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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 06:16

Ce qui caractérise la théologie russe de la seconde moitié du XIXe et du début du XXe siècle, ce sont ses efforts pour se libérer des influences hétérodoxes occidentales : influence du protestantisme allemand et entraves de la scolastique latine.
Ce courant luttait avant tout contre la doctrine latino-protestante de la Rédemption - satisfaction faite à la majesté divine offensée par la chute d'Adam, contre une conception du salut juridique et extérieure, et s'efforçait de leur opposer la doctrine patristique. De façon immédiate, ce courant était dirigé contre « La Théologie Dogmatique Orthodoxe » du métropolite Macaire, où une telle notion de la Rédemption avait trouvé son expression classique dans la théologie russe. Indirectement, ce courant visait le Catéchisme de Philarète, sans doute, mais dans une bien plus grande mesure les deux monuments symboliques du XVIIe siècle : la Confession Orthodoxe de Pierre Moghila et la Confession de Dosithée. La notion juridique de la Rédemption en tant que satisfaction n'y est pas, nous l'avons vu, développée théologiquement ; néanmoins on voyait avec raison dans ces deux documents symboliques une manifestation évidente de l'esprit latinisant responsable, en dernière analyse, pour la théologie de Macaire. Pour caractériser ce courant anti-latin de notre théologie, il suffit de citer les ouvrages comme « La Doctrine Orthodoxe du Salut » de l'archimandride (futur patriarche) Serge (Stragorodsky), les articles théologiques du même esprit du métropolite Antoine (Khrapovitsky) ou le livre bien connu du hiéromoine Taraise (Kourgansky) « La Théologie en Grande et en Petite Russie aux XVP-XVIP siècles». On peut trouver une bonne critique de notre théologie scolaire issue des « livres symboliques » et de Macaire, dans les répliques intéressantes du professeur A. I. Vvedensky aux débats qui eurent lieu le 9 avril 1904 à l'Académie Théologique de Moscou à l'occasion de la défense, par l'archiprêtre N. Malinovsky, de sa dissertation « La Théologie Dogmatique Orthodoxe » (lre et 2e parties). Ces répliques furent publiées dans le «Bogoslovsky Vestnïk » sous le titre « A propos de la question de la réforme méthodologique de la dogmatique orthodoxe ». Mais c'est le discours intéressant quoiqu'unilatéral de l'archimandrite (futur archevêque) Hilarion (Troïtsky f le 28 décembre 1929 à Leningrad) qui manifeste avec le plus d'éclat cette insurrection contre « Macaire » (et par là contre les Confessions du XVIIe siècle).
Prononcé le 12 septembre 1915 à l'Académie Théologique de Moscou, ce discours avait pour titre : « La théologie et la liberté de l'Eglise : les tâches de la guerre libératrice dans le domaine de la théologie russe ». Ayant souligné que notre critique du catholicisme romain avait habituellement un caractère partiel (remarque tout à fait applicable à la méthode théologique des monuments symboliques du XVIIe siècle), l'archimandrite Hilarion dit : « Les hérésies catholiques sont comptées par dizaines, mais l'erreur fondamentale et destructrice du latinisme n'a pas été soulignée ». Il concentre ensuite sa polémique sur les thèses fondamentales sotériologiques de la théologie scolastique : « Dans la doctrine scolastique du salut il s'agit avant tout de raser jusqu'à terre deux fortins, deux notions : la satisfaction et le mérite. Ces deux notions doivent être exclues de la théologie complètement, pour toujours et définitivement». Il termine par l'appel enflammé suivant : « C'est à la lutte contre cette emprise latino-allemande nuisible et contre ses tristes fruits dans notre théologie que je considère de mon devoir moral de vous appeler ».
Certes, tout n'était pas également heureux dans cette critique de la théologie « macarienne ». Ainsi le métropolite Antoine dans son livre « Le dogme de la Rédemption » nie en fait, à force de concevoir les dogmes de façon « morale », la signification rédemptrice de la mort du Christ sur la croix ; celle-ci est superflue dans le cadre de sa théologie et sa place est occupée par la prière de Gethsémani. Quant à l'archevêque Hilarion, il identifia l'œuvre rédemptrice et salvatrice du Christ tout entière à la seule Incarnation et ne dit littéralement rien, dans son discours, sur la mort du Christ sur la croix. Il veut fonder sa théologie sur des hymnes liturgiques, mais ne cite que ceux de la Nativité, de la Théophanie, de l'Annonciation, ignorant complètement celles de la Semaine Sainte, des fêtes de la Croix, et même de Pâques ; de sorte qu'il n'y a pas de place, dans sa conception du salut, non seulement pour la mort sur la croix, mais même pour la Résurrection du Christ ; tout se réduit à la Nativité et l'Incarnation. Ce qui manquait en général à la réaction de la pensée théologique russe de la fin du XIXe et du début du XXe siècles contre le latinisme et le protestantisme c'était une connaissance authentique de la tradition patristique dans sa plénitude, une explication des dogmes de l'Orthodoxie à partir de ce fondement. De là ses limitations et ses défauts. Néanmoins, les théologiens de cette époque avaient pris conscience du fait que les schémas scolastiques latins ne correspondaient pas à la vision que l'Eglise orthodoxe avait de sa foi et n'étaient pas des formes adéquates et valables pouvant l'exprimer. Par là un coup décisif fut porté à l'acceptation des Confessions du XVIIIe siècle en qualité de « livres symboliques », guide obligatoire en théologie.
La question de l'existence, dans l'Eglise Orthodoxe, de livres symboliques exprimant sa doctrine, ayant une importance générale pour toute cette Eglise et égaux ou semblables en autorité aux décisions des Conciles Œcuméniques, fut discutée mainte fois dans la théologie orthodoxe récente, tant russe que grecque. Nous avons déjà cité le point de vue de certains théologiens russes. Parmi les partisans des livres symboliques et défenseurs de leur autorité, on peut ranger le professeur T. A. Tikhomirov, l'archiprêtre I. A. Yanychev, E. Popov, I. Sokolov et le canoniste serbe bien connu, Mgr. Nicodème (Milasch). Parmi ceux qui nient l'existence même de livres symboliques dans l'Orthodoxie, notons le professeur Ν. Ν. Gloubokovsky. « II n'y a pas dans l'Orthodoxie, écrit-il, de livres symboliques à proprement parler, dans le sens technique du terme. Tout ce qu'on dit à leur sujet est très conventionnel et ne correspond qu'aux schémas doctrinaux occidentaux en contradiction avec la nature même et l'histoire de l'Orthodoxie. Celle-ci se considère comme la juste et authentique doctrine du Christ dans toute sa primordialité et absence de détérioration ; mais alors - quelle autre doctrine, quelle doctrine spéciale et distinctive peut-elle avoir en plus de la doctrine de l'Evangile du Christ ? L'Eglise Orthodoxe elle-même n'emploie jusqu'à présent aucuns « livres symboliques » spéciaux, se contentant des monuments traditionnels communs de caractère doctrinal ». Un théologien russe de notre époque, l'archiprêtre professeur Georges Florovsky, ne reconnaît pas non plus l'autorité des « livres symboliques ». « Ce qu'on appelle les 'livres symboliques' de l'Eglise Orthodoxe n'a pas d'autorité obligatoire », écrit-il, « quelque fréquente qu'en ait été l'utilisation par tel ou tel théologien à des moments différents. Leur autorité est relative et dérivée. Ils ne sont pas, en tout cas, revêtus d'autorité en tant que tels mais seulement dans la mesure où ils sont en accord avec la Tradition ininterrompue de l'Eglise ». L'Eglise Orthodoxe ne saurait, selon le R. P. Florovsky, avoir des livres symboliques particuliers de la période nouvelle, parce qu'elle n'est pas une église particulière et nouvelle, mais est identique à l'Eglise ancienne.
Dans la théologie grecque, on note également une tendance toujours croissante de mettre en question l'autorité et le caractère obligatoire des textes symboliques du XVIIe siècle. Si Z. Rossis, théologien de la fin du XIXe siècle, leur reconnaissait une autorité presque égale à celle des décisions des Conciles Œcuméniques, le professeur bien connu et ayant exercé beaucoup d'influence en son temps, H. Androutsos (f en 1935) observait envers eux une attitude bien plus réservée et leur attribuait une importance uniquement auxiliaire. Il écrit dans sa « Dogmatique de l'Eglise Orthodoxe Orientale » : « Tous les exposés de la foi peuvent servir (à la théologie orthodoxe) en qualité de sources secondaires lorsqu'ils ont été composés dans des conciles locaux, dans la mesure où ils s'accordent avec la doctrine de l'Eglise. Sont tels ce qu'on appelle les livres symboliques écrits au sujet de la Confession calvinisante de Loukaris et parmi eux les Confessions de Moghila et de Dosithée ont une place prépondérante». Les théologiens grecs de nos jours vont plus loin. Le professeur P. Trernbelas, dans sa « Dogmatique de l'Eglise Orthodoxe Catholique » évite le terme de « livres symboliques » pour ne parler que de textes symboliques auxquels il reconnaît surtout une importance de monuments historiques. « Quelqu'inférieurs que soient (ces textes symboliques) comparés à l'autorité des Conciles Œcuméniques, ils ne cessent pas, cependant, d'être des instruments auxiliaires précieux pour la composition d'une dogmatique orthodoxe, parce qu'ils expriment la conscience de l'Eglise Orthodoxe Catholique à l'époque où ils parurent». Le professeur Karmiris rejette plus nettement l'existence dans l'Eglise Orthodoxe de livres symboliques égaux en autorité aux décisions des Conciles Œcuméniques. Il les nomme « de simples textes symboliques » et écrit : « Les livres symboliques de l'Eglise Orthodoxe ainsi nommés conventionnellement et par imitation aux étrangers, ne provenant pas de Conciles Œcuméniques, sont naturellement dépourvus de l'autorité absolue, immuable, universelle et obligatoire des Symboles de Foi et n'ont qu'une autorité relative, provisoire, locale et non universelle ; à ce point de vue ils peuvent être caractérisés comme des exposés de foi orthodoxes ordinaires et non dépourvus de défauts, exprimant l'esprit de l'époque où ils furent composés ainsi que la continuité de la foi orthodoxe ininterrompue et toujours identique à elle-même dans tous les siècles».
Il est intéressant de noter que la discussion de la question concernant les livres symboliques dans l'Eglise Orthodoxe est passée au-delà des cercles ecclésiastiques orthodoxes pour intéresser également la science théologique occidentale. Nous songeons à une curieuse discussion qui eut lieu entre deux théologiens protestants, Wilhelm Gass et Ferdinand Kattenbusch. Dans son ouvrage «Le symbolisme de l'Eglise grecque » Gass fondait l'exposé de sa doctrine sur les livres symboliques du XVIIe siècle, en particulier sur les Confessions de Moghila et de Dosithée. Une telle méthode fut rejetée par Kattenbusch dans la critique qu'il fit du livre de Gass. Kattenbusch affirmait qu'une église grecque particulière n'existait pas ; qu'il existe une Eglise Orthodoxe Orientale et qu'il fallait chercher l'expression de sa doctrine non chez Moghila et Dosithée, mais chez les Pères des IVe-Ve siècles, période de formation de la tradition spécifique grecque en théologie et en liturgie. Gass répliquait que les Pères anciens appartenaient à l'Eglise tout entière, et non à la seule église grecque. C'est pourquoi il fallait pour décrire la doctrine de l'église grecque, s'appuyer sur des monuments appartenant à elle seule, c'est-à-dire les Confessions du XVIIe siècle. Gass avait, certes, raison d'affirmer que les Pères appartenaient à l'Eglise tout entière, mais il ne comprenait, ni ne remarquait que l'Eglise Orthodoxe contemporaine est une continuation de l'Eglise ancienne, ou plutôt qu'elle est l'Eglise ancienne elle-même dans le temps présent et non une église particulière et nouvelle. C'est pourquoi les Pères anciens peuvent exprimer sa foi mieux que Pierre Moghila, Mélétios Syrigos ou Dosithée.

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