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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 07:11

QUATRIÈME HOMÉLIE.

 

Qu'il n'est pas sans péril de taire te qu'on entend à l'église. — Pourquoi les Actes des Apôtres se lisent à la Pentecôte ? — Pourquoi le Christ ne s'est-il pas montré à tous les hommes après sa résurrection ! — Que les miracles opérés par les Apôtres donnèrent une démonstration plus claire de sa résurrection que n'aurait fait sa vie elle-même.

 

ANALYSE

 

1°, 2°, 3° Long exorde dans lequel l'orateur insiste sur le devoir que ceux qui entendent la parole sainte à l'Eglise ont de la répandre au dehors. Tout chrétien peut et doit être docteur au moins dans sa maison. — 4° Admirable condescendance des Apôtres et en particulier de saint Paul se faisant tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. — 5° Les Apôtres n'ont commencé à prêcher et à faire des miracles qu'après la Pentecôte, pourquoi ne pas attendre ce temps pour faire lecture du livre des Actes. — 6° On lit les Actes des Apôtres immédiatement après la résurrection parce que les miracles opérés par les Apôtres au nom de Jésus-Christ sont la meilleure preuve de la résurrection. — 7°, 8°, 9° Oui, les miracles opérés par les Apôtres sont une preuve irréfragable de la résurrection de leur Maître; démonstration étendue et éloquente.

 

1. La plus grande partie de la dette que m'avait fait contracter ce titre d'Actes des apôtres, je l'ai acquittée les jours précédents; et le peu qui vous reste dû je viens le payer aujourd'hui. Conservez-vous avec soin les leçons que vous avez entendues et mettez-vous votre zèle à les garder? Interrogez-vous sur ce point, vous qui avez reçu une somme d'argent et (59) qui devrez en rendre compte au Maître en ce jour où ceux à qui on aura confié des talents seront appelés pour rendre leurs comptes, où le Christ redemandera à ces banquiers le capital et les intérêts. Il te fallait, dit-il, remettre mon argent aux banquiers, et de retour je l'aurais redemandé avec les intérêts. (Matth. XXV, 27.) O grande et indicible charité de notre Maître ! Il défend aux hommes de prêter à usure et il prête lui-même à usure. Pourquoi? Parce que la première usure est mauvaise et digne de blâme, tandis que la seconde est bonne et digne d'éloges. La première usure, je veux dire celle de l'argent; ruine et celui qui prête et celui qui emprunte; elle perd l'âme de celui qui reçoit l'usure et écrase la pauvreté de celui qui la donne. Quoi de plus triste que de voir un homme spéculer sur la pauvreté de son prochain et faire commerce du malheur de ses frères ! Il porte une figure humaine et n'a rien que d'inhumain dans sa conduite; il devrait tendre la main à son frère et il précipite dans l'abîme celui qui a besoin de secours. Que fais-tu, ô homme? Le pauvre ne va pas chez toi pour que tu augmentes sa pauvreté, mais pour que tu la soulages, et ta conduite ne diffère pas de celle des empoisonneurs. Ceux-ci cachent leurs embûches secrètes dans les mets habituels de leurs victimes, et ceux-là, cachant sous un air d'humanité leur usure fatale ne laissent pas apercevoir le mal à ceux qui doivent prendre ce breuvage mortel. Aussi il est bon de rappeler ce qui a été dit du péché, et à ceux qui prêtent à usure, et à ceux qui empruntent ainsi. Or, qu'a-t-il été dit du péché ? Pour un peu de temps, il plaît au palais; mais ensuite il est plus amer que le fiel et plus pénétrant qu'une épée à deux tranchants. (Prov. V, 3, 4.) Voilà ce qu'éprouvent les emprunteurs; dans votre détresse vous prenez l'argent qu'on vous prête, vous vous procurez ainsi une consolation, mais bien petite et de courte durée; et ensuite lorsque les intérêts s'accumulent et que le fardeau dépasse vos forces, cette douceur qui flattait le palais devient plus amère que le fiel, plus perçante qu'une épée à deux tranchants, et vous êtes forcés d'abandonner en toute hâte le bien de vos pères.

2. Mais des choses sensibles passons aux choses de l'esprit . Il fallait, dit-il, remettre mon argent aux banquiers, et par les banquiers chargés de le faire valoir c'est vous qu'il entend : vous, à qui s'adressent ces paroles: Et pourquoi Dieu vous appelle-t-il banquiers? Pour vous apprendre à peser toutes paroles avec le même soin que les banquiers mettent à l'examen et à l'admission des monnaies. De même que les banquiers refusent une pièce de monnaie altérée ou mal frappée, tandis qu'ils reçoivent celle qui est bonne et sans défaut; de même, suivant cet exemple, n'acceptez pas toute parole, rejetez celle qui est impure et corrompue, mais admettez dans votre souvenir celle qui est bonne et salutaire. Oui, oui, vous avez des plateaux, vous avez une balance non d'airain ni de fer, mais de sainteté et de foi: or, c'est avec cette balance que vous devez peser toute parole, C'est pourquoi on vous dit : soyez d'excellents banquiers, non pour que, vous établissant sur une place publique vous comptiez de l'argent, mais pour que vous soumettiez les paroles à une épreuve rigoureuse; c'est pourquoi saint Paul dit: Eprouvez tout, ne retenez que ce qui est bon. (I Thess. V, 21.) De plus, ce nom de banquiers nous fait entendre qu'il faut non-seulement que nous éprouvions, mais encore que nous distribuions les richesses. Si les banquiers, se contentant de recevoir l'argent, l'enfermaient chez eux sans le mettre en circulation, leur gain serait nul : il en est tout à fait de même des auditeurs de la parole divine, Si, vous contentant d'entendre une instruction, vous la gardez en vous sans la communiquer aux autres, tous vos soins n'aboutiront à rien. Dans les maisons de banque nous voyons sans cesse entrer et sortir : qu'il en soit de même pour nos instructions. Chez les banquiers, vous voyez les uns peser l'argent, les autres, le prendre et l'emporter aussitôt, et cela dure tout le jour. Aussi, bien qu'ils n'aient rien en propre, néanmoins comme ils se servent des richesses d'autrui pour des choses nécessaires, elles leur rapportent un grand profit. Faites de même. Ce ne sont pas, il est vrai, vos paroles, mais celles de l'Esprit-Saint : toutefois, si vous les employez pour un bon usage, vous en retirerez un grand profit spirituel : voilà pourquoi Dieu vous appelle banquiers.

Et pourquoi donne-t-il à la parole le nom d'argent? Le voici : de même que l'argent doit porter comme signe distinctif l'effigie du roi sans laquelle la monnaie, loin d'être valable, est regardée comme fausse, de même la doctrine de la foi doit être marquée au coin parfait du Verbe. En outre, l'usage de l'argent (60) c'est, pour ainsi dire, notre vie, l'argent est la condition de tous les contrats ; achats ou ventes, c'est par lui que tout se fait. Il en est de même de la doctrine de la foi; cette monnaie spirituelle est la condition et la base de tous les contrats spirituels : par exemple, si nous voulons acheter quelque chose à Dieu, nous employons comme monnaie le langage de la prière et nous obtenons ce que nous demandons. Si nous voyons notre frère plongé dans l'indifférence et le vice, nous gagnerons son salut, nous achèterons sa vie, en employant comme monnaie la parole doctrinale.

Aussi devons-nous mettre tous nos soins à garder et à retenir les enseignements de la chaire pour en faire part aux autres : car on nous redemandera les intérêts de cet argent. Appliquons-nous à recevoir cette monnaie afin de pouvoir la communiquer aux autres : car chacun, s'il le veut, peut enseigner. Vous ne pouvez adresser des reproches à une grande assemblée ; mais -vous pouvez donner un avis à votre femme. Vous ne pouvez parler à une si grande foule; mais vous pouvez adresser à votre fils des paroles sages. Vous ne pouvez enseigner à cette multitude la doctrine du salut; mais vous pouvez rendre meilleur votre serviteur. Cette réunion de disciples ne dépasse pas vos forces; cette manière d'enseigner ne dépasse pas votre intelligence; bien plus, il vous est plus facile qu'à moi de travailler à l'amendement de ces personnes. Pour moi, je ne me trouve avec vous le plus souvent qu'une ou deux fois la semaine, et vous, vous avez continuellement dans votre propre maison les disciples dont je vous parle, votre femme, vos enfants, vos serviteurs, au foyer, à la table : aussi vous pouvez à tout instant du jour les reprendre. Et, d'un autre côté, les soins à donner vous sont plus faciles: pour moi, qui m'adresse à une foule aussi nombreuse, je ne sais pas quelle est la passion qui trouble votre âme, et à chaque réunion je suis forcé d'indiquer tous les remèdes; pour vous, vous pouvez agir tout autrement et avec bien moins de peine opérer la guérison : car vous connaissez parfaitement les fautes de ceux qui habitent sous le même toit que vous : aussi vous pouvez y apporter un remède plus prompt.

3. Donc, mes chers Frères, ne soyons pas insouciants du salut de ceux qui habitent avec nous : Si quelqu'un, dit saint Paul, n'a pas soin des siens et surtout de ceux de sa maison,

il a renié la foi et il est pire qu'un infidèle. (I Tim. V, 8.) Vous voyez comment saint Paul traite ceux qui négligent les gens de leur maison; et c'est avec raison : car celui qui ne prend pas soin des siens, dit-il, comment s'occupera-t-il des étrangers? Cette exhortation, direz-vous, n'est pas nouvelle dans ma bouche, c'est vrai, néanmoins je ne cesserai pas de vous la répéter, bien que je sois innocent désormais de la négligence des autres : Il le fallait, dit le Seigneur, remettre mon argent aux banquiers, et c'est la seule chose qu'il demande. Pour moi j'ai remis l'argent et je n'ai plus de compte à rendre; cependant, bien que ma responsabilité soit dégagée, et que je n'aie pas de châtiment à redouter, j'agis comme si j'étais encore responsable et exposé à la punition, tant je crains et je tremble pour votre salut.

Que personne donc n'apporte à écouter ces instructions de l'insouciance, de la négligence; ce n'est pas en vain, ce n'est pas sans motif que je fais de si longs exordes; c'est pour que vous preniez plus de soin de ce dépôt de la parole que je vous confie, et empêcher que vous ne retourniez chez vous sans profit, n'étant venus à l'église que pour vous dissiper et nous donner de vains applaudissements. Ce ne sont pas vos louanges que je recherche, mais votre salut. Ceux qui luttent au théâtre attendent et reçoivent du peuple cette récompense; nous, ce n'est pas pour cela que nous combattons, mais bien pour obtenir du Maître la récompense qu'il a promise. Aussi je reviens souvent sur ces pensées, afin que répétées fréquemment elles descendent jusqu'au fond de votre âme. Les arbres qui ont jeté de profondes racines sont inébranlables aux assauts des tempêtes: de même les pensées qui ont pénétré profondément dans l'âme résistent plus facilement à la dissipation qu'apportent les affaires. Dites-moi, mon cher auditeur, si vous voyiez votre enfant mourir de faim, pourriez-vous rester insensible à sa détresse et ne vous exposeriez-vous pas à tout pour apaiser sa faim? Eh bien ! vous feriez cela pour un enfant qui manque de pain, et pour celui qui manque de la doctrine du salut vous seriez insensible ! Seriez-vous encore digne d'être appelé père ? Et pourtant cette faim est d'autant plus funeste que l'autre, qu'elle conduit à une mort bien plus triste : aussi demande -t-elle de notre part une pitié plus grande : Nourrissez vos enfants, est-il dit, dans la discipline et la correction du (61) Seigneur. (Ephés. VI, 4.) C'est là la plus belle occupation des pères, le plus noble souci des parents. Car voici le signe auquel je reconnais un naturel noble, c'est à voir donner plus de soin aux choses spirituelles qu'aux temporelles. Mais en voilà assez pour l'exorde; il faut maintenant payer notre dette; si je vous ai adressé cette longue exhortation, c'est pour que vous recueilliez avec soin ce que je vais vous payer. Quelle est la dette que j'ai contractée envers vous, il y a quelques jours? L'avez-vous si vite oubliée? Il faut donc que je vous la rappelle et d'abord que je vous relise ce titre sur lequel j'ai déjà versé un premier à-compte, que je vous redise ce que je vous ai payé et que nous voyons enfin ce qui nous reste. Qu'ai-je donc payé en premier lieu? J'ai dit qui avait écrit le livre des Actes, qui en avait été le père ou plutôt le ministre; ce n'est pas saint Luc qui a fait les actes qu'il raconte, il n'a été que le ministre de la parole.

Au sujet des Actes eux-mêmes, j'ai dit ce que signifie ce nom; j'ai parlé aussi de cette appellation d'apôtre. Il faut dire maintenant pourquoi nos pères ont réglé que ce livre des Actes serait lu au jour de la Pentecôte. Peut-être vous souvenez - vous que j'avais aussi promis d'en donner la raison. Ce n'est pas sans motif et sans cause que nos pères ont fixé ces temps; ils ont agi en cela guidés par de sages raisons, non dans le dessein de soumettre notre liberté à la loi des temps, mais par condescendance pour les pauvres et les faibles, et afin de les enrichir des fruits de la science et de les fortifier par l'aliment de la sagesse. Et pour vous persuader que, s'ils ont observé les temps, ce ne fut point pour s'assujettir à une observance rigoureuse, mais par condescendance pour les faibles, écoutez ce que dit saint Paul : Vous observez certains jours, certains mois, certains temps, certaines années. Je crains d'avoir travaillé en vain parmi vous. (Gal. IV, 10, 11.) Et vous, grand Apôtre, est-ce que vous n'observez pas certains jours, certains temps, certaines années? Eh quoi ! Mais, à voir celui qui défend d'observer les jours, les mois, les temps, les années ; à le voir, dis-je, les observer lui-même, que penserons-nous, dites-moi? Qu'il est en contradiction, en lutte avec lui-même ? Non, certes, mais que voulant aider la faiblesse de ceux qui observaient les temps, il s'est soumis pour eux à cette observance. Les médecins font de même, lorsqu'ils goûtent les premiers les mets préparés pour leurs malades, non qu'ils en aient besoin, mais par condescendance pour ces infirmes. C'est ainsi que fit saint Paul; sans avoir besoin d'observer les temps, il les a observés pour délivrer ceux qui les observaient de cette vaine pratique. Et quand est-ce que saint Paul a observé les temps? Attention, je vous prie : Le lendemain, nous arrivâmes par mer à Milet. Car Paul s'était proposé de passer Ephèse sans y prendre terre, de peur d'éprouver quelque retard en Asie; il se hâtait afin d'être, s'il lui eût été possible, le jour de la Pentecôte à Jérusalem. (Act. XX, 15, 16.) Vous voyez que celui qui avait dit : N'observez ni les jours, ni les mois, ni les temps, observe lui-même le jour de la Pentecôte.

4. Et il n'observe pas seulement le jour, mais le lieu; il ne se hâtait pas seulement pour passer le jour de la Pentecôte, mais pour le passer à Jérusalem. Que faites-vous, ô bienheureux Paul? Jérusalem est détruite, la malédiction divine a rendu désert le saint des saints, la religion d'autrefois est abolie; vous-même vous criez aux Galates : Vous qui espérez d'être justifiés par la loi, vous êtes déchus de la grâce (Gal. V, 4), et pourquoi nous ramenez-vous de nouveau sous le joug de la loi ? Cette question n'est pas légère, de savoir si saint Paul se contredit lui-même. Ce ne sont pas seulement les jours que saint Paul observe, mais encore les autres préceptes de la loi, et c'est lui qui crie aux Galates : Voici que moi, Paul, je vous dis que, si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. (Gal. V, 2.)

Ce Paul qui disait: Si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien (Act. XVI,1-3), a circoncis lui-même Timothée. Paul, dit l'Ecriture, ayant trouvé à Lystre un jeune homme, fils d'une femme juive fidèle et d'un père gentil, le circoncit. Ils ne voulait pas confier la mission d'enseigner à un incirconcis. Pourquoi en agissez-vous ainsi, ô bienheureux Paul? Par vos paroles vous détruisez la circoncision et par vos actes vous la ramenez? — Non, répond-il, je ne la ramène pas, je la détruis, au contraire, par mes actes. Car Timothée était fils d'une femme juive fidèle, mais d'un père infidèle : il était donc d'une race incirconcise. Mais comme saint Paul allait l'envoyer pour servir de maître aux Juifs, il ne voulut pas leur envoyer un incirconcis de peur qu'ils ne refusassent d'entendre sa parole. C'est donc pour préluder à la destruction de la (62) circoncision et ouvrir la route à l'enseignement de Timothée qu'il le circoncit, afin de détruire la circoncision. Aussi dit-il: Je me suis fait comme juif avec les juifs. (I Cor. IX, 20.) Ce n'est pas pour devenir juif que saint Paul parle ainsi, mais pour amener à renoncer au judaïsme ceux qui étaient restés juifs; c'est pour le même motif qu'il circoncit Timothée, c'est-à-dire pour détruire la circoncision. Il se servait donc de la circoncision contre la circoncision. Timothée reçut la circoncision pour avoir accès auprès des Juifs et les éloigner peu à peu de cette pratique. Voyez-vous pourquoi Paul observa et la circoncision et la Pentecôte? Voulez-vous que je vous le montre observant d'autres points de la loi? Faites attention. Il monta un jour à Jérusalem, et les Apôtres le voyant lui dirent: Tu vois, frère, combien de milliers de juifs ont cru. Or, ils ont ouï dire que tu portes par tes enseignements à abandonner la loi. Que faire donc ? Fais ce que nous te disons. Nous avons ici des hommes liés par un voeu; prends-les avec toi, purifie-toi avec eux, fais-leur raser la tête, afin que tons sachent que ce qu'ils ont entendu dire de toi est faux, mais que toi aussi tu observes la loi de Moïse. (Act. XXI, 20-24.) Voyez-vous cette condescendance admirable? Il observe les temps pour faire disparaître l'observance des temps; il emploie la circoncision pour abolir la circoncision; il offre un sacrifice pour détruire les sacrifices. C'est bien pour cela qu'il l'a fait; écoutez ses paroles : Je me suis conduit avec, ceux qui sont sous la loi comme si j'eusse été sous la loi; pour gagner ceux qui étaient sous la loi, et bien que je fusse libre à l'égard de tous, je me suis fait l'esclave de tous. (I Cor. IX, 21.) Et en agissant de la sorte saint Paul imitait son Maître. Etant dans la forme de Dieu, il n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu; mais il s'est anéanti lui-même prenant la forme d'esclave (Philip. II, 6-7), et bien qu'il fût libre, il se fit esclave. De même saint Paul, lorsqu'il était libre à l'égard de tous, se fit néanmoins l'esclave de tous pour les gagner tous. Notre Maître prenant notre nature se fit esclave afin de nous affranchir. Il a incliné les cieux et il est descendu (Ps. XVII, 10), afin de conduire au ciel les hommes d'ici-bas. Il a incliné les cieux; il ne dit pas: il a quitté les cieux et il est descendu, mais il a incliné, afin de vous rendre plus facile la route du ciel. Saint Paul l'imita autant qu'il le put; c'est pour cela qu'il dit : Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ. (I Cor. IV, 16.)

Et comment, bienheureux Paul, êtes-vous devenu l'imitateur du Christ? Comment? En ne recherchant jamais ma propre utilité, mais celle du grand nombre afin qu'ils soient sauvés, en me faisant, bien que libre à l'égard de tous, l'esclave de tous les autres. Il n'y a donc rien de meilleur que cette servitude, puisqu'elle devient pour les autres la cause de leur liberté. Saint Paul était un pêcheur spirituel : Je vous ferai, dit Jésus-Christ, pêcheurs d'hommes. (Matth. IV, 19.) Là est toute la raison de sa conduite. Les pêcheurs, quand ils voient un poisson avaler l'hameçon, se gardent bien de le tirer aussitôt, mais ils le laissent aller longtemps et le suivent attendant que l'hameçon soit bien fixé, afin de pouvoir amener leur prise en toute sûreté. Les Apôtres en agissaient de même; ils jetaient l'hameçon de la doctrine dans l'âme des Juifs; ceux-ci se rejetaient en arrière et se rattachaient à la circoncision, aux fêtes, à l'observance des temps; au sacrifice, aux pratiques nazaréennes et autres choses semblables; les apôtres les suivaient partout sans résister: vous cherchez, disait Paul, la circoncision, je ne m'y oppose pas, je vous suis; vous demandez un sacrifice, je sacrifie; vous voulez que je me rase, moi qui ai abandonné votre culte, je fais ce que vous ordonnez; vous me commandez d'observer la Pentecôte, je ne dispute pas; partout où vous me mènerez, je vous suivrai, et en restant près de vous je laisserai l'hameçon de la parole pénétrer plus profondément, afin qu'ensuite je puisse avec sûreté retirer toute votre nation de votre culte et de votre religion première. Voilà pourquoi je suis venu d'Ephèse à Jérusalem. Voyez-vous avec quelle obséquiosité saint Paul pêchant des poissons pour le Christ savait faire céder la parole? Voyez-vous comment l'observance des temps, de la circoncision, des sacrifices avait pour but, non de ramener à l'ancienne religion, mais d'attirer à la vérité ceux qui étaient encore attachés aux figures? Celui qui est assis sur une hauteur ne peut pas, s'il y reste toujours, faire monter ceux qui sont en bas; il. faut qu'il s'abaisse lui-même pour élever les autres jusqu'à lui. C'est ainsi que les apôtres descendirent des hauteurs de la religion évangélique pour y attirer ceux qui étaient encore dans les basses régions du judaïsme.

5. Cette observance des temps, cette (63) condescendance aux rites extérieurs, tout cela a été utile et avantageux, vous venez de le voir : recherchons maintenant pourquoi ce livre des Actes des Apôtres est lu au temps de la Pentecôte. En toutes ces recherches, nous n'avons voulu qu'une chose, vous montrer qu'en voyant les apôtres observer les temps vous ne devez pas croire qu'ils regrettent la religion judaïque; mais accordez-moi, je vous prie, une grande attention; c'est une question difficile que je vais vous exposer. Au jour de la croix nous avons lu ce qui regardait la croix; au grand samedi, la trahison, le crucifiement de Notre-Seigneur, sa mort selon la chair, sa sépulture: pourquoi donc ne pas lire après la Pentecôte les Actes des Apôtres, puisque c'est alors qu'ils eurent lieu, qu'ils commencèrent? Je sais que beaucoup l'ignorent : il est donc nécessaire de leur montrer d'après le livre même des Actes que les Actes des Apôtres commencent non à la Pentecôte, mais dans les jours qui suivent cette fête. Aussi ce serait avec raison qu'on rechercherait pourquoi il nous est ordonné de lire ce qui regarde la croix au jour de la Croix et de la Passion, tandis que pour la lecture des Actes des Apôtres nous n'attendons pas les jours, le temps où ils ont eu lieu, mais que nous les devançons. Ce ne fut pas immédiatement après la résurrection que les Apôtres firent des miracles ; Jésus resta sur la terre avec eux pendant quarante ,jours. Pourquoi passa-t-il avec eux quarante jours sur la terre? je le montrerai une autre fois; pour aujourd'hui, marchons toujours vers le but que nous nous sommes proposé, et montrons que le Christ n'est pas monté aux cieux aussitôt après sa résurrection, mais qu'il passa sur la terre quarante jours avec ses disciples, qu'il les passa en se trouvant au milieu d'eux, en partageant leur nourriture, en conversant avec eux ; qu'après ces quarante jours il monta vers son Père dans les cieux; que pendant tout ce temps les Apôtres n'opérèrent aucun prodige, que quand dix jours se furent encore passés, et que les jours de la Pentecôte furent accomplis, le Saint-Esprit fut envoyé, qu'ils reçurent des langues de feu et qu'ils commencèrent à faire des miracles. Tous ces faits, mes chers frères, nous sont certifiés par les Ecritures, par exemple, que Jésus resta quarante jours avec ses disciples, que quand les jours de la Pentecôte furent accomplis, le Saint-Esprit descendit, qu'alors les Apôtres reçurent des langues de feu et qu'à partir de ce moment ils commencèrent à opérer des miracles.

Qui rapporte tout cela? Le disciple de Paul, l'illustre et vénérable Luc, en commençant ainsi son livre : J'ai fait mon premier récit, ô Théophile, sur tout ce que Jésus-Christ a fait et enseigné depuis le commencement jusqu'à jour où il fut enlevé au ciel, après avoir donné, par l'Esprit-Saint, ses commandements aux Apôtres qu'il avait choisis et auxquels, après sa passion, il se montra vivant par beaucoup de preuves, leur apparaissant pendant quarante jours et leur parlant du royaume de Dieu: Ensuite, se trouvant avec eux, il leur commanda de ne pas s'éloigner de Jérusalem. (Act. I, 1-4.) Voyez-vous qu'après sa résurrection le Seigneur resta sur la terre quarante jours, parlant du royaume de Dieu et se trouvant au milieu de ses Apôtres? Voyez-vous qu'il partageait leur repas? Et il leur commanda de ne pas s'éloigner de Jérusalem, mais d'attendre la promesse du Père, que vous avez, dit-il, ouïe de ma bouche : car Jean a baptisé dans l'eau, mais vous, vous serez baptisés dans l'Esprit-Saint, sous peu de jours. (Act. I, 4, 5.) Voilà ce que disait le Sauveur pendant ces quarante jours. Ceux donc qui se trouvaient là assemblés l'interrogeaient, disant : Seigneur, est-ce en ce temps que vous rétablirez le royaume d'Israël ? Et il leur répondit : Ce n'est pas à vous de connaître les temps et les moments que le Père a réservés en sa puissance; mais vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint qui viendra sur vous, et vous serez témoins pour moi, â Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre. Et quand il eut dit ces choses, en leur présence, il s'éleva et une nuée le déroba ci leurs yeux. (Act. I, 6-9.) Vous voyez que pendant quarante jours le Christ demeura avec eux sur la terre. et qu'après ces quarante jours il fut enlevé au ciel. Voyons maintenant si au jour de la Pentecôte l'Esprit-Saint fut envoyé. Et quand les jours de la Pentecôte furent accomplis, il se fit soudain un bruit venant du ciel comme celui d'un vent impétueux qui arrive : alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partagèrent, et le feu se reposa sur chacun d'eux. (Act. II,1-3.) Vous le voyez, n'est-il pas bien prouvé que pendant quarante jours le Christ resta sur la terre et que les Apôtres ne firent aucun miracle? Comment auraient-ils fait des miracles, eux qui n'avaient pas encore reçu la grâce de l'Esprit saint et vivificateur.

 

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Ne voyez-vous pas qu'au bout de quarante jours Jésus fut enlevé au ciel? Ne voyez-vous pas encore que dix jours après les Apôtres firent des miracles? Car lorsque les jours de la Pentecôte furent accomplis le Saint-Esprit fut envoyé. Il nous reste donc à chercher pourquoi c'est au jour de la Pentecôte que nous lisons les Actes des Apôtres. Si les Apôtres commencèrent alors à opérer des prodiges, alors, je veux dire à la résurrection du Seigneur, c'est alors aussi qu'il fallait lire ce livre. De même que nous lisons ce qui regarde la Croix au jour de la Croix, ce qui regarde la résurrection, ce qui regarde chaque fête au jour commémoratif de ces événements, on devrait lire les miracles des Apôtres au jour de ces miracles.

6. Si vous voulez savoir pourquoi nous ne les lisons pas alors, mais immédiatement après la Passion et la Résurrection, écoutez-en toute la raison. Après la Passion nous annonçons de suite la Résurrection du Christ, mais la preuve de la Résurrection du Christ ce sont les miracles des Apôtres et c'est le livre des Actes qui nous rapporte ces miracles. Ce récit qui, mieux que tout le reste, confirme la résurrection de notre Maître, c'est immédiatement après la passion et la résurrection vivificatrice que nos pères ont ordonné de le lire. Voilà pourquoi, mes chers frères, aussitôt après la passion et la résurrection nous lisons les miracles des apôtres; c'est afin d'avoir de cette résurrection une preuve évidente et péremptoire. Vous ne le voyez pas ressuscité des yeux du corps, mais vous le voyez ressuscité des yeux de là foi. Ce n'est pas de ces yeux matériels, que vous le voyez ressuscité, mais grâce à ces miracles vous le voyez ressuscité : car la vue de ces miracles vous conduit à la foi. Aussi le voir ressuscité est de sa résurrection une preuve moins grande et moins évidente que de voir des miracles se faire en son nom. Voulez-vous voir comment ces miracles confirment mieux sa résurrection que s'il eût apparu visible à tous les hommes? Ecoutez bien; car beaucoup font cette demande : Pourquoi ressuscité n'apparut-il pas aux Juifs ? Parole vaine et inutile. Si cela avait dû les amener à la foi, il n'aurait pas demandé mieux que de leur apparaître à tous après sa résurrection; mais ce prodige ne les eût pas amenés à la foi ; c'est ce qu'il nous montre en Lazare. Il ressuscita cet homme mort depuis quatre jours, sentant déjà, déjà corrompu, il

le fit sortir malgré les bandelettes qui le liaient, et cela, sous les yeux de tous, et ce prodige, loin de les attirer à la foi, ne fit qu'exciter leur colère : car ils résolurent de le faire périr à cause de cela. (Jean, XII, 10.) Si la résurrection d'un autre ne les amena pas à la foi, sa propre résurrection, s'il leur était apparu, ne les eût-elle pas encore irrités contre lui ? Bien que leurs efforts dussent rester impuissants, ils n'en auraient pas été moins exécrables.

Aussi voulant apaiser cette colère inutile, il se cacha; il les eût rendus plus inexcusables et plus dignes de châtiment, en leur apparaissant après sa passion. Ainsi c'est dans leur intérêt qu'il dérobe sa personne à leurs regards, mais il se montre par des miracles. Le voir ressuscité, est-ce donc une chose plus grande que d'entendre dire à saint Pierre : Au nom de Jésus-Christ, lève-toi et marche? (Act. III, 6.) Oui, c'est là la plus belle preuve de sa résurrection, une preuve plus persuasive qu'une apparition; les hommes devaient se sentir plus attirés à la foi en voyant des miracles faits en son nom qu'en le voyant ressuscité, et voici ce qui le prouve. Le Christ ressuscité se montra à ses disciples; et cependant il se trouva, même parmi eux, un incrédule, Thomas appelé Didyme, qui eut besoin de porter sa main aux endroits des clous; qui eut besoin de sonder la plaie du côté. (Jean, XX, 24.) Et si ce disciple qui avait passé trois ans avec le Maître, partagé sa table, vu ses prodiges et ses miracles, entendu sa parole, si, dis-je, ce disciple le voyant ressuscité refusa de croire jusqu'à ce qu'il eût vu la place des clous et la blessure faite par la lance, comment toute la terre aurait-elle cru, dites-moi, en voyant Jésus ressuscité? Qui oserait le dire? Mais ce n'est pas ce fait seulement, il y en a encore d'autres qui prouvent que les miracles ont plus amené d'hommes à la foi que n'eût fait la vue de Jésus ressuscité. Quand la foule entendit saint Pierre dire au boiteux, au nom de Jésus-Christ, lève-toi et marche, trois mille hommes, puis cinq mille crurent en Jésus-Christ; et quand un disciple le voit ressuscité, il refuse de croire. Voyez-vous que les miracles sont une meilleure preuve de la résurrection que les apparitions? Celles-ci ne purent convaincre même un disciple; ceux-là amenèrent à la foi même les ennemis qui les virent : tant cette seconde preuve l'emporta (65) sur la première pour attirer et amener à la foi de la résurrection ! Et pourquoi parler r le Thomas? Les autres disciples ne crurent pas non plus à la première apparition, sachez-le bien. Mais n'allez pas les accuser, mes chers auditeurs; si le Christ ne les accusa pas, ne les accusons pas non plus : c'était un spectacle nouveau et bien étrange pour les disciples que devoir le premier-né d'entre les morts ressuscité; onces grands spectacles surprennent au premier abord, jusqu'à ce que par le temps ils s'affermissent dans les âmes de ceux qui y croient : voilà ce qui arriva aux disciples en cette circonstance. En effet lorsque le Christ ressuscité d'entre les morts leur dit : Paix à vous ! troublés et épouvantés , ils croyaient voir un esprit, et Jésus leur dit : pourquoi êtes-vous troublés? Ensuite il leur montra ses mains et ses pieds, etcomme transportés d'admiration et de joie, les Apôtres ne croyaient pas encore, il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger (Luc, XXIV, 36, 38, 41) ? voulant par là les convaincre de sa résurrection. Mon côté, semble-t-il dire, et mes blessures ne vous persuadent pas ; en me voyant prendre de la nourriture, vous serez persuadés.

7. Et pour que vous sachiez bien qu'en disant : Avez vous ici quelque chose à manger ? il leur voulait persuader que ce n'était ni une vision, ni un esprit, ni un fantôme, mais un homme véritablement et réellement ressuscité, écoutez comme saint Pierre se sert de tous ces faits pour confirmer la croyance en la résurrection. Lorsqu'il dit : Dieu l'a ressuscité et lui a donné de se manifester aux témoins préordonnés de Dieu, à nous, il ajoute la preuve de la résurrection, à nous, qui avons mangé et bu avec lui. (Act. X, 40 , 41.) C'est une preuve dont le Christ usa lui-même lorsque, ayant ressuscité la jeune fille, il voulut convaincre les assistants du-, la vérité de cette résurrection, et il dit : Donnez-lui à manger. (Marc, V, 43.) Aussi, quand vous entendez dire qu'il se montra vivant pendant quarante jours leur apparaissant et restant au milieu d'eux, sachez pourquoi il prend aussi de la nourriture; ce n'est pas par besoin qu'il mange, mais parce qu'il veut raffermir la faiblesse des disciples : d'où il est évident que les prodiges et les miracles des Apôtres sont la grande preuve de la résurrection; aussi le Christ lui-même dit-il : En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera aussi, lui, les couvres que je fais et il en fera de plus grandes encore. (Jean, XIV, 12. ) Car, comme la croix avait été pour la plupart une cause de scandale , il fallait après cela des miracles plus grands. Mais si le Christ étant mort fût resté dans la mort et le tombeau, comme le disent les Juifs, et ne fût pas monté aux cieux, non-seulement les miracles n'auraient pas été plus grands après qu'avant la passion, mais ils auraient même complètement disparu. Ecoutez-moi maintenant avec beaucoup d'attention; c'est une preuve que la résurrection est indubitable que je viens de donner.: aussi je veux la répéter.

Avant sa passion, le Christ fit des miracles, ressuscita des morts, purifia des lépreux, chassa les démons; puis il fut crucifié, et, à ce que prétendent les Juifs impies, il n'est pas ressuscité d'entre les morts. Que leur répondrons-nous? Nous leur demanderons comment, s'il n'est pas ressuscité, il se fait en son nom de plus grands miracles. Aucun homme ne fait de plus grands miracles après sa mort que pendant sa vie: or ici il y eut des miracles plus grands et en eux-mêmes et par la manière dont ils se faisaient. En eux-mêmes: car jamais l'ombre du Christ n'a ressuscité les morts, et l'ombre des Apôtres a opéré bien des prodiges semblables. Par la manière dont ils se faisaient, les miracles des Apôtres étaient aussi plus grands; le Christ faisait ses miracles en commandant; après sa passion, ses serviteurs, en employant seulement son nom vénérable et saint, en faisaient de plus grands et de plus remarquables, de manière que sa puissance brillait d'un éclat plus vif et plus surprenant car que le Christ commande et opère des miracles, c'est là une chose bien moins étonnante que de faire des miracles semblables aux siens en se servant seulement de son nom. Voyez-vous, mes chers auditeurs, que les miracles des Apôtres étaient plus grands après la résurrection du Christ en eux-mêmes et par la manière dont ils se faisaient? C'est donc là une preuve irréfutable de la résurrection : car, comme je le disais et comme je le dirai encore, si le Christ mis à mort n'était pas ressuscité, tous les miracles auraient dû cesser et disparaître; mais, loin de disparaître, ils ont été ensuite plus éclatants et plus glorieux. Si le Christ n'était ressuscité, jamais d'autres n'eussent fait de telles oeuvres en son nom. C'était la même puissance qui agissait et avant et après la passion, avant par le Christ lui-même, après (66) par ses disciples ; et afin que la preuve de la résurrection devînt plus évidente et plus frappante, les miracles devinrent après la passion plus grands et plus remarquables. Mais, dira l'infidèle, quelle est la preuve que des miracles se firent alors? Quelle est la preuve que le Christ fut crucifié? Les divines Ecritures, répondrons-nous. Oui, des miracles se firent alors et le Christ fut crucifié, les saintes Ecritures nous l'attestent ; elles rapportent l'une et l'autre chose. Si notre adversaire nie que les Apôtres aient fait des miracles, il exalte d'autant plus leur puissance et la grâce divine, puisque sans miracles ils auraient converti la terre entière à la vraie religion : car c'est le plus grand des miracles et le plus étonnant des prodiges que des hommes pauvres, mendiants, méprisables, illettrés, bornés, abjects, aient, au nombre de douze, attiré à eux, sans le secours des miracles, tant de villes, de nations, de peuples, les empereurs, les rois, les philosophes, les rhéteurs et la terre presque tout entière. Voulez-vous voir maintenant les miracles qui ont eu lieu? Je vous en montrerai un plus grand que tous ceux qui ont précédé, non pas un mort ressuscité, non pas un aveugle guéri, mais le monde sortant des ténèbres de l'erreur, non pas un lépreux purifié, mais tant de nations qui dépouillent la lèpre du péché et que purifie le bain de la régénération. Quel prodige plus grand que ces prodiges me demandez-vous, ô homme, vous qui voyez sur la terre un si grand et si rapide changement.

8. Voulez-vous savoir comment le Christ a rendu la vue à tout le genre humain? Autrefois les hommes croyaient que le bois, que la pierre m'étaient pas du bois, de la pierre; ils appelaient dieux des choses insensibles, tellement ils étaient aveuglés ! Aujourd'hui ils voient ce qui est bois, ce qui est pierre, ils croient ce:, qui est Dieu. C'est par la foi seule qu'on peut contempler cette nature immortelle et bienheureuse. Voulez-vous une autre preuve de la résurrection? Le changement de la disposition d'esprit des disciples est un des plus grands miracles qui aient eu lieu après la résurrection. Tous reconnaissent et avouent qu'un homme bienveillant pour un autre pendant sa vie ne s'en souviendra pas après sa mort; mais un homme qui se montre ingrat envers un autre et le quitte pendant sa vie, l'oubliera à bien plus forte raison après sa mort. Aussi aucun homme , après avoir abandonné et délaissé son ami, son maître pendant sa vie, n'en fera grand cas après sa mort, surtout s'il voit que cette estime l'expose à mille dangers. Mais voici que ce qui n'est arrivé à personne est arrivé au Christ et à ses Apôtres, et ceux-ci, après avoir renié leur maître pendant sa vie, après l'avoir abandonné, l'avoir laissé aux mains de ses ennemis, s'être enfuis, sont tout à coup pénétrés d'un si grand amour pour celui qu'ils ont vu en butte à tant d'outrages et expirant sur une croix qu'ils ne craignent pas d'exposer leur vie pour l'annoncer et croire en lui. Si le Christ, une fois mis à mort, n'était pas ressuscité, pourrait-on expliquer que ceux qui pendant sa vie l'abandonnaient parce qu'ils le voyaient en danger, tout à coup, après sa mort, s'exposent pour lui à mille périls? Tous les autres s'étaient enfuis, Pierre l'avait renié avec serment par trois fois, et celui qui renia Jésus avec serment par trois fois et qui tremblait à la voix d'une vile servante, voulant, quand Jésus est mort, nous persuader par les faits mêmes qu'il l'a vu ressuscité , éprouve une conversion si prompte qu'il se rit du peuple entier, qu'il se précipite au milieu des Juifs assemblés et leur dit que ce Jésus crucifié et enseveli est ressuscité des morts le troisième jour, qu'il est monté aux cieux et qu'il est à l'abri de tout danger. D'où lui vient tant de hardiesse? Et d'où lui viendrait-elle sinon de l'entière conviction que la résurrection est vraie? Il l'avait vu, lui avait parlé; il avait écouté ses révélations sur l'avenir, et c'est pourquoi il s'exposait, comme pour un homme vivant, à tous les dangers; c'est là qu'il avait puisé la force et la hardiesse de marcher à la mort pour lui et de se laisser crucifier la tête en bas.

Lors donc que vous voyez des miracles plus grands, les disciples remplis d'amour pour celui qu'ils avaient abandonné, montrant plus de hardiesse, lorsque vous voyez un changement si éclatant en toutes choses, tout replacé dans un état meilleur et plus sûr, apprenez par les faits mêmes que la mort n'a pas anéanti Jésus, mais qu'il est ressuscité, qu'il vit et que ce Dieu crucifié reste continuellement immuable. Car s'il n'était pas ressuscité, s'il ne vivait pas, ses disciples n'eussent pas fait après sa mort de plus grands miracles qu'avant sa passion. Alors ses disciples l'abandonnaient, aujourd'hui toute la terre court à lui, et ce n'est pas seulement. Pierre, mais encore des milliers d'autres, (67) après Pierre, lesquels sans avoir vu le Christ ont donné leur vie pour lui, se sont laissé trancher la tête, ont souffert d'indicibles tourments, pour mourir en le confessant avec une foi pure et entière. Comment donc un homme mort et dans le tombeau, comme tu le dis, ô Juif, a-t-il montré dans tous ceux qui sont venus après les apôtres tarit de puissance et de forcé qu'il leur a persuadé de l'adorer seul, et de tout supporter et de tout souffrir plutôt que de perdre la foi en lui? Vois-tu en tout une preuve manifeste de sa résurrection, clans les miracles d'alors, dans ceux d'aujourd'hui, dans l'amour de ses disciples d'alors et de ceux d'aujourd'hui, dans les dangers que coururent toujours les fidèles? Veux-tu voir ses ennemis même redoutant sa force et sa puissance et redoublant leurs efforts après sa passion ? Ecoute ce qui est écrit sur ces choses : Voyant la constance de Pierre et de Jean, et ayant appris que c'étaient des gens sans lettres et du commun, les Juifs s'étonnaient (Act. IV, 13), et ils craignaient, non parce que ces hommes étaient illettrés, mais parce que, bien qu'illettrés, ils surpassaient tous les sages et que voyant près d'eux l'homme qui avait. été guéri, ils n'avaient rien à dire à l'encontre, et cependant avant cela ils contredisaient, malgré les miracles qu'ils voyaient. Comment se fait-il donc qu'en cette circonstance ils ne contredisent pas? C'est que la puissance invisible du crucifié a enchaîné leur langue, c'est lui qui leur a fermé la bouche, qui a arrêté leur audace; aussi ne trouvaient-ils rien à opposer. Et lorsqu'ils parlent, voyez comme ils avouent leur crainte : Voulez-vous, disent-ils, rejeter sur nous le sang de cet homme? (Act. IV, 28.) Et cependant, si ce n'est qu'un homme, pourquoi craignez-vous son sang? Combien n'avez-vous pas tué de prophètes, égorgé de justes, ô Juifs, et il n'y en a pas un dont vous craigniez le sang? Pourquoi donc ici craignez-vous? Oh ! c'est que le crucifié a remué leur conscience et ne pouvant cacher leurs combats intérieurs, ils confessent malgré eux leur faiblesse à leurs ennemis. Lorsqu'ils le crucifièrent ils criaient : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. (Matth. XXVII, 25.) C'est ainsi qu'ils témoignaient leur mépris pour ce sang. Mais après le crucifiement, voyant briller sa puissance, ils craignent, sont tourmentés et disent: Voulez-vous donc rejeter sur nous le sang de cet homme? Si c'était un séducteur et un ennemi de Dieu, comme vous le dites, Juifs impies, pourquoi donc craignez-vous son sang? Mais au contraire ce supplice vous est un titre d'honneur, si le supplicié était tel. C'est donc parce qu'il n'était pas tel que ses meurtriers tremblent.

9. Voyez-vous de toutes parts ses ennemis tourmentés et tremblants? Voyez-vous leur trouble? Apprenez de là quelle est la clémence du crucifié. Ils disaient, ces Juifs : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants; mais le Christ ne l'a pas voulu ainsi; il a supplié son Père en disant : Mon Père, pardonnes-leur , car ils ne savent ce qu'ils font. (Luc, XXIII, 34.) Si son sang était retombé sur eux et sur leurs enfants, ce n'est pas parmi leurs enfants qu'il se fût trouvé des Apôtres; on n'y aurait pas converti d'un coup trois mille hommes, puis cinq mille. Voyez-vous comment ces hommes cruels et inhumains pour leurs enfants ont méconnu les lois de la nature, comment au contraire Dieu s'est montré plus clément que tous les pères, plus aimant que toutes les mères? Son sang est retombé sur eux et sur leurs enfants, non pas sur tous, mais sur ceux-là seulement qui ont imité l'impiété et l'iniquité de leurs pères, sur ceux qui se sont montrés leurs fils, non quant à la nature, mais quant à la volonté perverse, ceux-ci ont seuls supporté le châtiment.

Mais voyez une autre preuve de la bonté et de la charité de Dieu. Ce n'est pas immédiatement qu'il envoie sur eux la punition et le châtiment, mais il attend quarante ans et plus après le crucifiement. Car le Sauveur fut crucifié sous Tibère, et la ville ne fut prise que sous Vespasien et Titus. Pourquoi donc attendre si longtemps après la faute? Il voulait leur donner te temps de se repentir, afin qu'ils dépouillassent leurs iniquités et rejetassent leurs crimes. Mais quand laissant passer le temps du repentir, ils montrèrent qu'ils étaient incorrigibles, alors Dieu leur envoya la punition et le châtiment, et détruisant leur ville , il les en fit sortir, les dispersa sur toute la terre, agissant encore en cela par clémence. Car s'il les dispersa , c'est pour qu'ils vissent adoré par toute la terre ce Christ qu'ils avaient crucifié, et que, en le voyant adoré par tous et en apprenant sa puissance, ils reconnussent l'excès de leur propre impiété et qu'ensuite ils retournassent à la vérité. Ainsi leur captivité leur devenait une leçon et leur punition un avertissement; car s'ils étaient restés (68) en Judée, ils n'auraient pu constater la vérité des prophéties. Qu'avaient dit en effet les prophètes? Demandez-moi et je vous donnerai les nations pour héritage, et pour votre possession la terre jusqu'à ses dernières limites. (Ps. II, 8.) Il leur fallait donc aller jusqu'aux limites de la terre, pourvoir que la terre entière appartient au Christ. Un autre prophète dit encore : Et ils l'adoreront , chacun de son endroit. (Soph. II, 11.) Il leur fallait donc se disperser dans tous les endroits de la terre afin qu'ils vissent de leurs propres yeux chacun adorer de son endroit le Christ. Un autre a dit encore : La terre sera remplie de la connaissance dit Seigneur, comme la mer de l'abondance des eaux. (Héb. II, 14.) Il leur fallait donc s'en aller par toute la terre pour la voir remplie de la connaissance du Seigneur et vers les mers, c'est-à-dire vers ces Eglises spirituelles remplies des oeuvres de la piété. Voilà pourquoi Dieu les dispersa sur toute la terre ; car s'ils étaient restés en Judée, ils auraient ignoré tout cela. Il veut les convaincre par leurs propres yeux de la vérité des prophéties et de la grandeur de sa puissance, afin que, s'ils sont bien disposés, ce spectacle les conduise à la vérité, et que, s'ils restent dans leur impiété, ils ne puissent apporter aucune excuse au jour terrible du jugement. Il les a dispersés sur toute la terre pour nous aussi, pour que nous retirions quelque profit de cette situation : car voyant accomplies les prophéties qui concernaient leur dispersion, la prise de Jérusalem (Mal. I, 10), événements que prédit Daniel, en parlant de l'abomination et de la désolation (Dan. IX, 27), Malachie en disant : Vos portes seront fermées, David, Isaïe et d'autres encore, voyant, dis-,je, ceux qui maltraitèrent notre Maître ainsi châtiés, privés de la liberté que leur avaient léguée leurs pères, de leurs lois propres et des traditions de leurs ancêtres, nous apprendrons combien il est puissant, celui qui a annoncé tontes ces choses et qui les a réalisées, et ses ennemis, contemplant notre prospérité, verront combien il est fort; pour nous, que ce châtiment des Juifs nous apprenne la clémence indicible et la puissance de Dieu , vivons en le louant toujours, afin que nous obtenions les biens éternels et ineffables, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui ainsi qu'au Père et à l'Esprit-Saint et vivificateur soient honneur et puissance, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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