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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 06:54

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

 

Cette Homélie ne se lisait qu'en partie dans les anciennes éditions; les Bénédictins l'ont complétée sur la foi de deux manuscrits (1). — Elle ne fut prononcée que quelque temps après les précédentes, mais dans un temps néanmoins où le peuple d'Antioche pouvait se souvenir aisément de ce que saint Jean Chrysostome avait dit de Lazare et du mauvais riche dans ses premiers discours. — Un tremblement de terre donna occasion à celui-ci ; mais il n'est pas facile de dire quel fut ce tremblement de terre et l'année dans laquelle il arriva, parce que ces tremblements étaient très-fréquents à Antioche. Il y en eut un en 387, avant le renversement des statues de Théodose, et notre saint Docteur, dans sa troisième Homélie sur les Statues, témoigne que la terre avait été secouée plusieurs fois. —  Il y en eut aussi les années suivantes, ainsi qu'on le voit dans une homélie éditée par le père Combefis, et où il est parlé d'un tremblement de terre qui avait secoué la ville pendant deux jours. — Marcellin , dans sa chronique, parle d'un grand tremblement de terre qui, en l'année 394, secoua quelques provinces d'Europe. — Le même auteur fait mention d'un autre tremblement qui arriva deux ans après, et qui ébranla tout l'univers. — Si on en croit quelques critiques, et en particulier Hermant, celui dont il est parlé dans ce sixième discours est le tremblement général arrivé en l'an 396. — Ils se fondent sur ce qui est dit au commencement que ce tremblement avait secoué tout l'univers. — Cette opinion serait acceptable s'il fallait prendre à la lettre les expressions du saint Docteur; mais comment saint Chrysostome, qui prononçait son discours lorsque le tremblement de terre avait à peine cessé, aurait-il pu savoir que ce tremblement s'était fait sentir, je ne dirai pas dans toutes les parties de l'univers, mais seulement dans les provinces voisines? — Il parait bien plus raisonnable de considérer que c'est un orateur qui parle, et qui se sert de termes consacrés par la sainte Ecriture. — Il est donc difficile de rien décider sur l'époque précise. de cette homélie : ce qu'il y a seulement de certain, c'est, comme nous l'avons dit, qu'elle ne fut pas prononcée bien longtemps après les précédentes.

Dieu a manifesté sa puissance et sa bonté dans le tremblement de terre; mais le jour du jugement sera bien plus terrible encore. — On ne prêche pas inutilement, quand même peu de monde profiterait; ce n'est pas le tremblement de terre qu'il faut craindre, mais la cause qui l'a produit. — Ce ne sont pas ceux qui sont affligés que l'on doit plaindre, mais ceux qui pèchent. — Pour le prouver, le saint Docteur revient à sa parabole, surtout en faveur de quelques étrangers, et parle d'abord du mauvais riche. — Il parle ensuite du pauvre Lazare et en vient à comparer les choses humaines à une pièce qui se joue sur la scène. — Dans l'autre vie chacun paraît ce qu'il est véritablement ; la noblesse ne consiste pas dans l'illustration des ancêtres, mais dans la vertu. — Origine de l'esclavage ; déluge de Noé ; comparaison de l'arche avec l'Eglise ; usage du vin pour guérir la tristesse. — Quel est le véritable esclavage; quelles sont les véritables richesses; pourquoi Abraham dit-il au mauvais riche : Tu as reçu tes biens. — Divers degrés parmi les justes et parmi les pécheurs, mais personne n'est sans péché; le bien et le mal reçoivent ce qui leur est dû.

 

1. Avez-vous contemplé la puissance de Dieu, avez-vous contemplé sa bonté? sa puissance en ce qu'il a ébranlé la terre; sa bonté en ce qu'il l'a soutenue dans sa chute, ou plutôt, sa puissance et sa bonté dans l'un et dans l'autre cas. En effet, l'ébranlement fut un acte de puissance, et l'affermissement un acte de bonté: il

 

1. On prouve, dans l'édition Gaume (tome XIII, 2e part., préf., p.2), que ce fragment est pris dans d'autres homélies de saint Chrysostome, et que la fin en est interpolée. (Note du nouvel éditeur de dom Ceillier.)

 

a ébranlé la terre tout entière, et il l'a affermie; il l'a soutenue quand, fortement agitée, elle était sur le point de tomber. Le tremblement a cessé, il est vrai, mais que la crainte persiste; cette agitation a disparu, mais que la piété ne disparaisse pas. Pendant trois jours nous avons fait des supplications, mais ne laissons pas se refroidir en nous la ferveur. En effet, la cause du tremblement de terre c'est notre tiédeur : nous sommes devenus (509) tièdes, et nous avons attiré sur nous le tremblement de terre; nous avons montré de la ferveur et nous avons conjuré la colère: ne soyons plus tièdes à l'avenir, afin de ne pas appeler de nouveau sur nous la colère et le châtiment. Car Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive.(Ezéch. XXXIII, 11.) Avez-vous senti la fragilité de la race humaine ? Lorsque le tremblement de terre se faisait, je réfléchissais en moi-même, et je me disais : Où sont les rapines? où sont les tromperies? où sont les pouvoirs tyranniques, les excès d'orgueil? la puissance des maîtres, les oppressions, les spoliations des pauvres, l'arrogance des riches, l'autorité des magistrats ? Où sont les menaces? où sont les alarmes? Un seul instant a tout emporté, tout détruit avec plus de facilité qu'une toile d'araignée; la ville retentissait de gémissements, et tout le monde courait à l'Eglise. Demandez-vous ce que nous serions devenus s'il avait plu à Dieu de tout renverser. Si je parle ainsi, c'est afin que la crainte de ce qui est arrivé demeure vive en vous, et qu'elle soutienne l'esprit de tous. Dieu a ébranlé, mais il n'a pas renversé, et il n'aurait pas ébranlé, s'il avait voulu renverser. Mais comme il ne le voulait pas, le tremblement de terre est venu d'avance comme un héraut notifier à tous la colère divine , afin que la crainte nous rendant meilleurs, nous conjurions le châtiment dans sa réalité. Dieu en agit de même autrefois avec les Barbares : Encore trois jours, et Ninive sera détruite ! (Jon. III, 4.) Pourquoi, Seigneur, ne renversez-vous pas? Vous menacez de détruire, et pourquoi ne détruisez-vous pas ? — C'est précisément parce que je ne veux pas détruire, que j'en fais la menace. — Mais pourquoi le dites-vous donc ? — C'est afin de n'être pas obligé de faire ce que je dis : que la parole prenne l'avance, et qu'elle empêche l'action : Encore trois jours, et Ninive sera détruite! Alors c'était un prophète qui parlait; aujourd'hui ce sont nos murs qui élèvent la voix. Je vous le dis et je ne cesserai de le dire aux pauvres aussi bien qu'aux riches : considérez combien est grande la colère de Dieu, et combien tout lui est facile et peu coûteux, et ne soyons plus vicieux. En un instant si court, comme il a mis le trouble dans les pensées et l'esprit de chacun, et ébranlé les coeurs jusque dans leurs fondements !

Et si nous réfléchissons à ce jour formidable, dans lequel il ne sera plus question d'un instant, mais de siècles sans fin, de fleuves de feu, de colères menaçantes, de puissances traînant au jugement, d'un tribunal terrible et d'un juge incorruptible, lorsque les actions de chacun se présenteront devant ses yeux, et qu'il n'y aura personne pour lui prêter secours, ni voisin, ni avocat, ni parent, ni frère, ni père, ni mère, ni hôte, ni personne, que ferons-nous alors , dites-le moi ? J'excite la crainte afin de procurer le salut; j'ai rendu mon enseignement plus incisif que le glaive, afin que ceux de vous qui seraient atteints d'un ulcère s'en débarrassent. Ne vous ai-je pas toujours dit, et maintenant je vous le dis encore, et je ne cesserai de vous le dire, jusques à quand serez-vous donc cloués aux choses de la vie présente? Je le dis à tous, il est vrai, mais spécialement à ceux qui sont atteints de cette maladie, et qui ne font pas attention à ce que je dis. ou plutôt mes paroles sont utiles aux uns et aux autres; à celui qui est malade, afin qu'il recouvre la santé ; à celui qui est en bonne santé, pour qu'il ne tombe pas malade. Jusques à quand les biens de ce monde? jusques à quand les richesses? jusques à quand la magnificence des édifices ? jusques à quand la frénésie pour les voluptés brutales? Voici qu'un tremblement de terre est arrivé : à quoi ont servi les richesses ? Les uns et les autres ont perdu le fruit de leur travail, l'argent a péri avec son possesseur, la maison avec celui qui l'avait fait bâtir; la ville est devenue pour tous un tombeau commun, tombeau bien rapidement construit, non par la main des artistes, mais par une affreuse calamité. Où sont donc les richesses? où est la cupidité? Ne voyez-vous pas que tout cela est plus vil que la toile de l'araignée?

2. Mais, me direz-vous, à quoi vous sert-il de parler? j'y gagne quelque chose si l'on m'écoute. Pour moi je remplis mon ministère : le senseur sème. Le semeur s'en alla semer: une partie de la semence tomba le long du chemin, une autre partie sur la pierre, une autre partie entre les épines, et une autre partie dans une bonne terre. (Matth. XIII, 3.) Trois parties furent perdues, et une seule fut préservée ; et cependant le semeur n'abandonna point son champ; mais parce qu'une partie avait été préservée, il ne cessa point de le cultiver.

Et à cette heure aussi il est impossible que (511) la semence répandue sur un auditoire si nombreux, ne me rapporte pas du fruit. Si tous n'écoutent pas, la moitié écoutera; si la moitié n'écoute pas, la troisième partie écoutera ; si elle n'écoute pas, la dixième écoutera ; si la dixième partie n'écoute pas, une personne au moins de cette multitude écoutera : qu'elle écoute donc. Car ce n'est pas une chose de peu d'importance que le salut d'une brebis, puisque le pasteur de l'Evangile (Matth. XVIII, 12), en abandonna quatre-vingt-dix-neuf pour courir après celle qui s'était égarée. Je ne méprise pas l'homme, et quand même il ne serait qu'un, il est homme , c'est-à-dire la créature favorite de Dieu; et quand même il serait esclave, il ne me paraîtrait pas méprisable, car je ne cherche pas la dignité, mais la vertu : je cherche l'âme sans distinguer celle du maître de celle de l'esclave. Et quand même il ne serait qu'un, il est homme, et pour lui la voûte des cieux fut étendue, le soleil brille, la lune poursuit sa course, l'air fut partout répandu, les sources jaillissent, la plaine des mers a été formée, les prophètes envoyés et la loi donnée; et qu'est-il besoin de tout dire? pour lui le Fils unique de Dieu s'est fait homme. Mon Seigneur a été immolé, et son sang a été versé pour le salut de l'homme, et moi j'irais le mépriser ! mais quel pardon mériterais-je? Ne savez-vous pas que le Seigneur s'entretint avec la Samaritaine, et fit les frais d'une longue conversation? (Jean, IV, 6 et suiv.) Son titre de Samaritaine ne la fit pas mépriser, mais l'âme qu'elle avait la fit rechercher avec ardeur; et quoiqu'elle fût une prostituée, elle ne fut pas dédaignée ; mais parce qu'elle devait être sauvée et qu'elle montra de la foi, elle devint l'objet de soins empressés. Pour moi je ne cesserais pas de parler quand même personne ne m'écouterait je suis médecin et j'applique les remèdes; je suis apôtre, et j'ai reçu l'ordre d'instruire. En effet, il est écrit : Je t'ai donné pour sentinelle à la maison d'Israël. (Ezéch. III, 17.) Je ne convertis personne. Et qu'importe? je gagne néanmoins mon salaire. Du reste je mets ici les choses au pire ; car il est impossible que dans une si grande multitude quelqu'un ne devienne pas meilleur. Mais voici les prétextes, voici les excuses des auditeurs indolents : J'écoute chaque jour, disent-ils, et je ne fais pas. Ecoutez, quand même vous ne feriez pas; car c'est cri écoutant que l'on arrive à faire. Quand même tu ne ferais pas, tu ressens de la honte de tes péchés; quand même tu ne ferais pas, tu changes de sentiment; quand même tu ne ferais pas, tu te condamnes toi-même de ce que tu ne fais pas. Or, cette condamnation de toi-même, d'où vient-elle ? C'est le fruit de mes discours. Quand tu dis : hélas ! j'ai écouté et je ne fais pas, cet hélas est le prélude d'une amélioration. As-tu péché ? pleure , et tes larmes effaceront ton péché; car il est écrit : Avoue toi-même le premier tes fautes, afin d'être justifié. (Is. XLIII, 26.) Si tu es dans l'affliction et dans la tristesse, la tristesse renferme quelque chose de salutaire, non en vertu de sa nature, mais par un effet de la bonté du Seigneur. Celui qui a des péchés sur la conscience ne trouve pas un médiocre soulagement dans l'affliction qu'il endure, car il est encore écrit : J'ai vu son affliction et sa tristesse, et je l'ai guéri de ses douleurs. (Is. LVII, 18.) O bienveillance ineffable ! 0 bonté au-dessus de toute expression ! J'ai vu son affliction et je l'ai guéri. Qu'y a-t-il donc de si grand dans son affliction ? Rien, il est vrai, mais j'en ai pris occasion de le guérir de ses douleurs. Voyez-vous comment, en un instant bien court, Dieu a tout réconcilié !

Reportez donc continuellement vos pensées vers cette soirée du tremblement de terre. Tous les autres, il est vrai, redoutaient le tremblement ; pour moi je redoutais la cause du tremblement. Comprenez-vous bien ce que je dis? Les autres craignaient le renversement de la ville et la mort; moi je craignais que le Seigneur ne fût irrité contre nous; car il n'est pas terrible de mourir, mais il est terrible d'irriter le Seigneur. De sorte que je ne redoutais pas le tremblement de terre, mais la cause du tremblement. Or, la cause du tremblement, c'était la colère de Dieu, et la cause de la colère de Dieu, ce sont nos péchés. Ne craignez donc jamais le châtiment, mais le péché, qui est le père du châtiment. La ville est-elle ébranlée? Qu'importe ? Que votre esprit ne soit pas ébranlé? En effet, quand il s'agit de maladies et de blessures, nous ne pleurons pas ceux que l'on traite, mais ceux dont la maladie est incurable. La maladie et la blessure, c'est le péché; l'amputation et le remède, c'est le châtiment.

3. Comprenez-vous ce que je dis? Soyez attentifs, car je veux pour vous instruire employer un langage philosophique. Pourquoi plaignons-nous ceux qui subissent un (512) châtiment et ne plaignons-nous pas ceux qui pèchent ? Cependant le châtiment n'est pas quelque chose d'aussi fâcheux que le péché, car le péché est le principe du châtiment. Si donc vous voyez un homme atteint d'un ulcère, et du corps duquel sortent le pus et les vers, et qui cependant ne donne aucun soin à cette plaie et à cet ulcère; et un autre homme qui se trouve, il est vrai, dans le même état, mais qui est traité par des mains habiles, que l'on cautérise, que l'on ampute et qui prend des remèdes amers, lequel des deux plaindriez-vous, dites-moi ? celui qui est malade et qui ne subit aucun traitement, ou bien celui qui est malade et qui subit un traitement? Il. est évident que ce serait celui qui est malade et qui ne subit aucun traitement.

De même, supposons deux pécheurs dont l'un est châtié et dont l'autre ne l'est pas gardez-vous de dire que ce dernier est heureux parce qu'il est dans l'opulence, qu'il dépouille les orphelins et opprime les veuves. Il n'est point malade dans son corps, il est vrai, et malgré ses rapines, il est estimé, honoré, puissant: il n'a rien à souffrir des accidents de la vie humaine, de la fièvre, des intrigues des méchants ou de quelqu'autre fléau; de nombreux enfants lui font cortége, il jouit d'une heureuse vieillesse : néanmoins plaignez-le beaucoup parce qu'il est malade dans son âme, et qu'il ne subit aucun traitement. Comment cela? je vais le dire. Si vous voyiez un homme atteint d'hydropisie et dont le corps est enflé par suite de violentes douleurs spléniques, ne pas courir au médecin, mais rechercher les boissons froides, s'asseoir à une table de sybarite, s'enivrer tous les jours, marcher escorté par des gardes et rendre ainsi la maladie plus grave, dites-moi, le regarderiez-vous comme heureux ou comme malheureux? Et si vous voyiez un autre homme atteint d'hydropisie subir le traitement d'habiles médecins, se condamner lui-même à la faim, suivre un régime sévère, prendre avec persévérance des remèdes amers qui causent, il est vrai, de la douleur, mais qui rendent la santé par l'effet de cette douleur, ne l'estimeriez-vous pas plus heureux que le précédent? Il faut bien en convenir : car le premier est malade et il ne se fait pas traiter; le second est également malade, mais il se soumet au traitement des médecins. A la vérité le traitement est pénible, mais son résultat est plein d'utilité.

Il en est de même dans la vie présente; mais passez des corps aux âmes, des maladies aux péchés, de l'amertume des remèdes à la punition et au jugement de Dieu. Ce que produisent le remède ordonné par le médecin, l'amputation et le feu, le châtiment infligé par Dieu le produit également. En effet, de même que le feu plusieurs fois appliqué cautérise et arrête les ravages de l'ulcère: de même que le fer enlève les chairs viciées en causant il est vrai de la douleur, mais en procurant de l'utilité; de même la famine, la peste et tous ces fléaux qui semblent être des maux, sont appliqués à l'âme à la place du fer et du feu, afin d'arrêter ses maladies, produites en elle comme dans les corps, et de la rendre meilleure. Supposons de nouveau deux débauchés (je me sers toujours d'une comparaison), deux débauchés dont l'un est riche et l'autre pauvre. Pour lequel y a-t-il plus d'espoir de salut? Il faut en convenir, évidemment c'est pour le pauvre. Gardez-vous donc de dire : Ce riche est un fornicateur et il est dans l'abondance, et pour ce motif je le déclare heureux. Vous auriez plutôt lieu de le déclarer heureux si, tout en étant fornicateur, il était dans l'indigence, si en vivant de la sorte il souffrait de la faim, car il aurait forcément la pauvreté pour lui enseigner la sagesse. Quand donc vous voyez le méchant dans la prospérité, pleurez sur lui, car il est doublement malheureux : il est malade, et sa maladie est incurable. Mais quand vous voyez le méchant dans l'adversité, consolez-vous non-seulement parce qu'il devient meilleur, mais parce qu'il expie ici-bas un grand nombre de ses péchés. Donnez toute votre attention à mes paroles. Beaucoup d'hommes sont soumis à l'expiation ic-ibas et au châtiment dans l'autre vie; d'autres y sont soumis seulement ici-bas; d'autres seulement dans l'autre vie. Retenez bien cette doctrine, car mes paroles bien comprises chasseront de votre esprit une infinité de troubles.

Mais si vous le jugez à propos, occupons-nous d'abord de celui qui est puni dans l'autre vie après avoir vécu ici-bas dans les délices. Que tous, riches et pauvres, soient attentifs à ce que je dis, car cette doctrine est utile aux uns et aux autres. Pour vous convaincre que plusieurs sont punis ici-bas et dans l'autre vie, écoutez les paroles mêmes de Jésus-Christ : En quelque ville ou en quelque maison que vous entriez, en entrant dans cette maison, (543)

saluez-la en disant: Paix à cette maison! Et si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle; mais si elle n'en est pas digne, que votre paix voies revienne. Et si quelqu'un ne veut pas vous recevoir ni écouter vos paroles, en sortant de la ville secouez la poussière de vos pieds. Je vous le dis en vérité, au jour du jugement il y  aura moins de rigueur pour Sodome et Gomorrhe que pour cette ville-là. Mais en quelque ville ou maison que vous entriez, enquérez-vous du plus digne et demeure chez lui jusqu'à votre départ. (Matth., X , 11 et suiv. ). Ces paroles prouvent évidemment que les habitants de Sodome et de Gomorrhe qui furent punis ici-bas sont encore châtiés dans l'autre -vie; lorsque Jésus-Christ dit qu'il y aura moins de rigueur pour les Sodomites que pour ceux dont il parle, il montre que les premiers sont châtiés, mais avec moins de rigueur que les seconds.

4. Il y en a d'autres qui sont punis seulement ici-bas, comme ce débauché dont parle le bienheureux Paul dans sa première épître aux Corinthiens (v, 1): C'est un bruit constant, dit-il, qu'il y a de l'impureté parmi vous, et une telle impureté qu'il n'en est point de semblable parmi les païens; c'est au point que l'un d'entre vous abuse de la femme de son père. Et vous êtes encore enflés d'orgueil ! et vous n'avez pas plutôt versé des pleurs pour que celui qui a commis cette action fût retranché du milieu de vous ! Pour moi, absent de corps, à la vérité, mais présent en esprit, j'ai déjà jugé comme si j'étais présent celui qui est coupable de ce crime; vous étant donc rassemblés, et mon esprit étant présent au milieu de vous, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que le coupable soit livré à Satan pour être tourmenté dans sa chair, afin que son âme soit sauvée au jour du Seigneur Jésus. Vous voyez comment l'incestueux de Corinthe est puni ici-bas et ne l'est pas dans l'autre vie; son corps ayant subi son châtiment en cette vie, il n'est pas puni dans l'autre. Mais je veux maintenant vous montrer celui qui a vécu dans les délices ici-bas puni dans l'autre vie. Il y avait un homme riche. Quoique vous connaissiez d'avance toute la suite du récit, attendez la fin du discours. C'est à ma louange, et cela fait votre éloge, qu'à peine ai-je semé mon début, vois cueillez déjà le fruit. Votre assiduité à mes instructions a fait de vous des docteurs : mais puisqu'avec vous sont venus ici quelques étrangers, veuillez bien ne pas courir et attendre les boiteux. En effet, l'Eglise est un corps; elle a des yeux, elle a une tête. Si une épine entre dans le talon, 1'œil se baisse parce qu'il fait partie du corps, et il ne dit pas : Puisque je suis placé en haut, je méprise le membre d'en bas; mais il se baisse et abandonne sa position élevée; et cependant quoi de plus vil que le talon et quoi de plus noble que l'oeil? Mais la sympathie naturelle fait disparaître l'inégalité et la charité rend tout commun. Vous aussi faites de même. Quoique vous soyez prompts à;concevoir et disposés à entendre, si vous avez un frère qui ne saisisse pas les vérités que l'on expose, que votre ceil se baisse vers le talon, qu'il compatisse au membre boiteux, de peur que par l'effet de la vivacité de votre esprit, et par l'effet de la lourdeur du sien, il ne demeure privé d'instruction. Ne faites pas servir votre intelligence à sa perte, mais rendez grâces à Dieu de votre promptitude à concevoir. Êtes-vous riches, je m'en réjouis et j'en ressens du plaisir, mais celui-ci est encore dans la pauvreté ; que vos richesses ne soient pas la cause de son indigence. Il a une épine, je veux dire une raison troublée, baissez-vous donc jusqu'à lui, et arrachez cette épine. Mais Jésus-Christ, que dit-il? Il y avait un homme riche, riche de nom, mais non en réalité; il y avait un homme riche qui se vêtait de pourpre, qui s'asseyait à une table somptueuse, qui avait ses cratères remplis de vin jusqu'au bord, qui faisait des festins tous les jours; et il y avait aussi un pauvre nommé Lazare. (Luc, XVI, 49.)

Et le nom du riche, où est-il? Nulle part: il n'a pas de nom. Quelles immenses richesses ! et on ne trouve pas le nom du possesseur ! Que sont-elles ces richesses ? Un arbre couvert de feuilles, mais privé de fruit; un chêne qui s'élève bien haut, et qui produit le gland, nourriture des animaux; un homme qui ne porte pas le fruit de l'homme. Si l'on voit quelque part les richesses et les rapines, c'est un loup que l’on voit; si j'aperçois quelque part les richesses et la férocité c'est un lion que j’aperçois, et non un homme : l'ignoble méchanceté lui a fait perdre la noblesse de sa race. Il y avait un homme riche, qui chaque jour se vêtait de pourpre, mais dont l’âme était remplie de toiles d’araignée ; qui aspirait des parfums, mais qui était plein de puanteurs ; qui s’asseyait à une table somptueuse, qui nourrissait des parasites et des flatteurs, et qui engraissait l’esclave, c’est-à-dire, son corps, mais qui (514) n'avait nul souci de la maîtresse, c'est-à-dire, de son âme exténuée par la faim. Sa maison était ornée de guirlandes, mais la poussière du péché en couvrait les fondements ; son âme était ensevelie dans le vin. Cet homme riche s'asseyait donc à une table somptueuse, ses cratères étaient remplis de vin jusqu'au bord; il nourrissait des parasites et des flatteurs, cette bande infernale, ces loups affamés qui réduisent en servitude la plupart des riches, qui achètent la perte de ces infortunés en emplissant leurs ventres, et qui épuisent les richesses à force d'obséquiosités et de flatteries.

Il ne se tromperait pas, celui qui donnerait le nom de loups à ces hommes qui, plaçant comme une brebis le riche au milieu d'eux, excitent en lui l'orgueil par leurs louanges, et la présomption par leurs éloges, et ne lui permettent pas d'apercevoir la plaie, ruais aveuglent son esprit et augmentent les ravages de son ulcère. Ensuite lorsqu'arrive un changement de fortune, les amis prennent la fuite, et nous qui adressions des reproches, nous nous montrons compatissants. Les figures d'emprunt se cachent, et cela est arrivé déjà bien souvent.

5. Cet homme riche nourrissait donc des parasites et des flatteurs, faisant ainsi de sa maison une salle de spectacle; il se plongeait avec eux dans la dissolution et dans le vin, il jouissait d'une heureuse prospérité ; mais il y avait aussi un autre homme nommé Lazare, qui était couvert d'ulcères, qui gisait à la porte du riche et qui désirait les miettes de sa table. Il avait soif auprès de la source ; il avait faim, et l'abondance était à ses côtés. Et où avait-il été jeté? Ce n'est pas dans le carrefour, ce n'est pas dans la rue, ce n'est pas dans l'impasse, ce n'est pas au milieu de la place publique, c'est à la porte du riche, à l'endroit où celui-ci devait nécessairement passer pour entrer et sortir, afin qu'il ne pût dire : je ne l'ai pas vu, j'ai passé outre ; mes yeux n'ont rien aperçu. A l'entrée de ta maison une perle git dans la boue, et tu ne la regardes pas ! Le médecin est à ta porte, et tu n'as pas recours à lui ! Le pilote est dans le port, et tu fais naufrage ! Tu nourris les parasites, et tu ne nourris pas les pauvres ! C'est ce qui arrivait alors, et c'est ce qui arrive encore aujourd'hui; et ces choses ont été écrites afin qu'elles servent d'enseignement à la postérité, et qu'elle n'ait pas à souffrir ce que cet homme eut lui-même à souffrir. A la porte gisait donc le pauvre, pauvre, il est vrai, à l'extérieur, mais riche intérieurement. Il gisait, ayant le corps couvert d'ulcères : c'était un trésor qui présentait des épines à la surface et des perles au dedans. Quel dommage la maladie de son corps lui cause-t-elle, puisque son âme se porte bien ? Que les pauvres écoutent et qu'ils ne se laissent point aller au découragement! que les riches écoutent et qu'ils abandonnent la méchanceté !

On expose à vos yeux cette double image des richesses et de la pauvreté, de la cruauté et de la résignation, de la patience et de l'avarice, afin que si vous voyiez un pauvre couvert d'ulcères et méprisé, vous ne le regardiez pas comme malheureux; et que si vous voyiez un riche superbement paré, vous ne le regardiez pas comme heureux. Recourez alors à notre parabole. Si vous craignez que votre raisonne fasse naufrage, rentrez au port; cherchez de la consolation dans ce récit ; pensez à Lazare méprisé, pensez au riche qui vivait dans les délices et la prospérité , et ne vous laissez troubler par aucun des événements de la vie présente. Si vous tenez comme il faut le gouvernail de votre raison, vous ne serez point submergé par les flots du découragement; votre barque ne sombrera pas si , par de sages réflexions, vous savez discerner la véritable nature des choses. Pourquoi me dites-vous : mon corps est réduit à l'extrémité ? Que votre esprit n'en souffre aucun préjudice. — Un tel est riche et méchant. — Et qu'importe ? Au reste la méchanceté ne tombe pas sous les sens. Ne jugez pas l'homme par ce qui paraît au dehors, mais par l'intérieur. Quand vous apercevez un arbre, sont-ce les feuilles que vous considérez ou bien le fruit ? Agissez de même à l'égard de l'homme. Si vous voyez un homme, ne le jugez pas par l'extérieur, mais par l'intérieur : examinez le fruit et non les feuilles. C'est peut-être un olivier sauvage, et on le prend pour un olivier franc; c'est peut-être un loup, et on le prend pour un homme ! Si donc vous voulez connaître quelqu'un, n'examinez pas sa nature, mais ses intentions ; son visage, mais ses sentiments; et non-seulement ses sentiments, mais son genre de vie. S'il a de la compassion pour les pauvres, c'est un homme; s'il s'enrichit par le commerce, c'est un chêne orgueilleux; s'il a le coeur féroce, c'est un lion; s'il vit de rapines, c'est un loup; s'il est dissimulé, c'est un aspic.

Mais je vous entends dire : je cherche un (515) homme ; pourquoi me montrez-vous une bête au lieu d'un homme? Apprenez quelle est la vertu propre de l'homme, et ne vous troublez pas. Lazare gisait donc à la porte, couvert d'ulcères, exténué de faim, et les chiens venaient lécher ses plaies : plus humains que l'homme les chiens léchaient ses plaies, et les nettoyaient. Il gisait, cet infortuné ; et comme l'or déposé dans la fournaise, il acquérait un plus grand mérite. Il ne disait pas ce que disent beaucoup de pauvres: Est-ce là une providence? Est-ce que Dieu se mêle des choses humaines ? Moi, je pratique la justice, et je suis pauvre; et cet homme qui vit d'injustices est dans l'opulence ! Il ne se disait rien de tout cela, mais il abandonnait tout à l'incompréhensible bonté de Dieu, il purifiait son âme; résigné dans ses souffrances, il était un modèle de patience; son corps gisait par terre immobile, mais son esprit était dispos, et ses pensées avaient des ailes; il enlevait le prix, il sortait vainqueur de ses maux et rendait témoignage aux biens à venir. II ne disait point : Les parasites vivent au sein de l'abondance, et moi, :l'on ne me juge pas digne de manger les miettes ! Que faisait-il donc ? il rendait grâce, il rendait gloire à Dieu. Or, il arriva qu'ils moururent l'un et l'autre : le riche mourut, et il fut enseveli. Lazare partit aussi, car je ne veux pas dire qu'il mourut. En effet, la mort du riche fut une mort réelle et une sépulture; mais la mort du pauvre fut un départ, un passage à une vie meilleure, une course de l'arène vers le prix, de la mer vers le port, du combat vers les trophées, des sueurs vers la couronne. Ils s'en allèrent tous deux là où les choses ont de la réalité; le spectacle cessa, les masques tombèrent.

Au théâtre, au milieu du jour, des toiles sont tendues, et beaucoup de comédiens entrent sur la scène, jouant un rôle, ayant des masques sur le visage, récitant la fable antique et racontant les événements d'autrefois. Celui-ci joue le rôle de philosophe quoiqu'il ne soit pas philosophe; celui-là joue le rôle de roi quoiqu'il ne soit pas roi, mais il en a le costume pendant la représentation. Cet autre joue le rôle de médecin, quoiqu'il ne soit pas même un ouvrier habile à travailler le bois, mais il est revêtu des habits de médecin; un autre joue le rôle d'esclave quoiqu'il soit de condition libre; un autre joue le rôle de docteur, et il ne connaît pas même les lettres ; ils paraissent ce qu'ils ne sont pas et ne paraissent pas ce qu'ils sont. En effet, tel paraît médecin qui ne l'est nullement, tel paraît philosophe qui a sous son masque une chevelure bien soignée, tel paraît soldat qui n'a fait que revêtir le costume de soldat. La vue du masque trompe, mais elle ne change pas la nature en donnant une autre apparence à la réalité. Tant que les joyeux spectateurs sont sur leurs sièges, les masques sont conservés; mais lorsque le soir est arrivé, que le spectacle a cessé, et que tout le monde s'est retiré, les masques sont déposés, et celui qui était roi sur la scène se trouve être dehors un forgeron. Les masques sont rejetés, les apparences trompeuses ont disparu, la vérité est manifestée; celui qui sur la scène était libre est esclave au dehors, car ainsi que je l'ai dit: au dedans les apparences trompeuses, au dehors la réalité. Mais le soir est venu, le spectacle a cessé, la réalité se manifeste.

Il en est de même pendant la vie et à la fin de la vie : les choses présentes sont un spectacle; les affaires humaines, les richesses, la pauvreté, la qualité de prince et de sujet, et tout le reste, sont les rôles d'une pièce de théâtre. Mais lorsque le jour de la vie présente sera passé, et que sera venue cette nuit terrible, ou plutôt ce jour, car si c'est une nuit pour les pécheurs, ce sera un jour pour les justes; lorsque le spectacle aura cessé, lorsque les masques auront été déposés, lorsque chacun sera jugé ainsi que ses oeuvres, non pas chacun et ses richesses, chacun et son autorité, chacun et sa considération, chacun et sa puissance; mais chacun et ses oeuvres : le magistrat et le roi, la femme et l'homme ; lorsqu'on nous demandera une vie honnête et de bonnes actions, et non le faste des dignités, non les abaissements de la pauvreté, le despotisme du mépris; lorsque le Juge dira : Donne-moi des oeuvres, et quand même tu serais esclave, tu vaux mieux que l'homme libre; quand même tu serais femme, tu es plus homme que l'homme lui-même; lorsque les masques seront déposés, c'est alors que l'on reconnaîtra le vrai riche et le vrai pauvre. Et de même qu'ici-bas, lorsque le spectacle a cessé, si quelqu'un de nous se trouvant en un lieu élevé, reconnaît dehors un forgeron qui sur la scène était philosophe, il s'écrie : Eh quoi ! cet homme n'était-il pas sur la scène un philosophe ? dehors je reconnais en lui un forgeron; cet homme n'était-il pas sur la scène un roi? (516) dehors je reconnais en lui un homme de rien; cet homme n'était-il pas un riche sur la scène? dehors je reconnais en lui un pauvre; ainsi en sera-t-il dans l'autre vie.

6. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point, afin de ne pas fatiguer mes auditeurs par l'abondance de mes paroles; mais je veux mettre sous vos yeux la pièce tout entière à l'aide de deux personnages. Je me suis occupé de deux acteurs, et par leur moyen je vous ai frayé la voie et montré le point de vue auquel il faut se placer pour estimer à leur juste valeur les choses de ce monde. J'ai dilaté votre intelligence en vous donnant l'explication de la vie présente, je vous ai munis d'un principe général, qui vous donnera la mesure exacte de chaque chose si vous voulez l'appliquer. Il y avait donc deux acteurs: l'un jouait le rôle de riche, l'autre le rôle de pauvre; Lazare avait le rôle de pauvre, et le mauvais riche celui de riche. C'étaient des masques de théâtre qui paraissaient, ce n'était pas la réalité des choses. Tous deux sont partis pour l'autre vie, le riche et le pauvre; les anges ont recueilli Lazare : après les chiens, les anges; après la porte du riche, le sein d'Abraham ; après la faim, une abondance qui ne cessera point; après la tribulation, une paix inaltérable. Mais pour le riche, après les richesses, la pauvreté ; après les délices de la table, le supplice et les tourments; après le repos, d'intolérables douleurs. Considérez ce qui se passa. Ils partirent pour l'autre vie, et le spectacle cessa, et les masques tombèrent. Ils sont partis tous deux pour l'autre vie, et le riche, étendu sur des brasiers ardents, voit Lazare dans le sein d'Abraham, plein de santé, dans la jouissance et les délices, et il dit au patriarche: Père Abraham, envoyez Lazare, afin qu'il fasse égoutter le bout de son doigt sur ma langue, car je suis dévoré par les flammes. Mais que lui répond Abraham ? Mon fils, tu as reçu tes biens et Lazare ses maux, et maintenant il est consolé, et toi tu es dans les tourments. D'ailleurs un abîme a été creusé pour toujours entre nous et vous, de sorte que celui qui voudrait aller d'ici à vous ne le peut faire. (Luc, XVI, 24 et suiv.) Soyez attentifs, car il est utile de parler sur ce sujet qui effraye, il est vrai, mais qui purifie; qui cause de la douleur, mais qui rend meilleur. Faites donc bon accueil à mes paroles. Comme il était dans les tourments, le riche leva les yeux et vit Lazare. Un spectacle nouveau s'offrit à sa vue. — Il gisait chaque jour à ta porte; tu entrais et tu sortais deux et trois fois, et tu ne le regardais pas ! et maintenant que tu es dans les flammes, tu le regardes de loin! Lorsque tu vivais dans l'opulence, lorsqu'il ne dépendait que de toi de le voir, tu ne voulais pas le regarder! Pourquoi le cherches-tu maintenant avec des regards perçants? Ne gisait-il pas à ta porte? Comment ne le regardais-tu pas? Tu ne l'as pas vu lorsqu'il était près de toi, et maintenant tu le regardes de loin et lorsqu'un abîme si profond vous sépare! Mais que fait-il? Il donne le nom de père à Abraham. Pourquoi appelles-tu ton père celui dont tu n'as pas imité l'hospitalité? Il l'appelle son père, et Abraham l'appelle son fils les noms indiquent l'identité de race, et aucun secours n'est donné. Mais ces noms sont prononcés pour vous apprendre que la race ne sert de rien.

En effet, la noblesse ne consiste pas dans l'illustration des ancêtres, mais dans une conduite vertueuse. Ne me dites pas: j'ai pour père un consul. Qu'est-ce que cela me fait? ce n'est pas là ce que je demande. Non, ne me dites pas: j'ai un consul pour père. Quand même vous auriez pour père l'apôtre saint Paul et des martyrs pour frères, si vous n'imitiez pas leur vertu, cette parenté ne vous servirait de rien; au contraire, elle vous nuirait, et ferait votre condamnation. Ma mère, direz-vous, fait d'abondantes aumônes: A quoi cela vous sert-il à vous qui êtes inhumain ? L'hunanité de votre mère ne fera qu'aggraver votre accusation de perversité. En effet, que dit saint Jean-Baptiste au peuple juif? Faites de dignes fruits de pénitence, et ne vous contentez pas de dire: Nous avons Abraham pour père. (Luc, III, 3.) Avez-vous un illustre ancêtre ? Si vous avez marché sur ses traces, vous en retirerez quelque profit; si vous ne l'avez pas imité, cet homme illustre sera votre accusateur, parce que, sorti d'une souche vertueuse, vous avez produit un fruit amer. N'estimez jamais heureux celui qui a un parent vertueux s'il n'imite pas sa conduite. Avez-vous une sainte mère? Cela ne vous sert de rien. Avez-vous une mauvaise mère? cela ne vous nuit en rien. De même que la vertu de celle-là ne vous sert de rien si vous n'imitez pas sa vertu; de même la méchanceté de celle-ci ne vous nuit pas non plus si vous abandonnez le vice. Mais de même que dans le premier cas vous êtes plus blâmable parce qu'ayant un modèle domestique (517) vous n'avez pas imité sa vertu; de même dans le second cas vous seriez plus digne d'éloges parce que ayant une mère vicieuse, vous n'avez pas imité ses vices, mais produit un bon fruit d'une souche amère. On ne demande pas l'illustration des ancêtres, mais une conduite vertueuse.

Pour moi j'appelle noble l'esclave lui-même, et maître celui qui est dans les fers si j'apprends que ses moeurs sont honnêtes. Celui qui est revêtu de dignités me paraît un homme obscur si son âme est esclave. Qui est esclave, en effet, si ce n'est celui qui commet le péché ? L'autre esclavage résulte de la vicissitude des choses, mais celui-ci consiste dans la différence des sentiments; et c'est de là que dans le principe l'esclavage a pris naissance.

7. Anciennement il n'y avait pas d'esclaves; car Dieu, en formant l'homme, ne le fit pas esclave, mais libre. Il fit Adam et Eve, et ils étaient libres tous les deux: d'où est donc venu l'esclavage? Le genre humain dévia de sa route, et franchissant les bornes de la cupidité, il fut poussé dans le libertinage ; et voici ce qui se passa.

Le déluge, ce naufrage commun de la terre entière, arriva; les cataractes du ciel s'ouvrirent; les abîmes s'élancèrent hors de leurs digues, tout était eau, le monde visible était ramené à ses premiers éléments et entrait en dissolution ; la terre ne paraissait nulle part, mais partout c'était une mer qui avait pour source la colère de Dieu, partout des flots, partout des mers; .les montagnes portent vers le Ciel leurs cimes élevées, mais la mer les avait couvertes: il n'y avait plus que la mer et le ciel; le genre humain avait péri, et il ne restait plus qu'une étincelle ,de notre race, Noé, qui comme une étincelle au milieu de la mer, n'était pas éteint par elle, et portait avec lui les prémices de notre espèce, sa femme et ses enfants, puis la colombe et le corbeau, et tous les autres animaux. Ils étaient tous dans l'arche qui, portée sur les eaux, au milieu des flots ne faisait pas naufrage, car elle avait pour pilote le Seigneur de toutes choses. En effet, Noé ne dut point son salut aux planches qui composaient l'arche, mais à la main puissante de Dieu. Et contemplez le prodige ! Lorsque la terre fut purifiée, lorsque les ouvriers d'iniquité eurent disparu, lorsque la tempête eut cessé, le sommet des montagnes apparut, l'arche s'arrêta, Noé lâcha la colombe.

Les choses que nous venons de dire étaient pleines de mystères, et ce qui se passa alors était une figure de ce qui devait arriver plus tard. Ainsi l'arche était la figure de l'Eglise, Noé, celle de Jésus-Christ, la colombe, celle de l'Esprit-Saint, la branche d'olivier, celle de la bonté de Dieu. L'animal plein de douceur fut lâché, et il sortit de l'arche. Mais ces choses-là n'étaient que la figure, celles-ci sont la réalité. Et remarquez l'excellence de la réalité. De même que l'arche au milieu de la mer sauvait ceux qui étaient renfermés dans son sein, de même l'Eglise sauve tous ceux qui sont égarés. Mais l'arche conservait seulement, tandis que l'Eglise fait quelque chose de plus. Ainsi par exemple, l'arche recueillit des animaux sans raison et les conserva tels qu'ils étaient; l'Eglise recueille des hommes privés de raison, et non-seulement elle les conserve, mais elle les transforme. L'arche recueillit le corbeau et le relâcha corbeau; l'Eglise prend un corbeau et relâche une colombe; elle prend un loup et le renvoie brebis. Quand un voleur, un usurpateur entre dans son sein et écoute l'enseignement des divins oracles, il change de sentiments, et de loup il devient brebis. Le loup en effet ravit le bien d'autrui, tandis que la brebis cède jusqu'à sa toison. L'arche s'arrêta et les portes en furent ouvertes. Noé, préservé du naufrage, sortit. Il vit la terre dépeuplée, il vit la fange, tombeau rapidement construit, tombeau commun aux bêtes et aux hommes; les cadavres des chevaux, des hommes et de tous les animaux gisaient ensevelis tous ensemble. Il contempla cette scène tragique, la terre lui parut remplie d'amertume, et il fut en proie à un grand découragement: tous les hommes avaient péri; aucun homme, aucune bête, aucun des animaux qui n'étaient pas entrés dans l’arche ne fut sauvé; il n'apercevait que le Ciel dominé par le découragement et accablé par la douleur, il but du vin, et se livra au sommeil afin de charmer sa tristesse. Il était couché sur un lit, se livrant au sommeil comme à un médecin, et voulant faire oublier à son esprit ce qui s'était passé. C'est ce que fait naturellement le vieillard qui a bu du vin, et qui est accablé de sommeil. Car il convient de dire, pour la défense de cet homme juste, que ce qui arriva ne fut pas l'effet de l'ivresse ni d'un désir passionné, mais qu'il voulait simplement guérir sa douleur par les deux moyens (518) auxquels il eut recours. En effet, Salomon lui-même disait: Donnez du vin à ceux qui sont dans le chagrin et une liqueur enivrante à ceux qui sont en proie à la douleur. (Proverbes, XXXI, 6.)

De là l'usage observé par beaucoup de gens, surtout dans les événements funèbres, quand quelqu'un a perdu son enfant ou son épouse, et que l'affliction le domine, que le découragement s'est emparé de lui, et que la conscience de son malheur prend le dessus, il réunit ses amis dans sa maison, et fait un festin splendide où le vin pur est versé à celui qui est dans le chagrin, afin de calmer sa douleur. C'est précisément ce qui arriva alors à notre vieillard. En effet, dominé par la tristesse, il usa du vin comme d'un remède, et après avoir bu il se livra au sommeil. Mais afin que vous sachiez ce qui a donné naissance à l'esclavage, peu de temps après entra son fils maudit, fils, il est vrai, par la nature, mais non par la conduite, car encore une fois j'appelle noblesse non pas l'illustration des ancêtres, mais la conduite vertueuse. Ce fils étant donc entré vit la nudité de son ire. Il aurait dû la couvrir, il aurait dû la cacher par respect pour la vieillesse, par respect pour le chagrin, par respect pour le malheur et par respect surtout pour son père; au lieu d'agir ainsi il sortit, divulgua la chose et en fit un récit exagéré. Mais ses autres frères prirent un manteau , et marchant à reculons pour ne pas voir ce qu'il avait divulgué, couvrirent leur père. Noé s'étant levé sut tout et se mit à dire : Maudit soit le jeune Chanaan, qu'il soit le serviteur de ses frères. (Genèse, IX, 25.) C'est comme s'il avait dit : Tu seras esclave parce que tu as divulgué l'indécence de ton père. Remarquez-vous bien que l'esclavage vient du péché, et que la perversité lui a donné naissance? Voulez-vous que je vous montre la liberté naissant de la servitude? II y avait un esclave nommé Onésime, méprisé et déserteur : il prit la fuite, se retira auprès de saint Paul, obtint le baptême, se purifia de ses péchés et demeura à ses pieds. Saint Paul écrivit à son maître : Onésime, qui autrefois vous a été inutile, vous sera maintenant bien utile ainsi qu'à moi; accueillez-le comme moi-même. (Philèmon, X, 12.) Qu'était-il donc arrivé? Je l'ai engendré dans mes liens.

8. Avez-vous remarqué la noblesse, avez-vous remarqué les moeurs qui enfantent la liberté? Esclave et homme libre sont simplement des noms. Qu'est-ce que l'esclave? un simple nom. Combien de maîtres sont étendus ivres-morts sur leurs lits tandis que leurs serviteurs se tiennent auprès d'eux sans avoir bu de vin ! Lequel dois-je appeler esclave, celui qui n'a point bu de vin ou celui qui est ivre? l'esclave de l'homme ou l'esclave du vice? Le premier porte extérieurement la marque de son esclavage; le second porte au dedans de lui-même la chaîne qui le tient captif. Je vous dis cela, et je ne cesserai de vous le dire, afin que vous ayez des choses une idée qui soit en rapport avec leur nature, afin que vous ne soyez pas entraînés dans l'erreur commune, et que vous sachiez ce qu'est l'esclave, ce qu'est le pauvre, ce qu'est le roturier, ce qu'est l'homme heureux , ce qu'est le malheureux. Car si vous saviez discerner tout cela, vous n'auriez à supporter aucun trouble. Mais de peur que la digression , devenant plus considérable que le discours lui-même, ne nous éloigne de notre but, serrons de plus près notre sujet. Le riche dont nous parlons est pauvre désormais, ou plutôt il était déjà pauvre au milieu de l'opulence. En effet, que sert-il à l'homme d'avoir ce qui est étranger à sa nature s'il n'a pas ce qui lui est propre ?

Que sert-il à l'homme de posséder des richesses s'il ne possède pas la vertu ? Pourquoi vous attachez-vous à ce qui n'est pas à vous tandis que vous perdez ce qui est à vous? Je possède, dites-vous, une terre fertile. Mais qu'est-ce que cela, si vous n'avez pas une âme fertile? J'aides esclaves; mais vous n'avez pas la vertu. J'ai des vêtements; mais vous n'avez pas la piété. Vous possédez ce qui vous est étranger et vous ne possédez pas ce qui vous est propre. Si quelqu'un vous confiait un riche dépôt, pourrais-je vous donner le nom de riche? Non, certainement. Pourquoi? ce que vous possédez est à autrui : c'est un dépôt, et plût à Dieu que ce fût seulement un dépôt et qu'il ne devînt pas pour vous un surcroît de supplice ! Le riche apercevant Lazare, s'écria : Père Abraham, ayez pitié de moi! (Luc, XVI, 24.) Ce sont là les paroles d'un pauvre , d'un indigent , d'un mendiant. — Père Abraham, ayez pitié de moi! —  Que veux-tu donc? — Envoyez Lazare. — Quoi ! celui auprès duquel tu as mille fois passé; celui que tu n'as pas même voulu regarder, tu demandes maintenant qu'on l'envoie à ton (519) secours ! — Envoyez Lazare. — Où sont donc maintenant tes échansons? où sont les tapisseries? où sont les parasites et les flatteurs, le fol orgueil et l'insolence, l'or profondément enfoui, les vêtements rongés des vers, l'argent que tu adorais; les pompes, les jouissances, où sont-elles? C'étaient des feuilles: l'hiver est arrivé, et tout s'est desséché; c'était un songe dès que le jour a lui le songe s'est enfui; c'était une ombre : la réalité est venue, et l'ombre a disparu. — Envoyez Lazare.

Mais pourquoi ne voit-il aucun autre juste, ni Noé, ni Jacob, ni Loth, ni Isaac, mais Abraham ? Pourquoi donc? C'est parce que Abraham était hospitalier, et qu'il entraînait les voyageurs dans sa tente, de sorte que l'hospitalité de ce patriarche devient pour le riche un accusateur plus sévère de son inhumanité. — Envoyez Lazare. Entendons bien, très-chers Frères, et craignons, si nous voyons des pauvres, de passer outre, et qu'ils ne deviennent alors pour nous, comme Lazare, de nombreux accusateurs. Envoyez Lazare, afin qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, et qu'il le fasse égoutter sur ma langue, car je suis dévoré par les flammes. (Luc, XVI, 24.) Car on usera pour vous de la même mesure dont vous aurez usé pour les autres. (Matth. VII, 2) : tu n'as pas donné tes miettes, on ne te donnera pas une goutte d'eau. Envoyez Lazare, afin qu'il fasse égoutter le bout de son doigt sur ma langue, car je suis dévoré par les flammes. Et que lui répond Abraham ? Mon fils, durant ta vie tu as reçu tes biens et Lazare ses maux; maintenant il est ici dans la consolation, et toi tu es dans les tourments. (Luc, XVI, 25.) Ici encore il ne dit pas: tu as eu (elabes), mais : tu as reçu (apelabes) ; l'addition de la préposition (apo) produit dans le sens une grande différence. En effet, ainsi que je l'ai souvent expliqué à votre charité, il faut que nous soyons aussi scrutateurs des syllabes : Scrutez les Ecritures, a dit Jésus-Christ(Jean, V, 39.) Car souvent un iota, ou un accent, nous révèle le sens. Et pour vous montrer que l'addition d'une lettre peut former un sens, le patriarche Abraham dont nous parlons s'appelait d'abord Abram. Mais Dieu lui dit : Ton nom ne sera plus Abram, mais Abraham. (Gen. XVII, 5) : il ajouta un a, et le rendit père de plusieurs nations. Voici donc que l'addition d'une lettre indique une nombreuse postérité. Ne passez donc pas à la légère sur de pareilles choses. Abraham, en effet, ne dit pas : tu as eu des biens, mais: tu as reçu. Or, celui qui reçoit, reçoit ce qui lui est dû. Faites attention à ce que je dis; car autre chose est posséder, et autre chose recevoir, recouvrer : on recouvre ce que l'on a déjà eu, et l'on possède souvent ce que l'on ne possédait pas. Tu as recouvré tes biens et Lazare ses maux. Voici donc que le riche reçoit ses biens et Lazare ses maux. J'ai dit tout cela en vue de ceux qui sont châtiés ici-bas, et qui ne le sont pas dans l'autre vie, en vue de ceux qui vivent ici-bas dans les délices, et qui sont punis dans l'autre vie. Faites donc attention à ce que je dis : Tu as reçu tes biens et Lazare ses maux, les maux qu'il devait souffrir, les biens qui t'étaient dus. Soyez attentifs au sujet que je traite, car j'arrive au but, laissez-moi poursuivre le fil de mon discours. Mais n'allez pas vous troubler prématurément, et si je dis quelque chose qui soit de nature à vous troubler, attendez-en la solution. Car je veux exercer la pénétration de votre esprit, et ne pas seulement vous instruire d'une manière superficielle, mais vous faire pénétrer jusque dans les profondeurs des divines Ecritures , profondeurs à l'abri des tempêtes, profondeurs plus sûres que le calme de la mer. Plus vous descendrez, plus vous trouverez de sécurité. Là, en effet, ne se trouve pas l'agitation désordonnée des eaux, mais un ordre parfait dans les idées. Tu as reçu tes biens et Lazare ses maux, et maintenant lui est consolé, et toi tu es dans les tourments. La question est importante : j'ai dit que celui qui reçoit reprend ce qui lui est dû. Si donc Lazare était juste, et il l'était en effet, comme l'indique le sein d'Abraham, la couronne, le prix du combat, le repos, la jouissance, la résignation, la patience, pourquoi est-il dit qu'il a reçu ses maux, ses peines? Si le riche, au contraire, était pécheur, tout à fait méchant et inhumain, adonné à la volupté et à l'ivresse, assis à une table de sybarite, habituellement plongé dans la plus grossière obscénité et le libertinage, pourquoi Abraham lui dit-il: tu as reçu? Etait-il dû quelque chose à cet homme opulent, à ce prodigue, à cet inhumain? Que lui était-il dû en effet? Pourquoi ne dit-il pas : tu as eu, mais : tu as reçu ?

9. Renouvelez votre attention : ce qui lui était dû, c'étaient les supplices; ce qui lui était dû, c'étaient les tourments; ce qui lui était dû, c'étaient les douleurs. Pourquoi Abraham ne (520) dit-il pas: tu as eu ces choses-là, mais: tu as reçu tes biens, ces choses-ci, la vie présente, et Lazare ses maux? Appliquez bien votre esprit, car j'arrive à des pensées profondes. De tous les hommes qui existent, les uns sont pécheurs, les autres sont justes. Parmi les justes, remarquez encore une différence : celui-ci est juste, celui-là est plus juste, cet autre l'est à un degré plus élevé, et un autre l'est encore davantage. Il y a un grand nombre d'étoiles, il y a le soleil, il y a la lune : il y a la même diversité parmi les justes : Car le soleil a son éclat, la lune le sien, et les étoiles le leur. (I Cor. XV, 41.) Les uns sont supérieurs, les autres sont inférieurs en éclat, et il en est des corps terrestres comme des corps célestes ; et de même que parmi les corps celui-ci est un cerf, celui-là un chien, cet autre un lion, celui-ci une autre bête sauvage, cet autre un aspic , et celui-là quelqu'autre bête de ce genre; de même il y a des différences parmi les péchés. Parmi les hommes, les uns sont donc justes et les autres pécheurs; mais parmi les justes il y a une grande diversité, et parmi les pécheurs elle est également grande et infinie. Mais continuez de me prêter votre attention. Quand même un homme serait juste, quand même il serait mille fois juste, et aurait atteint le plus haut degré, au point d'être exempt de péchés, il ne peut être pur de toute souillure, car quand même il serait dix mille fois juste, il est homme néanmoins, et il est écrit : Qui se glorifiera d'avoir le coeur pur, ou qui dira avec vérité qu'il est exempt de péché? (Prov. XX, 9.) C'est pour cela qu'il nous a été ordonné de dire dans la prière : Remettez-nous nos dettes (Matth. VI, 12) ; afin que l'habitude de la prière nous rappelât que nous sommes exposés à subir des peines dans l'autre vie. Aussi l'apôtre saint Paul, ce vase d'élection, le temple de Dieu, la bouche de Jésus-Christ, la lyre du Saint-Esprit, le docteur de la terre tout entière, qui avait parcouru la terre et les mers, qui avait arraché les épines du péché et répandu la semence de la religion; cet homme plus opulent que les rois, plus puissant que les riches, plus fort que les soldats, plus sage (lue les philosophes, plus éloquent que les orateurs, qui n'avait rien et qui possédait tout, dont l'ombre délivrait de la mort, dont les vêtements chassaient les maladies, qui éleva des trophées dans la mer, qui fut ravi jusqu'au troisième ciel et entra dans le paradis, qui avait prêché hautement la divinité de Jésus-Christ, cet homme disait : Ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas justifié pour cela (I Cor. IV, 4) ; lui qui avait acquis tant et de si grandes vertus ajoutait : Mais c'est le Seigneur qui est mon juge.

Qui donc se glorifiera d'avoir le coeur pur? qui donc dira avec assurance qu'il est exempt de péché ? Oui, il est impossible qu'un homme soit absolument sans péché. Que dites-vous en' effet ? Il est juste, il est compatissant, il est ami des pauvres ? Oui, mais il a quelque défaut : ou bien il réprimande mal à propos, ou bien il aime la vaine gloire, ou bien il fait quelque chose de pareil, car il n'est pas besoin de tout énumérer. Celui-ci est compatissant; mais souvent il manque de modération; celui-là est modéré, mais il n'est pas compatissant; celui-ci est célèbre par une vertu, celui-là par une autre. Supposons un homme juste : souvent il est vrai, il est juste, et il possède toutes les bonnes qualités, mais sa justice lui donne de l'orgueil , et l'orgueil corrompt sa justice. Le pharisien n'était-il pas juste, lui qui jeûnait deux fois la semaine? Mais que dit-il? Je ne suis point comme le reste des hommes

qui sont voleurs, injustes. (Luc, XVIII, 2.) Souvent, en effet, celui qui a la conscience pure, tombe dans l'orgueil et le tort que le péché ne lui a pas encore fait, l'orgueil le lui fait. Il ne se peut donc faire qu'un homme soit tellement juste qu'il soit complètement exempt de péché , comme aussi il ne se peut faire qu'un homme soit tellement mauvais qu'il n'ait pas au moins un peu de bon. Ainsi, par exemple, cet homme vole, il s'enrichit par la fraude, il fait essuyer des pertes, mais quelquefois il fait l'aumône, mais quelquefois il est modéré, mais quelquefois il dit de bonnes paroles, mais quelquefois il a prêté secours au moins à un homme, mais quelquefois il a pleuré, quelquefois il a ressenti du chagrin. Il n'y a donc pas de juste qui soit sans péché ; il n'y a donc pas de pécheur qui soit absolument dépourvu de bonnes qualités. Qui fut plus méchant qu'Achab ? Il commit le vol et le meurtre. Et cependant quand il se fut attristé, Dieu dit à Elie : As-tu vu comme Achab est pénétré de componction ? (III Rois, XXI, 29.) Vous le voyez, il se trouva quelque chose de bon dans un tel abîme de méchanceté? Quoi de pire que le traître Judas, cet esclave de l'avarice ? Et cependant il fit lui-même après son crime quelque chose de (521) bon, quoique ce fut bien peu de chose, car il dit : J'ai péché en livrant le sang innocent. (Matth., XXVII, 4.) Ainsi que je le disais, la méchanceté ne domine jamais tellement la nature de l'homme que la vertu n'y puisse trouver une place. La brebis ne pourrait devenir farouche , car elle a naturellement la douceur en partage; le loup ne pourrait jamais devenir doux, car il est naturellement farouche : les lois de la nature ne sont donc ni détruites ni ébranlées, mais elles restent immuables. En moi il n'en est pas de même; le suis féroce quand je veux, et doux quand je veux ; je ne suis pas enchaîné par la nature, mais je suis doué du libre arbitre. Comme je le disais donc, personne n'est tellement bon qu'il n'ait quelques petites souillures, et personne n'est tellement mauvais qu'il n'ait au moins un peu de bon.

Chaque chose a sa rétribution, chaque chose a sa récompense. Ainsi, quoiqu'un homme soit homicide, quoiqu'il soit méchant, quoiqu'il commette des injustices, s'il fait quelque chose de bon, il recevra la récompense de ce bien, et ce qu'il a fait de mal ne saurait priver ce bien de ce qu'il mérite. De même, quoiqu'il ait fait mille bonnes oeuvres, s'il fait quelque mal, il recevra la punition de ce mal. Retenez bien ceci et conservez-le fermement et immuablement en vous. Personne n'est bon au point de n'avoir aucun péché; personne n'est mauvais au point d'être dépourvu de toute justice. Je vous redis les mêmes choses afin de les enraciner, afin de les planter, afin de les fixer profondément. Car le démon jette dans vos âmes certaines inquiétudes afin de séduire vos esprits et de détruire l'effet de mes paroles. C'est pourquoi je les fais pénétrer jusqu'au fond de vos coeurs. Car si, pendant que vous êtes ici, vous les placez en lieu sûr, vous aurez beau aller dehors, vous ne pourrez les perdre. Si je mets de l'or dans une bourse, je la lie étroite' ment et je la scelle de peur que le voleur ne l'enlève pendant mon absence. J'en agis de même avec votre charité : par l'insistance que je mets à vous inculquer mes enseignements, je serre fortement et je pose les sceaux, je fortifie votre esprit afin qu'il ne perde pas ses forces dans l'indolence, et je cherche à conjurer les troubles du dehors en l'établissant ici dans le calme. Non, ce que je dis n'est pas l'effet de la loquacité, mais l'effet de la sollicitude, de la tendresse, de l'amour d'un maître qui craint que ses leçons ne soient perdues. Sans me causer de peine à moi, ma parole produit votre salut; je veux instruire et non pas seulement faire de l'ostentation. Il n'est donc pas un juste qui soit sans péché, et il n'est pas un pécheur qui n'ait quelque bonne qualité. Et comme chaque chose reçoit sa rétribution, considérez ce qui arrive. Le pécheur reçoit une récompense équivalente à ses qualités, pour peu qu'il ait fait de bien; et le juste reçoit un châtiment équivalent à son péché, pour peu qu'il ait fait de mal. Qu'arrive-t-il donc, et que fait Dieu ? Il a décrété la peine du péché, soit pour la vie présente, soit pour le siècle à venir. Si donc un homme qui est juste et qui a fait quelque mal est malade ici-bas et subit un supplice, ne vous en troublez pas, mais pensez en vous-mêmes et dites : cet homme juste a probablement fait quelque mal, et il en reçoit le châtiment ici-bas, afin de n'être pas puni dans l'autre vie.

Au contraire, si vous voyez un pécheur qui vole, qui trompe, qui commet mille actions mauvaises, et qui cependant vit clans la prospérité, pensez que sans doute il a fait quelque bien, et qu'il reçoit le prix de ce bien ici-bas, afin que dans l'autre vie il n'ait pas à demander de salaire. De même, si un homme (lui est juste éprouve quelque malheur, il le reçoit ici-bas afin d'expier en cette vie son péché et de s'en aller dans l'autre parfaitement pur. Et si un pécheur qui est chargé de mauvaises actions, qui est en proie à mille maladies de l'âme incurables, qui vole, qui trompe, coule ici-bas des jours heureux, c'est afin que dans l'autre vie il n'ait pas à demander de récompense. Comme il arrivait donc que Lazare avait fait quel(lues fautes, et le riche quelque bien, Abraham parle ainsi : Ne réclame rien ici, tu as reçu tes biens sur la terre, et Lazare ses maux. Et pour que vous sachiez bien que je ne dis pas cela sans de bonnes raisons, et qu'il en est réellement ainsi, voici ses paroles : Tu as reçu tes biens. Lesquels? As-tu fait quelque bien? tu as reçu les richesses, la santé, les délices, la puissance, les honneurs; il ne t'est plus rien dû : Tu as reçu tes biens. Mais quoi ! Lazare n'a-t-il fait aucune faute? Si: et Lazare ses maux. Lorsque tu recevais les biens, Lazare recevait les maux : c'est pourquoi maintenant il est consolé, et toi tu es dans les tourments. Si donc vous voyez un juste châtié ici-bas, estimez-le heureux, et dites : Ou bien cet homme (522) juste a fait une faute, et il l'expie , afin de s'en aller entièrement pur dans l'autre vie, ou bien il est châtié plus que ses péchés ne le méritent, et sa justice s'en accroît d'autant. Car il se fait un compte dans l'autre vie. Dieu dit au juste : tu as reçu de moi tant. Peut-être lui a-t-il confié dix oboles, et ces dix oboles doivent entrer en compte. S'il en a dépensé soixante, Dieu lui dit : Je t'impute à péché dix oboles et cinquante à justice. Mais afin que vous sachiez bien que l'excédent lui est imputé à justice, Job était juste, sans reproche, véridique, religieux, il s'abstenait de toute mauvaise action; son corps fut châtié en cette vie afin que dans l'autre il pût demander une récompense. En effet, que lui dit Dieu? Penses-tu qu'en conversant avec toi j'avais d'autres motifs que de faire paraître ta justice? (Job, XL, 3.) Montrons donc la même patience que les justes; montrons une résignation égale à leur admirable genre de vie, et recevons les biens préparés aux saints qui aiment Dieu. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

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