Père La Morandais et ses romans louches. Bien sûr, je fantasme sur une construction imaginaire. Au Caire, je serais sans doute assez malheureux ; mais quoi ! Il y a quelque chose chez les Coptes.

Chantons puisque nous ne pouvons pas parler


Des millénaires de civilisation sont entassés au Caire. Une église du VIIIème siècle, une maison du XIIIème. Une décoration de la façade non-figurative, presque islamique si on ne trouvait pas des croix entre les arabesques. Une synagogue qui a été avant une mosquée, et avant encore une église à moins que ce ne soit le contraire. Et tout cela construit sur des fortifications romaines, cette « porte de l’eau » qui se voit encore par une trappe dans le sol de l’église. Au contraire d’autres lieux, du monastère grec du Sinaï, par exemple, c’est tellement vieux que cela ne le fait pas tellement. C’est sans âge. Une singularité toutefois, que l’on ne retrouve pas chez les Grecs, ces chaires en marbre pâle, portées sur treize piliers élancés – dont un noir qui symboliserait Judas – et que l’on retrouve partout ici.

**

Douze ans plus tôt, après l’office de Complies, alors que j’étais devant des reliques dans cet instant silencieux que la tradition monastique accorde à la prière personnelle avant le sommeil, j’entendis comme le bruit d’un essaim de frelons qui bourdonnait l’église. Les Coptes chantaient.

Sans doute répondaient-ils au Salve Regina dont les échos s’étaient éteints quelques minutes plus tôt. C’était inouï. J’étais chanteur et je reconnaissais des notes modales, des ornementations, des « cordes », une échelle tonale, une structure en somme. Mais c’était bien tout. La description de ce chant ne saurait lui rendre justice. C’était comme si un cousin lointain, exotique mais reconnaissable du grégorien était revenu de la planète Mars après plusieurs siècles d’exil. La personne qui se trouvait à côté de moi n’entendait que des frelons et avait du mal à étouffer un fou rire.

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Le patio de l’église suspendue est orné de mosaïques, d’esthétique antique et de réalisation moderne. La fuite en Egypte, bien sûr : on m’a montré plus tôt la crypte d’une église proche où la Sainte Famille aurait passé la nuit. Les objets pieux qui sont en vente non loin laissent penser que les Coptes sont passés directement de la mosaïque antique à l’art sulpicien, hélas.

Tiens, un marchand avec des CD. Les murs sont tapissés jusqu’au plafond de cassettes où l’on a enregistré les sermons du pape Shenouda. Avez-vous un CD de chants liturgiques traditionnels ? Le vrai choc des cultures est là : « traditionnel, vous voulez dire quoi au juste ? » Le concept, familier aux occidentaux, n’a pas d’équivalent. Tout est traditionnel, Deus semper idem, on vit dans l’éternité. Un chant « vieux », ça ne veut rien dire. Jésus a 2000 ans sur tous les CD. Tu ne trouveras aucune innovation ici.


Bon. Donne-moi des trucs, je sais pas, moi, *archéologiques*. Regard vide. Jamais vu un touriste pareil. Comprends rien. Tiens, fait moi écouter ça. Une horreur, on dirait la Star Ac’ en arabe. Révélation : le catho-rock copte existe, honteusement ignoré par l’occident – tant mieux. Bon, bah… As-tu un CD avec des prêtres ou des moines qui chantent, des trucs du missel, des prières publiques, tu piges ? Vous aviez déjà inventé les vêpres avant le schisme ? Aaah, tu veux dire des chants de messe ! Fallait le dire tout de suite ! Et me voilà avec un gros mp3 qui, de retour à Paris, sonnera comme une très très longue cantilène en arabe, bien moins mémorable que ce que j’avais entendu naguère. L’embellissement du souvenir.

Naguère, il y avait eu encore un chant, puis un autre. Et le lendemain, une conversation en anglais brisé avec nos hôtes. On parla de langues liturgiques, beaucoup d’arabe, un peu de grec et un peu de copte dans leur missel. On parla du célibat ecclésiastique (on peut se marier, mais avant l’ordination sacerdotale) puis l’un des clercs nous demanda s’il était possible, en France, qu’un catholique se mariât avec une fille d’une autre religion. Quelqu’un eut la présence d’esprit de répliquer que non. Un pieux mensonge ! Nous redoutions de choquer ces clercs qui vivaient dans un pays où la religion dominante punissait très sévèrement l’apostasie et où les mariages « mixtes » étaient de facto impossibles.

Comme les Coptes prétendaient que leurs cantilènes remontaient à la musique des pharaons, l’abbé fit chanter, lors du concert vespéral, le second alléluia du cinquième dimanche après Pâques qui passait, je ne sais selon quelle source, pour emprunter la mélodie du péan que Thémistocle fit chanter après la victoire de Salamine. Plus personne ne riait ou n’entendait de frelons.


Que mon Nom soit gravé dans ton cœur, qu’il soit marqué sur ton bras


Il faut partir de l’église suspendue. Mon guide trépigne pour m’emmener manger chez son copain qui lui graisse la patte en retour. Les Coptes retournent dans leur mystère oriental. Certes, il y a le web où l’on peut trouver quelques textes liturgiques et un blog fort vivant. Il est temps pour moi de retrouver l’A 340 qui me remmènera vers un christianisme à l’occidentale qui n’est souvent plus qu’une opinion. Croire en Dieu, au dogme ou lire les écritures … disons qu’on évite d’en parler ; ou qu’on les met effrontément en avant pour se convaincre que ça compte encore.


Ce n’est plus à la mode de lire la Bible, de savoir d’où vient cette phrase : « que mon Nom soit gravé dans ton cœur, qu’il soit marqué sur ton bras », de la prendre au sérieux. La religion engageait la chair autant que l’esprit – mais plus maintenant. Pour qui est fatigué de crouler sous près de dix siècles d’activisme et de rationalisme théologique, de s’avancer sur les béquilles du néo-thomisme ou des Exercices de St Ignace, ces fossiles à métanies que sont les Coptes sembleront étrangement jeunes et intenses. Et aimables.

 

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