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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 09:44

PREMIÈRE HOMÉLIE.

 

ANALYSE. Cette homélie a été prononcée avant la sédition d'Antioche, avant le renversement des statues. — L'orateur entreprend d'expliquer.ce passage de la première Epître de saint Paul à Timothée : Usez d'un peu de vin à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladies fréquentes. — Il examine toutes les difficultés qu'offre ce passage. — Après un bel éloge de Timothée et quelques réflexions sur l'usage et l'abus du vin, il résout les difficultés proposées, en développant les diverses raisons pour lesquelles Dieu permet que les saints soient affligés dans cette vie. — Il exhorte ses auditeurs à ne pas se scandaliser des disgrâces qui arrivent aux justes, à redoubler d'ardeur quand il survient des obstacles, loin de se décourager ; il finit par les animer contre les blasphémateurs, dont les excès allument son zèle.

 

1. Vous venez d'entendre la voix de l'Apôtre, cette trompette céleste, cette lyre spirituelle. Semblable à une trompette guerrière , elle effraye les ennemis en même temps qu'elle ranime les fidèles, et qu'échauffant leur courage, elle les met en état de repousser toutes les attaques du démon; semblable à une lyre harmonieuse, elle assoupit les passions déréglées, et instruit solidement notre âme en flattant notre oreille des sons les plus doux. Vous venez, dis-je, d'entendre l'Apôtre donner à son disciple Timothée plusieurs instructions importantes. Il lui parle des ordinations : N'imposez, lui dit-il, les mains légèrement à personne, et ne vous rendez point participant des péchés d'autrui. (I Tim. V, 22.) Il lui représente les affreux périls auxquels expose une telle prévarication, en lui annonçant que les évêques qui, par des ordinations indiscrètes, auront mis le vice en honneur, et lui auront confié une partie de l'autorité, seront punis de toutes les fautes que pourront commettre des prêtres vicieux. Usez d'un peu de vin, lui dit-il ensuite, à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladies fréquentes. (I Tim. V, 28.) Il lui parle encore de la soumission des serviteurs, de la folie des avares, de l'orgueil des riches, et de beaucoup d'autres choses. Mais, comme il ne serait pas possible de traiter tous ces sujets en un seul jour, lequel prendrai-je, mes frères, pour nous servir d'entretien ? Le chapitre qu'on vient de nous lire, nous offre, comme dans un riche parterre, une infinité de fleurs diverses dont le choix m'embarrasse; partout les roses, les violettes et les lis se disputent mon admiration; ou plutôt la lecture des Livres saints n'est pas seulement un parterre agréable, mais un jardin utile qui, avec un nombre infini de fleurs d'une odeur suave, nous présente une grande variété de fruits spirituels propres à nourrir nos âmes. (532) Que prendrai-je donc aujourd'hui dans ce qu'on nous a lu? Voulez-vous que je m'arrête au passage le plus simple, le plus facile à comprendre? Ce serait mon avis, et je ne doute pas que ce ne soit aussi le vôtre. Quel est donc le passage le plus simple ? N’est-ce pas relui qui paraît le plus à la portée de tous, celui qui paraît avoir le moins besoin d'explication ? Celui-ci, par exemple : Usez d'un peu de vin, à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladies fréquentes. Faisons donc rouler toute notre instruction sur ces seules paroles.

Que si je prends en ce jour une matière stérile, ne croyez pas que ce soit par vanité ni pour faire montre d'éloquence (c'est l'Esprit-Saint qui doit vous entretenir, c'est lui qui doit vous parler par ma bouche) ; mais je voudrais réveiller les chrétiens qui dans cet auditoire ont le moins d’ardeur, et leur apprendre que les divines Ecritures sont un riche trésor, et qu'il n'est pas sans péril d'en négliger les moindres mots. En effet, si les passages les plus simples et les plus ordinaires, qui semblent ne rien offrir d'essentiel, sont néanmoins très-féconds, et renferment une doctrine profonde, à plus forte raison ceux qui annoncent par eux-mêmes un grand fonds d'instruction, rempliront-ils nos esprits et nos coeurs d'idées et de sentiments nobles et sublimes. Ne négligeons donc pas les pensées des Ecritures qui sont regardées comme simples; elles viennent de l'Esprit-Saint, et l'Esprit-Saint n'inspire que des pensées admirables, des pensées dignes de la magnificence de leur auteur. Ne négligeons rien, je le répète; et comme des ouvriers qui jettent dans le creuset des masses d'or qu'on a tirées de la mine, ne se contentent pas, après la fusion, de prendre les barres de ce métal précieux, mais en recueillent avec attention les moindres grains, les moindres parcelles : de même, nous, qui tirons un or pur des mines apostoliques, non pour le jeter dans le creuset, mais pour enrichir l'âme de nos auditeurs, et qui dans cette vue allumons, non un feu matériel, mais le feu même de l'Esprit-Saint, nous devons recueillir soigneusement les moindres paroles des Livres sacrés. Si ces paroles sont courtes , .elles présentent un grand sens ; ce sont des perles dont le prix consiste moins dans leur grosseur que dans l'éclat solide dont elles brillent. Les écrivains profanes emploient beaucoup de mots pour ne rien dire; ils nous renvoient les mains vides, et l'on ne remporte aucun fruit de leurs longs et inutiles discours. Il n'en est pas ainsi des divines Ecritures ; les moindres paroles qu'elles contiennent, pénétrées de la grâce de l'Esprit-Saint, inspirent la sagesse, et il n'en faut souvent qu'une seule pour nous diriger durant tout le cours de notre vie. Puis donc qu'elles renferment de telles richesses, réveillons notre attention, pour recueillir leurs discours avec un empressement religieux, et d'ailleurs je vais, dans cet entretien, descendre à une certaine profondeur.

2. Plusieurs regardent comme superflu l'avertissement de saint Paul. Quoi ! disent-ils, Timothée ne pouvait-il imaginer de lui-même ce qui était convenable à sa santé? fallait-il qu'il l'apprît de son maître ? son maître devait-il le lui enseigner? devait-il le consigner dans une épître où il lui parle d'affaires si importantes, et le graver, pour ainsi dire, sur l'airain pour le faire passer à la postérité la plus reculée? Sachez donc que l'avertissement de saint Paul, loin d'être inutile, était des plus nécessaires; que c'est l'Esprit-Saint qui l'a dicté à ce grand apôtre pour être inséré dans ses Epîtres, et transmis aux siècles futurs ; c'est ce que je me propose de vous faire voir, après que j'aurai répondu à une difficulté qui s'élève dans l'esprit de certaines personnes. Pourquoi, disent-elles, Dieu a-t-il permis qu'un homme si , célèbre par ses miracles, dont les ossements mêmes et les reliques, après sa mort, chassaient les démons, fût sujet à de telles infirmités? car il n'était pas simplement infirme, mais ses infirmités étaient permanentes et continuelles, ne le laissaient pas respirer un moment. Qu'est-ce qui le prouve? Les paroles mêmes de saint Paul. Il ne dit pas à cause de sa maladie, mais à cause de ses maladies; ni simplement à cause de ses maladies, mais à cause de ses maladies fréquentes, annonçant par là que ses infirmités étaient habituelles. Que cet exemple instruise ceux qui, dans les moindres indispositions, se permettent tant de mouvements d'impatience !

La question se complique : on ne demande pas seulement pourquoi Timothée, quoiqu'il fût saint, ne laissait pas d'être malade et souvent malade; mais pourquoi il l'était quand il avait la charge de travailler au salut du genre humain. S'il eût été un de ces hommes qui se sont retirés sur le sommet des montagnes, qui s'y sont construit de simples cabanes , qui mènent une vie tranquille à l'abri de la (533) solitude, la chose serait moins étonnante; mais qu'un homme public, auquel était abandonné le soin de tant d'Eglises, qui gouvernait avec lent de zèle de grandes villes , de grandes nations, en un mot le monde entier, qu'un tel homme ait été sujet à des maladies fréquentes, c'est là surtout ce qui peut frapper et déconcerter une raison peu attentive. Timothée devait jouir d'une santé parfaite, sinon pour lui-même, du moins pour l'intérêt des fidèles. C'était dans l'Eglise un excellent général ; il faisait la guerre non-seulement aux Gentils, mais aux démons et à leur chef. Tous les ennemis de l'Eglise ne cessaient de persécuter cette mère tendre; ils cherchaient à dissiper ses enfants, à les réduire en servitude : le disciple de Paul pouvait amener un grand nombre d'hommes à la vérité, et il était infirme ! Quand son infirmité n'aurait pas fait d'autre tort au progrès de la prédication, elle pouvait par elle-même ralentir l'ardeur des fidèles et les rendre plus négligents. Si des soldats, qui voient leur général retenu dans un lit, se sentent moins de courage, moins d'ardeur pour le combat; combien plus les fidèles, qui voyaient leur maître, d un maître qui avait opéré de si grands miracles, exténué, affaibli par de continuelles infirmités, devaient-ils sentir diminuer leur zèle?

On passe encore plus avant, et l'on demande pourquoi Timothée ne s'est pas guéri lui-même, ou pourquoi saint Paul ne lui a pas rendu ce bon office? Le maître et le disciple chassent les démons, ils font sortir du tombeau ceux qui y sont descendus, ils triomphent sans peine de la mort, et ils ne peuvent fortifier un tempérament faible ! Eux qui pendant leur vie et après leur trépas ont signalé leur puissance en tant de rencontres, n'ont su rétablir une santé affaiblie ! Je dis plus : saint Paul, après avoir opéré d'un seul mot de si grands prodiges, ne rougit pas d'écrire à Timothée d'avoir recours au vin pour sa guérison. Ce n'est pas que l'usage du vin soit criminel; à Dieu ne plaise que nous adoptions les erreurs de certains hérétiques ! mais nous disons que saint Paul n'a pas rougi de ne pouvoir guérir, sans le secours du vin, de simples faiblesses d'estomac; nous disons que, loin d'avoir honte de donner ce conseil à son disciple, il a voulu le révéler aux générations futures. Voyez-vous comment nous avons creusé dans notre sujet? voyez-vous combien il offre de questions importantes, et combien ce champ, qui paraissait si aride, est devenu fertile? Mais il faut résoudre les difficultés que nous n'avons faites que pour réveiller votre attention, et pour affermir ensuite vos esprits ébranlés.

3. Avant de répondre aux questions que notre sujet présente, permettez-moi de vous entretenir de la vertu de Timothée, et du vif intérêt que saint Paul prenait à son disciple. Pouvait-il lui donner de plus grandes marques de tendresse que de s'occuper avec tant d'attention du rétablissement de ses forces, et, malgré le grand éloignement où il se trouvait, malgré toutes les affaires dont il était accablé, de lui indiquer avec tant de soin un remède pour sa santé affaiblie? Quant à Timothée, quelle louange ne mérite pas sa vertu? Ennemi des délices et des plaisirs de la table, ses indispositions ne venaient que d'une excessive austérité et d'un jeûne trop sévère. Ce furent l'eau et l'abstinence qui détruisirent son tempérament. Pour preuve de ce que je dis, c'est que saint Paul ne lui conseille d'user d'un peu de vin qu'après lui avoir recommandé de ne plus se réduire à l'eau; ce qui annonce qu'il ne buvait que de l'eau, et que c'était là ce qui avait débilité son estomac. Mais qui n'admirerait la sagesse et le zèle de cet illustre disciple? Sa vie était toute céleste, et il était parvenu au comble de la perfection, comme le prouve le glorieux témoignage que lui rend son maître : Je vous ai envoyé, dit-il dans une de ses Epîtres , je vous ai envoyé Timothée mon très-cher fils, qui est fidèle dans le Seigneur (I Cor. IV, 17.) Paroles qui suffisent pour montrer sa rare vertu. La vérité habite sur les lèvres des saints, et leurs témoignages, libres de tout préjugé, ne sont suspects ni de haine ni de flatterie. Il n'eût pas été aussi glorieux pour Timothée d'être fils de saint Paul selon la chair; et ce qui le rend surtout admirable, c'est que, n'ayant avec cet apôtre aucune parenté charnelle, la parenté spirituelle, celle qui est l'ouvrage de la piété, et d'une attention extrême à copier fidèlement toutes les vertus d'un excellent modèle, c'est que cette parenté, dis-je, lui ait mérité l'avantage d'être son fils par adoption. Aussi voyons-nous ce disciple, comme un jeune coursier, porter à côté de son maître le joug de la foi,'et traîner avec lui par toute la terre le char de l'Evangile, sans que la jeunesse ou les infirmités puissent rien diminuer de son ardeur, ni l'empêcher de (534) marcher en digne émule sur les pas de cet ouvrier infatigable. C'est ce que témoigne saint Paul lui-même lorsqu'il dit de son disciple : Que personne ne le méprise, car il travaille comme moi à l'oeuvre du Seigneur. ( I Cor. XVI, 10 et 11.) Vous voyez comme il reconnaît que son zèle égale le sien. Ensuite, de peur qu'on ne crût qu'il parlait ainsi pour le faire valoir, il prend les fidèles à témoin de la vertu de son fils bien-aimé : Vous savez, leur dit-il, l'épreuve que j'ai faite de lui: vous savez qu'il m'a secondé dans la prédication de l'Evangile comme un fils peut seconder son père. Vous connaissez par expérience toute l'étendue de sa vertu ét toute l'ardeur de son zèle. (Philip. II, 22.) Cependant, quoiqu'il fût parvenu à une si haute perfection, loin de présumer de lui-même, il était toujours dans la crainte et dans l'inquiétude; il jeûnait sans relâche, et n'imitait pas la légèreté de ces personnes qui, après quelques mois de jeûne, renoncent aux austérités. Il ne se disait pas à lui-même : Qu'ai-je besoin de jeûner toujours? J'ai triomphé de mes passions, je m'en suis rendu maître, j'ai mortifié mon corps, j'ai effrayé et chassé les démons, ressuscité les morts, guéri les lépreux, je me suis rendu redoutable à toutes les puissances ennemies; qu'ai-je besoin maintenant du jeûne et de tous les avantages qu'on en retire? Il ne s'est jamais permis aucune de ces réflexions, aucun de ces discours; mais plus il était rempli de vertus, plus il craignait, plus il tremblait pour lui-même, en cela digne disciple de son illustre maître. C'est après avoir été ravi au troisième ciel, après avoir entendu des paroles ineffables, participé à des mystères augustes, après avoir parcouru toute la terre comme s'il avait eu des ailes, que saint Paul écrivait aux Corinthiens ces paroles : Je crains qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. (I Cor. IX, 27.) Mais, si saint Paul, après s'être signalé par tant d'actions merveilleuses, était dans la crainte, lui qui pouvait dire : Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié au monde (Gal. VI, 14), combien plus ne devons-nous pas être dans la frayeur, à proportion des vertus que nous aurons acquises et des bonnes oeuvres que nous aurons faites? Rien, non, rien n'excite plus la rage du démon que de nous voir régler notre vie avec exactitude. C'est quand il s'aperçoit que nous avons fait de grands progrès dans la vertu, et que nous sommes parvenus au comble de la perfection, qu'il cherche à nous faire essuyer de tristes naufrages. Lorsqu'un homme du commun fait une chute, ce n'est pas un scandale pour l'Eglise; mais lorsqu'un personnage dont la vertu éminente, comme placée en spectacle, le fait connaître partout et admirer généralement, cède à la tentation et succombe dans quelque occasion importante, il cause une grande ruine et un insigne dommage, non-seulement parce qu'il tombe de haut, mais parce que son exemple en perd un grand nombre qui l'avaient pris pour modèle. Et de même que, quand la tête ou les yeux sont malades, tout le reste du corps languit et demeure sans action; ainsi, quand ces grandes lumières du christianisme viennent à s'obscurcir par le péché et à contracter quelque souillure, tout le corps de l'Eglise en souffre et semble perdre de sa pureté et de sa splendeur.

4. Pénétré de ces réflexions, Timothée usait de la plus scrupuleuse vigilance : il savait â quels périls est exposée la jeunesse, combien elle est légère, inconstante, facile à séduire, et qu'elle a besoin sans cesse d'un frein qui l'arrête. Oui, la jeunesse, on peut dire, est un feu qui s'accroît de plus en plus par tous les objets environnants. C'est pour cela qu'il employait tous les moyens pour éteindre cette flamme dangereuse, pour assujettir, en quelque sorte, ce cheval indomptable; il travaillait avec ardeur à réprimer ses fougues, à arrêter ses violences jusqu'à ce.qu'il l'eût rendu souple, docile, prompt à suivre tous les commandements de la raison. Que mon corps s'affaiblisse, disait-il, et que mon âme se fortifie; que la chair soit mortifiée, et que l'esprit ne soit pas ralenti dans sa course vers le ciel. Mais ce qu'on doit surtout admirer dans cet illustre disciple, c'est qu'étant si faible, accablé de tant d'infirmités, il se soit montré plus actif que ceux mêmes dont la constitution est la plus saine et la plus robuste. On le voit voler tantôt à Ephèse, tantôt à Corinthe, dans l'Italie, dans la Macédoine, accompagner son maître sur terre et sur mer, partager ses combats et ses périls, sans que la faiblesse du corps ralentisse jamais l'activité de l'âme : tant le zèle selon Dieu a de vertu ! tant il donne des ailes légères à celui qu'il anime ! Et comme la vigueur et l'embonpoint du corps ne servent de rien à ceux dont l'esprit paresseux et lâche croupit dans une molle langueur, ainsi la (535)  faiblesse et les infirmités ne peuvent nuire aux âmes actives et courageuses.

Il en est qui prennent le conseil que lu donne saint Paul, pour une permission de boire du vin avec excès. Mais ils se trompent; et si nous voulons examiner soigneusement les paroles de l'Apôtre, nous trouverons qu'elles renferment une leçon de sobriété plutôt que d'intempérance. Il ne conseille à Timothée d'user de vin qu'après qu'il a reconnu que sa santé est entièrement affaiblie ; et il ne le lui permet qu'avec de certaines mesures. Il ne lui dit pas : usez de vin, mais d'un peu de vin; avis qu'il nous donne à nous-mêmes plutôt qu'à Timothée, qui n'en avait pas besoin. C'est pour nous qu'il écrit à son disciple; il nous marque les bornes dans lesquelles nous devons nous tenir: en ne nous permettant de prendre de vin que ce qui est nécessaire à notre santé, il veut que ce soit un remède et non un poison, qu'il guérisse un mal sans en causer un autre. Un usage continuel de l'eau ne pourrait être aussi nuisible à certains tempéraments, que l'excès du vin leur serait préjudiciable. Que de maladies le vin n'occasionne-t-il pas dans l'âme et dans le corps ! C'est lui qui allume et qui fomente la révolte des sens contre la raison ; c'est lui qui excite au dedans de nous des guerres cruelles et de violentes tempêtes. Une trop grande abondance de pluies n'amollit et ne dissout pas autant la terre qu'une trop grande quantité de vin ne relâche tous les nerfs du corps et n'en affaiblit la vigueur. Fuyons donc l'excès de part et d'autre, et, sans négliger le soin de notre santé, réprimons les mouvements désordonnés de la chair. Usons du vin, n'en abusons pas; craignons de faire d'un sujet de joie une source de douleur. Le vin a été donné à l'homme pour le réjouir et non pour l'attrister. (Ps. CIII, 15.) La raison des personnes ivres est assoupie et comme ensevelie dans d'épaisses ténèbres : au contraire, le vin pris modérément éveille l'imagination, et c'est un des moyens les plus propres pour réparer les forces du corps. Le passage que nous expliquons doit confondre l'erreur de ces hérétiques qui condamnent l'usage du vin comme absolument illicite. Si le vin était au nombre des choses défendues, saint Paul ne l'eût pas ordonné à son disciple. Le même passage sert aussi à instruire ces gens simples parmi les fidèles qui, quand ils voient des hommes dégradés par l’ivresse, au lieu de blâmer l'intempérance de l’homme, attaquent le présent de Dieu : Qu'il n'y ait pas de vin ! disent-ils. Disons-leur : Qu'il n'y ait pas d'ivresse ! Le vin est l'ouvrage du Seigneur, l'ivresse est l'ouvrage du démon : ce n'est pas le vin, c'est l'intempérance qui fait l'ivresse. Ne décriez pas le bienfait du Très-Haut, mais condamnez la folie de votre frère. Quoi donc ! au lieu de réprimer le coupable, vous outragez le bienfaiteur !

5. Ainsi fermons la bouche à ceux qui s'élèvent contre une liqueur salutaire, dont l'abus, et non l'usage, produit l'ivresse, la source et la cause de tous les maux. Le vin nous a été donné pour rétablir les forces du corps, et non pour détruire celles de l'âme, pour guérir les maladies de l'un, et non pour ruiner la santé de l'autre. Evitons de donner prise aux imprudents et aux insensés en usant avec excès du présent de Dieu. Qu'y a-t-il de plus triste et de plus misérable que l'ivresse? Un homme habituellement ivre est un mort vivant, un frénétique volontaire, un insensé qu'on abhorre, un malade qu'on ne plaint pas; également inutile à l'état, à ses amis, à ses parents, à lui-même, c'est l'opprobre de l'espèce humaine. Sa vue seule révolte; sa démarche, sa voix, son haleine, tout en lui est odieux et insupportable. Mais le comble du mal, c'est que l'ivresse nous ferme la porte de la Jérusalem céleste; elle nous prive des biens éternels, et après nous avoir dégradés dans ce monde, elle nous prépare pour l'autre d'horribles supplices. Corrigeons-nous donc de cette perverse habitude, si nous avons le malheur d'y être sujets; et, suivant le conseil de l'Apôtre, usons de peu de vin, puisque ce peu même, il ne le permet à son disciple que pour remédier à la faiblesse de son estomac. Oui, nous devons régler sur les circonstances et sur le besoin l'usage des boissons et des nourritures, ne jamais passer les bornes de la nécessité, en un mot, ne rien faire indiscrètement et au hasard.

Mais après vous avoir entretenus de la vertu de Timothée et de la tendresse de Paul pour ce cher disciple, il faut passer aux questions proposées, et y répondre. Quelles sont donc les questions que nous nous sommes faites ? Reprenons-les ici, afin que les solutions soient plus clairement entendues. Pourquoi Dieu a-t-il permis qu'un homme aussi vertueux, aussi utile à son Eglise, ait eu une santé aussi faible et aussi chancelante? pourquoi n'a-t-il pu être guéri ni par lui-même ni par son maître? (536) pourquoi ont-ils eu recours au vin pour fortifier un estomac affaibli? Voilà les questions que nous nous sommes faites; nous allons y répondre, afin que si l'on voit en butte non-seulement aux maladies et aux infirmités, mais encore à l'indigence, à la faim, aux chaînes, aux tourments, aux persécutions, aux calomnies, à toutes les calamités de la vie présente, de saints personnages, recommandables et distingués par leur patience dans les maux, on trouve, dans ce que nous dirons aujourd'hui, des moyens sûrs pour défendre la Providence divine contre ceux qui l'attaquent. Combien n'en avez-vous pas entendu faire ces questions? Pourquoi Dieu permet-il que la vertu soit persécutée par le crime, que par exemple l'homme de bien soit chaque jour traîné devant les tribunaux par le méchant, que l'innocence succombe sous les efforts de la calomnie? pourquoi cet honnête homme a-t-il péri dans les flots ? pourquoi cet autre est-il tombé dans un précipice? Nous pourrions citer beaucoup de saints de notre temps et du temps de nos ancêtres, qui ont essuyé un nombre infini d'afflictions diverses. Afin donc que vous découvriez la cause de tous les événements de cette vie, que vous n'ayez pas sujet de murmurer contre la Providence, que vous fermiez la bouche à ceux qui se permettent ces murmures, prêtez-moi une oreille attentive, et ne perdez rien de ce que je vais vous dire; je veux qu'à l'avenir vous n'ayez aucun sujet de vous troubler en voyant ce qui arrive tous les jours.

6. Pourquoi Dieu permet-il que les saints soient affligés de tant de manières ? J'en trouve huit raisons que je vais vous détailler. Réfléchissez, lorsque tant de raisons expliquent la conduite de la Providence à l'égard des saints, combien serait impardonnable et inexcusable le scandale qu'elle vous causerait !

Premièrement, c'est pour empêcher que les vertus sublimes et les couvres merveilleuses des saints ne leur inspirent de l'orgueil. Secondement, c'est de peur qu'on ne les honore plus qu'on ne doit honorer des hommes, et qu'on ne les regarde comme des dieux plutôt que comme de simples mortels. En troisième lieu, c'est afin que la puissance du Seigneur éclate davantage, en se servant, pour triompher et pour étendre la foi en son nom, d'hommes accablés de maux et persécutés de toute part. Quatrièmement, c'est pour que la patience des saints eux-mêmes paraisse avec plus d'éclat, et qu'on voie qu'ils ne servent pas Dieu par intérêt, mais qu'ils ont pour lui un amour pur, puisqu'au milieu de toutes leurs tribulations, ils lui sont toujours également dévoués. J'ajoute en cinquième lieu que c'est pour nous occuper de la résurrection des morts; car lorsqu'on voit un juste, rempli de mérites, ne sortir de la vie qu'après avoir essuyé une infinité de disgrâces, on songe malgré soi à un jugement futur, et l'on se dit à soi-même : Si les hommes ne laissent point sans récompense celui qui travaille pour eux, combien plus Dieu ne laissera-t-il jamais sans couronne ceux qui pour lui se sont épuisés de peines et de travaux? Or, s'il n'est pas possible qu'il les prive de leur récompense, il est de toute nécessité que ne l'ayant pas reçue dans ce monde, ils la reçoivent dans un autre. Une sixième raison, c'est afin que ceux qui éprouvent des adversités soient soulagés et consolés en voyant que les plus illustres et les plus saints personnages en ont éprouvé de pareilles, et même de plus grandes. Septièmement, c'est afin que, lorsqu'on vous exhorte à envisager la vertu des justes, et qu'on vous dit: Imitez le bienheureux Pierre, imitez le bienheureux Paul, la sublimité de leurs actions ne vous fasse pas croire qu'ils fussent d'une autre nature que vous, et qu'il vous est impossible de copier ces grands modèles. Huitièmement enfin, c'est pour vous apprendre en quoi consiste véritablement le bonheur et le malheur, quelles sont les personnes qu'on doit nommer heureuses ou appeler d'un nom contraire.

Telles sont les raisons pour lesquelles Dieu permet que les justes soient affligés ici-bas: je vais les appuyer du témoignage des divines Ecritures , et prouver clairement que ce ne sont pas là des inventions de l'intelligence humaine, mais des révélations de l'Esprit-Saint. Par là mes discours trouveront plus de créance et plus d'autorité auprès de vous, et se graveront plus facilement dans votre mémoire.

Et d'abord, pour nous convaincre que les afflictions sont propres à rendre les saints plus humbles, à empêcher qu'ils ne s'enorgueillissent des couvres et des prodiges qu'ils opèrent, écoutons le Roi-prophète et le grand Apôtre, qui tous s'expliquent de même. Il est bon, dit l'un, que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos ordonnances pleines de justice. (Ps. CXVIII, 71. ) L'autre, après avoir dit qu'il (537) a été ravi au troisième ciel, ajoute aussitôt : Et de crainte que la grandeur de mes révélations ne m'inspirât de l'orgueil, Dieu a permis que je sentisse dans ma chair un vif aiguillon, qui est l'ange et le ministre de Satan. (II Cor. XII, 7.) Est-il rien de plus clair? Il appelle anges et ministres de Satan, non les démons, mais des hommes qui étaient les ministres et les suppôts de Satan, les infidèles, les tyrans, les Gentils, qui l'attaquaient, qui le persécutaient sans cesse et sans relâche. Développons ses paroles. Dieu pouvait, dit-il, m'épargner des afflictions fréquentes et des persécutions continuelles, mais de crainte que la grandeur de mes révélations ne m'inspirât de l'orgueil, ne me donnât une trop grande idée de moi-même, il a permis que les anges et les ministres de Satan me persécutassent de toutes les manières. Quoique Pierre, Paul, et d'autres encore, fussent de grands hommes, des hommes admirables, c'étaient néanmoins des hommes qui avaient besoin d'être sur leurs gardes pour se garantir de l'orgueil. On peut même dire que les saints en ont plus besoin que d'autres, parce qu'il n'est rien qui élève autant le coeur que le témoignage d'une vie parfaitement régulière et irréprochable. Afin donc qu'ils soient à l'abri de toute présomption, Dieu permet qu'ils passent par des épreuves qui les rendent humbles et dociles.

7. Maintenant, pour vous faire voir que c'est surtout en éprouvant ses serviteurs par les afflictions, que Dieu manifeste sa puissance (1), écoutez l'Apôtre dont nous avons déjà invoqué le témoignage; car de peur que vous ne répétiez les propos des Gentils, de peur que vous ne disiez que c'est par faiblesse et par impuissance que Dieu permet que ses fidèles serviteurs soient continuellement affligés et persécutés, examinez comment saint Paul s'appuie des disgrâces mêmes qu'il leur envoie pour montrer qu'elles ne font que manifester davantage sa force, loin de déceler en lui de la faiblesse. Après avoir prononcé ces paroles Dieu a permis que je sentisse dans ma chair un vif aiguillon, qui est l'ange et le ministre de Satan, et avoir exprimé par là ses épreuves fréquentes, il ajoute : C'est pour cela que j'ai prié trois fois le Seigneur, afin que cet ange de Satan se retirât de moi; et il m'a répondu: Ma grâce vous suffit, car ma puissance éclate

 

1 Ceci est le développement de la troisième raison : celui de la deuxième vient ensuite.

 

surtout dans la faiblesse. (II Cor. XII, 8 et 9.) C'est lorsque vous êtes faibles, dit-il, que je me montre plus fort; c'est par vous-mêmes, qui paraissez si faibles, que la prédication s'étend de plus en plus et se répand en tout lieu. Ainsi, c'est lorsqu'après avoir été accablé de coups il fut jeté en prison, que saint Paul assujettit et enchaîna le geôlier. Ses pieds étaient dans les ceps, ses mains dans les chaînes; et au milieu de la nuit, lorsqu'il glorifiait le Seigneur, la prison s'ébranle et les portes s'ouvrent. Vous voyez comme la puissance de Dieu éclate dans la faiblesse de l'homme. Si saint Paul étant libre eût ébranlé la prison, le prodige eût été moins admirable. Qu'il reste enchaîné, dit le Seigneur, et que les murs de la prison s'ébranlent, que les chaînes des prisonniers se brisent, afin que ma force se manifeste davantage, tous les prisonniers étant délivrés par un homme emprisonné et enchaîné. Ce qui frappa d'étonnement le gardien de la prison, c'est qu'un simple mortel, chargé de liens et gardé de près, eût pu par sa seule prière ébranler les fondements du cachot où il était détenu, en ouvrir les portes, et mettre en liberté tous les prisonniers. Au reste, ce fut encore dans d'autres circonstances où se trouvèrent Pierre, Paul et les autres apôtres, qu'on put reconnaître que Dieu faisait briller sa grâce et signalait sa puissance par leurs peines et leurs afflictions. Aussi disait-il au généreux défenseur de son nom: Ma grâce vous suffit; car ma puissance éclate surtout dans la faiblesse.

Mais pour preuve qu'on aurait souvent honoré les saints plus qu'il ne convient d'honorer les hommes s'ils n'avaient été exposés à de grands maux, écoutez et vous verrez comment saint Paul avait cette appréhension : Que si je voulais me glorifier, disait-il, je le pourrais faire sans être imprudent, mais je me retiens de peur que quelqu'un né m'estime au-dessus de ce qu'il voit en moi, ou de ce qu'il entend dire de moi. (II Cor. XII, 6.) C'est-à-dire je pourrais rapporter des miracles beaucoup plus extraordinaires; mais je m'en abstiens, dans la crainte que la grandeur des prodiges que j'ai opérés ne donne de moi une trop grande opinion. C'est pour cela que saint Pierre ayant redressé un boiteux, et voyant que tous les témoins du miracle le regardaient avec admiration les réprimanda en leur déclarant que ce miracle n'était pas son ouvrage: Pourquoi nous regardez-vous, leur dit-il, comme si c'était par (538) notre puissance ou par notre sainteté que nous eussions fait marcher ce boiteux? (Act. III, 12.) Et à Listres, on vit même les peuples, frappés d'étonnement, amener des taureaux couronnés de fleurs pour les immoler à Paul et à Barnabé. (Act. XIV, 12.) Considérez la malice du démon. Il voulait introduire l'idolâtrie dans le monde, en se servant des mêmes hommes par lesquels le Seigneur voulait l'en bannir; il faisait de nouveaux efforts pour faire reconnaître des dieux dans de simples mortels, comme il avait fait jadis; car voici la source et la principale cause de l'idolâtrie : les peuples avaient regardé comme des dieux des héros qui avaient terminé de grandes guerres, gagné des batailles, fondé des villes, qui s'étaient occupés avec succès de leur gloire ou de leur félicité; ils leur avaient bâti des temples et érigé des autels. Le catalogue tout entier des dieux de la Grèce se compose de semblables apothéoses. Ainsi donc, de peur que le même inconvénient n'eût lieu par rapport aux saints, Dieu a permis qu'ils fussent persécutés sans cesse, battus de verges, sujets à des infirmités humiliantes; il voulait que la grande faiblesse de leur corps et les violentes épreuves qu'ils avaient à essuyer persuadassent aux peuples que les auteurs des plus étonnants prodiges étaient de simples mortels, qu'ils ne faisaient rien par eux-mêmes, que la grâce seule agissait par leur ministère. En effet, si l'on a regardé comme des dieux des hommes qui n'avaient fait que des choses communes et naturelles, à plus forte raison aurait-on jugé dignes des honneurs divins, s'ils n'avaient été en proie -à toutes les misères humaines , de saints personnages dont les oeuvres ont surpassé ce qu'il y a de plus incroyable dans les histoires. Oui, si, lorsqu'ils étaient battus de verges, détenus en prison, précipités du haut des rochers, persécutés de toute part, exposés à de continuels périls, il s'est trouvé néanmoins des hommes qui, par une erreur impie, les ont pris pour des dieux, à plus forte raison les eût-on regardés comme tels , s'ils n'eussent été en butte à tous les maux de la vie présente.

8. La quatrième raison pour laquelle nous avons dit que les saints étaient affligés dans ce monde, c'est afin qu'on ne pense pas qu'ils servent Dieu dans l'espoir d'une prospérité temporelle. On voit souvent des hommes livrés au plaisir, lorsqu'on leur fait des reproches, qu'on les invite à. ne pas craindre les peines qui accompagnent la pratique de la vertu, et qu'on loue devant eux le courage des saints dans les afflictions; on voit, dis-je, ces hommes révoquer en doute la vertu des justes, à l'exemple du démon qui voulut mettre à l'épreuve la vertu de Job. Celui-ci était comblé de richesses et nageait dans l'abondance. L'esprit impur à qui Dieu reprochait sa perversité en y opposant l'exemple d'un juste parfait, n'ayant rien à répondre, et ne pouvant ni justifier ses crimes, ni ternir les vertus d'un saint homme, recourt aussitôt à cette raison spécieuse : Est-ce sans motif que Job vous honore? ne l'avez-vous pas comblé de biens lui et toute sa maison? (Job, I, 9 et 10.) C'est par intérêt, dit-il, qu'il pratique la vertu, c'est parce que vous le faites vivre dans l'opulence. Que fit Dieu ? Afin de nous apprendre que ce n'est pas par intérêt que ses saints l'honorent, il dépouilla Job de tous ses biens, il le livra à l'indigence, et permit qu'il fût en proie à l'infirmité la plus cruelle; ensuite s'adressant au démon, et lui reprochant les soupçons qu'il avait eus contre son serviteur : Job a persisté dans son innocence, lui dit-il, et c'est en vain que tu m'as engagé à le dépouiller de toutes ses richesses. (Job, II, 3.) Les saints trouvent leur récompense dans la pratique même de la piété, et si un homme qui en aime un autre est suffisamment récompensé parle plaisir de l'aimer, s'il ne désire rien au delà, si c'est pour lui le bien le plus précieux; à plus forte raison les justes pensent et agissent de même à l'égard du Seigneur. C'est pour en donner une preuve éclatante, que Dieu accorda au démon plus qu'il ne lui demandait. Etendez votre main, lui avait dit cet esprit de malice, et frappez Job lui-même. (Job, I, 11.) Dieu lui répond Je te l'abandonne, traite-le avec la rigueur que tu voudras. Dans les jeux profanes, les spectateurs ne peuvent bien juger de la force et de la souplesse d'un athlète, ne peuvent admirer la proportion de tous ses membres, qu'après qu'il a quitté ses vêtements : ainsi tant que Job est comme revêtu de ses richesses, on ne peut connaître tout son mérite; mais dès que ce généreux athlète est dépouillé de tous les avantages temporels, dès qu'il lutte tout nu contre les peines et les afflictions de la vie présente, c'est alors qu'il surprend les spectateurs, et qu'il réunit les applaudissements des hommes et des anges, c'est alors que le ciel (539) et la terre admirent toute l'étendue de sa patience, toute la force de son âme. Je le répète, la force héroïque et les admirables proportions, pour ainsi dire, de sa grande âme, se découvraient moins bien aux regards des spectateurs, sous le manteau de l'opulence, que dans, le dénuement et la pauvreté, et lorsqu'il apparut dans le dépouillement le plus complet, sur le théâtre du monde. Si le démon n'eût pas été lui-même le persécuteur de Job, il eût pu dire que Dieu l'avait épargné, qu'il ne l'avait pas éprouvé autant qu'il le pouvait; mais Dieu livra son serviteur à cet ange de ténèbres, il lui permit de faire périr ses troupeaux, et de l'affliger dans sa chair. Je suis assuré de mon athlète, dit-il; ainsi je n'empêche point que tu lui fasses essuyer tous les combats que tu jugeras à propos. Des athlètes qui ont confiance dans leurs forces, se présentent hardiment à leurs adversaires, et leur donnent tous les avantages qu'ils peuvent désirer, afin que la victoire soit plus glorieuse : de même Dieu abandonne au démon toute la personne du juste , afin que ce juste ayant terrassé son ennemi malgré tous les avantages qu'il avait sur lui, sa couronne n'en soit que plus brillante. C'est un or pur, jette-le dans le creuset le plus ardent, éprouve-le de la manière qu'il te plaira, tu n'y trouveras aucune souillure.

Mais si les malheurs signalent la constance des justes, ils sont aussi pour nous une grande consolation dans nos disgrâces. Vous serez heureux, dit Jésus-Christ à ses disciples, lorsque les hommes vous chargeront de malédictions, lorsqu'ils vous persécuteront, et qu'ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu'une grande récompense vous est réservée dans les cieux; car c'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes qui vous ont précédés. (Matth. V, 11 et 12.) Mes frères, dit saint Paul aux Macédoniens, pour les consoler, vous êtes devenus les imitateurs des Eglises de Dieu qui ont embrassé la foi dans la Judée, ayant souffert les mêmes persécutions de la part de vos concitoyens que ces Eglises ont souffertes de la part des Juifs. (I Thess. II,14.) Comment le même apôtre console-t-il les Hébreux? n'est-ce pas en leur faisant l'énumération des justes, dont les uns périrent dans les eaux et dans les flammes, les autres se cachèrent dans les montagnes et dans les cavernes, pressés par la faim et manquant de tout, tant il est vrai que la vue des misères d'autrui soulage les misérables !

Mais afin de vous convaincre que les adversités des saints sont des preuves évidentes de la résurrection, écoutez le même saint Paul qui dit: A quoi me sert-il d'avoir combattu à Ephèse contre les bêtes féroces, si les morts ne ressuscitent pas ? Si nous n'avions, dit-il ailleurs, d'espérance au Fils de Dieu que pour cette vie, nous serions les plus infortunés des hommes. (I Cor. XV, 19 et 32.) Nous souffrons une infinité de maux dans la vie présente; si donc nous n'espérons pas une autre vie, qu'y a-t-il de plus à plaindre que nous ?

9. D'où il résulte que tout ne finit pas avec la vie présente ; et ce sont principalement les afflictions des saints qui le démontrent. Non, Dieu ne laisserait jamais sans récompense, et sans une récompense abondante, les peines et les travaux de ses amis fidèles, qui, pendant leur vie ont passé par mille épreuves, ont été exposés à mille périls; or, s'il doit les récompenser, il est certain qu'il a préparé une vie plus heureuse et plus brillante, dans laquelle il couronnera les athlètes de la vertu , les proclamera vainqueurs à la face de l'univers. Lors donc que vous voyez un juste affligé, persécuté, accablé d'infirmités et de besoins, ne terminant sa vie qu'après avoir essuyé mille disgrâces, dites-vous à vous-même : S'il n'y avait ni résurrection, ni jugement, Dieu n'aurait pas laissé partir de ce monde sans les avoir fait jouir d'aucun avantage, ceux qui ont tant souffert à cause de lui. Il est clair qu'il leur a préparé une vie beaucoup plus douce, beaucoup plus agréable; autrement, il n'aurait pas laissé tant de méchants couler leurs jours dans les plaisirs, et tant de justes gémir dans des afflictions continuelles. Mais comme il a disposé un autre ordre de choses, dans lequel il doit traiter chacun selon son mérite, punir les crimes, et récompenser les bonnes oeuvres, c'est pour cela qu'il permet que l'homme de bien vive dans la détresse, et le méchant dans les délices.

Je vais tirer des divines Ecritures une nouvelle raison pour laquelle les saints sont persécutés dans cette vie. Et quelle est cette raison ? c'est pour que nous ne disions pas, lorsqu'on nous exhorte à la vertu, que les saints étaient d'une autre nature que nous, que ce n'étaient point de simples mortels. Aussi un apôtre (540) parlant du grand Elie, s'exprime en ces termes : Elie était un homme, sujet aux mêmes misères que nous. (Jacq. V, 17.) Vous le voyez, il infère que le prophète était un homme comme nous, de ce qu'il participait aux mêmes misères. Je suis un homme, est-il dit au livre de la Sagesse, qui éprouve les mêmes disgrâces que vous (Sag. VII, 1); nouvelles preuves que les saints ne sont pas d'une autre nature que le reste des hommes.

Les afflictions des justes nous apprennent aussi quelle est la vraie félicité. Pour vous en convaincre écoutez ce passage de saint Paul : Jusqu'à cette heure nous endurons la faim, la soif, la nudité, les opprobres, les peines et les travaux, nous n'avons point de demeure stable (I Cor. IV, 11) ; et cet autre : Le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses.en fants. (Héb. XII, 6.) Pouvez-vous entendre ces passages sans vanter la condition, non de ceux qui sont plongés dans les délices, mais de ceux qui sont affligés et tourmentés à cause du Seigneur, sans envier le sort des hommes qui se montrent fidèles à pratiquer la vertu, et à suivre les voies de la piété? Le Prophète s'exprime comme l'Apôtre : Leurs mains, dit-il, sont pleines des fruits de leur iniquité, leurs filles sont parées comme des temples, leurs celliers regorgent de biens, leurs brebis sont fécondes, et sortent des étables pour couvrir les campagnes; leurs murailles n'offrent ni brèche ni ouverture, on n'entend dans leurs places publiques ni plainte ni soupir : on a appelé heureux le peuple qui jouit de cette brillante prospérité. (Ps. CXLIII, 11 à 15.) Et vous, Prophète, que dites-vous ?Heureux est le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu. (Ps. CXLIII, 15.) Ce n'est pas, dit-il, celui qui est comblé de richesses dont je vante le bonheur, mais celui qui est décoré de vertus, quoiqu'il soit accablé de maux.

Si, à toutes les raisons que nous venons d'établir il faut en ajouter une nouvelle, je puis dire que plus Dieu nous afflige, plus aussi il nous rend parfaits. L'affliction, dit saint Paul, produit la patience, la patience l'épreuve, l'épreuve l'espérance ; et cette espérance n'est point trompeuse. (Rom. V, 3 à 5.) Vous voyez que l'épreuve produite par l'affliction nous donne l'espérance des biens futurs, et que plus nous sommes affligés, plus nous avons sujet d'attendre un heureux avenir. Aussi le patriarche Abraham disait au riche plongé dans les enfers : Lazare n'a éprouvé sur la terre que des maux, c'est pour cela qu'il reçoit maintenant des consolations. (Luc, XVI, 25.) Il est encore une autre raison, celle dont j'ai parlé souvent ailleurs : c'est que si nous avons contracté quelques souillures, l'affliction les efface. L'or s'éprouve par le feu, dit le Sage, et l'homme que Dieu reçoit au nombre des siens s'éprouve dans la fournaise de l'humiliation. (Eccl. II, 5.) Ce n'est donc pas en vain que je vous disais que les tribulations de la vie présente nous donnent l'espoir de ressusciter un jour, et qu'elles rendent meilleurs ceux qu'elles éprouvent. Disons enfin, pour dernière raison, que nos couronnes et nos récompenses s'embellissent et se multiplient à proportion que nos maux s'accroissent et s'accumulent. Les souffrances de la vie présente, dit saint Paul, n'ont aucune proportion avec cette gloire qui sera un jour révélée en nous. (Rom. VIII, 18.)

Puis donc que nous voyons tant de raisons pour lesquelles les saints sont affligés ici-bas, que nos réflexions nous instruisent nous-mêmes, et apprenons aux autres par notre exemple à souffrir les traverses de cette vie sans trouble et sans murmure. Ainsi, lorsque vous voyez un personnage d'une haute sagesse et d'une grande vertu, un ami de Dieu, gémir sous le poids des maux, ne vous scandalisez point, mon frère. Lorsque vous voyez un homme occupé d'oeuvres spirituelles, échouer, par les intrigues des méchants, dans une entreprise utile, ne soyez ni surpris ni troublé. On ne trouve que trop souvent des personnes faibles qui vous disent: Un tel, allant visiter les saints lieux avec l'intention de soulager les pauvres de Jérusalem, a fait malheureusement naufrage; un autre, au milieu du même projet, est tombé entre les mains des brigands, il atout perdu, il a eu bien de la peine à se sauver lui-même. Que dirons-nous à cela? aucun de ces accidents ne doit nous désespérer, ni ébranler notre foi. Un homme dans le cours d'une pieuse entreprise a fait naufrage; mais il a tout le mérite et recueille tout le fruit de sa bonne oeuvre. Il n'a rien négligé de ce qui était en son pouvoir, il a amassé de l'argent, l'a mis en réserve, l'a pris et s'est embarqué; le malheur qui a fait échouer son dessein ne doit pas lui être imputé. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis ce contre-temps ? — C'est afin d'éprouver sa vertu. — Oui, mais ce sont des aumônes (541) perdues pour les pauvres. Prétendez-vous avoir plus de souci des pauvres que Dieu qui les a créés. S'ils sont privés de ce secours , il peut leur en procurer d'ailleurs de plus abondants.

10. N’ayez donc pas la témérité de lui demander raison de sa conduite, glorifiez-le en tout, et croyez qu'il ne permet certains événements que par des vues profondes de sa sagesse. Non-seulement il ménage, comme je viens de le dire, d'autres ressources aux pauvres dont on se proposait de soulager l'indigence, mais encore il éprouve et rend.plus ferme la vertu de celui qui a fait naufrage, et lui prépare une récompense plus abondante. Oui, assurément, rendre grâces à Dieu dans les plus affreux malheurs, est beaucoup plu§ méritoire que de faire l'aumône, et l'on recueille un plus grand fruit du courage qui fait supporter la perte des biens que de la générosité qui les sacrifie aux besoins des indigents. C'est ce que démontre l'exemple de Job. Lorsqu'il était riche, il ouvrait sa maison aux pauvres, il partageait ses biens avec eux. Mais il n'était pas aussi grand lorsqu'il ouvrait sa maison aux pauvres que lorsqu'il en apprenait la chute sans murmurer. Il n'était pas aussi grand lorsqu'il couvrait les misérables de la laine de ses brebis , que lorsqu'ayant appris que le feu du ciel avait fait périr tous ses troupeaux, il en rendait grâces à Dieu. Riche, il exerçait sa bienfaisance; devenu pauvre, il signala: sa sagesse : dans le premier état, il secourait les malheureux; dans le second, il remerciait le Seigneur. Il ne s'est pas dit à lui-même: Quoi donc ! ils sont perdus, ces troupeaux avec lesquels je nourrissais des milliers d'indigents ! Quand je n'aurais pas été digne de conserver mes richesses, ne devaient-elles pas du moins être épargnées pour l'avantage de ceux auxquels j'en faisais part? Il n'a rien dit, il n'a rien pensé de semblable, mais il savait que la Providence divine règle tout pour notre plus grande utilité. Et afin de vous convaincre qu'il porta un coup plus sensible au démon, lorsque, dépouillé de tout, il rendait grâces à Dieu, que lorsqu'étant comblé de biens il en soulageait ses semblables, remarquez que, quand il était riche, le démon pouvait élever des doutes, sans fondement il est vrai, sur sa vertu, il pouvait l'accuser de ne servir le Seigneur que par intérêt; mais lorsqu'il lui eut tout enlevé, et qu'il le vit toujours fidèle à son divin Maître, ce rare exemple de patience lui ferma la bouche, il resta muet, parce qu'alors, sans doute, le juste ne se montrait que plus grand et plus admirable. Oui, je le répète , supporter avec courage et action dé grâces la perte de tous ses biens, est plus méritoire que de faire l'aumône au sein des richesses; je l'ai prouvé par l'exemple de Job, qui étant riche exerçait sa charité envers les hommes, et qui devenu pauvre signala son amour envers Dieu.

Ce n'est pas sans raison que je m'étends sur cette .matière.. Plusieurs se sont vu enlever tous leurs biens, lorsqu'ils en faisaient des aumônes et qu'ils en nourrissaient les veuves; d'autres ont tout perdu par un incendie; d'autres ont essuyé des naufrages; d'autres, après avoir soulagé un grand nombre de pauvres, sont tombés eux-mêmes, par les calomnies et la persécution, dans là misère la plus profonde; à l'indigence se sont jointes les maladies et les infirmités, et personne n'a tenté de les secourir. Afin donc que vous ne répétiez pas ce qu'on dit assez communément Tout est bouleversé,, on ne connaît plus rien dans les choses humaines, ne perdez point de vue les réflexions que nous avons faites; elles suffisent pour arrêter ces plaintes et ces murmures. Un tel, dites-vous, a perdu toute sa fortune lorsqu'il faisait tant d'aumônes. Eh bien ! que s'ensuit-il de là? S'il rend grâces à Dieu pour cette perte, il ne fera que mériter davantage l'amitié de son divin Maître : il ne recevra pas seulement le double comme Job, mais le centuple dans la vie éternelle. S'il souffre ici-bas, le courage à supporter , toutes ses souffrances lui vaudra dans l'autre monde un plus magnifique trésor. C'est parce qu'il l'appelle à des combats plus honorables, que Dieu a permis qu'il passât d'un état d'opulence à la plus extrême pauvreté. Le feu du ciel est tombé sur votre maison, il l'a brûlée tout entière, il a consumé tous vos biens : rappelez-vous ce qui est arrivé à Job, rendez grâces à Dieu qui n'a pas empêché cet accident, quoiqu'il en eût le pouvoir; et vous en serez plus amplement récompensé que si vous eussiez déposé tous vos biens dans les mains des pauvres. Vous êtes réduit à l'indigence, pressé par la faim, exposé à mille périls : rappelez-vous Lazare qui, dans un abandon général, luttait contre la pauvreté, contre la maladie, contre tous les maux, et cela quoiqu'il eût été fidèle à pratiquer la vertu ; rappelez-vous les apôtres qui combattaient contre la faim, la soif et la nudité ;  (542) rappelez-vous les prophètes, les patriarches , et tant de justes, qui n'ont pas vécu dans l'opulence et dans les délices, mais dans le besoin, dans l'affliction et dans la détresse.

11. Pénétrez-vous de ces vérités salutaires, et remerciez le Seigneur de ce qu'il vous a accordé ici-bas le partage des saints, de ce qu'il vous a affligé, moins dans des vues de rigueur que par un excès d'amour. Non, jamais il n'aurait permis que les justes éprouvassent de pareils maux, s'il ne les eût tendrement aimés, puisque c'est par l'adversité même qu'il les a rendus plus grands et plus illustres. Rien ne lui est plus agréable que la résignation et l'action de grâces, rien ne lui déplaît autant que les plaintes et les murmures. Ne soyons pas étonnés de toutes les traverses que nous avons à souffrir dans le cours de nos oeuvres spirituelles. Les voleurs n'attaquent pas les maisons où ils ne trouveront que du chaume et de la paille, mais celles d'où ils pourront enlever beaucoup d'or et d'argent; ainsi le démon attaque principalement ceux qui forment de pieuses entreprises. Où est la vertu, là se concentrent les efforts du démon; où est l'aumône, là sévit la haine. Mais nous avons une arme puissante, capable de repousser tous les traits d'un ennemi cruel, cette résignation magnanime qui nous fait rendre grâces à Dieu dans les circonstances les plus fâcheuses. Abel a péri de la main de son frère pour avoir offert au Seigneur les prémices de son troupeau. (Gen. IV. ) Ce n'est point par haine pour le juste qui lui rendait hommage que le Seigneur a permis ce fratricide, c'est plutôt par amour pour lui, c'est pour récompenser et sa piété et son martyre de deux couronnes immortelles. Moïse, en secourant un Israélite injustement opprimé, a couru des risques pour ses jours, et s'est vu obligé de prendre la fuite. (Exod. II.) Dieu l'a permis, afin que vous appreniez quelle est la patience des saints. Si dans nos entreprises spirituelles nous étions assurés de ne souffrir aucun mal, nous aurions d'autant moins de mérite que nous aurions moins à craindre. Mais ce qui rend les justes plus admirables dans l'exécution des oeuvres pieuses, c'est qu'ils n'y renoncent pas malgré les périls qui menacent leurs biens et leur vie, malgré tous les maux qu'ils prévoient, c'est que la crainte de ces maux est incapable de ralentir leur ardeur. Il est, disaient les trois enfants de Babylone, il est dans le ciel un Dieu qui peut nous retirer des flammes de la fournaise; mais quoi qu'il arrive, nous vous déclarons, Prince, que nous n'honorons pas vos dieux, que nous n'adorons pas la statue d'or que vous avez fait élever. (Dan. III, 17 et 18.) De même vous, lorsque vous voulez agir pour le Seigneur, prévoyez tous les dangers et tous les contre-temps qui accompagnent de pareilles entreprises, afin de n'être ni surpris ni troublé lorsqu'ils arriveront. Mon fils, dit le Sage, si vous vous engagez au service du Seigneur, préparez-vous à souffrir. (Eccles. II, 1.) Quiconque se dispose à combattre, ne peut espérer de couronne sans blessure. Entreprenez-vous de lutter contre le démon, ne cherchez pas une vie tranquille et délicieuse. Ce n'est point pour ce monde, mais pour le siècle futur, que Dieu nous a promis le bonheur et la gloire. Lors donc qu'une bonne couvre, faite par vous ou par un autre, n'est payée que par des tribulations, réjouissez-vous et triomphez, puisque ces tribulations sont pour vous le gage d'une plus ample récompense. Ne vous découragez pas, ne vous relâchez pas; que votre ardeur, loin de se ralentir par les obstacles, croisse et s'anime davantage. Tourmentés, lapidés, battus de verges, toujours dans les prisons, les apôtres prêchaient la vérité, non-seulement lorsqu'ils étaient hors des périls , mais ils la prêchaient avec plus d'ardeur au milieu des périls mêmes. On voit Paul prêchant, catéchisant, baptisant, dans la prison, dans les fers, dans le tribunal, dans les naufrages, au milieu des tempêtes, investi de dangers. Imitez ces saints personnages, et lorsque vous avez entrepris de bonnes oeuvres, ne les abandonnez pas, n'y renoncez pas, quelques empêchements que le démon vous suscite. Vous avez peut-être essuyé un naufrage en portant une somme d'argent pour les pauvres; mais Paul, en portant à Rome l'Evangile, plus précieux que tout l'or et tout l'argent du mondé, n'a-t-il pas essuyé lui-même un naufrage, n'a-t-il pas éprouvé mille traverses? J'ai souvent voulu , dit cet Apôtre aux Thessaloniciens, me rendre auprès de vous, mais Satan m'en a empêché. (I Thess. II, 18.) Dieu a permis tous ces obstacles pour faire éclater davantage sa puissance, pour montrer que, malgré tous les empêchements suscités par le démon, la prédication de sa parole se répandait partout, et faisait sans cesse de nouveaux progrès. Aussi saint Paul rendait-il grâces à Dieu en toute chose, parce qu'il (543) savait que les adversités le rendaient plus agréable à son divin Maître; plus il voyait naître de difficultés, plus il redoublait de zèle. Que le défaut de succès dans nos pieuses entreprises ne soit donc qu'un motif pour en former de nouvelles. Ne disons pas: Pourquoi Dieu a-t-il permis les obstacles? Il les a permis afin de vous fournir une occasion de signaler votre amour pour lui et votre zèle. Plus on aime, plus on est ardent à faire ce qui plait à l'objet aimé. L'homme paresseux et lâche succombe dès le premier effort; l'homme actif et courageux s'anime par les difficultés mêmes; la résistance double ses forces, sa fidélité aux intérêts divins s'en augmente, il fait tout ce qui dépend de lui, et rend grâces à Dieu, quel que soit l'événement. Agissons d'après ces principes. La résignation et la patience sont un riche et inépuisable trésor, de fortes et puissantes armes ; l'impatience et les murmures augmentent et multiplient nos pertes, loin de les réparer. Vous avez perdu vos biens, rendez grâces au Seigneur; vous avez gagné votre âme et vous avez acquis de plus abondantes richesses en vous attirant une plus grande affliction de la part de Dieu; si vous vous permettez les murmures et les blasphèmes, vous ne recouvrez pas vos biens, et vous abandonnez votre propre salut, vous sacrifiez votre âme.

Et puisque nous parlons maintenant de blasphèmes, la seule reconnaissance, mes Frères, la seule grâce que je vous demande pour cette instruction, c'est de reprendre publiqu

ement les blasphémateurs (1). Quand vous rencontrerez dans la ville un de ces audacieux, et que vous l'entendrez blasphémer insolemment , faites-lui les plus vifs reproches, et même, s'il le faut, faites-lui l'affront de le frapper sur la joue; vous ne pouvez employer votre main à une oeuvre plus sainte. Que si l'on vous traîne devant le juge comme ayant insulté un citoyen, paraissez hardiment devant le tribunal, et dites pour toute défense, que vous avez vengé le Roi suprême dont on blasphémait le saint nom. Eh ! si l'on punit ceux qui traitent avec irrévérence le nom du prince, combien plus ne doit-on pas châtier quiconque se porte au même excès envers le Seigneur? C'est un crime public , c'est une injure commune contre

 

 

1 Il fallait que les blasphémateurs se portassent à de grands excès, et que les magistrats fussent bien négligents à les réprimer, pour que saint Jean Chrysostome, dont le zèle était toujours dirigé parla douceur et par la prudence , se déterminât à donner les avis qui suivent.

 

laquelle nous devons nous élever tous. Que les Juifs et les Gentils apprennent que les chrétiens veillent au bon ordre dans la ville, dont ils sont les sauveurs , les protecteurs et les docteurs. Que les hommes insolents et pervers sachent qu'ils doivent redouter les serviteurs de Dieu, afin que, s'ils veulent proférer des blasphèmes, ils soient plus circonspects et plus timides, ils craignent qu'un chrétien ne les entende et ne punisse sur-le-champ leur impiété. Ne vous rappelez-vous pas le courage intrépide de saint Jean? n'avez-vous pas lu avec quelle hardiesse il dit publiquement à un prince infracteur des lois du mariage? Il ne vous est pas permis d'avoir la femme de Philippe votre frère. (Marc, VI, 18.) Ce n'est ni un prince, ni un magistrat que je vous conseille de reprendre; ce n'est pas pour venger le mépris de la sainteté du mariage, ni les outrages faits à un de vos semblables, que j'anime votre zèle; non, ce que je vous demande est moins difficile, je vous exhorte à corriger un de vos égaux qui insulte votre divin Maître. Si je vous commandais de punir les princes et les magistrats de leurs prévarications, vous diriez que je perds la raison ; et cependant saint Jean l'a fait, et si saint Jean l'a fait, un autre peut le faire. Néanmoins, ne vous en prenez qu'à vos égaux, et dussiez-vous périr dans cette .religieuse entreprise, loin de reculer, courez avec joie à cette espèce de martyre. On n'exigeait pas de saint Jean qu'il sacrifiât aux idoles; mais ne pouvant garder le silence lorsqu'il voyait de saintes lois outragées, il sacrifia sa tête, et c'est pour cela qu'on- doit le regarder comme un vrai martyr. Combattez comme lui pour la justice jusqu'à la mort, et le Seigneur vous secondera. N'allez point me dire: Que me font les discours de ce particulier? il n'y a rien de commun entre lui et moi. Le démon est le seul avec lequel nous n'ayons rien de commun; nous avons mille choses communes avec tous les hommes. Participant de la même nature, habitant la même terre, nourris des mêmes aliments, nous avons le même Maître, les mêmes lois, les mêmes espérances. Ne disons donc pas que nous n'avons rien de commun avec eux. Ce sont des paroles froides, ou plutôt des paroles criminelles, qui ne peuvent venir que du démon; c'est une pensée cruelle qui ne peut être inspirée que par cet esprit impur. Ne nous permettons pas un pareil langage, occupons-nous du salut de nos frères. Je vous promets et je vous affirme (544) que si tous ceux qui m'entendent, qui sont la moindre partie de la ville, mais la plus pieuse, veulent se partager le salut de leur prochain, on verra bientôt la réforme de toute la ville d'Antioche. Si un seul homme zélé est capable de ramener tout un peuple, que ne doit-on pas attendre du zèle d'un si grand nombre de personnes? Oui, si beaucoup de nos frères se perdent, c'est à notre négligence, c'est à notre faiblesse qu'il faut s'en prendre. Que dans une querelle violente on voie deux hommes aux mains, on accourt pour les séparer; qu'un animal trop chargé tombe, on le relève: et l'on voit tranquillement ses frères courir à leur perte ! Un homme succombe sous le poids de sa colère, il tombe dans le blasphème; approchez de lui charitablement, relevez-le par d'utiles réprimandes, par une rigueur salutaire, employez tour à tour la douceur et la force. Si nous savons nous régler nous-mêmes, et nous occuper du salut d'autrui, nos frères qui se seront corrigés nous en aimeront davantage, et, ce qui doit être pour nous le principal motif, nous jouirons des biens réservés à la vertu courageuse. Puissions-nous les obtenir, ces, biens, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soient, au Père et à l'Esprit-Saint, la gloire, la force et l'empire, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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