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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 03:11


 

AVERTISSEMENT.

 

Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur l'année où Chrysostome prononça cette homélie, on voit que ce fut à Constantinople, d'après ce qu'il dit au n°4, sur le palais de l’empereur et sur la garde impériale; le n° 2 nous apprend de plus, que c'était pendant l'été, dont les grandes chaleurs étaient fort gênantes dans les grandes réunions. Les habitants de Constantinople donnaient cette raison, quand Chrysostome se plaignait qu'on ne venait pas à l'église, et qu'il manquait beaucoup de monde à ses entretiens; mais Chrysostome leur réplique fort bien . Si c'est la chaleur qui en est cause, pourquoi allez-vous en si grande affluence sur le forum, où l'ardeur de la température est si grande, ainsi que le tumulte de la foule, et où rien ne vous abrite des rayons du soleil? Tandis que l'église où il discourait était vaste, très-haute, pavée en dalles, toutes choses qui y tempéraient beaucoup la chaleur. Ensuite, il parle d'une manière remarquable, comme à son ordinaire, de l’amour qu’on doit avoir pour ses ennemis, et du bien qu'il faut leur faire.

 

ANALYSE.

 

Chrysostome se plaint du petit nombre des auditeurs; il repousse les applaudissements de l'auditoire. Il cite, à propos de la persévérance, le proverbe de la goutte d'eau qui creuse la pierre. — Nous ne sommes pas nés pour nous seuls. A l'exemple des saints, nous ne devons pas craindre les fatigues. Les fidèles doivent s'exhorter mutuellement à fréquenter l'église. — Du soin extrême avec lequel les Juifs observent le sabbat. — Les choses du siècle nous réussissent bien, quand nous honorons Dieu. — Quelles ressources nous procure l'assistance au sermon. — A la lecture de l'Ecriture, il faut ajouter les bonnes oeuvres. — II est pénible et difficile de se réconcilier avec ses ennemis. — Comment il faut vaincre ses ennemis': David, sous l'ancienne Loi, fit du bien à son ennemi. — Pourquoi David épargna Saül; combien est grande la vertu de David. — Eloge de la patience de David.

 

1. Il n'a rien servi, à ce que je vois, de vous avoir longuement parlé naguère du zèle à fréquenter nos réunions : car voici encore l'église vide de ses enfants. Je suis donc obligé de vous paraître encore une fois ennuyeux et importun, en faisant des reproches à ceux qui sont présents, et en accusant ceux qui ne sont pas venus. Je blâme ces derniers de n'avoir pas secoué leur nonchalance, vous, de ne vous être pas occupés du salut de vos frères. Je suis forcé de vous paraître ennuyeux et importun, non pour moi. même et pour mes propres (116) intérêts, mais pour vous et pour votre salut, qui m'est plus précieux que tout le reste. S'en mécontente qui voudra, qu'on dise que je suis insupportable, que je n'ai point de retenue ; je ne cesserai de vous tourmenter continuellement pour les mêmes motifs : car il n'est mien de meilleur pour moi que ce manque de respect humain. Peut-être en effet, peut-être que, rougissant, sinon d'autre chose, du moins de vous voir continuellement importunés sur le même sujet, vous prendrez enfin quelque jour en main les intérêts de vos frères. Que me servent en effet les louanges, si je ne vous vois faire des progrès dans la vertu? et en quoi pourra me nuire le silence de mes auditeurs , si je vois s'augmenter votre piété? Ce qui fait l'éloge d'un orateur, ce ne sont pas les applaudissements, c'est le zèle pieux de son auditoire : ce n'est pas le tumulte au moment où on l'écoute , mais l'attention qu'on lui prête tout le temps. A peine les cris d'applaudissements sont-ils sortis de vos bouches, qu'ils se répandent et vont se perdre dans les airs . mais quand les auditeurs deviennent meilleurs , alors c'est une récompense incorruptible, immortelle, et pour celui qui a parlé, et pour ceux qui ont suivi ses conseils. Vos cris et vos louanges rendent l'orateur illustre ici-bas, mais la piété de votre âme procure à celui qui vous a instruits une grande assurance au tribunal du Christ. De sorte que si vous aimez ceux qui vous parlent, aimez non pas qu'on les applaudisse, mais que leur auditoire profite. Ce n'est pas un léger mal que l'insouciance envers nos frères, c'est au contraire le dernier châtiment, la punition sans ressource; nous en voyons la preuve dans cet homme qui avait enfoui son talent. On ne lui reprochait rien pour sa conduite, car il n'avait fait aucune prévarication relativement au dépôt confié, puisqu'il le restitua dans son entier; malgré cela, il se comporta mal quant à la manière de le gérer. En effet, il n'avait pas doublé la somme confiée, et il en fut puni. Ce qui fait voir que nous aurions beau, nous, être zélés et applaudis, et vous, être pleins d'ardeur pour entendre les divines Ecritures, cela ne suffirait pas pour notre salut. Nous devons, en effet, doubler le dépôt qui nous a été confié; or, nous le doublerons si, avec notre propre salut, nous pourvoyons encore à celui d'autrui. Car le dépositaire de l'Evangile a bien dit, lui aussi : Voilà votre somme intacte (Matth. XXV, 25); mais cela n'a pas suffi pour le justifier. C'est qu'il fallait, continue l'Evangile, placer chez les banquiers l'argent qu'on avait placé chez toi. (Ibid. V, 27.) Et voyez combien les préceptes du Maître sont doux à observer. Les hommes rendent responsables, même de la réclamation, ceux qui prêtent à intérêt l'argent de leurs maîtres. On leur dit : C'est toi qui as placé l'argent, c'est à toi à le réclamer; je n'ai rien à démêler avec celui qui l'a reçu. Dieu n'agit pas ainsi : il nous ordonne seulement de faire le placement; il ne nous charge pas de réclamer. Quoi de plus doux? Et cependant, le serviteur appelait dur un maître aussi débonnaire et aussi humain. Telle est, en effet; la coutume des serviteurs ingrats et lâches : ils rejettent toujours leurs propres fautes sur leurs maîtres. C'est pourquoi le maître le fit torturer, enchaîner, et emmener dans les ténèbres extérieures. Pour ne pas avoir le même sort à souffrir, plaçons à intérêt chez nos frères les enseignements que nous recevons, qu'ils se laissent persuader ou non. Car s'ils se laissent persuader, ils seront utiles à eux et à nous ; si le contraire arrive, ils s'attirent un châtiment inévitable, et à nous, ils ne sauraient nous nuire absolument en rien. Nous avons fait ce qui dépendait de nous en leur donnant des conseils; s'ils ne les écoutent pas, il ne peut nous en advenir aucun mal. On est répréhensible, non pas pour n'avoir pas persuadé le prochain, mais pour ne l'avoir pas conseillé ; après l'exhortation et le conseil, mais des exhortations, des conseils persévérants, continuels, ce n'est plus à nous, mais à eux que Dieu demandera compte. Je voudrais donc être sûr que vous persévérez à les exhorter, et que c'est malgré vos efforts qu'ils persistent toujours dans leur indolence : alors je are vous importunerais plus ; mais je crains que ce ne soit votre négligence et votre incurie qui les laisse sans correction. Car il est inconcevable qu'un homme qui a continuellement le bienfait de l'exhortation et de l'enseignement, ne devienne pas meilleur et plus zélé. Je vais vous rappeler un proverbe bien populaire sans doute, mais qui confirme ce que je vous dis. La goutte d'eau, dit-on, à force de tomber sou. vent, creuse la pierre. Et pourtant quoi de plus faible que l'eau ? quoi de plus dur que la pierre? Malgré cela, la persistance a vaincu la nature. Et si la persistance triomphe de la nature, combien plus pourra-t-elle venir à bout (117) de la volonté. Le christianisme n'est pas un jeu, mes chers auditeurs, ni une affaire accessoire. Nous ne cessons de vous le répéter, et cela n'avance à rien.

2. Quelle douleur pensez-vous que soit la mienne, quand je me souviens que, lors des solennités, la foule dont les réunions se composent est comparable aux vastes flots de la mer, et que maintenant je ne vois pas rassemblée en ce lieu même une minime partie de cette foule ? Où sont maintenant ceux dont la multitude nous encombre aux jours de fêtes? C'est eux que je réclame, j'est pour eux que je m'afflige, en songeant combien il périt de ceux qui travaillaient à leur salut, de combien de frères j’ai à supporter la perte, de quel petit nombre le salut est le partage, en songeant que la plus grande partie du corps de l’Eglise ressemble à un corps sans mouvement et sans vie. Et en quoi cela dépend-il de nous , direz-vous? C'est bien de vous surtout que cela dépend, de vous qui n'avez pas soin de vos frères, qui ne les exhortez et ne les conseillez point, de vous qui ne les contraignez pas, qui ne les entraînez pas de force, qui ne les arrachez pas à leur extrême indolence. Car il ne suffit pas d'être utile à soi-même, il faut encore l'être à beaucoup de monde : Jésus-Christ nous l'a montré, en nous qualifiant. de sel, de levain et de lumière, toutes choses qui servent et profitent à d'autres qu'à elles-mêmes. Car une lampe ne luit pas pour elle-même, mais pour ceux qui sont dans l'obscurité. Et vous, vous êtes une lampe, non pas pour jouir tout seul de la lumière, mais pour ramener dans son chemin celui qui est égaré. A quoi sert une lampe, si elle n'éclaire pas celui qui est dans lés ténèbres ? Et de même, à quoi sert un chrétien, s'il ne gagne personne , s'il ne ramène personne à la vertu? Le sel encore ne se préserve pas lui seul de la corruption, mais il resserre aussi les corps qui se corrompent, et empêche qu'ils ne périssent par décomposition. Eh bien! donc, puisque Dieu a fait également de vous un sel spirituel, faites reprendre, en les mordant, les chairs des membres corrompus, c'est-à-dire les âmes de vos frères indolents et lâches ; délivrez-les de cette langueur qui est une sorte de putréfaction, et rattachez-les au reste du corps de l'Eglise. Voici maintenant pourquoi Jésus-Christ vous a appelés un levain . le levain ne se fait pas fermenter lui-même, mais quoiqu'en toute petite quantité , il fait lever tout le reste de la pâte, dont la masse est énorme.

Ainsi en est-il de vous : quoique peu nombreux en réalité; vous devenez nombreux et puissants par votre foi et par votre zèle selon Dieu. De même donc que le levain ne perd pas sa force à cause de sa petite quantité, mais qu'il prend le dessus par la chaleur qui est en lui et par sa vertu naturelle ; de même vous pourrez, si vous le voilez, ramener à la même ferveur que la vôtre des frères bien plus nombreux que vous n'êtes vous-mêmes. A cela on objecte aussi la chaleur; car, je le sais, il y en a qui disent : La température est étouffante maintenant, l'ardeur de l'air est intolérable, nous ne pouvons supporter d'être ainsi resserrés et pressés dans la foule, la sueur nous couvre de toutes parts, la chaleur et le manque d'espace nous accablent ; si telles sont leurs rusons, j'ai honte pour eux, croyez-moi ; ce sont là des prétextes bons pour les femmes; bien plus, ces excuses ne sont même pas suffisantes pour elles, quoique leur corps soit plus délicat, et leur sexe plus faible. Mais, quoiqu'il soit honteux de répondre à une pareille justification, cela est pourtant nécessaire. Et s'ils ne rougissent pas d'alléguer des choses semblables, nous devons, à plus forte raison, ne point rougir de leur répondre. Que pourrais-je donc bien dire aux gens qui donnent de pareilles raisons? Je vais leur rappeler les trois enfants qui, au milieu de la fournaise et de la flamme, voyant le feu les envahir de toutes parts, envelopper leur bouche, leurs yeux, leur intercepter la respiration, ne cessèrent pas de chanter à Dieu , avec les autres créatures, cet hymne saint et mystérieux; et qui au contraire, du milieu de leur fournaise, adressaient leurs bénédictions au Maître commun de toutes choses, avec plus. d'enthousiasme que s'ils eussent été dans une délicieuse prairie. A côté de l'exemple de ces trois enfants, je rappellerai les lions de Babylone, et Daniel dans leur fosse : et non pas lui seulement, mais encore une autre fosse et un autre prophète ; je prie ceux à qui je réponds de se souvenir de Jérémie, plongé jusqu'au cou dans un bourbier où il suffoque. Au sortir de ce fossé, je veux introduire dans une prison ces gens qui donnent pour prétexte la chaleur, et leur y montrer Paul et Silas, les entraves aux pieds, couverts de meurtrissures et de blessures, le corps tout entier déchiré d'une multitude de coups, (118) chantant au milieu de la nuit les louanges de Dieu, et passant toute la nuit dans une sainte veille. Et lorsque ces saints personnages, dans la fournaise et au milieu des flammes, dans une fosse, au milieu des bêtes féroces ou d'une eau bourbeuse, dans une prison où ils sont retenus dans les entraves, couverts de blessures et entourés de gardes; enfin, lorsqu'en proie à des maux intolérables, ils ne se plaignent de rien mais qu'avec une grande énergie, et un zèle extrême, ils ne cessent de vaquer à la prière et de chanter de saints hymnes; comment n'est-il pas inouï que nous autres, qui n'avons à endurer aucune des souffrances, ni petites ni grandes, énumérées ci-dessus, à cause de l'ardeur de la saison, pour quelques instants de chaleur et de sueur, nous négligions notre salut, et que laissant là les réunions saintes, nous allions nous égarer dehors, et nous gâter au contact de sociétés malsaines. La rosée de la divine parole est si abondante, et vous prétextez la chaleur ! L'eau que je lui donnerai, dit le Christ, deviendra en lui la source d'une eau qui jaillit jusque dans la vie éternelle (Jean, VI, 14) ; il dit encore : Celui qui croit en moi, comme l'a dit l'Écriture, de ses entrailles couleront des fleuves d'eau vive. (Jean, VII, 38). Vous avez en vous, répondez, des sources, des fleuves spirituels, et vous craignez la chaleur matérielle? Mais, répondez encore : Sur cette place publique où il y a tant de tumulte, tant de presse et de soleil, comment ne donnez-vous pas aussi pour raison qu'on étouffe et que l'on brûle? Car vous ne pouvez pas dire que là on puisse goûter un air plus frais , et que tout l'air suffocant soit concentré ici pour nous ; bien au contraire, les dalles qui sont ici sous vos pieds, et les autres conditions de l'édifice, car sa hauteur est énorme, tout contribue à rendre l'air plus frais et plus léger, tandis que sur la place, le soleil est en plein partout, on est fort serré, la fumée, la poussière sont extrêmes, et bien d'autres inconvénients encore y augmentent le malaise. D'où il résulte évidemment, que ces prétextes déraisonnables sont ceux de la nonchalance et d'une âme abattue, et privée de la flamme de l'Esprit-Saint.

3. En parlant ainsi maintenant, c'est moins à eux que je m'en prends, qu'à vous qui ne les attirez pas, qui ne les réveillez pas de leur indolence et ne les entraînez pas à cette table salutaire. Des domestiques qui ont à s'acquitter d'un commun emploi appellent leurs compagnons de service; et vous qui avez à remplir les mêmes fonctions spirituelles, vous laissez vos frères privés du gain qu'ils en tireraient. Eh ! quoidirez-vous; s'ils ne le veulent point? Faites qu'ils le veuillent, par votre obsession continuelle: car lorsqu'ils nous verront insister, ils le voudront à coup sûr. Et puis, ce ne sont là que prétextes et allégations vaines. En effet, combien de pères sont ici, qui n'ont pas leurs fils avec eux ? était-il donc difficile de vous faire suivre de vos enfants? Cela montre clairement que les autres sont restés hors d'ici non pas seulement par leur nonchalance personnelle , mais aussi par votre insouciance. Eh bien! si vous ne l'avez fait jusqu'ici, maintenant du moins secouez cette apathie, et que chacun entre dans l'église avec les membres de sa famille : que le père réveille son fils de cette langueur, et l'excite à se rendre à notre assemblée; que de même le fils y fasse venir l'auteur de ses jours, les maris leurs femmes, les femmes leurs maris, le maître son serviteur, le frère son frère, et l'ami son ami : que dis-je ?ne convions pas nos amis seulement, mais encore nos ennemis, à ce commun trésor des vrais biens. Quand votre ennemi verra votre sollicitude, n'en doutez point, il dépouillera sa haine.

Dites-lui : N'avez-vous pas honte, en considérant les Juifs ? leur exemple ne vous fait-il pas rougir? avec quelle exactitude ils observent le sabbat, et, dès la veille au soir, s'abstiennent de tout travail ! S'ils voient le soleil prêt à se coucher le jour de la préparation, ils interrompent leurs transactions et suspendent leurs affaires; si quelqu'un , leur ayant acheté quelque chose avant le soir, arrive le soir pour leur en apporter le prix, ils ne le souffrent pas, ils refusent de recevoir cet argent. Que dis-je? il ne s'agit là que d'un prix de vente ou d'un contrat; mais fût-il question de recevoir un trésor, ils aimeraient mieux perdre ce gain, que de fouler la loi aux pieds. Eh! quoi? les Juifs sont si exacts à garder la loi, et cela, à contretemps; ils s'appliquent à une observance qui ne leur sert à rien, et qui même leur est nuisible; et vous, qui êtes au-dessus des ténèbres, vous à qui Dieu a daigné faire voir le Soleil de justice, vous qui appartenez à la cité du ciel, vous ne faites pas preuve d'autant de zèle qu'eux, qui s'attachent mal à propos au mensonge, vous aux mains de qui la vérité a été remise? On vous appelle ici pour une petite partie de la journée, et vous n'avez pas la (119) force d'en faire le sacrifice pour écouter la divine parole ? Quelle pourrait être votre excuse, dites-moi? Quel motif plausible et légitime aurez-vous pour vous justifier? Non, celui qui est aussi négligent et aussi lâche ne peut jamais avoir d'excuse, quand même il mettrait mille et mille fois en avant les nécessités des affaires de la vie. Ne savez-vous pas que si vous venez adorer Dieu, et prendre part à nos exercices, les affaires qui sont entre vos mains n'en prospéreront que mieux? Vous avez, dites-vous, des préoccupations dans la vie? C'est pour cela précisément qu'il faut venir ici, afin d'attirer sur vous, par l'assistance à l'église, la bienveillance de Dieu, et de vous en retourner ainsi dans la sécurité , afin d'avoir Dieu pour auxiliaire, et de devenir invincible aux esprits malins, secouru que vous serez par la main d'en-haut. Si vous venez bénéficier de prières de vos pères spirituels, si vous prenez part à la prière commune, si vous écoutez la parole divine , si vous attirez sur vous le secours de Dieu, quand vous sortirez d'ici revêtu de toutes ces armes, Satan lui-même ne pourra plus vous regarder en face, à plus forte raison ces hommes pervers ne le pourront, qui ont à coeur de répandre sur autrui leurs dénigrements et leurs calomnies. Si au contraire en sortant de votre maison, vous allez à la place publique, on vous trouvera dépourvu de ces mêmes armes, et vous serez facilement la proie de toutes les mauvaises langues. Si, dans nos affaires soit publiques, soit particulières, tant de choses nous arrivent contre notre volonté, c'est précisément parce que nous ne nous sommes pas occupés des affaires spirituelles avant de songer à celles du siècle, et que nous avons interverti l'ordre. C'est pour cela que la suite et l'ordre régulier de nos affaires est bouleversé aussi, et qu'une grande perturbation a tout envahi chez nous. Quelle pensez-vous que soit ma peine et ma douleur, quand je songe que lorsqu'il y a une fête, une solennité, sans qu'il y ait personne qui vous y appelle, toute la ville y court en foule; et qu'une fois la fête, une fois la solennité passée, quand même nous passerions la journée entière à nous épuiser pour vous appeler, personne n'y fait attention ? Souvent je repasse tout cela dans mon esprit, alors je gémis amèrement, et je me dis : A quoi bon les exhortations et les conseils, si vous faites toutes choses simplement par habitude, et que nos enseignements n'ajoutent rien à votre ferveur ? Si en effet vous n'avez d'une part aucun besoin de nos exhortations aux époques des fêtes, et que d'autre part, lorsqu'elles sont passées, vous ne tiriez aucun fruit de nos enseignements, ne montrez-vous point par là, autant qu'il est en vous, que nos paroles sont inutiles?

4. Peut-être plusieurs de ceux qui m'entendent gémissent qu'il en soit ainsi. Mais ce n'est pas le fait des négligents : car dans ce cas, ils se déferaient de cette insouciance, comme nous qui chaque jour sommes inquiets de vos intérêts. Quel fruit retirez-vous des affaires de la vie qui soit égal au tort qu'elles vous font? Il n'est pas possible que vous sortiez d'une autre réunion, d'une autre compagnie, ayant recueilli autant d'avantages que de votre présence ici; non, quand ce serait le tribunal, ou le sénat, ou même la cour du souverain. Ce n'est en effet ni le gouvernement des nations et des villes, ni le commandement des armées, que nous confions à ceux qui entrent ici : c'est un autre pouvoir plus auguste que la royauté même ; ou plutôt, ce n'est pas nous, c'est la grâce de l'Esprit-Saint qui vous le confie.

Et quel est donc ce pouvoir plus auguste que la royauté, et que reçoivent ceux qui entrent ici ? Ils apprennent à dompter les passions insensées, à régner sur les mauvais désirs, à commander à la colère, à réprimer l'envie, à asservir la vaine gloire. Non, celui qui est assis sur le trône royal, la tête ornée dd diadème, n'est pas un souverain aussi auguste que l'homme qui a su affermir sa droite raison sur lé trône d'où elle commande aux serviles passions, et ceindre son front du brillant diadème de son empire sur elles. A quoi servent, dites-moi, ces vêtements de pourpre, ces tissus d'or et ces couronnes de pierreries, si votre âme est esclave des passions ? que gagnez-vous à être libre au dehors, si la partie de vous-même qui doit régner est dans une servitude honteuse et pitoyable? En effet, quand la fièvre a pénétré profondément, et dévore tout l'intérieur du corps, on ne gagne rien à ce que la surface extérieure n'éprouve rien de semblable; de même si notre âme est déchirée au dedans par les passions, le pouvoir au dehors lui est sans utilité, et un siège royal ne nous avance à rien, quand notre esprit, renversé du trône de sa royauté par la tyrannie violente des passions s'abaisse et tremble devant leur révolte. Pour qu'il n'en soit pas ainsi, les prophètes et les (120) apôtres accourent de toutes parts, pour réprimer nos passions, pour chasser hors de nous tous les instincts grossiers de notre déraison, et pour mettre en nos mains ce pouvoir plus auguste que la royauté. C'est pourquoi je vous disais que ceux qui se privent eux-mêmes de ces secours, reçoivent une blessure mortelle, en subissant le plus grand dommage qui puisse leur arriver, de même qu'en venant ici, ils recueillent les plus grands avantages qu'ils puissent trouver n'importe où, ainsi que je vous l'ai fait voir. Tu ne paraîtras pas les mains vides devant le Seigneur (Exode, XXIII, 15), disait la loi; c'est-à-dire, n'entre pas dans le temple sans sacrifices à offrir. Or, s'il ne faut pas entrer dans la maison de Dieu les mains vides de sacrifices, à plus forte raison devez-vous entrer dans nos réunions; accompagnés de vos frères; car c'est un sacrifice, c'est une offrande qui vaut mieux que celles de l'ancienne loi, d'entrer ici en y amenant une âme. Ne voyez,vous pas les colombes que l'on a dressées? comme elles sortent pour aller en quête des autres! Imitons-les.

En effet, quelle excuse sera la nôtre? Les animaux sans raison sont capables d'aller à la recherche de ceux: de leur espèce, et nous, doués de tant de raison et de sagesse, nous négligeons une poursuite semblable? Dans mon dernier entretien, je vous exhortais dans les termes que voici: Que chacun de vous se rende au logis de son prochain ; attendez ceux qui sont sortis, retenez-les, et ramenez-les à la mère commune; faites comme ceux qui ont la rage du théâtre : ils mettent la plus grande ardeur à se donner rendez-vous; puis, dès l'aurore, ils attendent l'heure de ces coupables spectacles. Mais notre exhortation n'a pas eu le moindre résultat. C'est pourquoi je le redis, et ne cesserai de le redire que lorsque je vous aurai persuadés. Rien ne sert d'entendre, si l'effet ne s'ensuit. Au contraire, c'est nous attirer un châtiment plus grave, de ne rien faire de ce qu'on nous dit, quand nous l'entendons répéter à chaque instant. Ecoutez-en pour preuve la parole de Jésus-Christ : Si je n'étais venu et ne leur eusse parlé, ils m'auraient point de péché, mais maintenant leur péché n'a plus d'excuse (Jean, XV, 22) ; et la parole de l'Apôtre Car ce ne sont pas ceux qui entendent la loi qui seront justifiés. (Rom. II, 13.) Voilà le langage qu'il tient aux auditeurs; mais comme il veut aussi apprendre à l'orateur que celui-ci non plus ne tirera aucun avantage de son enseignement, s'il ne conforme point sa propre conduite aux instructions qu'il donne, si ce qu'il fait ne s'accorde avec ce qu'il dit, écoutez comment il l'admoneste, ce que fait aussi le Prophète. Car le Prophète s'exprime ainsi : Dieu a dit au pécheur : Pourquoi expliques-tu mes commandements, pourquoi repasses-tu ma loi sur tes lèvres, et as-tu la discipline en aversion? (Psaume XLIX, 16-17.) Et l'Apôtre, s'en prenant aussi à ces mêmes hommes qui s'enorgueillissent de leur qualité de docteurs, leur dit : Tu es persuadé que tu es le conducteur des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le précepteur des insensés, le docteur des ignorants ; toi donc qui enseignes autrui, que ne t'enseignes-tu toi-même? (Rom. II, 19-21.) Eh bien ! puisque nous ne saurions trouver aucune utilité, ni moi orateur à parler, ni vous auditeurs à entendre, si vous ne vous laissez persuader à mes paroles, et puisque cela ne servirait même qu'à nous faire condamner plus sévèrement, faisons preuve d'un zèle qui ne s'arrête pas une fois le discours entendu, mais conservons-en les paroles pour les mettre en pratique. Car s'il est beau de passer assidûment son temps à écouter les divins oracles, cette belle occupation devient infructueuse, si l'on n'y rattache point l'utilité qui doit en résulter.

Afin donc que votre réunion ici ne soit pas vaine, employez tout votre zèle, comme je vous en ai souvent prié, et comme je vous en prierai sans cesse, à attirer vos frères auprès de nous, à exhorter ceux qui sont égarés, et à leur donner les conseils non pas de vos discours seulement, mais encore de vos actions. Le meilleur enseignement, c'est celui qui vient de nos moeurs, de notre conduite. Même sans que vous disiez rien, si, au sortir de l'assemblée, votre contenance, votre regard, votre voix, votre démarche, enfin tout le reste de votre extérieur, montre à ceux qui n'ont pas assisté à cette réunion les avantages que vous emportez d'ici, c'est déjà là une exhortation et un conseil. Car nous devons sortir de ce lieu comme d'un sanctuaire divin, comme si nous descendions des cieux mêmes, être réglés, être sages, tout faire et tout dire dans la mesure convenable ; que l'épouse en voyant son mari revenir de l'assemblée, que le père en voyant revenir son fils, le fils, son père, le serviteur son maître, l'ami son ami, et l'ennemi son ennemi, éprouvent tous le sentiment de l'utilité que nous y (121) avons trouvée; or c'est ce qui arrivera, s'ils s'aperçoivent que vous êtes devenus plus doux, plus sages et plus vertueux. Songez à quels mystères il vous est donné d'avoir part, vous autres initiés, en quelle compagnie vous faites monter au ciel cet hymne mystique, à quelles voix s'unissent les vôtres pour chanter le Trois fois saint ! Apprenez à ceux du dehors que vous avez été associé au choeur des Séraphins, que vous comptez parmi le peuple d'en-haut, que vous avez été inscrit dans la société des anges, que vous vous êtes entretenu avec le Seigneur, que vous avez été le compagnon de Jésus-Christ. Si nous savons nous régler conformément à ces pensées, nous n'aurons, au sortir d'ici, nul besoin de parler à ceux qui sont demeurés à l'écart : par notre profit ils jugeront de leur perte, et ils se hâteront d'accourir, pour avoir part aux mêmes bienfaits. Leur propre sentiment leur fera voir l'éclat de la beauté de votre âme, alors, fussent-ils les plus apathiques des hommes, ils se prendront d'amour pour cette majesté. Car si la vue de la beauté corporelle nous ravit, à plus forte raison la présence d'une belle âme est-elle capable de nous stimuler, et d'éveiller en nous un zèle pareil au sien. Ornons donc en nous l'homme intérieur, et rappelons-nous hors de ce lieu ce qui s'est dit , car c'est dehors surtout qu'il est opportun de nous en souvenir : et de même qu'un athlète fait montre dans l'arène de ce qu'il a appris dans la palestre, ainsi devons-nous témoigner, dans nos actions hors d'ici, des paroles que nous entendons en ce lieu.

5. Souvenez-vous donc de ce que l'on vous dit ici, afin que, lorsque vous serez sortis, et que le démon vous attaquera par la colère, par la vaine gloire, ou par quelque autre passion, vous puissiez facilement, en vous rappelant nos instructions, vous débarrasser des entraves du malin. Ne voyez-vous pas, dans les écoles de gymnastique, les gymnastes qui, après des luttes innombrables, sont désormais exemptés par leur âge d'en soutenir de nouvelles, s'asseoir en dehors du terrain, mais tout contre, presque sur le sable même, et de là, regardant ceux qui sont dans la palestre, et qui luttent, leur crier qu'il faut saisir la main de l'adversaire, le tirer par la jambe, s'emparer de lui par derrière? Par ces conseils, et bien d'autres du même genre : fais comme ceci, comme cela, et tu renverseras facilement ton antagoniste, ils rendent les plus grands services à leurs élèves. Et vous aussi, considérez votre gymnaste , le bienheureux Paul , qui après avoir mérité mille et mille couronnes, est assis maintenant hors de l'arène de la vie présente, et nous crie à nous autres lutteurs, par la voix de ses Epîtres, quand il nous aperçoit maîtrisés par la colère, par l'esprit de rancune, subjugués par la passion : Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. (Rom. XII, 20.) Et comme le maître des athlètes leur dit En faisant ceci, en faisant ctta, tu triompheras de ton adversaire; de même saint Paul ajoute : Car en agissant de la. sorte, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. (Ibid. 20.) Mais tandis que je viens de lire ce texte, il est survenu dans mon esprit une question qui semble se présenter d'elle-même et fournir à beaucoup de personnes un sujet de reproche contre saint Paul: je veux aujourd'hui exposer ce point devant vous. Quelle est donc cette pensée que recèle l'esprit de ces gens qui ne veulent pas examiner tout avec soin ? Saint Paul, disent-ils, en nous interdisant la colère, et en nous conjurant d'être doux et modérés envers le prochain, ne fait que nous aigrir davantage, et nous pousser au ressentiment. Car si cette parole . Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s'il a soif, donne-lui à boire, est un beau précepte, plein de sages. e, et utile à celui qui l'accomplit ainsi qu'à celui qui en est l'objet; les paroles qui viennent ensuite nous jettent dans une grande indécision, et paraissent ne pas s'accorder avec la pensée qui a dicté les précédentes. Et quelles sont ces paroles ? C'est lorsqu'il dit : En agissant de la. sorte, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. En effet, par un tel langage, il a fait tort à la fois à l'auteur de l'action et à celui qui en est l'objet. A ce dernier, il embrase la tête en y plaçant des charbons ardents. Et le bien qui résulte pour lui d'être nourri et abreuvé, est-il comparable au mal que lui font ces charbons entassés? Ainsi, continue-t-on à dire, l'Apôtre fait tort à celui qui reçoit le bienfait, en lui faisant subir un châtiment plus grand que son premier malheur. Et quant au bienfaiteur, l'Apôtre le blesse aussi dans ses intérêts d'une autre manière. En effet, quel profit cet homme peut-il retirer de sa bienfaisance à l'égard de ses ennemis, s'il agit ainsi par espoir de vengeance? Car un homme qui donne à manger et à boire à son ennemi, afin d'amasser sur la tête de cet ennemi des charbons ardents, n'est pas un (121) homme charitable et bon, mais cruel et barbare, puisqu'au moyen d'un faible bienfait, il lui attire un châtiment inexprimable. Que pourrait-on voir de plus dur qu'un homme qui en nourrit un autre pour amasser des charbons ardents sur la tête de celui à qui il donne de quoi manger? Voilà l'objection telle qu'on la fait : il reste maintenant à en produire la réfutation, afin que l'on voie clairement toute la sagesse du législateur ressortir des raisons mêmes qui paraissent mettre en défaut les paroles de la loi. Cette réfutation, quelle est-elle ?

Ce grand homme, ce généreux apôtre savait bien que c'est chose pénible et difficile que de se réconcilier promptement avec un ennemi, et que la difficulté, la lourdeur de cette tâche tient moins à sa nature propre qu'à notre paresse; aussi ,nous a-t-il commandé non-seulement de nous réconcilier avec notre ennemi, mais encore de lui donner à manger, ce qui nous est bien plus à charge que le premier point. Car, s'il est des personnes que la seule vue de ceux qui leur ont nui exaspère, comment se résoudront-elles à les nourrir quand ils ont faim? Que dis-je? la seule vue! Rien qu'à leur souvenir renouvelé devant nous, à leur nom prononcé, la plaie de notre âme se rouvre et son irritation augmente. Saint Paul savait tout cela; et, comme il voulait rendre facile et aisée cette tâche rude et épineuse, comme il voulait persuader à l'homme qui ne peut pas même soutenir la vue de son ennemi d'en venir jusqu'à lui faire du bien, il a parlé de ces charbons ardents, afin que cet homme, excité par l'espérance d'être vengé, coure faire du bien à celui dont il avait à se plaindre. De même qu'un pêcheur enveloppe de toutes parts l'hameçon dans l'amorce pour le présenter aux poissons, de sorte que ceux-ci, accourant vers leur nourriture habituelle, soient pris grâce à ce moyen et facilement saisis; ainsi l'apôtre saint Paul, voulant amener l'offensé à faire du bien à l'auteur de l'offense, ne présente pas à celui-là l'hameçon de la sagesse tout à nu; mais il se sert de ces charbons ardents comme d'un appât pour le recouvrir, et c'est par l'espoir d'un châtiment qu'il convie celui qui a reçu l'injure à devenir le bienfaiteur de celui qui l'a faite; nuis, quand il y est arrivé, il le retient désormais et ne lui permet pas de s'échapper, la nature même de son action l'attachant à son ennemi. C'est presque comme si l'Apôtre disait Tu ne veux pas nourrir par vertu celui qui t':: fait du tort; nourris-le donc par espoir d'être vengé. Car saint Paul savait qu'une fois que, cet homme aura goûté à la bienfaisance envers son ennemi, elle deviendra désormais pour le bienfaiteur l'origine et le chemin de la réconciliation. Il n'est personne, en effet, non, personne, je le répète, qui consente à avoir éternellement pour ennemi celui dont il a satisfait la faim et la soif, et cela bien qu'il ait commencé par agir ainsi dans l'espoir d'en être vengé; car le temps, dans son cours, relâche l'intensité de la colère même. Et, comme le pêcheur n'attirerait pas le poisson s'il lui présentait à découvert l'instrument meurtrier, tandis que l'hameçon, étant enveloppé, pénètre inaperçu dans la bouche de l'animal qui s'avance; de même, si l'Apôtre n'eût point fait apparaître à l'offensé l'expectative d'une punition de l'offense, il ne lui aurait point persuadé d'entreprendre de faire du bien à celui d'où lui venait l'injure. Voilà donc des hommes qui fuient la présence d'ennemis qu'ils ne peuvent souffrir, d'ennemis dont la seule vue leur inspire du dégoût! Saint Paul veut persuader à ces hommes de combler ces ennemis des plus grands bienfaits. Dans ce but, il leur parle de ces charbons ardents, non pas dans l'intention de faire retomber sur ces mêmes ennemis un châtiment sans ressource, mais afin qu'après avoir persuadé aux offensés de faire du bien à leurs ennemis dans l'attente d'une punition pour ceux-ci, il persuade aux premiers, avec le temps, de déposer tout ressentiment à l'égard de ces mêmes ennemis.

6. Voilà comme l'Apôtre a su apaiser la victime de l'offense. Maintenant, examinez comment il sait encore rapprocher de la personne lésée l'auteur de l'injustice. C'est d'abord par le procédé de la bienfaisance; car il n'est point d'homme assez dépravé ni insensible pour ne pas être disposé à devenir le serviteur et l'ami de celui qui lui a donné de quoi boire et de quoi manger. En second lieu, c'est par la crainte de la vengeance; en effet, si l'Apôtre semble s'adresser au bienfaiteur en disant : En agissant de la sorte, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête; c'est surtout à l'auteur de l'injure qu'il s'en prend; il veut, par cette crainte, l'empêcher de persister dans son inimitié; en lui faisant comprendre que cette pourriture, cette boisson qu'il a reçus lui (123) porteront le plus grand préjudice s'il persévère dans sa haine, il veut qu'il renonce à ce ressentiment, car ce sera le moyen pour lui d'éteindre ces charbons ardents. Ainsi, l'expectative du châtiment qui doit punir l'un et venger l'autre entraîne l'offensé à faire du bien à son agresseur, et en même temps elle effraye ce dernier, le met sur ses gardes et le pousse à la réconciliation avec celui dont il a reçu nourriture et boisson. L'Apôtre a donc trouvé un double lien pour les rapprocher : celui de la bienfaisance et celui de la vengeance. C'est que le point difficile est de commencer; c'est de trouver une introduction à la réconciliation : la voie une fois ouverte, n'importe de quelle manière, tout ce qui suivra sera facile et aisé. Bien que celui qui a souffert l'injure nourrisse d'abord son ennemi dans l'espoir que ce dernier sera puni, comme cet acte même de le nourrir fera du bienfaiteur un ami, celui-ci deviendra capable de rejeter le désir de se voir vengé; car, d'ennemi étant devenu ami, ce ne pourrait plus être dans la même attente qu'il nourrirait désormais celui qui s'est réconcilié avec lui. Et d'autre part l'agresseur, voyant sa victime se résoudre à lui donner à boire et à manger, est à la fois touché par ce fait même et effrayé du châtiment qui lui est réservé : il renonce donc à toute haine, fût-il mille et mille fois de fer, de roc, et dépourvu d'entrailles; car il est confondu de voir la bonté de celui qui lui donne la nourriture, et il redoute la punition qui lui reviendra si, après avoir été nourri par lui, il continue à le haïr.

C'est pourquoi saint Paul ne s'en tient pas encore là dans son exhortation; mais qu'après avoir éteint le ressentiment de l'un et de l'autre, il rectifie leur intention, en disant: Ne vous laissez point vaincre par le mal. (Rom. XII, 9-1.) Car si tu continues, veut-il dire, à garder rancune et à te venger, tu as l'air de vaincre ton ennemi, mais en réalité tu es vaincu par le mal, c'est-à-dire par le ressentiment; ainsi donc, si tu veux être vainqueur, réconcilie-toi, et ne recommence pas les attaques. Car la victoire éclatante consiste à vaincre le mal par le bien, c'est-à-dire par le support du mal, rejetant la colère et le ressentiment. Mais l'homme offensé n'aurait pu, dans son effervescence, supporter tout d'abord de telles paroles. Aussi n'est-ce qu'après avoir donné satisfaction à cette fougue que saint Paul amène cet homme jusqu'au motif le plus parfait de la réconciliation : il ne permet pas qu'il demeure dans ce coupable espoir de se voir vengé. Voyez-vous bien maintenant la sagesse du législateur? Et pour vous montrer qu'il a formulé cette loi à cause de la faiblesse des gens qui sans cela n'auraient pas eu le courage de se rapprocher, écoutez comment Jésus-Christ, en donnant le même précepte, s'est gardé d'y attacher la même récompense. Après avoir dit : Aimez vos ennemis, faites dit bien à ceux qui vous haïssent (Matth. V, 44), ce que l'on fait lorsqu'on leur donne à manger et à boire, il n'a pas ajouté car en agissant de la sorte vous amasserez des charbons ardents sur leur tête; qu'a-t-il ajouté? Afin que vous deveniez semblables à votre Père qui est dans cieux. Cela devait être : car il s'entretenait alors avec Jacques et Jean, et le reste du collège apostolique, et c'est pourquoi il leur propose cette récompense. Que si vous dites que le précepte est pénible, même à ces conditions, d'abord vous ne faites que mieux justifier le langage de saint Paul; et puis, vous vous enlevez à vous-même toute excuse. Comment cela? C'est que le commandement que vous trouvez pénible, je vais vous le montrer observé dans l'Ancien Testament, alors qu'une sagesse aussi grande n'était pas encore dévoilée. Car saint Paul n'a pas énoncé cette loi dans des termes à lui, mais il a employé les propres expressions dont s'était servi celui qui l'avait autrefois formulée; et c'est pour ne laisser aucune excuse à ceux qui ne l'observent pas.

En effet, cette parole: Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s'il a soif, donne-lui à boire, n'est pas primitivement de saint Paul, mais de Salomon. (Prov. XXV, 21, 22.) Il a donc employé les mêmes termes, pour persuader à son auditeur que c'est le comble de la honte de regarder comme pénible et à charge, aujourd'hui qu'elle est élevée à un tel degré de sagesse, une loi ancienne et souvent pratiquée par les hommes d'autrefois. Et qui, direz-vous, l'a pratiquée parmi les anciens? Entre beaucoup d'autres, David surtout, avec une plus grande supériorité. Il ne s'est pas contenté de donner à manger et à boire a son ennemi, mais à diverses reprises, quand cet ennemi était en péril, David l'a arraché à la mort; il était maître de l'égorger, et il s'en est abstenu, une première fois, une seconde, et plus tard encore. Depuis qu'il avait comblé Saül de bienfaits, remporté de si éclatantes victoires et sauvé le peuple en tuant Goliath, Saül le haïssait tant, il avait pour (124) lui une telle aversion, qu'il ne souffrait même pas qu'on le nommât en sa présence, et qu'il l'appelait par le nom de son père. Car un certain jour de fête, Saül ayant machiné une ruse contre David , lui ayant dressé de cruelles embûches, et ne le voyant pas arriver : Où est, dit-il, le fils de Jessé ? (I Rois, XX, 27.) Il l'appelait par le nom de son père, d'une part à cause de cette haine qui lui rendait le nom de David insupportable, et aussi parce qu'il croyait que la basse naissance de ce père ternissait la gloire de ce juste.; pensée misérable, insensée, car avant tout, eût-il eu quelque chose à reprocher à Jessé, cela ne faisait aucun tort à David. Car chacun est responsable de ses propres actions, et c'est par là que chacun de nous mérite les éloges ou le blâme. Mais, n'ayant rien à lui reprocher de mal, il mettait en avant la bassesse de son extraction, se figurant qu'il obscurcirait ainsi l'éclat de sa gloire, et cela même était de la dernière folie. Quel sujet de blâme en effet, d'être né de parents obscurs et infimes ? Mais Saül ne savait pas voir les choses avec cette sagesse. Il appelait donc David fils de Jessé; mais David, quand il trouva Saül endormi dans la caverne, ne l'appela pas fils de Cis; il lui donna son nom d'honneur : Que je ne porte point ma main, dit-il, sur l'oint du Seigneur! (I Rois, XXVI,11. ) Tant David était pur de toute colère et de tout ressentiment ! il appelle l'oint du Seigneur celui qui lui a fait tant de mal, celui qui a soif de son sang, celui qui après mille bienfaits reçus de lui, a tenté plusieurs fois de le faire périr. C'est qu'il ne considérait pas quel châtiment Saül méritait; mais bien ce qu'il était convenable à lui, David, et de faire et de dire; or c'est là la dernière limite de la sagesse. Quelle est cette conduite? tu tiens ton ennemi comme emprisonné, il est attaché par une double chaîne, par une triple chaîne, l'exiguïté de l'endroit, l'absence de tout secours, la captivité du sommeil, et tu ne lui fais pas subir ta justice, ta vengeance? Non, répond-il; car je n'examine pas en ce moment de quelle peine il est digne, j'examine ce qu'il m'est séant de faire. David ne regarda pas à la facilité du meurtre, mais il eut en vue l'exact accomplissement d'un devoir dicté par la sagesse. Et pourtant, de toutes les circonstances où il se trouvait, quelle est celle qui n'était de nature à le déterminer à tuer Saül ? Son ennemi ne lui était-il pas livré tout enchaîné? Or vous savez fort bien que nous nous jetons plus volontiers dans les entreprises pleines de facilité, et que l'espoir du succès fait naître en nous un plus grand désir d'agir : c'était le cas où se trouvait David.

N'était-il pas en outre conseillé, excité par le chef de l'armée ? N'avait-il pas le souvenir de ce qui s'était passé ? Eh bien ! rien de tout cela ne le poussa au meurtre, et la facilité même de cette immolation l'en détourna : il réfléchit que Dieu le lui avait livré précisément pour lui fournir un plus grand sujet, un plus grand motif de sagesse. Peut-être vous étonnez-vous qu'il ne se soit souvenu d'aucun de ses maux passés ; quant à moi, je l'admire pour quelque chose de bien plus grand : et quelle est cette autre raison ? C'est que même la crainte de l'avenir ne l'ait pas poussé non plus à s'emparer de son ennemi. Car il savait parfaitement que Saül, une fois échappé de ses mains, recommencerait à se tourner contre lui; mais il aima mieux courir lui-même des dangers après avoir laissé échapper celui dont il avait à se plaindre , que pourvoir a sa propre sûreté en s'emparant de cet adversaire. Que pourrait-on trouver d'égal à cette âme grande et généreuse qui , sous une loi qui ordonnait de crever oeil pour oeil, d'arracher dent pour dent, de se venger enfin en rendant la pareille (Douter. XIX, 21), non-seulement n'a point agi ainsi, mais encore a fait preuve d'une sagesse bien supérieure ? Pourtant, s'il eût alors tué Saül, il eût, même dans ce cas, conservé sans tache sa réputation de sagesse, non-seulement pour s'être vengé sans avoir été le premier et injuste aggresseur, mais aussi pour avoir surpassé par sa grande modération le précepte : Oeil pour oeil. Car ce n'est pas pour un seul meurtre qu'il en eût accompli un; Saül ayant essayé de le tuer, non pas une fois, ni deux, mais à plusieurs reprises, t'eût été pour ces différentes morts que David lui en aurait donné une seule; mais en outre, l'appréhension où il était de l'avenir pouvait lui faire prendre le parti de la vengeance; et cette considération, jointe aux précédentes, lui assure dans toute sa plénitude la couronne de la patience des injures. Car si , irrité contre Saül de ce qui avait eu lieu, il se fût vengé de lui, il n'aurait pas droit aux éloges dus à cette patience ; si au contraire, ayant mis en oubli tous les faits passés, faits nombreux et graves, mais en même temps craignant pour l'avenir et (125) pourvoyant à sa propre sûreté, il eût jugé que cela le forçait à prendre le parti de la vengeance; dans ce cas personne ne lui refuserait les couronnes de la modération.

7. Eh bien! David n'a pas même fait ainsi il a trouvé une sorte de sagesse nouvelle et extraordinaire, et ni le souvenir du passé, ni la crainte de l'avenir, ni les sollicitations du chef de l'armée, ni la solitude du lieu, ni la facilité du meurtre, rien en un mot ne put le déterminer à tuer Saül ; il épargna cet ennemi, ce persécuteur, comme il eût fait d'un bienfaiteur qui lui eût rendu de grands services. Quelle excuse          aurons-nous donc , nous qui nous souvenons des offenses passées, qui nous vengeons de ceux qui nous ont contristés, lorsque ce grand personnage qui, sans avoir fait de mal, avait eu tant à souffrir, et qui s'attendait que des maux plus nombreux encore et plus cruels lui reviendraient du salut de son ennemi, nous donne l'exemple d'un ménagement tel, qu'il préfère courir lui-même des dangers, et vivre dans la crainte et l'anxiété plutôt que d'immoler, comme il en avait le droit, l'homme qui doit lui créer mille et mille tourments ?

Il nous a donc prouvé sa sagesse, non-seulement en ne tuant pas Saül , quand la nécessité était si pressante, mais encore en ne proférant contre lui aucune parole d'outrage, et cela, quand celui qui aurait été insulté ne devait point l'entendre. Et à nous, il nous arrive souvent de dire du mal même de nos amis lorsqu'ils ne sont pas là; David , lui, n'a pas mal parlé, même de son ennemi, d'un ennemi qui l'avait tant persécuté. Voilà donc ce qui nous fait voir sa sagesse; et quant à sa miséricorde, à sa bonté sous tous les rapports, elle éclate dans ce qu'il fit ensuite. Il coupa la frange du manteau de Saül, emporta son urne d'eau, et s'en alla au loin; puis, s'arrêtant, il cria (I Rois, XXIV, 5, et XXVI, 13 et suiv.), et montra ces objets à celui qu'il venait de laisser sain et sauf; ce qu'il ne fit pas par ostentation et par orgueil, mais dans l'intention de le persuader par ses actes, qu'il était mal fondé et qu'il perdait sa peine à le suspecter comme un ennemi; il s'efforçait par là de le ramener à son amitié. Mais n'ayant pas réussi, même par cette conduite, à persuader Saül, et, quoique pouvant se défaire de lui, il préféra s'exiler de son pays et aller vivre à l'étranger, éprouvant des peines journalières pour se procurer la nourriture nécessaire, plutôt que de continuer à mener dans son pays une vie qui aurait fait le tourment de son insidieux persécuteur. Quoi de plus doux que cette âme ? Il avait réellement bien raison de dire : Seigneur, souviens-toi de David et de toute sa mansuétude. (Psaume CXXXI, 1.) Imitons-le donc, nous aussi ; ne disons aucun mal de nos ennemis, ne leur en faisons aucun; faisons-leur même du bien dans la mesure de nos forces, car ce sera nous en faire encore plus qu'à eux-mêmes. Car, dit l'Ecriture, si vous pardonnez à vos ennemis, il vous sera pardonné. (Matth. VI,14.) Pardonnez les fautes aux serviteurs, afin d'obtenir, pour vos fautes, l'indulgence du Maître; si les fautes commises envers vous sont grandes, eh bien ! pluselles le sont, plus sera grande aussi, si vous les pardonnez, l'indulgence que vous obtiendrez vous-mêmes. Car c'est pour cela que nous avons été instruits à dire: Pardonnez-nous, comme nous pardonnons (Ibid. 12) ; c'est afin que nous sachions que la mesure du pardon vient en premier lieu de nous-mêmes. De sorte que, plus les maux qu'un ennemi nous fait sont cruels, plus il nous fait de bien. Efforçons-nous donc et hâtons-nous de nous réconcilier avec ceux qui nous ont persécutés , que leur ressentiment soit juste ou injuste. Car en vous réconciliant ici-bas, vous vous exemptez du jugement d'en-haut; si, au contraire, pendant que votre inimitié subsiste encore, la mort survenant surprend cette haine et l'emporte, il est nécessaire qu'ensuite le compte en soit rendu là-haut. Ainsi, suivons l'exemple d'une foule de gens qui, ayant des contestations entre eux, s'affranchissent de bien des frais, des craintes et des dangers, en s'arrangeant à l'amiable, sans comparaître au tribunal, parce que leur affaire se termine à la satisfaction des deux parties; lorsqu'au contraire, ils s'adressent au juge, chacun de leur côté, il en résulte de l'argent dépensé, souvent des vengeances, et il reste entre eux une haine indestructible. De même, parmi nous, si nous terminons nos différends pendant cette vie, nous nous délivrons de tout châtiment ; mais si, toujours ennemis, nous paraissons devant le redoutable tribunal, la plus rigoureuse condamnation nous sera certainement infligée par la sentence du divin Juge : les deux parties subiront un châtiment inévitable; celle dont le ressentiment est injuste sera punie pour cette injustice même, et celle dont le (126) ressentiment est fondé, sera punie pour s'être souvenue du mal, quelque réel qu'il fût. Quand même, en effet, nous aurions souffert quelque mal injustement, nous devons le pardonner à ceux qui l'ont commis. Voyez comme Notre-Seigneur exhorte et presse ceux qui ont fait quelque tort et quelque injustice, pour qu'ils se réconcilient avec ceux qu'ils ont offensés. Si tu apportes, dit-il, ton présent devant l'autel , et que là, tu te rappelles que ton frère a quelque chose contre toi, va d'abord te réconcilier avec ton frère. (Matth. V, 23, 24.) Il n'a pas dit: Dispose ton sacrifice et offre-le; mais : Va te réconcilier, et après cela, offre-le. Laisse d'abord là le sacrifice, afin que la nécessité de l'offrir contraigne bon gré mal gré celui qui a contre toi un juste ressentiment, à venir se réconcilier. Voyez ensuite comment il nous exhorte à aller trouver celui qui nous a irrité : Remettez, dit-il, les dettes à vos débiteurs, afin que votre Père vous remette aussi vos fautes. (Marc, XI, 25.)

Car ce n'est pas une petite récompense qu'il nous a proposée : elle surpasse de beaucoup la grandeur de la bonne action. Pensons donc à tout cela, réfléchissons à la rémunération qui y est attachée, au peu de peine et d'efforts qu'il en coûte pour effacer nos fautes, et pardonnons à ceux qui ont eu des torts envers nous. Car ce que d'autres obtiennent à peine par les jeûnes, les gémissements, les prières, le sac et la cendre, et des confusions multipliées, je veux dire de faire effacer leurs péchés, il nous est donné d'y parvenir aisément sans sac , ni cendre , et sans jeûne, si seulement nous effaçons de notre coeur le ressentiment et si nous pardonnons avec sincérité à ceux qui nous ont offensés. Que le Dieu de paix et d'amour, bannissant de notre âme toute colère, toute amertume et toute irritation , daigne nous accorder d'être intimement unis ensemble comme les membres d'un même corps, afin de pouvoir, tous dans un même esprit comme d'une seule bouche et d'une seule âme, faire monter continuellement vers lui les hymnes d'actions de grâces qui lui sont dues, car c'est à lui qu'appartiennent la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

Traduit par M. MALVOISIN

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