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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 07:20


 

ANALYSE. A la première exhortation, Théodore pouvait faire, et peut-être avait-il fait , l'objection suivante : Est-ce donc un crime si énorme de prendre soin des affairés de sa famille ? or, je ne fais pas autre chose. Voici la réponse : Ce qui est permis à d'autres, ne l'est plus à Théodore, qui a contracté avec Dieu un engagement d'une nature particulière ; enrôlé dans la milice sainte, il ne peut plus vivre comme les simples chrétiens, sans se rendre coupable de désertion. Théodore a donc commis un péché grave; il ne doit pas l'aggraver encore, en restant dans l'état où il s'est mis. Sa chute a été le résultat d'une surprise; qu'il se relève, et tout sera réparé. — La nature humaine est faillible , mais elle se relève aussi vite qu'elle tombe, exemple de David. — Théodore sera jugé un jour par celui qu'il méprise aujourd'hui. — Vanité des biens de ce monde. — Inconvénients de la royauté, de la gloire, de la richesse, du mariage. Du reste, l'union conjugale, quoiqu'elle soit une chose sainte, serait maintenant un adultère pour Théodore. — Théodore ne doit pas avoir moins de zèle pour son propre salut, que n'en ont ses amis. — Soucis de la vie de famille. — Nul n'est libre que celui qui vit pour Jésus-Christ. Il n'y a pour le chrétien qu'un seul malheur, c'est d'offenser Dieu. Résumé rapide et éloquent des motifs développés dans cette seconde exhortation.

 

1. Si les larmes et les gémissements pouvaient s'envoyer dans une lettre, celle que je t'écris en serait toute remplie. Je pleure, non parce que tu t'occupes maintenant des affaires de ta maison, mais parce que tu t'es effacé toi-même de la liste où sont les noms de tes frères, parce que tu as foulé aux pieds le pacte conclu avec le Christ. Voilà pourquoi je gémis, pourquoi je m'afflige, pourquoi je m'épouvante et tremble, sachant que cette violation attirera une condamnation terrible sur ceux qui , après s'être enrôlés dans la sainte milice , abandonnent lâchement leur poste. De savoir si le châtiment qui les attend sera sévère, ce n'est pas une question difficile à résoudre. Celui qui n'est pas soldat ne peut pas être accusé de désertion : une fois soldat, si l'on est convaincu d'avoir quitté son poste, le danger que l'on court, c'est le dernier supplice. Ce qui peut arriver de plus funeste à celui qui lutte, mon cher Théodore, ce n'est pas de tomber, c'est de rester par terre; ce qu'il y a de plus fâcheux pour qui combat, ce n'est pas d'être blessé, c'est de désespérer après le coup reçu et de négliger sa blessure.

Un marchand ne renonce pas à la navigation pour avoir fait naufrage une fois. H recommence à traverser la mer et les flots, à braver le vaste Océan, et il recouvre sa fortune perdue. Et les athlètes, n'en voyons-nous pas conquérir des couronnes après avoir été plusieurs fois renversés? Souvent aussi le soldat qui a fui, finit par remporter le prix de la bravoure, pour avoir vaincu les ennemis. Beaucoup qui avaient renié le Christ parla contrainte des tourments, ont combattu de nouveau et sont sortis de l'arène avec la couronne du martyre. Si chacun d'eux eût,désespéré après un premier échec,

 

1 Pour l’historique des deux exhortations, voir page 35.

 

la possession des biens que leur a valu une seconde tentative leur échappait pour jamais. De même pour toi, mon cher Théodore , ce n'est pas une raison, si l'ennemi t'a fait un peu lâcher pied, pour que tu te précipites toi-même dans le gouffre; c'en est une, au contraire, pour que tu tiennes ferme maintenant et que tu regagnes promptement le terrain perdu; ne t'arrête pas un instant à la pensée que ta chute sera une honte pour toi. Le soldat qui revient du combat avec une blessure a-t-il encouru la honte? Non, la honte consiste à jeter ses armes et à fuir devant l'ennemi. Tant qu'un homme tient ferme en combattant, quand même il serait blessé et céderait un peu, il faudrait n'avoir pas de coeur et ignorer entièrement ce que c'est que la guerre pour lui en faire un reproche. Il n'appartient qu'à ceux qui ne combattent pas de n'être pas blessés; pour ceux qui attaquent l'ennemi avec un grand courage, il n'y a rien d'étonnant qu'ils soient blessés, ni même qu'ils tombent. Voilà ce qui t'est arrivé : pendant que tu t'efforçais de tuer le serpent, tu as été mordu par lui. Mais confiance: tu n'as besoin que d'un peu de courage et de tempérance, et tu ne garderas pas même la marque de cette blessure: que dis-je? avec la grâce de Dieu, tu écraseras la tête du dragon lui-même; ne te trouble pas d'avoir été pris au piège si vite et dès le principe. Le Mauvais a vu, il a vu du premier coup d'oeil la vertu de ton âme : il a conjecturé par maints symptômes que l'avenir lui réservait dans ta personne un ennemi redoutable. Par la vigueur de tes premières attaques, il a jugé que, s'il ne se hâtait de te prévenir , il devait s'attendre à une défaite entière. C'est pourquoi il s'est bâté, il a épié le moment favorable et il s'est jeté sur toi pour te terrasser; mais son effort tournera (560) contre lui , si tu veux résister généreusement. Qui n'admira autrefois ta prompte conversion, ton élan sincère et impétueux dans la voie du bien? La délicatesse des mets négligée, le luxe des habits méprisé, tout faste foulé aux pieds, la sagesse profane abandonnée, et les saintes lettres étudiées exclusivement avec ardeur; les jours entiers voués à l'étude, les nuits consacrées à la prière, nul souci de la gloire des ancêtres, les richesses jugées indignes d'occuper seulement l'esprit, mettre son bonheur à embrasser les genoux des frères, à se jeter à leurs pieds, plutôt qu'à jouir des avantages d'une illustre naissance, voilà ce qui faisait le supplice de l’Ennemi, ce qui l'excitait à un combat furieux; mais la blessure qu'il t'a faite n'est pas mortelle. S'il t'eût renversé après une longue lutte , je veux dire après des jeûnes persévérants, après des années passées à coucher sur la terre nue , et dans les autres exercices ascétiques , ce ne serait certes pas encore le cas de désespérer; toutefois, on pourrait dire qu'un grand dommage a été causé par une défaite survenue après tant de travaux, de fatigues et de victoires. Mais puisque le traître t'a fait tomber par une lâche surprise , lorsqu'à peine tu mettais le pied dans la lice, dès lors il n'a rien gagné, sinon d'échauffer ton ardeur pour le combat. Tu ne faisais que de mettre à la voile; tu ne ramenais pas d'un lointain voyage ton navire chargé d'une riche cargaison, lorsque l'affreux pirate t'aborda. Comme celui qui entreprend de tuer un lion généreux , s'il ne fait que lui effleurer la peau, loin de lui nuire, l'excite encore davantage et le rend plus invincible et plus indomptable ; de même , lorsque notre ennemi a essayé de te faire une blessure profonde, et qu'il a manqué son coup, il t'a rendu par là même plus vigilant et plus attentif à retremper ta vertu dans le jeûne et la mortification.

2. C'est quelque chose de bien changeant que la nature humaine; facile à surprendre, elle se dégage facilement aussi des étreintes de la fraude ; elle tombe vite et se relève non moins vite. Considère David, cet homme si parfait, ce roi selon le coeur de Dieu, ce grand prophète: il ne fut pas sans laisser voir qu'il était homme ; un jour, il s'éprit d'amour pour la femme d'un autre; il ne s'en tint pas là; il passa de la convoitise à l'adultère, et de l'adultère à l'homicide; mais lorsqu'il eut reçu ces deux blessures, il se garda bien de s'en faire lui-même une troisième; il courut aussitôt vers le médecin; il s'appliqua les remèdes convenables, le jeûne , les larmes, les gémissements, les prières incessantes , la confession fréquente de son péché; et par là il se rendit Dieu propice, et il reconquit sa dignité première, au point que la mémoire du père put étendre son ombre protectrice jusque sur l'idolâtrie du fils. Car Salomon fut pris dans le même filet que son père : l'amour des femmes l'éloigna du Dieu de ses pères. Par où tu vois que c'est un très-grand malheur de ne pas savoir maîtriser ses passions, et, quand on est homme, de se faire l'esclave des femmes. Ce péché mit Salomon, un homme qui fut d'abord juste et sage, en danger de perdre tout son royaume. Dieu n'en laissa la sixième partie à Roboam que par considération pour David.

S'il s'agissait de l'éloquence profane , et, qu'après l'avoir étudiée avec ardeur, tu l'eusses abandonnée pour te livrer à l'oisiveté et au désoeuvrement, je te rappellerais le souvenir du barreau, de la tribune , des couronnes qu'on y remporte , et du talent de la parole qu'on y acquiert , et je t'exhorterais à reprendre tes travaux en vue de tous ces avantages; mais puisque nous courons la carrière du ciel, et que les choses de la terre ne sont rien pour nous, je rappelle à ta mémoire un autre barreau et une autre tribune, mais terribles et qui nous doivent faire trembler ; car il faut que nous comparaissions tous au tribunal du Christ. (Cor. V,10.) Sur ce tribunal siège celui que tu méprises maintenant. Que dirons-nous alors? Quelle excuse apporterons-nous, si nous persévérons dans nos mépris? Encore une fois que dirons-nous? Prétexterons-nous les soucis des affaires? Mais il nous a prévenus : A quoi servira-t-il à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme ? (Math. XVI, 26.) Dirons-nous que d'autres nous ont séduits ? Mais il ne servit de rien à Adam de mettre en avant la femme et de dire : La femme que tu m'as donnée m'a séduit. (Gen. III, 12.) Ce fut aussi en vain élue la femme accusa le serpent. Il est certainement terrible , ô mon cher Théodore, ce tribunal qui n'a pas besoin d'accusateur, et qui n'attend pas de témoin. Le juge voit tout à nu et à découvert, et nous rendrons compte non-seulement de nos actions, mais de nos pensées ; ce juge scrute les pensées et les volontés. Peut-être allégueras-tu la faiblesse de la nature et l'impossibilité de porter le joug? (561) Quelle justification ! ne pouvoir souffrir un joug suave ni porter un fardeau léger ! Est-ce une chose pénible et laborieuse que le repos après le travail? Or, le Christ nous y appelle en disant : Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur; car mon joug est doux et mon fardeau léger. (Matth. XI, 28.) Quoi de plus doux, en effet, que d'être affranchi de soucis, d'affaires et de craintes, d'être tranquille à l'abri des flots agités de la vie, dans le calme du port?

3. Dis-moi ce que tu vois de plus heureux et de plus digne d'envie en ce monde? La puissance souveraine, la richesse et la considération des hommes? quoi de plus misérable que ces choses, si on les compare à la liberté des enfants de Dieu? Le souverain est soumis au caprice des peuples, aux emportements aveugles de la multitude, à la crainte de souverains plus puissants , aux soucis du gouvernement ; ajoute qu'on est prince aujourd'hui et demain simple particulier. La vie présente ne diffère pas de la scène: sur la scène celui-ci remplit le rôle d'un roi, celui-là d'un général , cet autre d'un soldat ; et le soir venu , le roi n'est plus roi, le prince n'est plus prince, le général n'est plus général; de même au jour des justices, chacun recevra sa récompense, non d'après son personnage, mais d'après ses oeuvres. Que vaut donc une gloire qui passe ainsi que la fleur des champs ? Que valent des richesses, qui n'empêchent pas ceux qui les possèdent d'être déclarés malheureux? Malheur aux riches! dit l'Écriture; et encore: Malheur à ceux qui se fient en leur force et qui se glorifient de leurs grandes richesses! (Luc. VI, 24; Ps. XLVIII, 6.)

Pour le chrétien, jamais il ne perd sa souveraineté ; jamais de riche il ne devient pauvre, ni de glorieux obscur: il demeure riche même quand il mendie; la main de Dieu l'élève lorsqu'il s'abaisse. Sa souveraineté, il ne l'exerce pas sur des hommes, mais sur des puissances qui sont soumises au prince des ténèbres; et personne ne peut la détruire.

L'union conjugale est une chose légitime, j'en conviens : C'est chose honorable que le mariage et le lit immaculé; mais les fornicateurs et les adultères, Dieu les jugera. (Heb. XIII, 4.)

Mais pour toi, tu ne peux plus désormais pratiquer la justice dans le mariage. Une fois qu'on s'est voué à l'Époux céleste, le quitter pour s'attacher à une femme, c'est commettre un adultère, ce n'est pas contracter un mariage : voilà ce que mille négations ne détruiront pas. Que dis-je? C'est un crime plus grave que l'adultère, d'autant que Dieu est plus excellent que l'homme. Ne te laissé pas séduire par ceux qui te diront : Dieu n'a pas défendu le mariage. Je le sais bien : non, il n'a pas défendu le mariage, mais il a défendu l'adultère, que tu veux commettre. A Dieu ne plaise que tu t'engages jamais dans les liens du mariage ! Quoi d'étonnant que le mariage soit regardé comme un adultère, lorsqu'il se fait au mépris de Dieu? L'homicide n'a-t-il pas été réputé à justice, et l'humanité trouvée plus condamnable que l'homicide? Est-ce que Dieu n'a pas, en certains cas, défendu celle-ci et ordonné celui-là. Phinées fut réputé avoir agi selon la justice, en perçant de son épée le fornicateur et sa complice. Quant à Saül qui, contrairement à l'avis de Dieu, sauva le roi des étrangers, Samuel, le saint de Dieu, eut beau passer des nuits entières à pleurer, à gémir, à prier, il ne put le sauver de la condamnation que Dieu avait portée contre lui. Si donc l'humanité, lorsqu'elle va contre l'ordre de Dieu, est jugée plus sévèrement que le meurtre, quoi d'étonnant que le mariage, lorsqu'il a lieu au mépris du Christ, soit condamné plus fortement que l'adultère même? Comme je le disais en commençant, si tu n'étais qu'un simple particulier, personne ne t'accuserait de désertion : mais maintenant tu ne t'appartiens plus, ayant été enrôlé sous les drapeaux du grand Roi. Si la femme n'est plus maîtresse de son propre corps, si elle appartient à son mari, à plus forte raison convient-il que ceux qui vivent dans le Christ ne soient plus les maîtres de leurs corps. (Cor. VII, 4.) Celui que tu méprises, est le même qui te jugera. Qu'il ne sorte jamais de ton souvenir : songe aussi au fleuve de feu. Un fleuve de feu, dit le Prophète, coulait devant lui. (Dan. VII, 40.) Une fois livré par lui au feu, on doit perdre tout espoir de voir finir son supplice. Les voluptés déréglées de la vie ne diffèrent point des ombres et des songes. Le péché n'est pas encore commis que déjà le plaisir est éteint mais le châtiment du péché ne connaît pas de terme. Courte est la douceur du mal, éternelle son amertume.

Qu'y a-t-il de durable dans les choses du (562)monde, dis-moi? La richesse? elle ne reste pas même jusqu'au soir bien souvent. La gloire? écoute la parole d'un homme juste : Ma vie va plus vite qu'un coureur. (Job. IX, 25.) De même que les coureurs bondissent avant d'avoir touché la terre, ainsi s'envole la vie avant qu'elle soit venue. Rien de plus précieux que l'âme, nul ne l'ignore, pas même le plus sot. Rien ne se peut mettre en balance avec une âme, a dit un poète profane. Je sais que tu es beaucoup plus faible qu'autrefois pour combattre le démon : je sais que tu brûles au milieu des flammes de la volupté. Mais si tu disais à l'Ennemi : non, je ne veux pas être l'esclave de tes plaisirs; non, je n'adore pas le père de tous les maux; si tu levais tes yeux en haut, le Sauveur écarterait de toi la flamme; pour ceux qui t'ont jeté dans le feu, il les brûlera, et toi, il t'enverra dans ta fournaise un nuage, une rosée, un air rafraîchissant; et le feu de la concupiscence n'aura plus de prise sur tes pensées, ni sur ta conscience : seulement, ne te brûle pas toi-même. Des villes fortes, que les ennemis du dehors ne peuvent emporter avec leurs armes et leurs machines de guerre, la trahison d'un ou deux citoyens les livre sans peine aux assiégeants. Si nulle pensée intérieure ne te trahit, le Mauvais qui est dehors aura beau faire avancer toutes ses machines de guerre, jamais il ne te prendra.

4. Par la grâce de Dieu, tu as des amis nombreux et d'une vertu éminente qui déplorent avec nous ton état , tout prêts à t'oindre pour le combat, qui tremblent pour ton âme; par exemple le saint de Dieu, Valère, Florent, son frère, et Porphyre, rempli de la sagesse de Jésus-Christ. Ils gémissent tous les jours, ils ne cessent de prier; et il y a longtemps qu'ils auraient obtenu ce qu'ils demandent, si tu avais pu te retirer seulement un peu des mains de l'Ennemi. N'est-il pas étrange, lorsque d'autres ne désespèrent pas de ton salut; et prient sans cesse pour un membre de leur corps, que toi, parce que tu es tombé une fois, tu ne veuilles pas te relever, que tu restes gisant par terre, criant presque à l'ennemi : égorge, frappe; n'épargne rien? Est-ce que celui qui est tombé ne se relèvera pas? dit l'oracle divin. (Jer. VIII, 4.) Mais toi, tu contredis cet oracle; car désespérer après qu'on est tombé, qu'est-ce autre chose, sinon affirmer que celui qui est tombé ne se relève pas? Non, je t'en conjure, ne te fais pas à toi-même ce tort immense : et pour nous, ne nous force pas à boire ce calice d'amertume.

Je t'exhorte ainsi, non parce que tu n'as pas encore atteint ta vingtième année, je ne te parlerais pas autrement lors même que tu aurais franchi la plus grande partie de ta carrière , que toute ta vie se serait écoulée dans l'union avec le Christ, et que ce malheur t'aurait frappé dans une extrême vieillesse; non, il ne serait pas bon même en pareil cas de désespérer . mais ce serait le moment de se souvenir du Larron justifié sur la croix, et des ouvriers de la onzième heure, qui reçoivent le salaire pour toute la journée. Mais s'il n'est pas bon, s'il n'est pas sage de désespérer quand on est tombé au terme de la vie; aussi n'est-il pas sûr de s'appuyer entièrement sur cette espérance, et de dire : Hé bien ! je jouirai jusque-là des plaisirs de la vie, puis je me mettrai à l'oeuvre pour un peu de temps, et je recevrai la même récompense que si j'avais travaillé tout le temps dé ma vie. A ce propos je me souviens de ce que tu répondais toi-même à ceux qui t'engageaient autrefois à fréquenter les écoles du siècle : qu'arrivera-t-il si une prompte fin vient terminer ma vie passée dans le mal? Comment me présenterai-je à celui qui a dit : Ne tarde pas à te convertir au Seigneur, et ne remets pas de jour en jour. (Eccli. V, 8.) Rappelle-toi cette pensée, et crains le voleur : c'est-à-dire le trépas, que le Christ appelle ainsi parce qu'il arrive à l'heure qu'on s'y attend le moins. Songe aux sollicitudes de la vie soit privée, soit publique, aux craintes de ceux qui sont au pouvoir, à l'envie des citoyens, aux coups du sort dont nulle hauteur n'est exempte, aux travaux, aux misères, aux basses flatteries bonnes pour des esclaves; je dirai même malséantes pour les esclaves qui conservent encore quelque respect d'eux-mêmes; ajoute ce qui est plus malheureux encore, que le fruit de toutes ces peines ne dépasse pas la limite de cette vie. Et combien encore, à qui il n'est pas donné de jouir de leurs travaux, mais qui, après avoir dépensé leur première jeunesse aux peines et aux dangers, lorsqu'ils espéraient enfin saisir la récompense tant convoitée, s'en sont allés sans avoir rien gagné et les mains vides? Si, quand on a affronté quantité de périls et terminé heureusement plusieurs guerres, on peut à peine regarder avec confiance les rois de la terre, comment regardera-t-on le Roi du ciel, lorsque toute sa vie on aura vécu et combattu au service d'un autre?

 

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5. Et les soucis domestiques que donnent une femme, des enfants, des serviteurs, veux-tu que nous en parlions? Il est fâcheux d'épouser une femme pauvre, fâcheux d'en épouser une riche : avec l'une on est dans la gêne, avec l'autre dans la dépendance. Il est pénible d'avoir des enfants, plus pénible de n'en pas avoir: dans le premier cas, c'est un mariage stérile , dans le second c'est une servitude amère. L'enfant est-il malade, quelle crainte ! Une mort prématurée l'a-t-elle enlevé, quel chagrin pour la vie ! A chaque âge ce sont de nouveaux soucis, de nouvelles alarmes, de nouvelles peines. Que dire des serviteurs et de leurs vices? Est-ce donc une -vie, mon cher Théodore, que celle où une âme, tiraillée par tant de soucis ,est esclave de tant de choses , vit pourtant d'objets, et jamais pour soi-même? Parmi nous rien de tel, mon cher ami, j'en appelle à ton propre témoignage.

Pendant le temps trop court que tu as voulu relever ta tête au-dessus des flots , tu goûtais une paix , une joie que tu ne peux pas avoir oubliée. Personne n'est libre que celui qui vit pour le Christ : celui-là est placé au-dessus de toutes les injures du sort: et s'il ne veut pas se nuire à lui-même, nul ne pourra lui nuire. Il n'offre pas de prise à l'ennemi; la perte des ri

chesses ne le touche pas ; il sait que nous n'avons rien apporté en venant en ce monde, que nous n'emporterons rien lorsque nous le quitterons. Le désir des honneurs et de la gloire ne le possède pas, il sait que nous n'avons d'établissement durable que dans le ciel: les injures ne le chagrinent pas, les violences mêmes ne sauraient le faire sortir de son calme; il n'est qu'un malheur pour le chrétien, c'est d'offenser Dieu. Pour tout- le reste, perte de fortune, exil, péril suprême, il ne le regarde pas comme un mal; ce qui fait frissonner d'épouvante tous les hommes, le passage de ce monde à un autre, est pour lui plus doux que la vie.

Comme un homme du haut d'un rocher voit sans péril la mer furieuse bondir à ses pieds, tandis que ceux qui naviguent sur ses flots en courroux sont exposés aux dangers les plus variés et les plus terribles, les uns engloutis par les vagues, les autres brisés contre les écueils, d'autres s'efforçant d'aller dans une direction, et entraînés malgré eux, captifs de la violence du vent, dans le sens contraire; un grand nombre se débattant à demi-submergés, ceux-ci n'ayant plus que leurs mains pour tout navire et tout gouvernail, ceux-là se soutenant à l'aide de quelques fragments de leur vaisseau, d'autres enfin surnageant déjà privés de la vie; ainsi le soldat de l'armée du Christ échappe au tumulte et aux orages du monde, placé qu'il est dans un lieu dont la sûreté égale l'élévation. Et qu'y a-t-il de plus haut, de plus sûr, que de s'attacher à une seule pensée : plaire à Dieu?

As-tu vu, Théodore, les naufrages essuyés sur cet océan par les navigateurs qui le fréquentent? Si tu les as vus , je t'en conjure, fuis la mer, sauve-toi des flots, gagne la hauteur où tu ne seras pas surpris par la vague. Il y a une résurrection, il y a un jugement : un tribunal redoutable nous attend au sortir de cette vie. Il faut que tous comparaissent devant le tribunal du Christ. (Cor. V, 10.) Ce n'est pas une menace vaine que celle de l'enfer; ce n'est pas une promesse mensongère que celle de la félicité du ciel, tandis que toutes les choses de la vie ne sont qu'une ombre, sont moins qu'une ombre, et toutes pleines de dangers, et de la plus profonde servitude. Ne vas pas perdre l'une et l'autre vie, lorsque tu pourrais faire ton profit de toutes deux, si tu voulais : car ceux qui vivent dans le Christ peuvent aussi faire leur profit de cette vie; saint Paul l'enseigne lorsqu'il dit : je veux vous épargner ces maux; et plus loin : je dis cela pour votre utilité. (Cor. VII, 28, 35.) Vois-tu aussi dans le même passage comme l'homme qui s'attache au Seigneur est plus haut placé que celui qui est marié.

Une fois sorti d'ici, il n'y a plus de repentir pour personne, une fois hors du stade, une fois le spectacle fini , l'athlète ne peut plus combattre. Médite ces choses, et brise dans la main de l'Ennemi le glaive- avec lequel il tue tant d'âmes : c'est-à-dire le désespoir par lequel il ôte l'espérance à ses victimes, quand il les a terrassées. Trait redoutable entre les mains de notre ennemi, le désespoir est encore une chaîne dont il garrotte ses prisonniers pour les tenir à jamais sous son pouvoir; et cependant par la grâce de Dieu nous pourrons rompre ce bien dès que nous le voudrons. Je sais que j'ai dépassé la mesure d'une lettre, mais pardonne-moi : je ne l'ai pas fait de mon plein gré , j'ai été contraint par la charité et par la douleur. Voilà ce qui m'a obligé à écrire cette lettre malgré les avis d'un grand nombre. Cesse de travailler pour rien, et de semer sur les pierres , me disaient quelques-uns : je n'ai (664) écouté personne. J'ai l'espoir, me disais-je, qu'avec la grâce de Dieu , mes lettres ne seront pas sans résultat; si, ce qu'à Dieu ne plaise, il en arrivait autrement, du moins ne pourra-t-on me faire un crime de mon silence. Je n'aurai pas montré moins de dévouement que les matelots : lorsque ceux-ci aperçoivent des hommes qui se cramponnent aux planches d'un navire brisé par les vents et les flots, ils replient leurs voiles, jettent l'ancre, lancent leur chaloupe et font tout pour sauver des inconnus, des hommes qu'ils ne connaissent que par le malheur. S'ils refusaient le secours, personne, du moins, n'accuserait de leur perte ceux qui ont voulu les sauver. J'ai fait ce qui était en mon pouvoir; j'ai la confiance qu'avec la grâce de Dieu tu feras aussi ce qui dépendra de toi, que nous te reverrons dans le troupeau du Christ, florissant de santé et de vie comme autrefois , et que nous te recouvrerons bientôt par les prières des saints, ô tête si chère de mon ami ! Si tu fais quelque cas de nous , si tu ne nous as pas tout à fait banni de ton souvenir, daigne nous répondre, tu nous combleras de joie.

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