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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 00:01


Hymne II (IV)

par Luc Fritz

Synésius, écrivain et poète, est né en Lybie, à Cyrène, vers 370. Issu d’une famille d’aristocrates païens, grands propriétaires terriens, il poursuit des études supérieures à Alexandrie avant que d’être délégué, entre 399 et 402, auprès de l’empereur pour négocier une réduction d’impôts destinée à soulager la Pentapole soumise à de multiples invasions barbares. Il retourne ensuite à Cyrène où il épousera une chrétienne, sans aucun doute de haute condition sociale, car c’est Théophile, le patriarche d’Alexandrie, qui bénira cette union. Libéré de ses obligations officielles, Synésius consacre son temps à sa famille, à l’entretien de ses propriétés ainsi qu’à ses activités philosophiques et littéraires. En 404, Cyrène est victime de nouvelles incursions de pillards. Synésius organise la défense de la région qui retrouve la paix en 405. Cette proximité avec les siens lui vaudra d’être acclamé évêque après le décès de l’évêque de Ptolémaïs.

 

Cette élection le surprend et il tarde à l’accepter car il ne veut ni se séparer de son épouse, ni renoncer à ses convictions néoplatoniciennes. Il écrit une lettre ouverte à son frère : « Tu ne seras pas seul à lire cette lettre ; en te l’adressant, je veux surtout faire savoir à tous dans quelles dispositions je suis. Quoi qu’il arrive par la suite, on n’aura pas le droit de m’accuser, ni devant Dieu, ni devant les hommes, ni surtout devant le vénérable Théophile. En lui soumettant toutes mes pensées, je m’en remets à sa décision ; en quoi donc pourrais-je être coupable ? Or, Dieu lui-même et la loi m’ont donné une épouse de la main sacrée de Théophile. Je le déclare hautement, je ne veux point me séparer d’elle ; je ne veux point non plus m’approcher d’elle furtivement, comme un adultère ; car, de ses deux actes, l’un répugne à la piété, l’autre est une violation de la règle. […] Enfin, il est un point sur lequel […] je dois insister, un peu plus ; car, à côté de cette difficulté, toutes les autres ne sont rien. Il est malaisé, pour ne pas dire impossible, d’arracher à notre esprit les convictions que la science y a fait entrer. Or, tu sais que la philosophie repousse beaucoup de ces dogmes admis par le vulgaire. […] Cette résurrection, objet de la commune croyance, n’est pour moi qu’une allégorie sacrée et mystérieuse, et je suis loin de partager les opinions de la foule. […] Si je suis appelé à l’épiscopat, je n’irai point, j’en prend à témoin Dieu et les hommes, prêcher des dogmes auxquels je ne croirai point. Dieu est la vérité même et je ne veux pas l’offenser. Mes doctrines sont le seul point où je ne pourrai me faire violence. […] Jamais je ne consentirai à dissimuler mes convictions ; ma langue ne sera pas en désaccord avec ma conscience. » Théophile d’Alexandrie fit confiance à cet esprit droit et l’ordonna évêque au cours de l’an 410.

L’oeuvre chrétienne de Synésius se compose de deux discours, d’homélies et de neuf hymnes dont la thématique trinitaire combat une résurgence de la pensée eunoméenne. Il y présente une pneumatologie singulière où l’Esprit Saint intervient dans la génération du Fils. Il est la volonté du Père par laquelle celui-ci enfante le Fils.

Hymne II (IV)

’est toi qu’à l’aurore : 
c’est toi qu’à la montée, 
c’est toi qu’au milieu 
et c’est toi qu’au déclin 
du jour sacré 
et de la nuit divine, 
c’est toi que je chante, ô Père, 
médecin des âmes, 
médecin des corps, 
toi qui dispenses 
la divine sagesse, 
toi qui écartes 
toutes les maladies, 
et qui donnes aux âmes 
une existence sereine 
que ne traverse pas 
l’inquiétude terrestre, 
mère des douleurs, 
mère des passions ! 
Fais que ma vie 
soit toujours exempte 
de tous ces tourments, 
afin que je puisse 
célébrer par des hymnes 
la racine cachée 
de toutes choses, 
et que jamais mon âme 
ne soit entraînée 
par des égarements 
qui l’éloignent de Dieu. 
C’est toi, ô Bienheureux, 
c’est toi que je chante !

Que la terre se taise 
au moment de mes hymnes, 
et que se tienne 
en silence sacré 
à l’heure de tes louanges, 
tout ce que comprend 
le monde universel, 
car tout en lui, ô Père, 
a été fait par toi ! 
Que s’apaisent donc 
le sifflement des vents, 
le murmure des arbres, 
la rumeur des oiseaux. 
Que l’éther immobile 
et que l’air immobile 
écoutent mes chants. 
Que les chutes d’eau 
s’arrêtent sans bruit 
en tombant sur terre, 
et que les perturbateurs 
des hymnes sacrés, 
ces Génies, à qui 
les cavernes sont chères 
et qui habitent 
au milieu ces tombeaux, 
soient éloignés 
de mes saintes prières. 
Mais que tous les bons 
et les heureux ministres 
du Père d’intelligence, 
ces Génies qui résident 
dans le haut et le bas 
des profondeurs du monde, 
bienveillamment s’informent 
de nos hymnes au Père, 
et bienveillamment 
fassent monter vers Lui 
mes supplications.

Monade des monades, 
père des pères, 
principes des principes, 
source des sources, 
racine des racines, 
bien des biens, 
astres des astres, 
monde des mondes, 
idée des idées, 
abîme de beauté, 
semence cachée, 
père des siècles, 
père des indicibles 
univers de l’esprit, 
d’où tu fais que s’échappe 
le souffle immortel 
qui, venant flotter 
sur les masses du corps 
suspend et suscite 
un second univers.

Je te chante, ô Bienheureux 
par le son de ma voix ; 
je te chante, ô Bienheureux, 
par mon silence aussi, 
car si tu entends 
le son de ma voix, 
tu entends aussi 
le silence de l’âme. 
Je chante en outre 
le Fils, le Premier-né 
et la prime lumière. 
Toi donc, illustre enfant, 
du Père ineffable, 
je te chante en mes hymnes, 
ô Bienheureux, 
conjointement avec 
le Père tout-puissant, 
et je chante aussi 
ce qu’après toi, 
le Père enfanta : 
cette Volonté féconde 
principe intermédiaire, 
cet Esprit-Saint 
centre du Père 
et centre aussi du Fils. 
Tu es la mère, 
tu es la fille, 
tu es la soeur, 
toi qui as délivré 
la racine cachée. 
Car, pour que le Père 
s’épanchât sur le Fils, 
cet épanchement même 
a su trouver son germe. 
Son fruit se situa, 
Dieu sorti de Dieu, 
au centre intermédiaire, 
et, par cet enfant 
et par le radieux 
épanchement 
du Père immortel, 
le Fils aussi 
a su trouver son germe.

Tu es l’unité, 
bien qu’étant trinité ; 
unité qui demeure 
et toujours trinité. 
Et cette division 
selon l’intelligence, 
possède indivisible 
ce qui est divisé. 
Le Fils, bien qu’il en sorte, 
réside dans le Père ; 
et, tout en dehors qu’il soit, 
il n’en régit pas moins 
tout ce qui est du Père, 
en faisant descendre 
dans les univers 
le bonheur de la Vie, 
d’où lui-même tire 
sa propre vie.

Verbe que je chante 
en même temps 
que le Père suprême, 
c’est la pensée 
du Père ineffable 
qui te donne le jour, 
et, une fois enfanté, 
tu es le Verbe 
de ton générateur. 
Le premier, tu t’es élancé 
de la racine première, 
ô toi qui es la racine 
de tout ce qui vient après 
ta radieuse naissance ! 
L’ineffable Monade, 
la semence de tout, 
t’a semé, toi qui es 
la semence de tout, 
et par toi la nature 
la plus haute, 
la médiane 
et l’extrême, 
jouissent des dons bienfaisants 
de Dieu le Père 
et d’une vie féconde. 
Par toi, la sphère 
qui ne vieillit point, 
imperturbablement 
déroule le cercle 
de sa révolution. 
C’est sous ta direction 
que par la violente 
rotation de la grande 
cavité du ciel, 
le chœur des septs planètes 
danse en sens inverse. 
Et, si les éclats, 
sans nombre des étoiles 
embellissent l’unique 
cavité du monde, 
c’est par ta volonté, 
ô très illustre Fils ! 
Tu circules, en effet, 
au sein du creux du ciel, 
et tu maintiens le cours 
indissoluble des siècles. 
Ce sont, ô Bienheureux, 
tes saintes lois qui, 
dans les flancs du ciel 
aux infinies profondeurs, 
conduisent le troupeau 
des astres éclatants. 
C’est toi qui, aux êtres 
qui résident aux cieux, 
toi qui, à ceux qui habitent les airs, 
toi qui, à ceux qui séjournent sur terre, 
toi qui, à ceux qui vivent sous la terre, 
c’est toi qui assignes 
leurs tâches respectives, 
et qui leur attribue la vie. 
Roi de l’Intelligence, 
c’est toi qui la dispenses 
aux dieux et à tous ceux 
des êtres mortels 
qui ont bu les ondées 
du destin de l’esprit. 
Tu donnes l’âme, 
à ceux dont la vie 
et dont l’activité 
de la pleine vigueur, 
dépendent de l’Âme. 
Les créatures même 
qui sont dénuées d’âme, 
se relient à ta chaîne ; 
et tout ce qui est privé 
de la vigueur de ton souffle, 
cueille aussi de ton sein 
la force qui le conserve, 
force que ta puissance 
leur transmet du sein 
de ton Père ineffable, 
la Monade cachée. 
C’est de là que s’échappe 
le ruisseau de vie 
et qu’il se répand, 
grâce à ta puissance, 
jusque sur la Terre, 
à travers les mondes 
sans bornes de l’esprit. 
Et c’est de là 
que reçoit la source 
descendante des biens, 
le monde visible : 
image apparente 
du monde intelligible. 
Ce monde visible 
a un second soleil : 
c’est le générateur de la lumière 
qui brille aussitôt après 
le soleil de l’esprit, 
et l’ordonnateur 
aux yeux éclatants 
de la matière qui naît 
et de celle qui meurt. 
Fils et sensible image 
du soleil de l’esprit, 
il octroie tous les biens 
qui naissent dans le monde.

Et cela arrive 
par ta volonté 
ô très illustre Fils ; 
et par la tienne aussi, 
ô Père inconcevable, 
ô Père inexprimable : 
inconcevable à l’esprit, 
inexprimable en paroles. 
Tu es, en effet, l’intelligence 
de toute intelligence, 
l’âme des âmes 
et la nature des natures.

Regarde, je fléchis 
le genou devant toi, 
et je tombe à terre, 
moi, ton serviteur 
et ton suppliant 
aux yeux aveuglés. 
O toi qui accordes 
la lumière de l’esprit, 
prends en pitié, 
ô Bienheureux, 
mon âme implorante ! 
Bannis les maladies, 
bannis les chagrins 
qui rongent les âmes. 
Bannis aussi ce Chien, 
cet infernal effronté, 
ce démon de la terre, 
loin de mon âme, 
loin de ma prière, 
loin de ma vie 
et loin de mes actes. 
Qu’il reste, ce Démon, 
extérieur à mon corps, 
extérieur à mon âme 
et extérieur à tout 
ce qui nous appartient. 
Qu’il me laisse en repos 
et qu’il fuie loin de moi, 
ce Démon de la matière, 
cette énergie des passions, 
qui barre, comme d’un mur, 
la route qui monte, 
et qui fait obstacle 
aux élans qui portent 
à la quête de Dieu.

Donne-moi pour ami, 
pour compagnon, ô Roi, 
l’Ange saint de la sainte énergie, 
l’Ange de la prière 
illuminée par Dieu, 
le cher dispensateur 
des nobles biens, 
le gardien de l’âme, 
le gardien de la vie, 
le surveillant des prières, 
le surveillant des actes ! 
Qu’il conserve mon corps 
pur des maladies ; 
qu’il garde mon esprit 
pur de toute tache, 
et qu’il apporte à mon âme 
l’oubli des passions, 
afin que, dans l’existence même 
que je mène sur cette terre, 
l’aile de mon âme soit 
sustentée par tes hymnes, 
et afin que je puisse, 
autant qu’il est possible, 
après le trépas 
et après les liens 
qui rivent à la terre, 
obtenir cette vie 
déliée de la matière, 
qui me fera monter 
jusqu’en tes résidences 
et au sein d’où s’échappe 
la source de mon âme.

Tends-moi la main ; 
rappelle à toi, 
ô Bienheureux, 
et sors de la matière 
une âme suppliante !

Source :

Mario MeunierHymnes de Synésius de Cyrène, Éditions du Bateau ivre, Paris 1947, p. 193-207.

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