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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 23:24

 

 
 
 
 
L'entretien que je publie ci-dessous est de première importance. Les conseils que le pape Shenouda y donne avec sérénité et simplicité sont d'une densité et, si on ose dire, d'une immédiateté extraordinaires, car ils peuvent être appliqués sans autre difficulté que la vigilance et la persévérance, et leur effet est garanti par l'expérience. 
 
Je ne saurais assez conseiller à mes lecteurs de les déguster.
 
Je remercie père Alphonse et Rachel d'avoir mis ce trésor à la portée de tous.  
 
 
Père Alphonse et son épouse Rachel Goettmann ont eu l'insigne grâce d'ap­procher en tête à tête Sa Sainteté le Patriarche d'Alexandrie, Shenouda III, lors d'une série d'entretiens en vue d'un prochain ouvrage. D'abord journa­liste de renom et poète, puis moine et ermite dans les grottes du désert de Wadi-Natrun, professeur de théologie et évêque, voilà qu'à 80 ans Amba She­nouda a déjà traversé trois décennies de son patriarcat. Il préside un immense peuple dont il s'est fait très proche et auquel il ne cesse de transmettre des paroles de sagesse, simples et perspicaces comme l'Évangile. Nous reprodui­sons ci-dessous l'un de ces entretiens.
 
Père Alphonse et Rachel: Amba Shenouda, l'homme a une double polarité: il est terrestre et il est céleste. La plupart du temps cependant, il vit comme si cette dernière n'existait pas. Or, c'est précisément cette dimension transcendante qui fait qu'un homme soit un homme et lui permet de progresser dans une évolution inces­sante, vers une spiritualisation, une divinisation de son être. Bien loin de cela qui le rendrait heureux, il s'enferme dans les intérêts terrestres, à l'affût de plaisirs médiocres, en-deçà de la capacité d'infini qui l'habite. Sa vie n'est souvent qu'une réduction à l'horizontalité animale... Même beaucoup de ceux qui se disent croyants se contentent de cet univers rétréci et ne semblent pas avoir l'expérience d'une vraie illumination, d'un éveil. Ne sommes-nous pas des endormis?
 
Amba Shenouda: L'Écriture Sainte définit, en effet, l'homme loin de Dieu, comme un endormi. C'est l'homme en état de péché. Il ne sait rien de son âme et de sa situation. Il n'a pas le moindre soupçon de sa dimension spirituelle: son besoin, c'est d'être réveillé! C'est pourquoi saint Paul écrit aux Romains:
 
Comprenez le temps où nous sommes: c'est l'heure de nous réveiller (13.11).
 
L'apôtre veut nous dire par là: cela suffit de dormir! C'en est assez de ce temps de négligence dans notre vie spirituelle! Il faut nous réveiller sur le champ, ici et main­tenant, sans aucune remise au lendemain! Car, continue saint Paul,
 
 
La nuit est avancée, le jour est proche. Laissons donc là les œuvres des ténèbres et revêtons les armes de la lumière! (13,12).
 
L'Eglise nous adresse le même appel quand, à l'office de minuit, on commence la prière par ces mots:
 
Levez-vous, fils de Lumière!
Louons le Seigneur des Puissances célestes,
car Il nous offre la grâce de la libération de nos âmes...
Arrache, Seigneur, le sommeil de nos sens,
il paralyse notre vigilance. Accorde-nous, ô Dieu,
d'être éveillés, afin que nous sachions comment nous tenir en ta Présence
au temps de la prière et accueillir le pardon de nos péchés.
 
Il s'agit donc bien de nous réveiller du sommeil de l'inattention. Saint Paul va cependant encore plus loin que le sommeil ordinaire, il y voit la mort elle-même:
 
Eveille-toi, toi qui dors, lève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera! (Eph 5,14).
 
L'appel est donc clair: lève-toi, fais attention à toi-même ! Retourne à la vigilance pour découvrir où tu en es. Eveille-toi et laisse les œuvres des ténèbres ! Alors le Christ t'illuminera et tu passeras de la mort à la vie...
 
Père Alphonse: La vigilance semble être le fond commun de toutes les Traditions spirituelles de l'humanité. Elle est le nerf de la vie tout court. Sans elle il n'y a rien. On dit communément que le progrès d'un homme dépend de la puissance de sa concentration. Bouddha l’ affirmait :
 
La vigilance est la voie de l'immortalité, l'inattention la voie de la mort.
Soyez éveillés parmi les endormis.
 
La conscience de soi et la présence au présent est alors le chemin même vers Dieu et nous sort de tout ce qui nous sépare de Lui, c'est-à-dire du « péché ». Le mot « péché » est difficilement accepté aujourd'hui, à cause de son aspect moral et culpa­bilisant, mais vous lui donnez une toute autre dimension en le définissant comme une mort de l'âme...
 
Amba Shenouda: Le pécheur est narcosé, abruti. Il ne sait pas qui il est ni ce qu'il fait. Hors de son axe, déraciné, il se jette dans le malheur. L'enfant prodigue a pris conscience du tragique de cette situation et s'est éveillé quand il est rentré en lui-même (Lc 15,17).
L'homme pécheur est dans un tourbillon, où il oublie son propre esprit, il oublie Dieu, il oublie ses principes et ses idéaux: endormi, il ne sait plus ce qui est vrai. Malgré tout, il est persuadé, quant à lui, de sa grande vigilance: n'occupe-t-il pas le monde entier par son activité fébrile et sa volonté de puissance! Les anges le regar­dent en disant: «Pour combien de temps encore cet homme reste-t-il dans son som­meil?» Il a besoin de quelqu'un qui le réveille, qui réveille sa conscience d'entre les morts, pour que le Christ irradie en lui sa Lumière.
Satan, c'est bien connu, endort d'abord la conscience d'un homme pour le faire chuter ensuite. Par une ruse quelconque, il cherche à le conduire dans un état second, de rêverie et d'inattention.
Si le pécheur n'a plus le pouvoir de se réveiller par lui-même, alors il lui faut l'in­tervention de quelqu'un d'autre. Dieu, de son côté, ne cesse de frapper à sa porte:
 
Je me suis couché et j'ai dormi, puis je me suis réveillé, car le Seigneur me tenait debout (Ps 3.6).
 
Rachel: L'homme se définit aussi par son désir. Selon les motifs qui l'animent, il sera davantage terrestre ou davantage céleste ou encore dans l'équilibre des deux, l'un transfigurant l'autre. Et puis il y a bien des degrés dans la motivation de chacun à donner un sens à sa vie. Cela va de l'athéisme absolu jusqu'à la sainteté, en pas­sant par toutes sortes d'idolâtries ou tout simplement la non-motivation, la négli­gence et l'indifférence totale, ce qui mène droit à la dépression ou l'état suicidaire. Quels sont pour vous, Amba Shenouda, les vrais motifs qui plongent l'homme dans l'endormissement et la non-vie?
 
Amba Shenouda: Il y a, selon moi, des motifs extérieurs et d'autres qui sont inté­rieurs, ceux qui s'introduisent dans l'homme d'une façon insidieuse et presque imperceptible, enfin des motifs qui le submergent comme un ouragan et occupent son cœur totalement.
Une des ruses les plus puissantes qu'utilise le démon pour détruire la vie spiri­tuelle, c'est de jeter l'homme dans l'activisme extérieur. Ce qui est subtil dans cette tentation, c'est qu'elle ne s'attaque pas au spirituel directement, mais ne lui laisse aucune place, si bien qu'on l'oublie rapidement.
 
Ces gens n'ont jamais le temps pour s'asseoir avec Dieu, pour prier ou lire la Bible, méditer ou louer le Seigneur. Ils n'ont pas plus le temps de s'asseoir avec eux-­mêmes pour s'interroger: qui suis-je, où vais-je? Leur vie n'a donc aucune chance de se transformer!
 
Père Alphonse: C'est ce que les Pères appellent « le regard clair sur soi » ou, selon le terme classique en occident: «l'examen de conscience». Il s'agit de l'instru­ment même du progrès spirituel. Lui seul permet le vrai discernement des esprits à l'œuvre et peut conduire à l'éveil...
 
Amba Shenouda : La stratégie des esprits est simple: ils savent que lorsque l'homme s'arrête, sa nostalgie spirituelle peut se manifester à lui, il risque de perce­voir tout à coup la voix de Dieu au fond de lui, ou encore il peut découvrir sa propre conscience qui l'interroge...
L'homme d'aujourd'hui surtout n'a souvent aucun équilibre dans la juste réparti­tion de son temps. Notre époque technologique fait de lui une victime des machines, de leur vitesse et du tourbillon de leurs attractions multiples. Il peut être suspendu à son téléphone ou ses petits écrans pendant des heures, sans trouver dix minutes pour se retirer dans la prière et le recueillement...
Si toutefois il lui arrive de prendre la décision vigoureuse de faire une halte, le démon vient lui dire: «Je viens m'asseoir, moi aussi, avec toi pour te soutenir dans ta prière. » Il commence alors à le traîner d'une pensée à l'autre, à travers mille sujets aux antipodes de la prière, et l'enfonce encore plus dans cette activité qu'il avait décidé de quitter! Pourquoi est-ce ainsi'? Tout simplement parce que l'acti­visme a pris racine dans le subconscient de cet homme, ses centres d'intérêt pro­fonds sont captifs. Cela prouve bien qu'en aucun cas il croit que le temps passé avec Dieu est un enrichissement, que la vérité dernière de l'homme, la plus importante, se trouve dans la prière seulement...
 
Rachel: Selon la Bible, Dieu a créé l'homme le sixième jour et le septième c'était le Shabbat. Donc le premier jour de l'existence de l'homme était un jour de repos et de fête avec Dieu, de contemplation de l'œuvre divine accomplie et d'émerveille­ment. C'est là une formidable révélation, où il est affirmé avec puissance la dimen­sion essentielle de l'homme, celle de son intériorité, sans laquelle il cesse d'être lui­-même et sans laquelle son travail, auquel il tient tant, n'est qu'une vaine agitation...
 
Amba Shenouda: C'est pour prévenir l'homme de cette agitation et l'en libérer que Dieu lui donne un jour entier de la semaine, le Jour Saint du Seigneur, où aucun travail ne doit être effectué (cf. Lv. 23,3). Il s'agit d'un temps de grâce et de retour sur soi, de renouvellement intérieur, dans la joie et la liberté divines.
 
Mais qu'en a-t-on fait? Au lieu de recevoir ce jour comme un don de Dieu, l'homme se l'est approprié et l'a profané. Ce qu'on appelle maintenant «week-end», au lieu de «Jour du Seigneur», est parfois plus chargé encore que les jours de la semaine: sorties, sports, voyages, stages et autres commerces, car même les maga­sins sont souvent ouverts ce Jour-là. On y trouve de tout, sauf Dieu...
 
Rachel: N'y a-t-il pas derrière toute cette réalité la perte profonde du sens de notre relation à Dieu? Dans la Bible, Dieu se manifeste comme le Fiancé, l'Epoux de l'homme. C'est pour une réciprocité amoureuse qu'Il nous a créés, pour une rela­tion nuptiale, loin d'une obéissance servile à des commandements...
 
Amba Shenouda: Dieu est le Fiancé, en effet. Comme tout amoureux, Il aime prendre du temps avec nous, mais nous ne voulons pas. Quand Il visite sa bienaimée, l'humanité, l'homme, chacun d'entre nous, elle est occupée par mille choses qu'elle trouve plus intéressantes et Lui tourne le dos. N'est-ce pas stupéfiant? Dieu nous aime et cela nous laisse indifférents... Il nous parle et nous ne répondons pas ! Il nous appelle à Lui, mais nous ne bougeons pas ! Notre suractivité témoigne bien que Dieu n'a pas de place dans notre cœur, et s'Il en a une, c'est de toutes façons après tout le reste...
 
Rachel: Vous faites un constat d'échec terrible, Amba... Voyez-vous une solution?
 
Amba Shenouda: On peut essayer de se lever une demi-heure plus tôt pour com­mencer sa journée par la prière et la lecture de la Bible. Il est nécessaire aussi de gagner du temps durant la journée. Bien des choses que nous faisons sont inutiles pour la vie. A chacun de voir comment il peut supprimer ou réduire la lecture des journaux ou des livres, la radio et la télévision, certaines rencontres ou loisirs.
 
Mais le plus important de tout, c'est d'être convaincu de la nécessité vitale de l'éveil spirituel, alors on trouve toujours le temps pour en prendre les moyens ! David, qui avait l'énorme responsabilité d'être roi, chef d'armée et juge, dit: Sept fois par jour je te loue, Seigneur et la nuit je me souviens de ton saint Nom (Ps 119,164). Quant à Josué, successeur de Moïse et conducteur du peuple, Dieu lui demande de méditer la Parole de Dieu nuit et jour (Jos 1,8).
 
Père Alphonse : David et Josué étaient des vrais amoureux de Dieu. Quand le cœur est épris, ce n'est pas seulement un petit temps que l'on réserve au bien­aimé, le temps tout entier est illuminé par l'amour. Mais pour accueillir cette étincelle, il faut trouver des « temps forts » dans la journée, c'est vrai. Le «manque de
temps» est un mensonge, car les moines ont découvert depuis tou­jours qu'une demi-heure de prière et de méditation profonde, où le corps est détendu, équivaut à trois heures de sommeil. Cela est maintenant confirmé par la science. On peut donc toujours faire, le cas échéant, une ponction sur la nuit et on est encore gagnant! Ne doit-on pas plutôt se mettre devant d'autres évidences que le manque de temps et le surcroît de travail ?
 
Amba Shenouda : En réalité si notre temps est occupé par l'action ou le «faire» incessant, c'est parce que notre cœur est occupé par d'autres centres d'intérêt que Dieu. Le démon n'empêche jamais directement l'homme à s'approcher de Dieu, mais il lui fait miroiter des appâts plus plaisants à ses sens. Si l'homme entre en dia­logue avec cet attrait, la passion va bientôt assiéger la totalité de son être et engloutir tous ses intérêts.
 
Rachel: Il n'y a pas de place pour Dieu dans un cœur encombré, dit sainte Thé­rèse d'Avila.
 
Amba Shenouda: L'important à comprendre ici, c'est qu'il s'agit de la captation de nos sentiments par le démon. Il mobilise nos émotions et les oriente. Cela peut être n'importe quoi: le sport, l'art, la lecture... Certains sont tellement focalisés sur leur travail qu'ils ne font plus que vivre, parler et penser à travers lui. D'autres rêvent de leur promotion, la vaine gloire meuble leur imagination et remplit leur ave­nir d'illusions. D'autres encore veulent refaire le monde, ils sont révoltés et criti­quent tout ce qui passe sous leur regard... Ces passions rongent le cœur de l'homme comme les mites rongent ses vêtements.
 
Voilà pourquoi les saints moines sont nos modèles. Ils ont chassé toute prédilec­tion de leur cœur. Dieu seul est leur unique amour. Lui seul mobilise puissamment leurs sentiments, remplit de plénitude leur vie et leur temps... Parce que Dieu est Dieu, rien ne peut leur manquer!
 
Rachel: En dehors des motifs extérieurs et intérieurs qui nous éloignent de Dieu et nous endorment, vous avez parlé de ceux qui se glissent en nous d'une façon imperceptible. Mais sans doute faut-il beaucoup de discernement pour les distin­guer: chez le démon tout s'entremêle, il est masqué et se présente souvent sous les apparences du bien...
 
Amba Shenouda: Je faisais allusion essentiellement à l'entourage, l'environne­ment non spirituel. Notre «milieu» de vie a une importance capitale: c'est comme la «bonne terre» ou l'humus pour la graine et la plante. Saint Paul dit:
Ne vous laissez pas façonner par le monde,
quand c'est le renouveau intérieur qui doit vous trans­former! (Rom. 12.2).
 
L'homme endormi et loin de Dieu accuse l'homme spirituel et le rejette, parce que celui-ci le dérange dans sa léthargie, pose à sa conscience des questions qu'il ne veut pas entendre et met en évidence la dimension que l'autre a refoulée souvent avec violence.
 
Faire autrement que le groupe auquel on appartient est toujours mal vécu, on mar­ginalise vite ceux qui n'ont pas un comportement grégaire ! Ceux qui se veulent «Modernes» taxent de «vieux jeux» ceux qui se refusent à leur agissements dou­teux. Le faible ou le solitaire a besoin d'être reconnu. Il ne sera jamais intégré au groupe, le jeune qui ne fume pas comme tout le monde, qui n'a pas de relations sexuelles en toute liberté ou qui ne s'habille pas selon les normes en cours... S'il a encore le courage d'aller à l'église, l'ironie et le ricanement de ses camarades lui prendront le reste de sa ferveur pour Dieu...
Ne vous égarez pas, dit saint Paul,
les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs (i cor. 15.33).
 
 
Rachel: Que faire alors devant une réalité qui s'impose pourtant massivement: l'homme vit dans des milieux de plus en plus déchristianisés: la famille, l'école, le travail et la société tout court... on n'est jamais seul...
 
Amba Shenouda: D'abord Dieu est toujours là, avec chacun, s'il le veut bien! Ensuite il me paraît tout à fait essentiel d'avoir un contact avec les grandes personna­lités, vivantes ou déjà au ciel, de se sentir soutenu dans la foi et profondément relié. Enfin, tant que l'on peut, il faut limiter la symbiose avec les milieux dangereux pour notre vie spirituelle. On peut très bien être dans le monde sans être du monde(in 15,19). Parfois même notre vie de foi doit rester un jardin clos, une fontaine scellée, comme dit le Cantique (4.12).
 
Père Alphonse: Nous avons remarqué très souvent à quel point la compagnie des saints est absolument déterminante dans la vie d'un homme. Lire une ou deux pages par jour d'une biographie ne prend pas beaucoup de temps, mais provoque une lente imprégnation de la présence et de la pensée du saint. Et effectivement le saint se pré­sente, on le sent proche de soi. Alors on lui parle, c'est-à-dire on le prie, et la rela­tion devient de plus en plus vivante, il peut naître une réciprocité, une amitié spiri­tuelle très forte. Dès lors ce saint est un compagnon sur le chemin, un vrai guide que l'on écoute et dont on peut recevoir des richesses insoupçonnées !
 
Amba Shenouda: Les saints nous apprennent l'attitude juste et la pensée droite au milieu des turbulences du monde. Leur vie est une interprétation des Ecritures, leur compréhension de la Parole de Dieu nous maintient au-dessus des doutes et des lâchetés...
Mais nous n'avons pas terminé avec les obstacles sur le Chemin. Nous disions que l'activisme assiégeait le temps de l'homme, que les passions assiégeaient son cœur, et le milieu de vie inhibe sa volonté... Avec tout cela, il ne faut pas oublier le mental qui domine les pensées et, par l'imagination, mène l'homme par le bout du nez en le divisant complètement. C'est par l'imaginaire que le mental est à l'affût du plaisir des sens, qui coupent alors l'homme des racines de son être et de Dieu lui-même.
 
Père Alphonse: Peut-être cela nous aiderait de distinguer l'intellect du mental. Le mental n'a pas été créé par Dieu; c'est l'homme qui, en manipulant l'intellect, a fabriqué le mental pour vivre, ou plutôt survivre, à son propre compte et sans Dieu. Voilà pourquoi le mental ne cesse de mentir et de mettre l'homme à propos de tout dans la non-vérité, c'est l'egocentration. L'objectif premier des grandes Traditions consiste donc d'abord à donner à l'homme des moyens de libération, pour qu'il vive pleinement au lieu de survivre chichement. Que propose le christianisme pour cet éveil, comment fait-il pour qu'un pécheur ou un grand criminel devienne un saint, comme cela est arrivé souvent dans l'histoire?
 
 
Amba Shenouda: Si quelqu'un se détourne de Dieu et délaisse son âme, cela ne veut en aucun cas dire que Dieu l'a également abandonné. Bien au contraire ! Cet homme perdu, Dieu le cherche plus que jamais, par tous les moyens, et tout d'abord par son amour.
 
Car il veut, dit saint Paul,
que tous soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tim. 2,4).
 
Beaucoup d'hommes sont réveillés par cet amour gratuit et inconditionnel de Dieu, alors même qu'ils sont loin de Lui et le renient par leur manière de vivre. Que l'on pense seulement à Zachée, rejeté et haï par tout le peuple. Au passage de Jésus dans sa ville, il grimpe sur un arbre pour ne pas être vu. Mais Jésus pose son regard sur lui avec amour, l'appelle par son nom et s'invite à sa table devant ces milliers de personnes médusées par leur haine pour cet homme. Zachée est complètement bou­leversé, au point qu'il dit:
 
Seigneur, je veux donner la moitié de mes biens aux pauvres,
et si j'ai volé que/qu'un, je le lui rendrai au quadruple (Le 19,1-10)...
 
Rachel: ... Alors même que Jésus ne lui a pas demandé cela! On est toujours frappé par ce regard d'amour que Jésus pose sur les hommes, sans aucun jugement. Ce regard qui plonge dans la profondeur et va communier au mystère même de l'être, à sa source la plus intérieure. Et chaque fois ces hommes sont retournés, ils s'éveillent à Dieu, mais aussi à eux-mêmes, ils se découvrent. Je pense encore à Nathanaël, à la Samaritaine, à Pierre lors de son reniement de Jésus, à Marie-Made­leine, au malfaiteur crucifié et à tant d'autres...
 
Amba Shenouda: Il n'y a cependant pas que la manifestation directe de l'amour qui transforme les gens. Parfois ce même amour s'exprime à travers des épreuves. Celles-ci sont alors une autre possibilité d'éveil. La Bible est remplie d'exemples à ce sujet-là. On pourrait citer la longue résistance de Pharaon au peuple hébreu susci­tant les fléaux successifs jusqu'à ce qu'il lâche prise (Ex 7 à 12); ou l'histoire de Joseph vendu par ses propres frères qui se: retournent complètement lors de leur mise à l'épreuve (Gen. 37 à 46); Jonas, quant à lui, n'écoute pas l'appel persistant de Dieu: ce n'est que dans le ventre de la baleine, englouti par les eaux profondes, c'est-à-dire au sommet de la terreur et de l'effroi qu'il se tourne vers le Seigneur et prie (Jon. 2). L'exemple biblique le mieux connu est évidemment celui de l'Enfant prodigue qui ne se convertit que lorsque rien ne va plus dans sa vie (Lc 15,11-32).
 
 
Il est facile de transposer ce mystère du retournement de l'homme vers Dieu dans notre propre contexte : celui des maladies, de la souffrance, des accidents et autres malheurs dont l'histoire humaine est remplie. Selon l'attitude de l'homme, l'épreuve qui le touche est initiatique et peut alors devenir la plus haute prière et un chemin de transformation radicale. Le Seigneur a dit:
 
Appelle-moi au temps du malheur pour
que je te délivre et que tu rendes grâces (Ps so,1s).
 
La même chose serait à dire à propos de l'échec. Certains hommes sont comme poursuivis par la défaite, rien ne leur réussit, toutes les portes auxquelles ils frappent restent closes et chaque projet qu'ils font, s'enlise dans le sable... Mais compren­nent-ils? Bien souvent jamais; mais parfois cependant ils s'éveillent et découvrent que Dieu les cherche et les secoue dans la perte de leur âme... Quant à ceux qui résistent à Dieu, ils plongent encore davantage dans l'échec de leur vie: ils s'adon­nent à l'alcool ou à la drogue pour oublier ce qui leur arrive. D'autres ont recours à la magie, au spiritisme et à la voyance... Dieu exerce beaucoup de patience avec ces hommes jusqu'à ce qu'ils aient épuisé tous les moyens humains dont aucun ne répondra à leur attente !
 
Rachel: Finalement on peut dire avec les saints: Tout est grâce, c'est-à-dire que Dieu est toujours présent et nous cherche avec amour à travers même nos difficultés, mais nous ne le percevons qu'en écoutant...
 
Amba Shenouda: Bien sûr, mais parfois la grâce est plus explicite ou plus facile­ment perceptible, par exemple dans la lecture d'un livre qui bouscule, la rencontre d'une personne spirituelle, la participation à une liturgie ou l'écoute d'un sermon... Là où la grâce a certainement son impact le plus fort, c'est à la vue d'un mort. D'un coup absolument tout est mis en question et cela d'une façon fondamentale. On s'in­terroge sur le sens de sa propre vie et sa manière de la conduire. Cela peut être un choc terrible mais salutaire...
 
Père Alphonse: Quand quelqu'un s'est vraiment réveillé, que se passe-t-il en lui? On utilise souvent les mots «conversion» ou «retournement», mais quelle réalité recouvrent-ils? Les mots n'expriment souvent plus qu'une morale pieuse que nos oreilles n'entendent pas...
 
Amba Shenouda: Un véritable éveil laisse des traces profondes dans l'être humain et se reconnaît à des signes qui ne trompent personne.
 
Dès qu'un homme approche de Dieu, il voit l'énormité de son péché, c'est-à-dire l'éloignement, la rupture dans laquelle il a vécu jusque-là. Maintenant il en est vrai­ment conscient, puisqu'il ne dort plus! Il ressent alors profondément l'ignominie du péché qui, auparavant, n'existait même pas pour lui. La honte l'envahit. D'abord devant la sainteté de Dieu et son amour sans bornes. Devant sa miséricorde infinie qui l'a épargné de la mort où le conduisait le péché. Il est surtout saisi par un extra­ordinaire repentir car son péché a mené le Christ sur la croix. Ce ne sont là plus des mots pour lui, mais une expérience poignante. Le sentiment de cette opprobre est bien relevé dans l'attitude du Publicain au Temple (Lc 18,13) ou encore dans le retour de l'Enfant prodigue (Lc 15, 19):
 
Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils!
 
Mais déjà les psaumes en sont remplis:
Tout le jour ma confusion est devant moi et la honte couvre mon visage (44,16).
Toi, tu sais mon opprobre, ma honte et ma confusion (69,20).
 
Mais cette opprobre n'est pas seulement ressentie devant Dieu, elle l'est aussi devant soi-même. L'homme a honte de sa trahison, de sa fragilité, il prend conscience à quel point il est peu fiable et manque à sa propre présence, la peur le cloue au sol devant cette capacité de néant qu'il découvre en lui-même...
 
La honte a dévoré le gain de nos pères, s'écrie Jérémie...
Couchons-nous dans notre honte et que nous couvre notre confusion;
car contre le Seigneur, notre Dieu, nous avons péché depuis notre jeunesse jusqu'à nos jours(3,25).
 
Ou encore Esdras:
Mon Dieu, j'ai trop de honte et de confusion pour lever vers toi mon visage,
 car nos fautes se sont multipliées jusqu'à dépasser nos têtes (9,6).
 
Les textes sont multiples qui montrent par cette attitude l'ouverture à un tout autre niveau de conscience. Leur méditation, surtout celle des Psaumes, nous apprend à prendre ce chemin. La souffrance intérieure opère une telle purification que, peu à peu, l'homme se décentre en Dieu et ne compte plus que sur Lui seul.
Rachel: La conscience humaine est très élastique. Plus on est loin de Dieu moins on a conscience du péché: on l'ignore, on le méprise ou on le traite avec indifférence pour rester libre dans ses agissements... Mais plus on se rapproche de Dieu plus on voit combien on en est loin. C'est seulement quand je mets un vêtement contre la lumière que je vois les taches ! Cela explique pourquoi les saints, paradoxalement, se sentent aussi les plus grands des pécheurs... C'est une grande douleur pour eux...
Amba Shenouda: Cette douleur mène aux larmes. C'est un autre signe de l'éveil spirituel. Saint Pierre a pleuré amèrement sur sa triple trahison (Mt 26,75), et David, après son crime, dit:
Chaque nuit je baigne ma couche,
de mes larmes j'arrose mon lit (Ps 6,7).
Les larmes montrent que le retournement est descendu jusqu'aux profon­deurs affectives et atteint le cœur de l'homme. Le cœur est le noyau de l'être; tant qu'il ne pleure pas, il reste bloqué et ne cède en rien. Mais s'il pleure, tout est pos­sible et il sera pour cet homme un puissant moteur de transformation...
Père Alphonse: Certains Anciens comparent les larmes à l'eau du baptême. Elles nous insèrent dans le mystère de l'agonie du Christ à Gethsémani, où Il a versé des larmes de sang, puis aussi dans le mystère de la croix, car la source des larmes coule du côté transpercé du Seigneur. Alors l'homme qui pleure est immergé dans la mort du Christ, les larmes éteignent la brûlure des passions. Puis ces larmes d'affliction deviennent peu à peu des larmes de gratitude, d'émerveillement et de joie dans le Christ qui pardonne et ressuscite. Et finalement les larmes de tristesse sont traversées par la lumière du sourire qui mettent à nouveau le cœur en fête. Le cœur endurci par le péché se liquéfie par les larmes et se métamorphose en amour. Dieu le revêt de la robe nuptiale. Le Canon de saint André de Crète contient ce grand thème.
 
Amba Shenouda: Il ne faut pas oublier que ce n'est pas gagné pour autant ! Le démon est terriblement jaloux de la conversion d'un homme et il fera tout pour l'ar­racher de son nouveau chemin. Il peut se glisser dans ces larmes et leur donner une pesanteur ténébreuse, décourager celui qui pleure et lui faire croire qu'il ne s'en tirera jamais... Certains Pères du désert ont lutté pendant des années contre le démon, tout en pleurant.
Mais Dieu est là tout autant, il ne faut pas l'oublier non plus ! Il connaît les méandres de notre âme et l'accompagne pas à pas. Quand l'homme s'abandonne à Lui et se laisse purifier, vient le moment où tout culbute. Le pécheur d'antan va maintenant consacrer toute son énergie au chemin spirituel. La même énergie qu'il donnait autrefois au démon, il la donne maintenant à Dieu. Avec enthousiasme il s'adonne à la prière perpétuelle, au jeûne, à l'ascèse et au service des autres. L'his­toire est peuplée d'illustres exemples, pensons à saint Augustin, saint Moïse le Noir, sainte Marie l'Egyptienne... Un éveil de cette envergure ne retombe plus. Ces hommes sont entrés dans la joie de leur maître, ils sont marqués définitivement par le sceau de l'Esprit!
 
Père Alphonse et Rachel: Joie pour nous, de partager avec tous nos lecteurs la grâce de ce dialogue !
 
Entretien de Sa Sainteté le Patriarche Amba Shenouda III avec Père Alphonse et Rachel Goettmann

Rappelons que le pape Shenouda III, patriarche d'Alexandrie et de la Prédication de saint Marc est né au ciel le 17 mars dernier à l'âge de 88 ans (voir mon billet du 27 mars).
 
 
Publié par + JFV
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