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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 00:01

Saint Jean Chrysostome :

PREMIÈRE HOMÉLIE SUR LES DÉMONS.

Contre  ceux qui prétendent que les démons gouvernent les choses humaines; — contre ceux qui s'irritent contre les châtiments infligés par Dieu et qui se scandalisent da la prospérité des méchants et du bonheur des justes.

 

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

 

La similitude des sujets nous fait placer à la suite l'une de l'autre les trois homélies sur les démons ; chacune d'elles traite de l'impuissance du démon, prouve qu'il ne gouverne pas le monde et qu'il n'apporte dans la vie humaine trouble et malheur qu'en raison de la faiblesse et de la lâcheté des hommes. Dans l'édition de Morel, ces homélies sont séparées et placées en des endroits fort éloignés l'un de l'autre : ainsi celle qui est chez nous la première se trouve dans l'édition de Morel la 63° du tome V; la seconde se trouve la 25° du tome Ier; la troisième se trouve la dernière du tome II; mais il semble que Morel les a ainsi séparées au hasard plutôt qu'à dessein. — Dans l'édition de Savilius, les deux premières se suivent dans le tome VI; mais la troisième est placée un peu plus loin, bien que les meilleurs catalogues la joignent à la seconde, comme le réclame du reste la concordance du sujet et du temps.

La première fut prononcée certainement après le dimanche où le saint docteur fit sur l’Obscurité des prophéties son deuxième et si long discours. — Au commencement de l'homélie, il répète successivement tout ce qu'il atteste avoir dit à la fin du discours, à savoir que les saints et les saintes rappelaient avec des marques de douleur et de détestation le souvenir de leurs propres péchés et non pas celui des péchés d'autrui; il reprend les mêmes exemples et les mêmes pensées dans le même ordre. — Tillemont objectait qu'on ne retrouvait pas l'exemple tiré du fait de saint Pierre qui s'écriait : Eloignez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur; mais la leçon d'un très-ancien manuscrit montre qu'il faut le rétablir dans le discours sur l'Obscurité des prophéties. — Du reste, s'il est certain que la première homélie sur le démon ne vient, dans l'ordre du temps, qu'après l’homélie sur l'Obscurité des prophéties, il n'est nullement certain qu'elle vienne avant la deuxième homélie sur le démon : on ne peut pas même dire si elle fut écrite dans le même temps ou à une autre époque.

La troisième homélie sur le démon fut prononcée le surlendemain, de la seconde, comme le prouvent les premiers mots de l’exorde. —Toutes deux traitent la même question. — Aussi sont-elles désignées à la suite l'une de l'autre dans le catalogue édité par Servilius et dans le vieux manuscrit de Colbert.

Pour résumer, il est certain que la première homélie sur le démon fut prononcée peu de jours après les homélies sur l'Obscurité des prophéties et que la seconde fut prononcée deux jours avant la troisième; mais le fut-elle avant la première et quel temps s'écoula entre l'une et l'autre, c'est ce qu'on ne saurait dire. — Quoiqu'il en soit, nous pouvons affirmer qu'elles furent toutes prononcées à Antioche, puisqu'il y est question de l'évêque Flavien; mais en quelle année, on l'ignore, on ne peut même en faire une conjecture plausible. — Tillemont remarque qu'un passage de la seconde semble se rapporter à la vingt-unième homélie au peuple d'Antioche : c'est l'endroit où saint Jean Chrysostome dit que le matin il a déjà prêché aux catéchumènes le même sujet, le renoncement au démon : or, c'est précisément ce qu'il fait dans cette vingt-unième homélie qui dût être prononcée en 387 ou 388.

Mais l'éditeur bénédictin fait remarquer ici : 10 que, de 386 à 398; saint Jean Chrysostome dut faire au moins deux fois par an une instruction aux catéchumènes sur le renoncement à Satan; et par conséquent qu'il peut faire allusion à tout autre passage qu'à celui qui nous est conservé dans la vingt-unième homélie; 20 que la seconde homélie sur le démon, prononcée en présence de l'évêque Flavien, ne doit pas être assignée à l'année 387, puisque Flavien était à Constantinople pendant le carême de cette même année.

Stilting, dans la nouvelle édition de D. CEILLIER, indique le mois de mars 386.

La traduction latine de la première et de la seconde homélie est de Fronton-le-Duc, légèrement retouchée; celle de la troisième et de l'éditeur bénédictin.

 

1° Saint Chrysostome rappelle et résume le second discours qu'il avait prononcé le dimanche précédent sur l'obscurité des prophéties; il félicite ses auditeurs sur ce que la longueur démesurée de ce discours, au lieu de les fatiguer n'avait fait que montrer (148) combien ils étaient avides d'entendre la parole de Dieu. — 2° Apologie de la divine Providence, premier chef : ce n'est pas Dieu qui nous a retiré ses dons, c'est nous qui les avons laissé perdre, deuxième chef: nous avons reçu dans la suite des dons meilleurs; ceux de la bienheureuse éternité. — 3° Quand même Dieu nous aurait ôté nos privilèges après notre péché, sans les remplacer par d'autres, il aurait encore agi providentiellement et pour notre bien. — 4° Application de ce principe à la confusion des langues, ce châtiment a été utile aux hommes. — 5° Du mal moral et du mal physique, de leur différence; que celui-ci est le remède de celui-là. — 6° Ce que feraient les démons si le monde leur était livré. — 7° Pourquoi sur deux méchants l'un est-il puni et l’autre non? — 8° Conclusion et exhortation à ne pas accuser la providence de Dieu.

 

1. Je craignais que, fréquemment entendue, ma parole ne vous devînt fastidieuse; je vois que le contraire est arrivé : elle a produit en vous, non pas la fatigue, mais un désir plus vif; non pas la satiété, mais un plaisir mieux senti. Vous éprouvez ce que, dans leurs banquets profanes, ressentent ordinairement les gens qui aiment le vin : plus ils boivent, plus ils aiguisent leur soif; de même plus nous avons distribué avec abondance l'enseignement, plus nous avons enflammé votre ardeur, votre zèle, votre amour. C'est pourquoi, tout convaincu que je suis de mon extrême indigence, je ne laisserai pas d'imiter la conduite d'un hôte généreux et opulent, en nous offrant la table toujours servie et la coupe toujours pleine de la doctrine de vérité. Et de fait je vous vois, après l'avoir épuisée jusqu'à la dernière goutte, vous retirer en emportant encore la soif : sans doute je vous ai de tout temps connus tels, mais mieux encore depuis le dernier dimanche. Que vous soyiez insatiables de la parole divine; j'en ai eu la preuve en ce jour-là où je vous ai montré qu'il faut ne jamais parler mal les uns des autres; en ce jour où je vous ai indiqué une matière sur laquelle vous pourriez en toute sûreté vous livrer à votre penchant pour la critique, quand je vous exhortais à poursuivre de malédictions vos propres fautes et à ne pas rechercher curieusement celles d'autrui; en ce jour où je faisais comparaître devant vous les saints qui, sévères à eux-mêmes, se montraient indulgents pour les autres; ainsi vous avez entendu saint Paul qui disait: Je suis le premier des pécheurs; après avoir été blasphémateur, persécuteur, impie, j'ai trouvé grâce devant Dieu; saint Paul qui s'appelait lui-même un avorton indigne du nom d'apôtre (I Tim. I, 15-13; 1 Cor. XV, 8); et saint Pierre qui disait au Christ :Retirez-vous de moi, Seigneur, je ne suis qu'un pécheur (Luc, V, 8); et saint Matthieu qui, même au temps de son apostolat, se nommait lui-même un publicain (Matth. X, 3) ; et David qui s'écriait : Mes iniquités se sont élevées plus haut que ma tête et m'ont écrasé comme un lourd fardeau (Ps. XXXVII, 5) ; et Isaïe qui poussait ce douloureux gémissement: Je suis impur et j'ai des lèvres souillées (Isaïe, VI, 5) ; et les trois enfants dans la fournaise qui confessaient et déclaraient qu'ils avaient péché, trangressé la loi, méprisé les ordres de Dieu; et Daniel enfin qui se livrait à une douleur semblable. Ce jour-là, après avoir cité tous ces saints personnages, j'ai interpellé aussi les personnes à langue mauvaise, ces mouches calomniatrices comme je les appelais en employant une comparaison qui me paraît légitime : pareils à ces insectes qui s'attachent aux plaies et les sucent, ces sortes de gens mordent aux péchés du prochain, ils y puisent des germes de maladie qu'ils communiquent ensuite à ceux qui vivent autour d'eux. Les personnes qui tiennent une conduite opposée, je les nommais les abeilles : celles-ci, au lieu de recueillir des poisons, s'appliquent à composer le miel d'une excellente piété et pour cela elles volent habituellement sur les prairies spirituelles où fleurissent les vertus des saints.

C'est en ce jour, dis-je, que vous avez témoigné d'une ardeur infatigable. En effet comme mon discours s'allongeait, se prolongeait indéfiniment, au delà de mes limites accoutumées, plusieurs de mes amis commençaient à craindre que, sous la surabondance de mes paroles, votre zèle ne s'éteignit; le contraire est arrivé : votre coeur n'était que plus enflammé et votre désir plus ardent. Mais la preuve ? La voici 1 A la fin du discours les applaudissements étaient plus vifs et les acclamations plus fortes. C'était comme à la fournaise : au commencement le foyer ne donne qu'une lumière peu brillante, mais, dès que la flamme a saisi tout le bois préparé pour l'alimenter elle s'élance à une hauteur immense; ainsi en arriva-t-il ce jour là. Au commencement, l'assemblée ne se montrait pas très-émue; mais, quand le discours se fut développé, se fut emparé de toute sa matière, quand il eut répandu largement la vérité, alors le désir de tout entendre embrasa les esprits et les applaudissements éclatèrent avec force. Aussi, bien (149) que je ne fûsse préparé que pour une courte instruction, je dépassai la mesure; ou plutôt, non, je ne dépassai pas la mesure; car j'ai l'habitude de mesurer la quantité de l'enseignement, non pas au nombre des mots que je prononce, mais à la ferveur de ceux qui m'écoutent. Celui qui ne parle qu'à des auditeurs dégoûtés a beau les prêcher avec concision, il a toujours l'air de les ennuyer; celui au contraire, qui les trouve en éveil, attentifs et ardents, peut s'étendre longuement : il ne rassasiera pas leurs désirs.

Mais, comme il se rencontre au milieu d'une si grande foule des personnes d'une intelligence plus lente et plus faible qui ne peuvent suivre le discours dans tout son développement, je veux leur donner un bon conseil quand elles ont reçu ce qu'elles sont capables de porter et recueilli ce qui leur est suffisant, qu'elles se retirent. Nul ne les oblige, nul ne les contraint à demeurer ici plus longtemps qu'il ne leur est utile. Qu'elles ne me mettent donc pas dans la nécessité de finir mon discours trop tôt. Vous êtes rassasié, c'est bien, mais votre frère a encore faim ; vous êtes désaltéré, j'en conviens, mais votre frère a encore soif. C'est pourquoi d'une part il faut que votre frère ne surcharge pas votre faiblesse en vous obligeant à recevoir plus que vous ne pouvez et que, de l'autre, vous ne soyez pas un obstacle à son zèle en l'empêchant de recevoir tout ce qu'il peut.

2. Dans les banquets profanes, il en est de même : les uns s'y rassasient plus vite, les autres plus lentement. Ceux-ci ne blâment pas ceux-là et ceux-là ne condamnent pas ceux-ci. Quitter de bonne heure un festin profane, c'est chose louable; quitter de bonne heure le festin spirituel, c'est chose, sinon louable, du moins excusable. Là, cesser trop tard est une faute et une honte ; ici, se retirer un peu plus tard, c'est une action qui mérite éloge et recommandation. Pourquoi ? Là, c'est la gourmandise qui fait le retardement; ici, la constance et la persévérance proviennent d'une faim spirituelle et d'une soif divine.

Mais c'est assez d'exorde. Arrivons à cette dette que j'ai laissée en arrière depuis ce jour dont je parlais tout à l'heure. Qu'est-ce donc que nous disions ? Nous disions que les hommes avaient, à l'origine du monde, l'unité de langage comme l'unité de nature : ceux-ci ne parlaient pas une langue et ceux-là une autre.

D'où est venue la diversité des langues ? De la lâcheté de ceux qui avaient reçu le don de Dieu. Nous avons exposé ces deux choses: la bonté de Dieu démontrée par l'unité du langage, et l'ingratitude de ses serviteurs démontrée par la diversité des langues. Dieu prévoyait que nous abuserions de son don, il nous l'accorda cependant; et nous qui l'avons reçu nous avons montré, par la façon dont nous l'avons gardé, combien nous en étions indignes. Voici donc mon premier chef d'apologie : ce n'est pas Dieu qui nous a retiré son don, c'est nous qui l'avons laissé perdre. Voici le second : nous avons reçu dans la suite des dons meilleurs que ceux que nous avons perdus, puisque, à la place de la vie laborieuse de ce monde, Dieu nous accorde la vie bienheureuse de l'éternité, et qu'en remplacement des épines et des ronces il fait germer dans nos âmes les fruits de l'Esprit-Saint. Rien n'était plus vil que l’homme, rien n'est devenu plus noble; il occupait la dernière région des créatures intelligentes; les pieds ont pris la place de la tête, ils ont été installés par privilège sur le trône même du roi. De même qu'un seigneur généreux et magnifique, voyant un naufragé qui n'a pu sauver des flots que son pauvre corps tout nu, le reçoit à bras ouverts, le couvre de splendides vêtements et le pousse aux honneurs les plus élevés, ainsi Dieu à traité notre nature. L'homme avait perdu tout ce qu'il possédait, ce franc-parler, cette intimité, cette vie familière, toute cette existence pleinement heureuse dont il jouissait au paradis en société avec Dieu; il était sorti de là, comme d'un naufrage, tout nu. Mais Dieu l'accueillit, l'habilla, le prit par la main et pas à pas le conduisit jusqu'au ciel. Et pourtant un tel naufrage ne méritait guère la pitié. Ce n'était pas la violence du vent, mais la lâcheté du nautonnier qui avait provoqué la tempête.

Toutefois, sans s'arrêter à cette considération, Dieu, touché de la grandeur d'un tel désastre, eut compassion de l'homme qui s'échouait à l'entrée du port, et il le traita avec autant de bonté que s'il eût sombré en pleine mer faillir au paradis, c'était faire naufrage au milieu du port. Et pourquoi? Parce que l'homme chancela et succomba dans le temps où il n'était encore assailli ni par les chagrins, ni par les soucis, ni par les fatigues, ni parles peines, ni par les flots innombrables des passions. Pareil à ces malfaiteurs qui, dans leurs courses (150) à travers l'Océan, attaquent avec une pointe de fer les flancs d'un navire et introduisent dans sa cale les ondes de la mer, le démon, voyant voguer heureusement la nef du premier homme, je veux dire son âme comblée de biens innombrables, l'aborda en s'armant de quelques paroles perfides comme d'un fer imperceptible, la transperça, en pilla tous les trésors et la coula elle-même à fond. Mais Dieu sut tirer de ce désastre un profit plus grand que la perte ; il éleva notre nature jusqu'aux honneurs de la royauté. C'est pourquoi saint Paul s'écrie : Il nous a ressuscités avec lui, il nous a fait asseoir à sa droite au plus haut des cieux, afin de montrer aux siècles à venir les richesses surabondantes de sa grâce et de sa bonté pour nous. (Ephés. II , 6.) Que dites-vous, grand apôtre? L'événement est arrivé, il a reçu son accomplissement, et vous dites: « afin de montrer aux siècles à venir ! » N'a-t-il donc pas montré déjà! Oui, il a montré, non pas à tous les hommes, mais à nous qui sommes croyants : l'infidèle n'a pas encore vu ce prodige. Un jour, toute la race des hommes, comparaissant ensemble devant son Maître, contemplera stupéfaite ce qui se sera accompli, et nous-mêmes le verrons plus clairement. Dès à présent nous croyons; mais la vue et l'ouïe ne nous donnent pas de ce miracle des notions également complètes; en effet, quand nous entendons raconter les magnificences royales de la pourpre, du diadème, des parures en or et du trône, nous sommes sans doute ravis d'admiration; mais c'est bien autre chose quand nous contemplons de nos propres yeux le prince lui-même siégeant sur son trône sublime au milieu de tous ses courtisans assemblés. Ainsi en sera-t-il du Fils unique de Dieu , lorsque les cieux se déploieront comme une draperie et que le Roi des anges, entouré des multitudes célestes, descendra vers nous. Alors, nos yeux nous feront saisir plus fortement et plus pleinement ce miracle. Imaginez ce que sera pour nous de contempler notre nature humaine transportée par les chérubins et escortée par toute l'armée angélique.

3. Considérez quelle sagesse et quel soin met saint Paul à chercher des expressions qui puissent rendre l'amour de Dieu pour les hommes ! Il ne dit pas simplement la grâce ni simplement les richesses de l'amour divin : que dit-il? Les richesses surabondantes de la grâce dans la bonté divine. (Eph. II, 7.) Et avec tout cela il ne trouve pas encore une expression qui soit à la hauteur de ce qu'il veut dire. Essayez de retenir entre vos mains un corps fluide; y missiez-vous cent mains, il coule et vous échappe. Ainsi en est-il de la bonté de Dieu. Quelles que soient la magnificence et l'ampleur des expressions dont vous voudrez la revêtir, vous ne parviendrez pas à l'y renfermer; son immensité échappera toujours aux misérables étreintes de vos paroles. Saint Paul en fit l'épreuve; et sentant l'énergie de son langage vaincue parla grandeur du sujet, il cessa de lutter, et se résuma en un seul mot. Lequel? Grâces soient à Dieu pour son inénarrable don! (II Cor. IX, 15.) En effet, aucune langue ne peut exprimer ni aucun esprit concevoir la divine Providence: c'est pourquoi l'Apôtre l'appelle un don inénarrable, et qu'ailleurs il affirme qu'elle est au-dessus de toute conception; voici sa phrase: La paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos coeurs. (Phil. IV, 7.)

J'ai développé les deux moyens apologétiques en faveur de la divine Providence, que j'avais annoncés: le premier, ce n'est pas Dieu qui nous a repoussés, c'est nous qui l'avons abandonné; le second, nous avons reçu plus que nous n'avons perdu. Je veux en ajouter un troisième: Quel est-il? Lors même que Dieu ne nous eût pas rendu plus que nous n'avions perdu, lors même qu'il se fût borné à nous enlever ce qu'il nous avait accordé, t'eût été assez pour faire ressortir les soins de sa providence envers nous, supposé, bien entendu, que nous lui eussions fourni un motif légitime de sévérité. Ce n'est pas seulement en donnant, mais encore en ôtant ce qu'il a donné que Dieu fait preuve d'amour. Une réflexion sur le paradis va nous le montrer clairement. Il nous donna le paradis, ce fut de sa part pure bonté; nous nous en sommes rendus indignes, ce fut de la nôtre sottise et ingratitude; il retira son présent à ceux qui ne le méritaient plus, ce fut encore par charité. Mais, direz-vous, quelle charité peut-il y avoir à reprendre ce qui a été donné? — Attendez que vous ayez tout entendu ! Songez un peu à ce qu'eût été Caïn, s'il eût habité le paradis après son fratricide ! Après avoir été chassé de cette bienheureuse demeure, après avoir été condamné au travail et aux misères de la vie, voyant sur sa tête la mort planer comme une menace perpétuelle, et devant ses yeux le malheur de ses parents, et sous ses pas les vestiges de la colère divine; si enfin enveloppé par tant de maux, il se précipita dans un tel excès de (151) méchanceté qu'il ne connut plus les lois de la nature, qu'il oublia la communauté de naissance et d'origine, qu'il égorgea celui qui ne lui avait fait aucun tort, qu'il versa le sang de son frère et en souilla sa main, qu'il résista au Seigneur qui l'exhortait à la paix, qu'il outragea son Créateur et déshonora ses parents, songez, s'il eût habité encore le paradis, songez à quelles horreurs d'iniquité il se fût emporté ! Si, retenu par tant de freins, il regimba jusqu'au meurtre, en quel abîme ne se fût-il pas précipité, ces obstacles une fois enlevés ?

Voulez-vous encore par l'exemple de notre commune mère apprendre combien il nous fut utile de quitter le séjour du paradis ? Eh bien! examinez ce que fut Eve avant la chute et ce qu'elle devint après ! Avant, elle jugea le diabolique séducteur, le détestable démon plus digne de foi que Dieu et ses prescriptions: à la première vue de l'arbre interdit, elle foula aux pieds la loi portée par le Seigneur; mais, après l'expulsion, combien elle fut meilleure et plus sage. Ayant enfanté un fils, elle dit : Par la grâce de Dieu, j'ai acquis un homme. (Gen. IV, 1.) C'est au Seigneur qu'elle recourt immédiatement, à ce même Seigneur qu'elle avait naguère méprisé; elle n'attribue la naissance de son fils ni aux lois de la nature ni à celles du mariage; c'est au Maître de la nature qu'elle porte sa reconnaissance, à lui qu'elle rend grâces. Elle, qui auparavant avait induit en péché son mari, elle édifia plus tard son fils et lui imposa un nom destiné à lui rappeler toujours qu'il était un présent de Dieu; et, quand elle devint mère encore une fois, elle s'écria : Dieu m'a suscité un rejeton à la place d'Abel que Caïn a tué. (Gen. IV, 25.) Elle garde souvenir de son malheur; mais, au lieu de s'en irriter, elle bénit Dieu, elle donne à son fils un nom qui exprime la faveur divine et qui fournit à cet enfant un motif perpétuel d'enseignement. Ainsi, en retirant ses présents, Dieu en accorde d'autres plus nombreux et plus grands : chassée du paradis, la femme apprend par son exil à connaître Dieu, elle gagne plus qu'elle ne perd. — Nais, s'il nous était avantageux de perdre le paradis, à quoi bon nous le donner dans le commencement? — Mon ami, ce fut pour donner une utile leçon à notre lâcheté. Si nos premiers parents eussent bien connu Dieu, bien veillé sur eux-mêmes, bien pratiqué la prudence et la modération, ils fussent demeurés en possession de leur dignité originelle; (151) mais, parce qu'ils déshonorèrent le don qu'ils avaient reçu, il leur fut utile de s'en voir dépouillés. Pourquoi Dieu les combla-t-il de ses dons dans le principe? Ce fut pour montrer qu'il nous aime, qu'il est toujours prêt à nous porter aux plus magnifiques honneurs; nous au contraire, nous sommes partout les propres auteurs de nos châtiments et de nos peines, nous nous privons par notre propre lâcheté des biens qui nous ont été accordés. Ainsi, un bon père de famille commence par permettre à son fils le séjour dans sa maison et la jouissance dans tous ses biens ; mais si plus tard il le voit se laisser corrompre par l'honneur même qu'il lui fait, il l'éloigne de sa table, il l'écarte de sa présence, il l'exile souvent loin de son toit afin que ce misérable enfant, instruit par cette chute et corrigé par cette humiliation, se rende digne de rentrer dans la maison et de prendre part à l'héritage paternel : voilà comment Dieu s'est conduit envers nous. Après avoir donné à l'homme le paradis, il l'en chassa, quand l'homme se fut montré indigne d'une telle faveur; il l'en chassa, afin que ce coupable, devenu par l'exil et par la honte meilleur et plus sage, méritât d'y rentrer. Quand il le vit corrigé, il le rappela en lui disant : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis. (Luc, XXIII, 43.) Comprenez-vous maintenant que c'est le fait d'une admirable Providence, non pas précisément de nous avoir donné le paradis, mais de nous en avoir chassés? Si l'homme ne l'eût pas quitté, il n'eût pas pu se montrer digne d'y rentrer.

4. Gravez donc profondément ces principes dans votre mémoire; et, si vous le voulez bien, appliquons-nous au sujet qui s'étend devant nous. Dieu donna aux hommes un langage unique : ce fut par bonté. Mais les hommes, au lieu d'employer convenablement ce don, en prirent occasion pour se jeter dans tous les excès de la folie. Dieu le leur retira : ce fut justement. En effet si la communauté de langage suffit pour les porter à un tel degré de démence qu'ils entreprirent de bâtir une tour qui s'élevât jusqu'au ciel, s'ils n'eussent pas été punis sur-le-champ, n'eus sent-ils pas conçu la prétention de s'emparer du gouvernement même du ciel? C'était impossible, je le sais; mais enfin, à ne considérer que leur intention, ils se rendirent coupables de cette criminelle impiété. Dieu, qui prévoyait ces conséquences, mit entre eux la division en divisant les (152) langues ; il le fallait, puisqu'ils avaient mal usé de 'l'unité du langage. Et considérez bien, je vous prie, la douce et bénigne charité de Dieu : Ils n'ont qu'un langage entre tous, dit-il, et voilà qu'ils entreprennent de faire ceci! (Gen. XI, 6.)

Pour quel motif, au lieu d'en venir brusquement à diviser les langues, avance-t-il d'abord une explication, une excuse, comme s'il avait à plaider sa cause devant un tribunal? Certes, personne ne pouvait lui demander : « qu'avez-vous fait? » Il a pouvoir et droit de faire tout ce qu'il veut. Néanmoins, comme s'il avait à rendre compte, il met en avant l'apologie de sa conduite afin de nous enseigner la pratique de la bonté et de la charité envers les hommes. Si le maître s'excuse devant des esclaves, et des esclaves qui l'ont offensé, à plus forte raison sommes-nous obligés de nous excuser les uns vis-à-vis des autres, lors même que nous avons eu à souffrir les plus graves injustices ! Voyez donc, je vous prie, comment Dieu s'excuse : Ils n'ont, dit-il, qu'un seul langage, et voilà qu'ils entreprennent de faire ceci (Ibid.) ! comme s'il disait : « que personne, en voyant la confusion des langages, ne m'en fasse un reproche; que personne ne s'imagine qu'elle ait été inhérente à la nature humaine dès le commencement de la création ! Le langage est un, la même langue est commune à tous (Ibid.); mais ils n'ont pas usé comme il faut de ce don.» Et, pour comprendre que Dieu ne voulait pas tant punir la faute déjà commise que corriger d'avance par une sage précaution les fautes futures, entendez ce qu'il ajoute : Mais maintenant ils ne réussiront à rien de tout ce qu'ils entreprennent (Gen. XI); paroles dont voici le sens : « Si je ne les châtie pas, si je n'arrête pas le progrès de leurs péchés dès le début, ils ne mettront jamais fin à leurs crimes. » C'est en effet ce que signifient ces mots : « Ils ne réussiront à rien de tout ce qu'ils entreprennent, » c'est-à-dire, qu'ils ajouteront crimes sur crimes. Telle est la nature du mal : s'il n'est réprimé dès ses premiers commencements, pareil à la flamme qui dévore du bois sec, il s'élance à des hauteurs effrayantes. Voyez-vous que ce fut l'oeuvre d'une rare miséricorde que de nous ôter l'unité du langage ? la confusion des langues nous empêcha de nous enfoncer davantage dans l'iniquité. Retenez et fixez dans vos souvenirs cette pensée : que Dieu nous est bon et charitable, non-seulement quand il nous comble de bienfaits, mais aussi quand il nous punit; le châtiment compte pour une large part dans les oeuvres de sa bonté, il est un des caractères principaux de sa providence. Lors donc que vous voyez la famine, la peste, la sécheresse, les pluies incessantes, les bouleversements dé saisons ou tout autre fléau frapper le genre humain, ne murmurez pas, ne maudissez pas; adorez au contraire l'Auteur de toutes ces choses, et admirez sa sollicitude pour nous. Celui qui fait tout cela châtie le corps pour sauver l'âme. — Mais, dira-t-on, est-ce vraiment Dieu qui fait tout cela ? — Oui, c'est Dieu. Quand toute la ville et toute la terre seraient en face de moi, je n'hésiterais pas à le dire. Puisse ma voix retentir plus éclatante que la trompette! puissé-je moi-même m'élever au-dessus de tout le genre humain afin de proclamer hautement que c'est Dieu qui fait tout cela ! Ce n'est point par forfanterie que je parle ainsi; j'ai à côté le Prophète qui s'écrie et dit : Il n'y a dans la cité aucun mal, que le Seigneur ne l'ait fait. (Amos, III, 6.) Mais ce mot « le mal » est équivoque : je veux examiner la valeur exacte de l'un et de l'autre sens qu'on lui attribue, de crainte que l'ambiguïté d'une expression ne vous induise à confondre des choses essentiellement différentes et tomber dans des opinions blasphématoires.

5. Il y a un mal qui est vraiment le mal, comme la fornication, l'adultère, l'avarice, et mille autres abominations dignes de tout châtiment et de tout supplice. Il y a un autre mal, qui, à parler juste n'est pas le mal, quoiqu'il en porte le nom, comme la famine, la peste, la mort, la maladie et le reste de ce genre : tout cela n'est pas le mal. C'est pourquoi j'ai dit qu'il en porte seulement le nom. Si elles étaient vraiment le mal, ces choses ne pourraient devenir pour nous le principe d'une foule de biens; elles répriment notre orgueil, aiguillonnent notre paresse, stimulent notre activité, excitent notre attention. Lorsque le Seigneur les faisait périr, dit l'Ecriture, ils le recherchaient, ils revenaient sur leurs pas, ils accouraient à lui dès le matin. (Psal. LXXVII, 34.) L'Ecriture appelle ici mal ce qui nous corrige, ce qui nous fait honneur, ce qui nous rend plus zélés, ce qui nous mène à la sagesse, et non ce qui mérite condamnation et châtiment. Celui-ci n'est pas l'oeuvre de Dieu, mais l'oeuvre de notre libre volonté, et c'est pour le supprimer que celui-là fut établi. Le Prophète appelle (153) donc mal ces afflictions qui résultent pour nous du châtiment; mais il leur donne ce nom pour se conformer à l'opinion vulgaire des hommes plutôt que pour exprimer leur nature réelle : c'est parce que nous avons l'habitude d'appeler mal, non-seulement, les rapines et les adultères, et le reste pareil, mais encore toutes sortes de calamités que le Prophète emploie cette expression : Il n'y a aucun mal dans la cité, que le Seigneur ne l’ait fait. (Amos, III, 6.) Et Dieu signifia le même sens en disant par Isaïe : Moi, Dieu, qui fais la paix et qui produis le mal. (Isaïe, XLV, 7.) Ici encore il appelle mal les calamités de cette vie terrestre. Le Christ insinue dans l'Evangile la même signification en disant à ses disciples : A chaque jour suffit son mal, c'est-à-dire son affliction, sa misère. (Matth. VI, 3l,) Il ne faut pas approuver le médecin seulement, lorsqu'il conduit ses malades à la promenade dans les bosquets et les prairies, lorsqu'il les envoie aux bains et aux piscines, lorsqu'il leur ordonne un régime succulent; mais quand il leur impose la diète, les tourments de la faim et de la soif, quand il les retient au lit, quand il fait de leur chambre une vraie prison, quand il les enferme dans un rempart de couvertures, et les prive même de la lumière; quand il taille, tranche et brûle, quand il leur fait avaler les drogues les plus amères, alors encore il est médecin. Comment donc ! il ne serait pas absurde d'appeler médecin cet homme qui nous fait tant de mal, tandis que Dieu, s'il nous envoie quelque chose de ce genre., comme la faim ou la mort, nous le blasphémerons et nous lui dénierons le gouvernement providentiel du monde 1 Eh certes! Dieu est le vrai médecin, le seul médecin du corps et de l'âme : c'est pour çela que souvent, quand il surprend notre nature à s'enfler dans une orgueilleuse prospérité et à couver la fièvre du péché, il la guérit de ses maladies par la pauvreté, la disette, la mort, les chagrins et autres remèdes à lui connus. — Mais dit-on, les pauvres seuls ont à souffrir de la faim ! — Fort bien! mais il ne dispose pas seulement de la faim pour nous châtier, il a cent autres procédés;  s'il a corrigé plus d'une fois le pauvre par la faim, il a corrigé aussi le riche et le voluptueux par les accidents, les maladies, les morts subites. Il est habile, et il ne manque pas de ressources variées pour nous sauver.

Ainsi font encore les magistrats : ils n'ont pas seulement des honneurs et des couronnes à donner, et des largesses à distribuer aux habitants des villes ; ils ont aussi à punir, et souvent. C'est pourquoi ils tiennent toujours aiguisé le glaive de la justice, toujours prêts les cachots, les roues, les chevalets, les bourreaux, les mille sortes de supplices. Ce qu'est le bourreau pour le magistrat, la faim l'est pour Dieu elle est ce bourreau impitoyable qui nous force à réfléchir et à nous retirer du vice. Les cultivateurs tiennent la même conduite: ils ne se bornent pas à enfouir la racine de la vigne et à l'entourer d'une barrière; mais ils taillent et tranchent autour du cep de nombreux rejets aussi ont-ils besoin de la serpe autant que de la houe. Et pourtant nous ne songeons pas à les blâmer; nous les approuvons d'autant plus que nous les voyons abattre plus de membres inutiles et pourvoir à la vigueur de ceux qui restent par l'élagage des mauvais. Ne serait-il pas absurde de louer la conduite du père, du médecin, du juge et du cultivateur, de ne blâmer ni le père qui chasse de sa maison son fils, ni le médecin qui fait souffrir son malade, ni le juge qui punit le coupable, ni le cultivateur qui émonde sa vigne, tandis que nous poursuivrions de critiques et de récriminations sans fin ce Dieu, qui, pour nous tirer de cette ivresse où le vice nous a plongés, permet que la migraine nous travaille la tête ? Ne serait-ce pas le comble de la démence que de refuser au maître cette justification que nous octroyons volontiers à des hommes, ses serviteurs comme nous?

 

6. Je dis tout cela à l'intention de certains critiques de la Providence : je crains qu'en regimbant contre l'éperon ils n'ensanglantent eux-mêmes leurs pieds, et qu'en jetant des pierres au ciel ils ne se blessent au front. Mais j'ai à traiter une question plus sérieuse encore sans chercher davantage si c'est pour notre bien que Dieu nous a dépouillés de ses dons, je dis seulement que, s'il nous a ôté ce qu'il nous a donné, nul n'a droit de le trouver mauvais : car Dieu est maître de son bien. Dans le monde, nous témoignons à l'homme qui nous a fait l'avance de quelque argent une sincère reconnaissance pour tout le temps qu'il veut bien, nous laisser son prêt, et nous ne songeons pas à nous fâcher à cause du temps où il nous retirera ce qui lui appartient. Mais quand Dieu voudra nous redemander son bien, (154) le blâmerons-nous, dites-moi ? Ne serait-ce pas de la dernière sottise ? Ce n'est pas ce que fit le grand et généreux patriarche Job ! Il remercia le Seigneur non-seulement après avoir reçu ses dons, mais encore après en avoir été dépouillé, il dit : Le Seigneur m'a donné, le Seigneur m'a ôté: que son nom soit béni dans tous les siècles! (Job, I, 21.) Si nous sommes obligés, nous aussi, à rendre à Dieu des actions de grâces pareilles dans l'une comme dans l'autre fortune, si le retrait des faveurs accordées ne nous est pas moins utile que leur concession, quelle indulgence mériterons-nous, quand ce Maître si bon, si doux, si attentif, ce Maître plus habile que tous les médecins, plus indulgent que tous les pères, plus équitable que tous les juges, nous le payerons d'ingratitude et nous le maudirons au lieu de l'adorer? Quels hommes seraient plus insensés et plus stupides que ceux qui, au milieu d'un arrangement si parfait de toutes choses, nieraient que nous sommes gouvernés par une sagesse providentielle? Ainsi, ceux qui prétendraient que le soleil est froid et obscur donneraient par là même une preuve évidente de folie; de même ceux qui mettraient en doute la Providence s'exposeraient bien davantage à l'accusation de démence. Le soleil est moins brillant que la divine Providence n'est éclatante : et toutefois il y a des gens qui osent dire que les démons gouvernent nos affaires.

Ah ! vous avez un doux Maître ! il aime mieux rester en butte à vos blasphèmes que de vous faire éprouver, en vous abandonnant aux démons, la façon dont les démons vous gouverneraient; s'il le faisait, vous reconnaîtriez par votre propre expérience quelle est leur méchanceté. Mais je puis tout de suite vous la représenter comme en un petit modèle. Certains possédés, sortis des sépulcres, étant un jour accourus à la rencontre de Notre-Seigneur, les démons- le conjurèrent de permettre qu'ils entrassent dans les corps de pourceaux qui se trouvaient là : le Seigneur les y autorisa, et sur-le-champ ces animaux prenant leur course se précipitèrent dans les flots du lac. (Matth. VIII, 28.) Voilà comment les démons gouvernent. Et certes ils n'avaient pas querelle avec ces pourceaux; mais contre vous ils ont engagé une guerre implacable, un combat à outrance, contre vous ils nourrissent une haine immortelle. Puisqu'ils n'ont pas pu tolérer même un instant ces animaux avec lesquels ils n'avaient rien à démêler, que ne nous feraient-ils pas a nous leurs ennemis, à nous qui les blessons sans cesse, s'ils nous tenaient sous leurs mains? De quels maux irrémédiables ne nous écraseraient, ils pas? Dieu permit qu'ils se ruassent dans cette troupe de pourceaux, afin de montrer aux gens raisonnables par l'exemple de ces animaux sans raison jusqu'à quel excès se porte la malice .des démons. Il devient manifeste pour tout le monde que les démons agiraient sur les possédés comme sur les pourceaux, si Dieu ne prenait soin de ces malheureux jusque dans leurs fureurs maniaques.

Maintenant donc, quand vous verrez un homme agité du démon, adorez d'une part le Seigneur, et de l'autre reconnaissez la méchanceté de l'esprit infernal : car les possédés vous offrent un exemple de ces deux choses, bonté de Dieu, perversité du démon: la perversité du dé. mon qui tourmente l'âme dont il s'est emparé, la bonté de Dieu qui contient et réprime cet envahisseur brutal dont tout le désir est de précipiter l'homme dans l'abîme, qui l'empêche de déployer en entier sa funeste puissance,qui ne l'autorise à employer de violence que ce qui suffit à corriger l'homme et à manifester la scélératesse du diable. Voulez-vous voir encore par un exemple de quelle manière gouverne le démon, quand Dieu le tolère à exercer quelque peu sa puissance ? Eh bien ! rappelez à vos souvenirs les troupeaux de Job, ses boeufs et ses brebis qu'il fit tous périr en un clin-d'oeil, rappelez-vous la mort lamentable des enfants du patriarche, et les plaies hideuses qui rongèrent son corps , et vous reconnaîtrez la cruauté, la barbarie, la haine féroce de Pes. prit mauvais, et vous apprendrez avec certitude que, si Dieu livrait le monde à son pouvoir, il saccagerait et ruinerait tout, il nous ferait subir le même sort qu'aux pourceaux, aux boeufs et aux brebis dont il est question, il trouverait au-dessous de ses forces de nous épargner pendant une seule minute. Sous le gouvernement des démons, nous ne serions pas en meilleure situation que les possédés : que dis-je ! nous serions en pire état, car Dieu ne livre pas complètement ces malheureux à la tyrannie diabolique, autrement ils auraient à souffrir de plus terribles maux que ceux qu'ils endurent. le demanderais volontiers aux gens qui émettent de pareilles opinions quelle confusion ils découvrent dans l'ordre présent des choses pour en attribuer la direction au démon ? Certes ne (155) voyons-nous pas depuis tant et tant d'années le soleil parcourir quotidiennement et régulièrement sa carrière, les groupes si variés des étoiles conserver leur disposition respective, la lune suivre invariablement ses phases, le jour et la nuit se succéder sans interruption, tous les êtres enfin sur nos têtes et sous nos pieds, pareil à un choeur harmonieux, ou plutôt mieux et plus exactement qu'en un choeur, conserver chacun son rang propre et ne rien changer à l'ordre dans lequel Dieu les a créés tous dès le commencement.

7. Mais, dit-on, à quoi nous sert que le ciel, le soleil, la lune, les astres et tout le reste soient soumis à un arrangement parfait, si nos propres affaires sont pleines de confusion et de désordre? — Quelle confusion, mon ami? et quel désordre? — Voici un homme qui s'enrichit, qui commet les violences, les rapines et les fraudes, qui dévore chaque jour le bien des pauvres; et pourtant il n'éprouve aucun accident fâcheux. En voilà un autre qui vit modestement, qui pratique la tempérance et la justice, qui s'entoure de toutes les vertus; et pourtant il est frappé par la maladie, par la pauvreté et par tous les maux. — Voilà donc ce qui vous scandalise ! — Oui, c'est cela ! — Mais, mon cher, si vous voyez punis un bon nombre de ceux qui vivent de rapines, et si vous voyez comblés de biens plusieurs de ceux qui vivent dans la piété, pourquoi n'en louez-vous pas Dieu? — Parce que cela me scandalise encore davantage. Pourquoi, sur deux méchants, l'un est-il puni pendant que l'autre échappe au châtiment et poursuit tranquillement sa route? Et pourquoi, sur deux justes, l'un est-il honoré pendant que l'autre demeure sous le poids des afflictions? — Cela est une des dispositions fondamentales de la Providence. Si tous les méchants étaient punis sur cette terre et tous les bons récompensés, le jour du jugement ne servirait à rien. Si au contraire aucun méchant n'était puni et aucun juste récompensé sur cette terre, les méchants deviendraient plus méchants encore, parce qu'ils auraient plus de paresse et de lâcheté que les bons; c'est alors que ceux qui veulent blasphémer auraient beau jeu pour accuser Dieu et pour nier sa providence. En effet, si dès lors qu'ils voient quelques méchants punis et quelques bons récompensés, ils ne laissent pas de prétendre que les affaires humaines ne sont nullement régies par la Providence divine; à quelles paroles et à quels propos ne s'emporteraient-ils pas, si cela même n'avait plus lieu? Tel est le motif pour lequel Dieu punit certains méchants et épargne les autres,récompense certains justes et laisse les autres. Il ne punit pas tous les méchants afin de vous prouver que la résurrection doit avoir lieu; il en punit quelques-uns afin d'inspirer aux autres une frayeur salutaire et de les rendre plus attentifs à leurs devoirs. Il récompense quelques justes, afin d'exciter par ces honneurs les autres à la vertu; il ne les récompense pas tous afin de vous enseigner qu'un temps viendra où il donnera à chacun la rémunération. Si tous recevaient sur cette terre ce qu'ils ont mérité, ils n'ajouteraient plus foi au dogme de la résurrection; si nul ne recevait ici-bas ce qu'il a mérité, plusieurs en deviendraient plus négligents. Ainsi donc, en punissant les uns et non les autres, Dieu agit pour le bien des uns et des autres; il réprime les vices de ceux-ci, il rend ceux-là plus sages encore par l'exemple du châtiment qu'il inflige. Ce raisonnement sort manifestement de certaines paroles du Christ. Comme on venait de lui annoncer qu'une tour en s'écroulant avait écrasé plusieurs hommes, il répondit : Quoi! pensez-vous que ceux-ci seulement étaient pécheurs ? Non, je vous le dis. Mais si vous ne faites pénitence, vous souffrirez les mêmes maux. (Luc, XIII, 4.)

Comprenez-vous que, dans ce cas, les uns périrent à cause de leurs péchés et que les autres furent épargnés, non pas qu'ils fussent innocents, mais afin qu'ils devinssent meilleurs en suite du châtiment infligé à d'autres? — S'il en est ainsi, dit-on, ceux qui ont été frappés sont victimes d'une injustice, parce qu'ils auraient pu aussi se convertir et se rendre meilleurs. — Si Dieu eût prévu qu'ils fussent venus à pénitence, il ne les eût pas châtiés : en effet, s'il ne laisse pas de supporter avec une extrême patience un grand nombre de personnes qu'il sait ne devoir tirer aucun profit de sa bonté; s'il fait pour eux et leur offre tout ce qui dépend de lui pour les retirer de leur folie, serait-il possible qu'il privât du fruit de la conversion ceux que la punition d'autrui rendrait meilleurs? Les premiers ne sont donc victimes d'aucune injustice, puisque leurs afflictions sur la terre ne font que réprimer leur méchanceté et alléger proportionnellement tes peines qu'ils auront à subir dans l'autre vie ; (156) les seconds, ceux qui sont épargnés en ce monde, n'ont pas à se plaindre davantage; il eût été en leur pouvoir, s'ils l'eussent voulu, de tourner à leur propre conversion la bonté de Dieu, de bénir sa patience, de révérer sa douceur, de revenir à la vertu et de tirer de la punition d'autrui le gain de leur propre salut. S'ils se sont obstinés dans leurs vices, ne mettez pas Dieu en cause, puisqu'il ne les supporte patiemment que pour les ramener à lui : ce sont eux qui se rendent indignes du pardon, eux qui n'emploient pas comme ils doivent la longanimité de Dieu.

Mais ce n'est pas le seul motif que j'aie à faire valoir pour rendre raison de ce que les pécheurs ne sont pas tous punis en cette vie j'en ai un autre qui n'a pas moins de force. Lequel donc? C'est que, si Dieu frappait le pécheur aussitôt que le péché est commis, le genre humain aurait disparu depuis longtemps et ne serait pas arrivé par la succession continue des générations jusqu'au temps actuel. Pour apprécier la justesse de mes paroles, écoutez le Prophète : Seigneur, dit-il, si vous comptez toutes les iniquités, qui pourra subsister? (Psal. CXXIX, 3.) Examinons, si vous le voulez, cette parole. Laissant de côté l'inspection minutieuse de l'existence de chaque homme (car il est impossible de connaître en détail la vie de tous), traduisons en votre présence les péchés que tous nous sommes assurément sujets à commettre et nous verrons avec certitude que, si nous étions toujours punis pour chacune de ces fautes, nous aurions péri depuis longtemps. Celui qui appelle son frère fou est voué à la géhenne du feu, dit l'Evangile (Matth. V, 22) ; or y a-t-il parmi vous une seule personne qui ne se soit rendue coupable de ce péché ? Fallait-il, pour cela, livrer tous les hommes à la mort? En ce cas, depuis longtemps et bien longtemps le genre humain serait détruit. Celui qui jure, dit encore l'Evangile, même s'il jure selon la vérité, fait une oeuvre de l'esprit mauvais. (Matth. V, 37.) Or qui n'a jamais juré? je dirai plus :qui n'a jamais parjuré? Celui qui regarde une femme d'un oeil libertin, dit Notre-Seigneur, commet un véritable adultère. (Matth. V, 28.) Or n'est-il pas aisé de rencontrer nombre de gens coupables de ce péché? Dès lors que ces fautes que nous confessons sont tellement graves, dès lors surtout que chacune d'elles prise à part nous vaut un supplice inévitable, si vous supputez encore et si vous ajoutez vos péchés occultes, vous apprendrez à reconnaître cette bonne et gracieuse providence de Dieu qui se garde de vous infliger le châtiment à la mesure de vos crimes. S'il vous arrive de voir tel ou tel commettre la rapine et la fraude sans recevoir sa punition, commencez par examiner votre conscience, discuter votre vie, et rechercher vos propres fautes; alors vous comprendrez qu'il vous est avantageux, à vous tout le premier, que chacun de nos péchés ne soit pas châtié sur-le-champ. Hélas ! beaucoup d'entre nous ne sont si sévères dans leurs sentences que parce qu'ils considèrent les autres plutôt qu'eux-mêmes; laissant de côté notre situation personnelle, nous contrôlons celle de notre prochain. Ne faisons plus de la sorte, agissons tout à l'opposé : quand nous verrons quelque juste affligé, rappelons-nous Job. Quelque saint que soit un homme, il ne le sera jamais plus que Job, jamais autant à beaucoup près; et, quand il souffrirait des maux par milliers, il ne souffrira jamais autant que ce patriarche,

8. Saisis de ces pensées, n'allez plus récriminer contre le Seigneur ; vous comprenez bien que si Dieu laisse l'homme juste sous le poids de telles calamités, ce n'est pas qu'il l'abandonne, mais c'est qu'il veut le couronner et le glorifier de plus en plus. Et, si vous voyez un pécheur puni, souvenez-vous du paralytique qui pendant trente ans fut cloué sur son grabat. (Joan. V, 5.) C'est pour ses péchés qu'il fut livré à la maladie; écoutez le Christ qui l'atteste en ces termes : Voilà que tu es guéri ne pêche plus, de peur qu'il ne l'arrive quelque chose de pire (Ibid.) Ainsi, ou bien nous payons en ce monde la dette de nos fautes quand nous sommes punis, ou bien nous recevons de quoi tresser notre immortelle couronne, quand nous souffrons malgré une vie constamment juste. C'est pourquoi, que nous vivions dans le péché ou dans la vertu, l'affliction nous est utile: tantôt elle nous rend dignes d'une gloire plus brillante, tantôt elle nous rend plus sages et allège notre châtiment futur. Que nous puissions, en subissant notre peine sur cette terre et en supportant tout avec actions de grâces, adoucir les rigueurs de notre punition dans l'autre vie, j'en appelle à saint Paul: écoutez sa parole. Voici pourquoi il y a parmi vous beaucoup de malades et de languissants, beaucoup qui dorment du sommeil de la mort si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne (157) serions pas jugés de Dieu; et même lorsque nous sommes jugés de la sorte, le Seigneur nous châtie durant cette vie, afin que nous ne soyions pas condamnés avec le monde dans l'éternité. (I Cor. XI, 30, 32.)

Maintenant, tout étant bien compris, raisonnez avec une prudente sagesse sur la providence divine et fermez la bouche à ceux qui la nient. Si quelque événement dépasse la portée de notre compréhension, n'allons pas pour cela nous imaginer que nos affaires ne sont plus dirigées par la volonté de Dieu; mais, contents d'apercevoir en certaines parties sa présence, laissons le champ libre à son infaillible sagesse dans celles qui nous échappent. S'il est impossible à un homme ignorant de comprendre les procédés ingénieux d'un art fout humain, à plus forte raison est-il impossible à l'intelligence humaine de comprendre l'infini de la providence de Dieu. Car ses jugements sont inscrutables et ses voies ne peuvent être suivies. (Rom. XI, 33.) Toutefois, comme nous pouvons conclure de quelques détails pour l'ensemble, la certitude et l'évidence de notre foi, rendons de tout grâces à Dieu. Du reste, il y a encore pour ceux qui tiennent à philosopher sur la providence un argument irréfutable : demandons à nos adversaires : « Est-ce que Dieu existe ? » S'ils répondent que Dieu n'existe pas, ils ne sont pas dignes d'une réplique ; ceux qui nient l'existence de Dieu ne méritent pas qu'on leur réponde plus que ne le méritent les fous. Un navire, chargé d'un petit nombre de matelots et de passagers, ne peut pas, fût-ce seulement l'espace d'un stade, faire bonne route si le pilote ne tient pas le gouvernail en main combien à plus forte raison ce monde immense, qui renferme tant de corps, composé d'éléments divers, n'aurait-il pas subsisté depuis tant de siècles sans une providence qui le gouvernât, le conservât, le dirigeât tout entier. Si, respectant le témoignage universel que rendent les hommes et l'expérience que donnent les faits eux-mêmes, ils confessent l'existence de Dieu, disons-leur : si Dieu existe (comme de fait il existe), il s'ensuit qu'il est juste; s'il ne l'était pas, il ne serait pas Dieu ; s'il est juste, il doit rendre à chacun selon son mérite. Or, nous voyons qu'ici-bas tous ne reçoivent pas selon leurs oeuvres : donc il est nécessaire que nous puissions espérer une autre rémunération qui mette dans tout son jour la justice éternelle, et qui rende à chacun ce qui lui est dû en proportion de son mérite. Ce raisonnement nous mène à conclure non-seulement la providence, mais encore le dogme de la résurrection. Pénétrés de ces idées, méditons nous-mêmes avec soin et enseignons aux autres ces deux grandes vérités : providence et résurrection. Appliquons tout notre zèle à fermer la bouche à ceux qui ont la rage de blasphémer contre Dieu et glorifions le Seigneur en toutes choses. De la sorte, nous mériterons de plus en plus sa gracieuse protection, nous obtiendrons abondamment son secours, nous nous affranchirons du vrai mal, nous acquerrons les biens éternels par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il.

 

 

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