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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 03:22

MÉDITATION SUR LA FÊTE AVEC LE PÈRE LEV GILLET 

Au seuil de l’année liturgique, nous avons rencontré la bienheureuse Vierge Marie ; nous y rencontrons aussi la croix du Sauveur. Ces deux thèmes ne sauraient être absents de notre prière et de notre méditation sans un appauvrissement de celles-ci. Peu de jours après la nativité de Marie, L’Église célèbre la fête de l’exaltation de la croix (14 septembre). Au-delà du bois même de la croix, au-delà des circonstances historiques parmi lesquelles le culte de la croix s’est développé [47], attachons-nous à tout ce que l’idée même de la croix de Jésus contient de spirituel et d’éternel.

L’Église nous prépare, une semaine d’avance, à la fête de la croix. Le dimanche qui précède celle-ci, outre l’épître et l’évangile propres à ce dimanche, une autre épître et un autre évangile sont lus, en rapport spécial avec la croix. Dans l’épître (Ga 6, 11-18), Saint Paul nous dit qu’un chrétien ne saurait se glorifier " sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ qui a fait du monde un crucifié pour moi, et de moi un crucifié pour le monde ". Dans l’évangile (Jn 3, 13-17), nous lisons : " Comme Moïse éleva le serpent au désert [48], ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, afin que tout homme qui croit ait par lui la vie éternelle. Oui, Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ".

À l’approche de la fête de la croix, il n’est pas inutile de nous rappeler que la croix dont il s’agit, c’est la croix sur laquelle Jésus-Christ a été crucifié pour notre salut. La décision de " porter notre croix " – idée si profondément évangélique, et sans laquelle cette fête de la croix demeurerait une abstraction – est un aspect essentiel, mais secondaire, du mystère de la croix. L’aspect principal, c’est que nous sommes sauvés par la Passion de Jésus. L’attention des chrétiens d’Orient, qui se porte si facilement et avec tant d’enthousiasme vers l’incarnation du Christ, ne doit pas délaisser le mystère de l’expiation. Le Christ est Dieu fait homme ; il est vainqueur et ressuscité. Mais il est aussi le Rédempteur crucifié. Les fêtes de la croix sont pour nous une occasion de méditer sur la signification du Sang du Christ dans notre vie spirituelle, sur la mort du Sauveur comme réparation de nos péchés, sur le rapport entre la croix et l’amour. Elles nous sont une occasion précieuse d’approfondir l’article du symbole de Nicée où nous confessons que Jésus est mort " pour nous, hommes, et pour notre salut ".

Au cours des vêpres célébrées le soir du 13 septembre, trois lectures de l’Ancien Testament nous montrent l’ombre de la croix déjà projetée sur l’histoire d’Israël. La première de ces lectures est tirée du livre de l’Exode (15, 22 – 16,1). Quand les Hébreux étaient dans le désert de Shur, ils y trouvèrent des eaux amères qu’ils ne pouvaient pas boire ; ils murmuraient contre Moïse. Celui-ci " cria alors vers Yahvé et Yahvé lui indiqua une sorte de bois… L’ayant jeté dans l’eau, celle-ci devint douce ". Ainsi l’arbre de la croix, plongé dans nos amertumes, peut-il les adoucir. La deuxième lecture est tirée des Proverbes (3, 11-18). Elle débute ainsi : " Ne méprise pas, mon fils, la correction de Yahvé… car Yahvé reprend celui qu’il chérit, comme un père, son fils bien-aimé ". Ces paroles jettent une vive lumière sur Jésus portant le châtiment des péchés du monde, et sur le rapport entre l’amour du Père pour le Fils et la croix du Fils ; elles nous indiquent aussi dans quel esprit nous devons accepter – et rechercher – le châtiment de nos propres péchés. Puis, après avoir fait un éloge de la sagesse, l’auteur des Proverbes [49] conclut : " C’est un arbre de vie pour qui la saisit ". La croix, qui semble au monde une " folie ", est sagesse même. Elle est identifiée avec l’arbre de vie du paradis terrestre [50]. La troisième lecture (Is 60, 11-16) annonce à Sion sa gloire future ; le passage semble avoir été choisi à cause d’un verset où sont mentionnés divers arbres qui contribueront à la beauté du Temple : " La gloire du Liban viendra chez toi, avec le cyprès, le platane et le buis, pour embellir le lieu de mon sanctuaire, pour glorifier le lieu où je me tiens ". Mais c’est l’arbre de la croix qui est le vrai bois invisible du sanctuaire.

Aux matines du 14 septembre, l’évangile qu’on lit (Jn 12, 23-36) et qui est le début du discours après la Cène, ne semble pas avoir de rapport direct avec la croix. Cependant la parole de Jésus : " La voici venue l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié… " a un rapport mystérieux avec la Passion du Seigneur et avec la fête d’aujourd’hui. De même la phrase de Jésus à Pierre : " où je vais, tu ne peux pas me suivre maintenant ; tu me suivras plus tard ". Que chacun de nous découvre ce que cette phrase contient pour lui-même.

Après la grande doxologie des matines s’accomplit aujourd’hui un rite spécial. La croix habituellement posée sur l’autel est mise sur un plateau et entourée de fleurs ; le prêtre, tenant ce plateau au-dessus de sa tête, sort du sanctuaire ; les ministres inférieurs le précèdent, avec l’encens et les lumières. Mais aujourd’hui c’est par une des portes latérales de l’iconostase, la porte du nord, que la croix quitte le sanctuaire ; ce n’est pas, comme d’habitude, par la porte du centre ou " porte royale ". Cela signifie que la voie de la croix est une voie d’abaissement et d’humilité. La procession, ayant franchi l’iconostase, s’arrête devant la " porte royale " et fait face à l’Orient. Le prêtre proclame (comme on le fait pendant la liturgie lorsque l’évangile est solennellement porté sur l’autel) : " Sagesse ! tenons-nous debout ! ". Car la croix, cette folie apparente, est le symbole de la sagesse divine. Cependant la procession se tourne vers l’Occident. La croix est déposée sur un pupitre placé au milieu de l’église et orné de fleurs. Les fidèles s’approchent, se prosternent, puis baisent la croix. Dans les cathédrales et les monastères, un autre rite s’ajoute à celui-ci. Le chœur commence à chanter l’invocation : " Seigneur, aie pitié ! ". Elle est répétée cent fois. Le prêtre, tenant la croix, bénit les quatre points cardinaux ; puis il s’incline très lentement, et, à mesure qu’il se courbe, le chœur continue les invocations sur un ton descendant. Quand le chœur arrive à la cinquantième invocation, le prêtre est profondément incliné, tout proche du sol et tenant toujours la croix (oh, que cette croix descende ainsi vers tous ceux qui sont tombés le plus bas, vers toutes les misères extrêmes ; et qu’ainsi elle descende vers moi, en moi, et soit peu-à-peu plongée dans mon cœur !). Puis le prêtre se redresse avec la même lenteur, et, tandis que le chœur chante les cinquante autres invocations sur un ton qui maintenant monte de plus en plus, il élève la croix, il l’ " exalte " (" quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi… ". Le prêtre bénit de nouveau le peuple avec la croix, puis remet celle-ci sur le pupitre, où elle demeure jusqu’à la liturgie.

Nous lisons, dans l’évangile de la liturgie de ce jour (Jn 19, 6-11, 13-20, 25-28, 30-35), le récit un peu abrégé de la Passion. Dans l’épître (1 Co 1, 18-24), Paul proclame le grand paradoxe chrétien que nous avons si souvent entendu qu’il a peut-être cessé d’être pour nous le choc renouvelant qu’il devrait être : " …Dieu n’a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? … Nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens… Le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu… Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes ".

Trois des chants de ce jour appellent particulièrement notre attention. Pendant que les fidèles baisent la croix, le chœur chante : " Devant ta croix nous nous prosternons, ô Maître, et nous louons ta sainte résurrection ". L’Église se préoccupe de ne jamais dissocier la croix du sépulcre, la crucifixion de la résurrection, la mort de la vie. La douleur du Vendredi saint aboutit à la joie de Pâques. Un autre chant rapproche de l’élévation du Christ sur la croix et le rayonnement de la lumière divine : " La lumière de ta face, Seigneur, est déployée sur nous ". Il y a là, envers la Passion, une attitude profondément grecque et byzantine. Enfin un autre chant associe Marie à la croix. Car Marie est le " paradis mystérieux " dans lequel s’est opérée la croissance du Christ, et le Christ lui-même " a planté sur terre l’arbre vivifiant de la croix ".

Le dimanche qui suit le 14 septembre comporte – comme celui qui le précède – une épître et un évangile se rapportant à la croix. L’épître (Ga 2, 16-20) a été choisie à cause de cette phrase de Paul : " Je suis crucifié avec le Christ et pourtant je vis… ". Dans l’évangile (Mc 8, 34 – 9,1), nous entendons l’avertissement donné pas Notre Seigneur : " Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera ". Ici se trouve la conclusion pratique de la fête. Ce n’est pas seulement à quelques disciples choisis que Jésus adresse ces paroles, mais à nous tous : " Appelant la foule, en même temps que ses disciples, il leur dit… ". Notre Seigneur établit une gradation instructive, si nous savons la méditer, entre ces trois actes : renoncer à soi-même, prendre sa croix, suivre le Christ. Chacun doit prendre sa croix ; non point une croix qu’il aurait arbitrairement choisie, mais la croix – c’est-à-dire la part de souffrance et d’épreuve – que Dieu lui a assignée d’une manière spéciale et qui est l’un des aspects de la croix de Jésus lui-même. Dans la fête de l’exaltation de la croix, exaltons et intronisons dans notre cœur la croix de Jésus, en appliquant à la Passion de Notre Seigneur et même à nos pauvres efforts (qui sont notre participation à la Passion) cette parole par laquelle le mystère de la croix reçoit son interprétation la plus haute et la plus complète : " Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie… ".

NOTES

[47] Nous n’avons aucun renseignement historique sur ce que devint, après la Passion, la croix à laquelle Jésus fut attaché. Les récits relatifs à la découverte ou " invention " de la croix par Hélène, mère de Constantin, sont si imprécis et contradictoires qu’ils appartiennent au domaine de la légende. Ce qui est historiquement certain, c’est qu’en 335 la basilique du Saint-Sépulcre construite par ordre de Constantin à Jérusalem, était achevée. Elle fut dédiée le 14 septembre. En 347 on y vénérait une relique considérée comme le bois de la croix. La fête de l’exaltation de la croix était célébrée à Constantinople dès 614, à la date du 14 septembre. Les Perses, ayant conquis Jérusalem, emportèrent la " bois de la croix ", mais l’armée impériale le recouvra en 628. La relique ne revint à Jérusalem que pour peu de temps. Heraclius la rapporta définitivement à Constantinople en 633. On ne sait pas exactement ce qu’elle est devenue ; on la partageait d’ailleurs en menus fragments envoyés dans diverses églises. La fête du 14 septembre à Constantinople était précédée par quatre jours de préparation solennelle ; les deux dimanches entre lesquels elle tombait étaient eux aussi dédiés à la croix. L’Église latine vénère également la croix le 14 septembre. Outre cette fête, les Églises de rit byzantin consacrent à la vénération de la croix le troisième dimanche de carême et le 1er août.

[48] Le 21e chapitre du livre des Nombres raconte comment, les Israélites étant mordus par des serpents dans le désert, Dieu commanda à Moïse de fabriquer un serpent d’airain et de le fixer à un pieu : quiconque, après avoir été mordu par un serpent, regardait le serpent d’airain était guéri.

[49] Le livre des Proverbes porte, comme nom d’auteur, celui de Salomon. Il se peut que certains fragments du livre remontent à ce roi. Mais la plupart des exégète modernes considèrent que le livre est une collection de recueil de maximes postérieures à l’exil.

[50] D’après le récit de la Genèse (ch. 2 et 3), l’arbre de vie se trouvait au milieu du jardin ; ses fruits communiquaient l’immortalité physique. Il ne faut pas le confondre avec l’arbre de la connaissance du bien et du mal, dont Adam et Ève mangèrent le fruit. Ces descriptions ne doivent pas être entendues littéralement : elle sont des profonds symboles spirituels.

Extrait du livre L'An de grâce du Seigneur,
signé « Un moine de l'Église d'Orient », 
Éditions AN-NOUR (Liban) ;
Éditions du Cerf, 1988.

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