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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 23:05

Par St Eucher de Lyon

LETTRE A HILAIRE prêtre de Lérins
 Au saint seigneur Hilaire, à la fois bienheureux par le mérite et très glorieux dans le Christ.

Eucher

Le beau geste d’Hilaire

Après avoir dit adieu, naguère, avec un grand courage, à votre maison et à vos proches, vous aviez pénétré déjà dans les retraites profondes de la mer immense.
Mais vous avez eu plus de vertu encore pour regagner la solitude que pour y venir la première fois ! En y sollicitant une place comme étranger d’abord, vous aviez un maître et comme un guide de votre route. Vous retrouviez, en le suivant, un père pour remplacer les parents que vous aviez quittés. Mais maintenant qu’il a été appelé à la dignité pontificale, vous avez cru que vous deviez l’accompagner, et ensuite votre amour du désert vous a ramené à la solitude amie. Vous nous donnez donc un exemple plus noble et plus grand. En venant au désert, vous paraissiez vous rendre auprès d’un frère. En y revenant, c’est ce frère même que vous abandonnez et quel frère ! Et de quelle dignité ! Et entouré par vous de quelle dilection ! Et attaché à vous-même par quelle tendresse singulière ! A l’amour d’un tel homme, vous ne pouviez rien préférer, si ce n’est peut-être l’amour du désert. Et certes, par cette préférence, vous n’avez pas attesté que vous l’aimiez peu, mais que vous aimiez le désert un peu plus. Vous avez donné la preuve de la grandeur de votre amour de la solitude en triomphant pour elle d’un très grand amour. Mais qu’est-ce donc en vous, que cet amour de la solitude, si on ne l’appelle l’amour de Dieu ?
Vous avez donc observé l’ordre de la charité prescrit par la Loi , en aimant Dieu avant tout et votre prochain ensuite. Quant à lui, comme je le conçois en ma pensée, plus attentif à la seule considération de votre progrès spirituel, je pense qu’il ne fut opposé ni à votre dessein ni à votre départ. Et malgré ce qu’il y avait d’inusité en tout cela pour les personnes qui lui sont attachées, il ne voulut pas moins, j’imagine, vous renvoyer que vous ne vouliez partir. Il vous aime en effet et vous l’aimez à votre tour, mais en son amour il cherche votre bien, et si démonstrative et haute que soit sa charité à votre égard, sa cime s’étend jusqu’à votre profit.
Vous aviez déjà distribué aux pauvres toute votre fortune, pour n’être riche que dans le Christ.
Vous possédez la vertu d’un vieillard avec la jeunesse des années. On admire en vous l’esprit, l’éloquence. Mais plus que tout cela, ce que je place et ce que j’aime en vous en première ligne, c’est ce beau désir de la solitude. Aussi, comme vous me demandez souvent de répondre plus abondamment à vos lettres si étendues et si éloquentes, il faudra bien que vous, qui êtes si sage, supportiez un instant ma sottise, pendant que j’essaierai de rappeler la vérité des grâces accordées par le Seigneur à cette solitude même que vous aimez tant .



Le désert, temple de Dieu



J’appellerais volontiers le désert le temple sans limite de notre Dieu, car Celui que nous savons, avec certitude, habiter dans le silence, nous devons croire qu’Il se réjouit de la solitude. C’est là qu’Il S’est montré, le plus souvent, à ses saints et, le lieu s’y prêtant, Il n’a pas dédaigné d’y rencontrer l’homme. C’est au désert que Moïse, son visage étant illuminé de gloire, voit Dieu; au désert qu’Elie tremblant voile sa face pour ne pas voir Dieu, et bien qu’Il parcoure tous les lieux comme son domaine et qu’Il ne soit absent nulle part, il est permis toutefois de penser qu’Il daigne visiter plus spécialement la solitude du désert et du ciel. Comme on demandait à quelqu’un, dit-on, en quel lieu il estimait que Dieu se trouvât, ce dernier répondit à son interlocuteur de le suivre hardiment où il le conduirait. Il vint alors, accompagné de l’autre, dans les solitudes d’un immense désert, et lui montrant ces vastes étendues, il lui dit : « Voici où est Dieu, car on peut bien dire qu’Il est plus particulièrement aux lieux où on Le trouve plus aisément. »
A l’origine des choses, quand Dieu faisait tout avec sagesse et distribuait les aptitudes utiles aux usages futurs, Il ne laissa sûrement pas cette partie de la terre dans l’inutilité et le déshonneur, mais en créant tout avec magnificence dans le présent, mais tout autant avec prévoyance pour l’avenir, Il prépara le désert pour les saints. Je crois qu’Il voulut ici l’abondance des fruits et là, en l’absence d’une nature plus indulgente, la fécondité de la sainteté, en sorte que les déserts en fussent engraissés, et alors qu’Il « arrosait du haut des cieux les montagnes » (cf. Ps 103), Il décréta que les vallées abonderaient en récoltes et que les désavantages des lieux seraient compensés en ce que l’habitant enrichirait l’habitation restée stérile.

Le paradis et le désert

Ce possesseur du paradis, qui fut aussi le transgresser du précepte divin, alors qu’il habitait un lieu plein de charmes, se montra incapable d’observer la loi que Dieu lui avait fixée (Il s’agit d’Adam). Plus son séjour était agréable, plus il fut enclin à la chute. C’est pourquoi non seulement la mort le soumit à son empire, mais elle étendit jusqu’à nous son aiguillon. En sens inverse, qu’il aille au désert celui qui aime la vie, puisque l’habitant du paradis a rencontré la mort. Mais venons-en aux exemples ultérieurs qui prouvent la Faveur constante de Dieu pour le désert.


Exemples de la Faveur de Dieu pour le désert

Moïse conduit son troupeau au désert. C’est alors qu’il voit de loin Dieu en un buisson embrasé par un feu qui ne consume pas. Non seulement il le voit, mais il l’entend. Le Seigneur lui commande d’ôter ses sandales, il déclare sacré le sol du désert : « Le lieu où tu es, lui dit-Il, est une terre sainte ! » (Ex 3,1-6). Il révèle donc clairement la Gloire cachée de ce lieu. La sainteté de ce sol est confirmée par la sainteté du Témoignage divin. Et, à mon sens, il suggère secrètement et pareillement par ses paroles qu’en entrant au désert, il faut se délier des anciennes attaches et des soucis de la vie, pour avancer, affranchi des chaînes antérieures, en évitant de souiller ce lieu.
C’est là que, pour la première fois, Moïse devient l’interprète des Conversations familières de Dieu, il entend ses Paroles et il Lui répond, il s’informe de ce qu’il devra dire et faire et il en est instruit, il s’entretient, par un échange mutuel et comme usuel de discours, avec le Seigneur du ciel !
C’est là qu’il reprend sa verge, désormais douée du pouvoir des miracles. Il était entré au désert en pasteur de brebis, il en sort pasteur de peuples !
Mais voici que le peuple de Dieu doit être libéré d’Egypte et arraché aux oeuvres terrestres, que va-t-il arriver ? Ce peuple n’ira-t-il pas chercher Dieu dans les déserts et la solitude, afin de se rapprocher de Celui qui le délivrait de la servitude ? Il se portait donc au désert, rendu terrible au loin par son immensité, sous la conduite de Moïse : « Qu’elle est grande la multitude de ta douceur, ô Seigneur ! » (Ps 30,20) Moïse était entré au désert et il y avait vu Dieu. Il y revient pour Le voir encore. C’était Dieu en effet qui choisissait la route de son peuple, et Il le conduisait au désert, en offrant aux voyageurs une colonne pour le jour et la nuit, tantôt rouge comme une flamme, tantôt blanche comme un nuage ! Il donnait ainsi à ses serviteurs un signe, cette sorte de masse lactée qu’Il illuminait de feux alternés. Israël, à cette lumière, suivait les rayons rutilants de loin, en sorte que le Seigneur, conduisant son peuple dans la solitude désertique, lui montrait très justement la route en Lui fournissant sa clarté ! Et ne voilà-t-Il pas que, sur le chemin des déserts, les gouffres redoutables de la mer infranchissable s’ouvrent devant ce peuple ?
Entre les flots redressés, les bataillons poussiéreux trouvent une route, sur les rivages rougissants, et contemplant les montagnes menaçantes des eaux suspendues, du fond de la vallée, le gardien du peuple traverse les étendues de la mer ! Et là ne s’arrête pas la puissance de l’oeuvre divine. Les eaux refluent en effet. Elles recouvrent le chemin qu’elles avaient ouvert et détruisent l’ennemi. La mer reprend toute sa place, afin de s’opposer, me semble-t-il, à tout retour d’Israël hors du désert. Dieu avait tracé la route parmi les flots, puis Il l’avait cachée dans la confusion des ondes, afin d’ouvrir un chemin dans la direction du désert et de le fermer en sens opposé. Tel fut le miracle de grâce accordé à ce peuple, en sa marche au désert. Mais il en obtint bien davantage, quand il y fut entré. Là, en effet, le Seigneur le restaura par un prodige inespéré, en fournissant à sa soif des eaux abondantes sorties d’un rocher et en tirant de masses pierreuses arides les ruisseaux d’une source, comme s’Il imposait, d’une main cachée, une nouvelle nature à des canaux cachés. Et il ne Lui suffit pas d’inonder la roche desséchée d’un fleuve nouveau, mais Il confère une douceur surnaturelle aux amertumes des eaux désagréables (cf. Ex 17,6). Il avait fait couler les unes, Il transforme les autres, Il ne fait pas un plus grand miracle en arrachant des eaux de la roche qu’en changeant les eaux en d’autres eaux ! Le peuple entier s’étonne de ressentir le Secours céleste aussi bien dans ces eaux qui existaient déjà qu’en celles qui n’existaient pas encore ! 
Là encore, ce peuple recueille sur le sol blanchissant un aliment venu du ciel (cf. Ex 16,14), et le Seigneur fait tomber des nuages, un pain qui ressemble à une pluie sèche ! Sur les tentes et dans les espaces qui les séparent dans le camp, la manne s’étend comme une neige et « l’homme peut manger le pain des anges » (cf. Ps 77,14). Mais comme « à chaque jour suffit sa peine » (cf. Mt 6,34), l’Indulgence divine ne fournit que la nourriture quotidienne et impose la loi de ne point penser au lendemain. C’est ainsi que jadis, quand les habitants du désert ne pouvaient trouver leur nourriture, le ciel la leur apportait !
Mais n’est-ce pas aussi au désert que les Hébreux reçurent la Loi et les Préceptes divins, quand ils eurent le bonheur de voir de près les signes inscrits par le Doigt de Dieu sur les Tables saintes ? Sortant de leur camp, ils vinrent au-devant du Seigneur, au pied de la montagne. Frappés de terreur, ils contemplèrent ce sommet du Sinaï qu’entourait de son effroi une majesté visible. Ils virent la montagne fumante d’une flamme formant barrière, puis recouverte en entier par la nuée la plus épaisse. Ils s’épouvantèrent des fulgurations éclatantes de la foudre et des roulements répétés du tonnerre mêlés aux bruits éclatants des trompettes. C’est alors que les fils d’Israël, habitant au désert, eurent l’honneur de voir le Trône de Dieu, d’entendre sa Voix. Ce fut par de tels miracles ou d’autres du même genre que cette nation fut maintenue, alors qu’elle se trouvait au désert : aliments inusités, breuvages inattendus, vêtements inusables, alors que, autour d’eux, tout demeurait dans son état habituel. Tout ce que la nature des lieux n’accordait pas à leurs besoins, la Magnificence éclatante de Dieu le leur fournissait. Il n’a rien exagéré celui de leurs saints qui a célébré tant de faveurs célestes en s’écriant : « Ce n’est pas à toute nation que le Seigneur en a fait autant. » (Ps 148,20).
Faveurs spéciales, dons inouïs, c’est par ces Grâces divines que ce peuple a été restauré au désert. En vérité tout cela nous est rapporté en figure de ce qui nous arrive. Les apparences de tous ces faits sont pleines de mystères cachés. Tous nous avons été en Moïse baptisés dans la nuée et la mer, tous nous avons mangé de la nourriture spirituelle et bu de la boisson spirituelle. Mais cela n’empêche pas que ces récits, en nous offrant la foi de l’avenir, conservent la vérité du réel. Toutefois, la gloire du désert ne serait pas amoindrie même si tous ces faits devaient être élevés au rang des signes sacrés. Ce ne serait pas une moindre grâce si le prodige des vêtements corporels soustraits à l’usure n’avait d’autre sens que d’annoncer la vie future; ce serait, en effet, une haute dignité du lieu, si la félicité du siècle à venir s’y trouvait préformée dans celle des habitants du désert .
Et pourquoi les fils d’Israël ne sont-ils parvenus à la Terre promise qu’en passant par le séjour au désert ? Pourquoi, avant de posséder cette terre où coulaient le lait et le miel, ont-ils dû occuper ces étendues arides et incultes ? C’est une loi générale que le chemin vers la véritable patrie s’ouvre dans les demeures désertiques. Il faut qu’il habite une terre inhabitable, celui qui « veut voir les Biens du Seigneur dans la région des vivants » (Ps 26,13), il faut qu’il soit l’hôte de la première pour devenir le citoyen de la seconde (cf. Eph 2,19).

Autres exemples, dans l’Ancien Testament

Mais laissons ces exemples : David, lui-même, ne put échapper aux embûches d’un roi hostile que par la fuite au désert (cf. I R 23). Devenu l’habitant des étendues arides de l’Idumée, il avait soif de Dieu, de tout cœur ; il se montrait à Dieu comme « assoiffé au désert sans eau et sans route » (Ps 67,3 ) et méritait ainsi de contempler, comme un saint, et la Vertu et la Gloire de Dieu.
Elie, à son tour, le plus grand des hommes du désert, ferma le ciel à la pluie, l’ouvrit aux flammes dévorantes, reçut sa nourriture par le ministère d’un oiseau, triompha des lois immuables de la mort, traversa le Jourdain entrouvert pour lui, monta emporté au ciel par un char de feu. (cf. 3 R 17-18 et 4 R 2).
Et que dire ensuite d’Elisée, disciple de cette vie et héritier de cette puissance ? N’est-ce pas lui qui a brillé par l’éclat du miracle, quand il a fendu le torrent, fait nager le fer, ressuscité un mort, multiplié les vases d’huile, et qui, enfin, a bien montré qu’il possédait deux fois la puissance de son maître, puisque celui-ci avait, de son vivant, ressuscité un défunt, tandis qu’Elisée, déjà mort, a fait de même (cf. 4 R 2,6-4,3).
Et voici encore les fils des prophètes : ils délaissaient les villes, gagnaient le Jourdain jailli d’une double source, élevaient leurs tentes dans les lieux secrets, groupées au bord du torrent (cf. 4 R 1-7). 
Toute la cohorte sainte veillait sur les rives du fleuve désert, elle était éparse sous des tentes et des habitations adaptées, et d’une vertu choisie, conservait l’esprit paternel.

Exemples tirés du Nouveau Testament

Mais voici celui dont nul des fils de la femme n’a surpassé la grandeur. N’est-ce pas dans le désert et clamant dans le désert qu’il a vécu ?
C’est au désert qu’on nous le montre donnant le baptême, au désert qu’il prêche la pénitence, au désert qu’il fait la première mention du royaume des cieux. Il a, le premier, annoncé à ses auditeurs ces choses, au lieu même où il serait le plus facile pour chacun de les obtenir. Et il serait bien juste que cet habitant intrépide du désert fût envoyé comme un ange devant la Face du Seigneur, ouvrît la porte du royaume céleste, et en qualité de précurseur et de témoin, fût digne d’entendre la Voix du Père parlant du ciel, de toucher le Fils en Le baptisant, et de voir descendre le saint Esprit.
Et enfin le Seigneur Lui-même, notre Sauveur, à peine baptisé, comme le dit l’Ecriture (cf. Mt 4,1), est conduit au désert par l’Esprit ! Et quel est donc cet Esprit ? Aucun doute que ce ne soit le saint Esprit. Mais justement, que le saint Esprit L’entraîne au désert, par là même Il le dicte, Il l’inspire en secret, et le désert devient une digne suggestion de l’Esprit saint. A peine baigné dans le fleuve mystique, Jésus ne croit rien avoir de plus pressé que de se rendre au désert. Et cependant, Lui, Il avait sanctifié les eaux sanctifiantes elles-mêmes et Il n’avait eu à purifier aucun péché de l’homme, car Il n’avait pas commis le péché et ne craignait pas le péché. Et malgré cela, Il brûlait du désir du désert, et, voulant être en tout un exemple salutaire, Il désirait pour nous ce qui n’était pas digne de Lui ! Or, si le désert était agréable à Dieu en Celui qui était affranchi de nos erreurs, combien est-il plus nécessaire à l’homme soumis à tant d’égarements ! Si l’innocence le recherchait, combien plus le pécheur doit-il le désirer !
Et c’est là aussi, loin du vacarme des foules, que le Seigneur reçoit les ministères de la Puissance divine, c’est au désert, comme s’il était déjà remonté au ciel, que les anges lui apportent leur office ! (cf. Mt 4,11).
C’est là qu’Il a repoussé les tentations insidieuses de l’ennemi antique. Là que le nouvel Adam a repoussé celui qui avait triomphé du premier Adam. Ô gloire magnifique du désert : le démon, vainqueur au paradis, est vaincu au désert !
C’est encore au désert que notre Sauveur, à l’aide de cinq pains et de deux poissons seulement, nourrit, rassasia, assouvit cinq mille hommes ! (cf. Mt 14).
C’est toujours au désert que Jésus nourrit les siens. Jadis la manne fut le signe de la Bonté divine. Mais cette fois, on remporte des fragments. Ce fut un même miracle de faire tomber la nourriture sur des affamés et de la multiplier pour des convives. Grâce à ses Dons, les aliments l’emportèrent sur les besoins du banquet. Au désert, dis-je, au désert il faut que nous accordions le mérite de tant de miracles : la vertu aurait-elle dévoilé sa puissance, si le lieu avait eu l’abondance ?
Et voici que Jésus, notre Seigneur, monte jusqu’aux sommets les plus reculés d’une montagne. Il n’emmène que trois témoins choisis avec lui. Et son visage se met à briller d’un éclat inaccoutumé ! Et c’est alors que le plus grand des apôtres, contemplant son Humanité publiquement transfigurée, crut pouvoir proclamer au désert sa Majesté, en s’écriant : « Il nous est bon d’être ici ! » (Mc 9) Voulant signifier qu’il aimait la splendeur du prodige dans le mystère du désert !
Le même Jésus, notre Seigneur, comme il est écrit (Lc 5,16), se retirait en un lieu désert pour y prier.
On doit donc désormais appeler le lieu de la prière celui qu’un Dieu, en priant Dieu, a déclaré et proclame destiné à cela et duquel, la prière se faisant humble pénètre mieux les cieux, à l’aide du cadre local, parce qu’il avait les honneurs du mystère. En y priant Lui-même, Jésus, en oraison, a montré où Il voulait que nous priions quand nous nous adressons à Lui.

Exemples tirés de l’histoire récente de l’Eglise

Que dire maintenant de Jean et de Macaire et de beaucoup d’autres , dont la vie, écoulée dans les déserts, se déroulait dans les cieux, ceux-là ont approché le Seigneur autant qu’il était permis à l’homme. Ils ont été admis à l’accomplissement des œuvres divines autant qu’il était possible à des êtres de chair ! Leur esprit fixé vers les sommets pénétra dans les secrets célestes, et, avec l’aide de la grâce, ils furent élevés soit par des révélations cachées, soit par d’éclatants miracles, si haut qu’avec l’aide de la solitude ils parvinrent à ne plus toucher la terre que par le corps, alors que par l’esprit, ils possédaient déjà le ciel.

Eloge du désert

Concluons donc que cette demeure du désert est, pour ainsi dire, le siège de la foi, l’arche de la vertu, le sanctuaire de la charité, le trésor de la piété, le tabernacle de la justice. Car de même que dans une grande maison, tous les objets précieux sont enfermés en des cachettes bien closes, ainsi cette richesse des saints cachés au désert, bien enfermée derrière ses barrières propres, est mise en dépôt, pour ainsi dire, dans l’arsenal fermé de la solitude, de crainte que le contact des fréquentations humaines ne la détériore. Et c’est bien à propos que le Seigneur a non seulement caché tous ces trésors en cette partie de la demeure humaine, mais sut également, quand il le fallait, les retirer de cette cachette !
Jadis, la divine Providence témoigna, à l’égard du désert, d’une souveraine et supérieure sollicitude. Mais de nos jours encore, elle n’est pas petite. Lorsqu’en effet les habitants de la solitude reçoivent de Dieu, avec une abondance inespérée, leur nourriture, n’est-ce pas comme si elle tombait du ciel ? A eux aussi la Munificence divine accorde la manne et le Seigneur ne déploie pas moins la force de son Bras pour leur fournir, par des voies cachées, leurs aliments ! Et lorsque les rochers transpercés, par la Grâce de Dieu, font couler les eaux du milieu des pierres, n’est-ce pas exactement ce que Moïse avait fait, en frappant le rocher pour en faire jaillir les eaux ? De même, pour les vêtements, voici qu’ils ne connaissent pas l’usure, chez les habitants du vaste désert, puisque la Providence divine les remplace gratuitement, quand il le faut, en sorte qu’ils demeurent intacts, en se succédant ! Le Seigneur a nourri les siens, autrefois, au désert, et Il le fait encore maintenant ; ceux-là, durant quarante ans, et ceux-ci, aussi longtemps qu’il y aura des années !
C’est donc avec raison que le saint, enflammé du Feu divin, quitte sa demeure pour celle du désert; qu’il le préfère à ses enfants, à ses proches, à ses parents, à la société de tous les siens. C’est avec raison qu’il dit adieu à une patrie aimée, pour donner le nom de patrie temporaire à celle-ci, d’où ne l’arracheront ni la crainte, ni le regret, ni la joie, ni la peine. C’est avec raison, pour tout dire, qu’elle remplace par lui toutes les affections.

Les bienfaits du désert

Qui pourra dignement énumérer les bienfaits de la solitude et les avantages de la vertu de ses habitants ? Placés dans le monde, ils ne sont pour ainsi dire plus du monde ! Selon le mot de l’apôtre, « errants dans les déserts, sur les montagnes, dans les cavernes et les grottes de la terre », c’est bien justement que le même apôtre déclare que le monde n’est pas digne d’eux (cf. Hb 11,38).
Ils sont, en effet, étrangers au tumulte de la république humaine, séparés, tranquilles, silencieux, moins soustraits à la volonté qu’à la faculté même de pécher !
Chez les anciens, des hommes illustres de ce monde, fatigués du poids des affaires, se sont parfois réfugiés dans la philosophie comme dans leur demeure propre. Comme il est plus beau encore de se tourner vers les études de cette sagesse éclatante et plus magnifique de se plonger dans la liberté des solitudes et les secrets du désert, pour ne plus s’adonner qu’à cette philosophie, en s’y exerçant dans les déambulatoires du désert comme dans leurs gymnases particuliers ! Où donc, je le demande, la Pâque est-elle mieux observée que dans la demeure érémitique ? Mais observée surtout par les vertus, et spécialement par la continence, la continence, dis-je, qui est comme un désert du cœur. C’est au désert que Moïse a donné au jeûne quarante jours continus, et après lui, Elie, reculant l’un et l’autre les limites des forces humaines. Puis, le Seigneur voulut, à son tour, consacrer le même temps à l’abstinence, mais au désert ! Et nous ne trouvons pas que l’on ait pu remplir par le jeûne ces mêmes espaces de temps en d’autres lieux. On en vient à croire que le Seigneur a conféré à ces lieux mêmes une telle vigueur !
Où donc, je vous prie, est-il possible d’avoir plus de loisir pour goûter combien le Seigneur est suave ? Où donc une voie plus commode est-elle ouverte à qui tend à la perfection ? Où trouver un champ plus vaste pour les vertus ? Où le recueillement de l’esprit est-il plus facile pour qu’il puisse regarder autour de lui ? Où le cœur sera-t-il plus dégagé, dans ses intentions, pour s’efforcer d’adhérer à Dieu, que dans ces lieux écartés où non seulement il est aisé de trouver Dieu, mais encore de Le garder.
Quoique, souvent, au désert, on rencontre des étendues de sable fin, nulle part cependant l’on ne saurait jeter plus solidement les fondements de notre maison évangélique ! Si l’on y réside dans le sable, ce n’est pas sur le sable qu’on y construit sa demeure. Nulle part mieux que là, cet édifice n’est puissamment établi sur le roc, pour durer, en sa masse indestructible, par une stabilité immuable, en sorte que ni les vents des tempêtes, par leurs assauts, ni les flots, par leurs attaques, ne puissent le renverser ! C’est que les habitants du désert se bâtissent de tels édifices, mais dans leurs cœurs ! Ils recherchent les sommets par les bas-fonds, les hauteurs par l’humilité. Ils dédaignent et oublient les choses terrestres pour l’espoir et le désir des célestes ! Ils repoussent, préférant être pauvres, les richesses, et veulent être pauvres, afin de devenir riches. Jour et nuit, dans le travail et les veilles, ils luttent, afin d’embrasser le principe de cette vie qui ne doit pas avoir de fin. Ainsi, le désert, en son sein maternel, abrite ces véritables avares d’éternité, très prodigues de ce qui passe, indifférents au présent, mais assurés de l’avenir. Et grâce à eux, ceux en qui les siècles passés trouvent leur fin, parviennent aux siècles sans fin. En ce lieu, brûlent les saintes lois de l’homme intérieur et les règles du siècle éternel, plus subtilement qu’ailleurs. Les sentences qui frappent les crimes et les forfaits humains perdent ici leur force. Il n’y est plus question de châtier les fautes capitales. Si le cœur n’est très pur, les lois indignes le rendent coupable. Le mouvement intérieur de l’âme met toute son étude à s’enfermer dans les limites de la justice. Le cœur, se jugeant lui-même, frappe jusqu’au principe des plus léger les pensées. Que pour d’autres, il soit mal d’avoir fait le mal, pour eux il est mal de n’avoir pas fait le bien ! Mais comment pourrais-je vénérer, par un hommage juste, toutes les institutions intimes du désert ? Il y a toutefois ceci que je ne puis passer sous silence, que la force de vertu qui se trouve en ses habitants est presque aussi connue qu’elle est cachée ! A mesure qu’ils se retirent plus loin du monde et de la société des humains, dans le désir d’être inconnus, il leur est impossible de dérober leur mérite ! Plus leur vie se tourne vers le dedans, plus leur gloire éclate au dehors, par une disposition spéciale de Dieu, à mon sens, car Il veut que l’habitant de sa solitude soit caché au siècle mais ne soit pas caché comme exemple ! Telle est la lumière qui resplendit à travers l’univers entier, placée sur le candélabre du désert, et répandant de là sa clarté la plus éclatante sur les membres enténébrés du monde ! Telle est la cité qui ne peut être cachée, parce qu’elle est bâtie sur la montagne du désert et qu’elle est l’image sur terre de la céleste Jérusalem ! Si donc on est dans les ténèbres, on doit s’approcher de cette lumière, afin d’y voir clair; si l’on est en péril, il faut se diriger vers cette cité, pour être à l’abri !

Hautes faveurs mystiques au désert

O combien douces, pour ceux qui ont soif de Dieu, ces solitudes écartées ! Qu’elles sont agréables à ceux qui cherchent le Christ, ces vastes étendues, où tout se tait ! Alors l’âme joyeuse est excitée par les stimulants du silence à monter vers son Dieu; alors elle se nourrit d’ineffables extases . Nul bruit n’intervient, nulle voix ne se fait entendre, si ce n’est celle qui parle avec son Dieu ! Et lorsque le son exquis de cette voix brise le silence de la solitude et tombe sur cette âme, un frémissement plus doux que le repos même et le saint tumulte de la plus délicate conversation vient rompre cet état de quiétude paisible. Alors les choeurs fervents vont frapper le ciel de leurs hymnes suaves et l’on parvient jusqu’aux cieux à la fois par les voix et par les prières !
C’est en vain que frémit, en tournant autour de ce bercail, l’adversaire, comme un loup autour des brebis enfermées dans la bergerie ! Le loup est arrêté par les murailles. De même les ennemis sont repoussés par l’étendue du désert. « Ce n’est pas en vain que veillent ceux qui gardent la cité ! » (Ps 126,1).
On est gardé là par le Christ combattant avec nous. Le peuple adoptif de Dieu est tout ensemble exposé dans l’immensité des espaces du désert et cependant clos à tous ses ennemis !
Les beaux espaces du désert sont visités par les choeurs des anges, dans la joie, et ils illuminent par de fréquentes visites les habitants de la solitude, comme par l’échelle de Jacob !
C’est là aussi que « l’Epoux repose au milieu du jour. » (Can 1,6). Les habitants du désert, blessés d’amour, Le contemplent en s’écriant : « Nous avons trouvé celui que notre cœur aime et nous ne le laisserons plus s’éloigner ! » (Can 3,4)
Et il ne faut pas croire, comme on le fait, qu’il est stérile et infructueux, le sol du désert, et que les rochers de la solitude brûlée soient privés de fécondité ! Là les germes se multiplient, et produisent au laboureur cent pour un. Il n’y arrive pas aisément que la semence tombe le long du chemin et soit enlevée par les oiseaux, ni qu’elle s’égare parmi les pierres, où ne trouvant pas de racines, elle sèche au lever du soleil, ni qu’elle s’échappe au milieu des épines et soit étouffée par les ronces quand elles poussent ! Le cultivateur recueillera ici une moisson abondante. Ces pierres produiront une récolte apte à engraisser les os eux-mêmes ! On y trouve le pain vivant qui est descendu du ciel. De ces rochers jaillissent des fontaines abondantes et des eaux vives qui suffisent non seulement à rassasier, mais encore à sauver. C’est là que se trouve le pré et le plaisir de l’homme intérieur. Ce désert inculte offre des agréments merveilleux, il est à la fois désert pour le corps et paradis pour l’âme !
En résumé, nulle terre ne peut se glorifier de sa fertilité, en comparaison du désert !
Est-il une terre riche en fruits ? En celle-ci, croît le froment qui « rassasie de sa graisse ceux qui en mangent » (Ps 148,14). En est-il une autre qui se réjouit de vignes chargées de raisins ? En celle-ci, se récolte surtout « le vin qui donne la vraie joie au cœur de l’homme  » (Ps 103,15). Cette troisième l’emporte-t-elle par l’élevage des troupeaux ? C’est en celle-ci que paissent les plus saintes des brebis, celles dont il est dit : « Paix mes brebis ! » (Jn 21,17). Cette autre se décore-t-elle de fleurs au printemps ? C’est surtout en celle-ci que brille « la fleur des champs et le lis des vallées » (Can 2,1).
Enfin, en est-il une dernière qui soit exaltée pour ses métaux précieux et charmants, ou toute rutilante de son or ? En celle-ci, les divers éclats des pierres précieuses font rayonner leurs couleurs sous une vibrante lumière. Ainsi, sur tous les points, cette terre est supérieure à toutes les autres et dans tous les biens. C’est donc à juste titre, ô terre vénérable que tu as été ou habitée ou désirée par les saints. Tu as été fertile à leur profit, puisque tu remplaçais pour eux toutes les richesses. Tu exiges un cultivateur qui cultive sa terre et non la tienne. Tu es stérile pour les vices, à tes habitants, et féconde en vertus. Quiconque a recherché tes demeures y a trouvé Dieu. Quiconque t’a cultivée a rencontré le Christ. Celui qui t’habite jouit de son Seigneur habitant en son cœur ! C’est la même chose de te posséder et d’être possédé par Dieu. Celui qui ne se refuse pas à tes espaces devient le temple de Dieu.

A la gloire de Lérins

Je dois, certes, mon respect à tous les lieux du désert que la retraite des justes a illuminés, mais j’aime et honore entre tous ma chère Lérins, qui reçoit dans son sein plein de miséricorde ceux qui lui viennent, au sortir des naufrages de ce monde orageux. Elle introduit affectueusement sous ses ombrages tous ceux qu’a dévorés l’ardente chaleur du siècle, pour qu’ils puissent reprendre haleine, en cet abri intime. Elle abonde en eaux vives, en ombrages verdoyants, en fleurs parfumées. Agréable aux yeux comme aux narines, elle s’offre à ceux qui l’habitent comme un vrai paradis.
Elle était digne d’être établie dans les célestes disciplines, sous l’autorité d’Honorat. Elle méritait d’avoir un père si grand, pour de si grandes institutions, tout rayonnant de la vigueur et de l’aspect de l’esprit apostolique. Elle méritait, en le recevant, de briller d’un tel éclat. Elle est digne de nourrir les moines les plus éminents et de produire des prêtres que l’on envie. Maintenant, elle possède son successeur, qui se nomme Maxime, illustre par cela même qu’il a mérité d’être mis à sa place. Elle a eu Loup, au nom révéré, qui nous a rappelé ce loup de la tribu de Judas. Elle a possédé son frère, Vincent, une pierre précieuse, éclatante par son éclat intérieur. Elle possède encore le vénérable Caprais que sa gravité égale aux saints d’autrefois. Elle possède enfin ces pieux vieillards qui, en leurs cellules séparées, ont introduit dans nos Gaules les pères d’Egypte. 
Quels groupes de saints, ô bon Jésus, quelles assemblées ai-je vues en ces lieux ! Là, de précieux vases d’albâtre répandaient les parfums les plus suaves. Partout, soufflait l’odeur de la vraie vie ! Leur seul aspect extérieur révélait l’état intérieur des âmes ! Ils étaient étroitement serrés dans la charité, abaissés dans l’humilité, adoucis dans la piété, affermis dans l’espérance, modestes dans leur démarche, prompts à l’obéissance, silencieux en leur rencontre, sereins dans leurs visages ! A les voir, on dirait, dès l’abord, une troupe d’anges de la paix ! Ils ne désirent rien, ne regrettent rien, si ce n’est Celui qu’ils désirent encore en Le regrettant. Au temps même où ils recherchent la vie bienheureuse, ils en jouissent, et pendant qu’ils Le poursuivent, ils L’obtiennent ! Ainsi, veulent-ils être séparés des pécheurs ?
Ils le sont. Mener une vie chaste ? Ils la mènent ! Consacrer toute leur vie à louer Dieu ? Ils l’y consacrent ! Se réjouir dans les assemblées des saints ? Ils s’y réjouissent ! Posséder le Christ ? Ils le possèdent ! Vivre de la vie du désert ? Ils en vivent manifestement ! De la sorte, par une Grâce très riche du Christ, un grand nombre des biens qu’ils désirent pour l’avenir leur sont accordés dans le présent. Ils ont déjà la réalité, alors qu’ils poursuivent l’espérance. Ils trouvent dans le travail même une magnifique récompense du travail parce qu’ils découvrent, en s’y livrant, presque tout ce qui doit en être le prix. Votre retour en leur société, très cher Hilaire, vous a apporté à vous, mais à eux aussi, le plus grand profit, puisqu’ils se réjouissent allégrement de ce retour même. 
Je vous supplie, avec eux, de ne pas oublier de prier pour mes péchés; avec eux, dis-je, dont je ne sais si vous leur avez apporté plus de joie qu’ils vous en donnent. Vous êtes maintenant le véritable Israël, vous contemplez Dieu en votre cœur, délivré que vous êtes de l’Egypte, c’est-à-dire des ténèbres du siècle, ayant passé les eaux salutaires qui ont englouti vos ennemis, suivi au désert la colonne de feu, et vous expérimentez la douceur des breuvages amers d’autrefois transformés par la croix du Christ, cette eau qui jaillit vers la vie éternelle, vous la recevez du Christ.
Vous nourrissez votre homme intérieur d’un pain venu d’en haut. Vous entendez la Voix divine, qui vous annonce votre trône. Parce que vous êtes enfermé au désert avec Israël, vous entrerez avec Jésus dans la Terre promise ! Adieu, dans le Christ, Jésus, notre Seigneur !

source : Eglise Orthodoxe d'Estonie : http://www.eoc.ee/

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