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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 00:07
Saint Seraphim de Sarov et le Saint curé d'Ars
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    Saint Séraphim de SarovLe saint Curé d'Ars 

     
    par Valentine Zander

     

    À notre époque de recherches œcuméniques où un grand nombre de personnes aspirent à l'union des chrétiens, il semble opportun de faire un rapprochement entre deux figures de la sainteté en Russie et en France au XIXe siècle, celles de saint Séraphim de Sarov et de saint Jean-Marie Vianney, curé d'Ars.

    Ces deux saints sont contemporains. saint Séraphim, d'après ses biographes, est né le 19 juillet 1759 et il est mort le 2 janvier 1833. Le curé d'Ars naquit le 8 mai 1786 et mourut le 4 août 1859. Si saint Séraphim est l'image de la " sainte Russie ", le saint curé d'Ars représente un des aspects de la sainteté de la France catholique. Tous les deux sont témoins de la grâce divine car, en eux, c'est une révélation de Dieu que nous pouvons découvrir ; certaines manifestations de cette révélation, comme celles qui accompagnaient leurs moments de prière et leur état mystique sous l'apparence de lumière, ont été décrites par leurs biographes.

    L'abbé Couturier, le grand œcuméniste, qui nous avait, mon mari et moi, emmenés à Ars en 1938, nous avait dit : " Le curé d'Ars, c'est notre saint Séraphim ". Ces paroles m'avaient d'abord surprise, mais, entrée dans la petite église où le saint avait, pendant dix-sept ans, été " martyr du confessionnal ", où il avait eu des illuminations et des visions, j'eus l'impression de revivre les souvenirs gardés de mon pèlerinage aux lieux saints de Sarov en 1913. La même atmosphère de sainteté y régnait et s'y faisait sentir à chaque pas.

    En nous conduisant en ces lieux, l'abbé Couturier nous exprima sa conviction que les lieux saints dépassent les frontières confessionnelles et que plus un homme s'élève vers Dieu, plus les murs qui nous séparent ici bas s'abaissent et finissent par disparaître.

    La sainteté est le point de rencontre de l'humain et du divin dans la nature humaine et, si le premier moment dans la vie d'un saint est la reconnaissance de la voix du Seigneur et de son appel, le deuxième est une longue étape de travail et de peines que l'homme se donne pour purifier son corps et son âme afin de les faire transparents à la pénétration divine. La transparence acquise n'est donc pas un état passif où Dieu s'empare de la nature humaine et se la subordonne, mais un état actif de relations vivantes et de pénétration mutuelle.

    Pour atteindre cette " élévation d'âme ", les deux saints vécurent des années de contrition, versèrent des larmes, passèrent des jours et des nuits de prière ardente. On pourrait dire que leur sainteté se présente comme une élévation graduelle vers la transfiguration, comme une ascension " de gloire en gloire " afin que le " Christ soit formé en eux ".

    LES ENFANCES

    Dès leur jeune âge les deux saints étaient conscients de leur vocation. Prokhor Mochnine, le futur saint Séraphim, voulait devenir moine, Jean-Marie Vianney, le futur curé d'Ars voulait " sauver les âmes " et devenir prêtre. Dès qu'ils apprirent à lire, les saintes Ecritures étaient leur lecture préférée ainsi que la vie des saints et, en particulier la vie des Père s du Désert à laquelle tous deux aspiraient. Dès leur enfance, ils avaient manifesté une vénération profonde envers la sainte Vierge et connurent des signes de sa sollicitude. Par deux fois, Prokhor fut guéri en se vouant à sa protection, quant à Jean-Marie, il confia à l'un de ses amis : " la sainte Vierge et moi nous nous connaissons bien ". Cet aveu est presque identique à celui que fit le père Séraphim, évoquant les paroles de la sainte Vierge qui aurait dit, en le désignant " Celui-ci est de notre race ". Cette race est celle des enfants de Dieu qui portent le reflet de sa divinité, de son image et de sa ressemblance. C'est là le fond de toute sainteté. À l'exemple de la Servante du Seigneur, les deux saints ont passé leur vie dans l'obéissance et l'humilité.

    L'éducation maternelle eut une influence importante sur la formation de leur âme. " La vertu passe facilement du cœur des mères dans le cœur des enfants ", dira le curé d'Ars. Des six enfants de la famille Vianney, fermiers du village de Dardilly dans le Lyonnais, Jean-Marie était le quatrième. Son frère aîné, François, et sa plus jeune sueur, Marguerite, ont conservé de lui des souvenirs précieux, rapportés par les biographes. Vif et alerte, élevé au grand air de la campagne, cet enfant aux yeux bleus et aux cheveux bruns, hérita de sa mère une douce sensibilité et un grand amour de l'Église. Cet amour, dira-t-il, " après Dieu je le dois à ma mère ". C'est à elle qu'il confia son désir de devenir prêtre et c'est grâce à elle qu'il put fréquenter l'école du village et continuer ses études au-delà, tandis que son père préférait le laisser garder les brebis et les vaches de la ferme et plus tard, aider son frère aîné à cultiver la terre.

    LA VOCATION DE SÉRAPHIM

    Dans la famille des Mochnine, petits commerçants de la ville de Koursk, c'est aussi à la mère de Prokhor qu'incomba la tâche, après la mort de son mari, d'élever ses trois enfants dont Prokhor était le cadet, et de surveiller les travaux de construction d'une grande église que son mari, entrepreneur en maçonnerie, n'avait pas eu le temps d'achever, lorsque la mort l'emporta. Prokhor aimait accompagner sa mère au chantier et ce fut là qu'il fit une chute dangereuse dont il se releva sans mal ce qui fut considéré comme un miracle. Un autre miracle se produisit lors d'une procession de l'icône de la Mère de Dieu : dès que la mère de Prokhor eut approché son enfant malade de l'icône, la guérison s'opéra. La mère de Prokhor, Agathe, était une femme de grande foi et de grand cœur. Charitable et généreuse, elle s'occupait des pauvres et des orphelins et elle était bien connue en ville pour ses bonnes œuvres. C'est d'elle que Prokhor hérita cet amour du prochain qu'il déploya dans toute sa force lorsque, plus tard, il fut sollicité par la foule des pèlerins. C'est elle aussi qui lui donna sa bénédiction en mettant à son cou une relique familiale, une grande croix en cuivre, lorsqu'elle apprit son désir de se faire moine. Prokhor, devenu hiéromoine Séraphim, portera toute sa vie cette croix sur la poitrine.

    Les deux saints, ayant reçu l'ordination sacerdotale, diront que le comportement d'un prêtre envers ses ouailles doit être semblable à celui d'une mère envers ses enfants. Ils considéraient aussi la protection des orphelins comme l'une de leurs plus grandes tâches.

    Ayant terminé ses études primaires, Prokhor entreprit un long pèlerinage à pied au monastère des Grottes de Kiev, aux tombeaux des saints moines Antoine et Théodose, pour présenter sa vie au Seigneur avant le pas décisif pour sa vocation future. C'est là qu'il reçut le conseil d'aller faire son noviciat au monastère de Sarov, dans la région de Tambov. Il s'y trouvait déjà quelques moines, originaires de Koursk, issus de la classe marchande de cette ville, tels l'ermite Marc et le supérieur du monastère. Celui-ci, l'abbé Pacôme, avait connu les parents de Prokhor et l'accueillit avec joie lorsqu'il se présenta à lui dans la soirée du 20 novembre 1778, veille de la fête de la Présentation au Temple de la sainte Vierge.

    Malheureusement, à cette époque, les temps étaient fort peu favorables au développement de la vie monastique à laquelle la politique gouvernementale, depuis les réformes de Pierre le Grand et de Catherine II, devenait hostile.

    Le premier prieur du monastère de Sarov, Jean, inculpé de trahison envers l'état, fut déporté et mourut dans un cachot de Saint-Petersbourg en 1757. Son successeur, Éphrem, fut également détenu pendant seize ans dans une forteresse. Rendu vers la fin de sa vie (+ 1777) à sa communauté, il se consacra surtout aux œuvres de charité. Pendant la disette de 1775 il organisa des distributions de vivres aux pauvres des villages voisins qui venaient chaque jour par centaines. Ce genre d'activités n'était pas toujours apprécié par les autorités civiles, car les épaisses forêts de Sarov abritaient quelquefois des sujets suspects, des déserteurs ou des serfs évadés enclins à la révolte, qui trouvaient refuge au monastère. C'était le temps des guerres interminables et l'état avait besoin de soldats. Pour cette raison le gouvernement procédait à la fermeture d'un grand nombre de monastères et s'opposait à de nouvelles prises d'habit. Grâce à la protection du père Pacôme, très respecté dans la région, Prokhor fut admis au monastère. Au dire de ses contemporains il était un jeune homme robuste et bien bâti, au regard vif et intelligent. Ses cheveux blonds encadraient les traits fins de son visage et ses yeux reflétaient la pureté de son âme.

    On le confia à la direction spirituelle du starets Joseph, homme intelligent et grand ascète. Un starets, au sens littéral du mot, est un " ancien ", pas obligatoirement prêtre, mais un homme expérimenté dans la prière et l'ascèse, que les moines choisissent parmi eux pour les guider dans la vie monastique. La tradition des startsi est ancienne et remonte aux temps des Père s du Désert. Un moment délaissée en Russie, elle reçut un nouvel essor grâce au starets Païssi Velitchkovski (1722-1794), contemporain de Prokhor. Païssi rapporta du Mont Athos de nombreux textes concernant la prière, qu'il traduisit du grec en slavon et dont il fit un recueil, intitulé " Philocalie " (1). Avec la parution de ce recueil en Russie, tout un monde de spiritualité s'ouvrait aux yeux des orthodoxes.

    C'était, en premier lieu, la sanctification du Nom de Jésus par la prière, dite " du cœur ", qui a pour fondement les paroles du publicain (Lc 18, 13) auxquelles les chrétiens ont ajouté le Nom de Jésus, et dont la formule est : " Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pêcheur ". En gardant sa simplicité, cette prière contient l'essentiel de la foi chrétienne : le Nom de Jésus signifie " Sauveur " en hébreu ; sa divinité est soulignée par le mot " Seigneur " ; " Fils de Dieu" exprime sa filiation au père ; la grâce de l'Esprit saint, reposant sur lui, est signifiée par le mot " Christ ", qui veut dire " l'Oint ". C'est donc la connaissance du mystère de la sainte Trinité qui y est implicitement évoquée.

    En enseignant cette prière, les Père s attirent l'attention de ceux qui la pratiquent sur le rythme de la respiration à cause de la corrélation intérieure existant entre le souffle humain et le Souffle vivifiant du saint-Esprit. Ils insistent également sur le lieu du " cœur ", centre vital de l'être qui possède la force de transformer l'homme total en ce " corps spirituel " dont parle saint-Paul. La prière doit se faire dans une atmosphère de calme et de silence qui, en grec, s'exprime par le mot " hésychia ", par suite de quoi les ermites qui la pratiquaient jadis étaient connus sous le nom d'" hésychastes ". De même que la tradition des startsi, la pratique de la prière de Jésus ou du cœur, enseignée par eux, existait depuis des siècles et elle était fidèlement conservée au Mont Athos. En Russie, elle avait eu aussi ses adeptes, tels saint Nil de la Sora, mais les différentes calamités survenues dans le pays – guerres, invasions, politique sécularisante de l'état – furent cause d'un certain affaiblissement de sa pratique.

    Or, à l'époque où Prokhor passait son noviciat, un souffle nouveau commençait à se faire sentir. L'abbé Théophane (+ 1832) qui avait séjourné à Sarov, écrit dans son autobiographie (2) qu'il y avait en ce temps-là dans ce monastère des startsi de grande sainteté parmi lesquels il nomme les pères Éphrem, Pacôme, Nazaire et autres. C'est donc à leur école que Prokhor reçut sa formation spirituelle. Lorsque, plus tard, un novice lui demandera des conseils pour progresser dans la vie de l'esprit, il lui répondra : " Tu n'as qu'à répéter la prière de Jésus et Dieu s'approchera lui-même de ton cœur ". " Allant et venant, assis ou debout, au travail comme à l'église, laisse ces paroles s'échapper constamment de tes lèvres ; avec cette prière tu trouveras la paix intérieure et ton corps et ton âme seront purifiés. Acquiers la paix, disait-il encore, et des milliers trouveront leur salut autour de toi ".

    En s'initiant à la prière perpétuelle, Prokhor devait aussi accomplir certaines besognes. Tour à tour boulanger, menuisier, bûcheron, il s'acquittait avec joie de son travail. Bientôt on le fit lecteur et il chanta avec les moines à l'église. Il aimera plus tard se souvenir de ses premières années de noviciat. " Ah, si tu m'avais vu, lorsque je venais d'entrer au monastère, disait-il, que j'étais joyeux ! Quand le chant n'allait pas dans le chœur à cause de la fatigue, je commençais à encourager les moines par quelques paroles amusantes et voilà qu'ils se mettaient à nouveau à chanter de bon cœur. Car, vois-tu, Dieu aime que l'homme aie devant lui le cœur joyeux. La gaîté n'est vraiment pas un péché. " Cette gaîté juvénile, spontanée, se transforma, au cours des années, en une joie profonde et constante, une joie qui abreuvait son âme comme une source vivifiante. En cette joie chaque visage humain reflétait pour lui l'image du Ressuscité et, grâce à elle, la salutation habituelle du père Séraphim devint : " Ma joie, le Christ est ressuscité ! "

    Du temps de son noviciat, Prokhor s'instruisait en lisant les écrits des Père s qu'il pouvait trouver à la bibliothèque du monastère. Il citera plus tard les textes des œuvres des Grands Cappadociens, ainsi que ceux de saint Macaire, de saint Jean Climaque, de saint Isaac le Syrien, de saint Maxime le Confesseur, de saint Syméon le Nouveau Théologien et autres auteurs de la Philocalie. Sa lecture de tous les jours était celle des Evangiles, du Psautier, des livres de la Bible ; il la faisait, d'habitude, en se tenant debout en position de prière et considérait ces veillées comme un " approvisionnement ", de l'âme. À son travail, à ses lectures et à ses prières il ajoutait des jeûnes rigoureux et, bien que robuste, il fut obligé de s'aliter, atteint d'hydropisie. Son corps était enflé et lui causait de grandes souffrances qui ne prirent fin que trois ans plus tard, lors d'une apparition de la Mère de Dieu. Beaucoup d'eau s'écoula alors de son corps et il se trouva guéri. Un an après, en août 1786, il fut autorisé à prononcer ses vœux monastiques de chasteté, de pauvreté et d'obéissance et il reçut alors le nom de Séraphim qui, traduit de l'hébreu, signifie " flamboyant ". D'après la vision du prophète Isaïe, ce nom appartient aux esprits angéliques aux six ailes qui entourent le trône du Seigneur en le glorifiant par le chant du Sanctus (Is 6, 2). Au mois d'octobre de la même année, Séraphim fut ordonné diacre et les sept années de son diaconat, passées à l'autel, ne furent pour lui, comme il le disait, que " clarté et lumière ". " Dans ma joie que rien ne troublait, disait-il, j'oubliais tout et mon cœur fondait en moi comme de la cire à la chaleur du feu. "

    Le prieur Pacôme emmenait souvent le jeune diacre avec lui au cours de ses tournées pastorales et il arriva un jour d'été 1789 qu'ils firent une visite à la supérieure d'une petite communauté de femmes dans le village de Divéevo, à 12 km de Sarov. Pressentant l'approche de sa mort, la mère Alexandra pria instamment le père Pacôme et le diacre Séraphim de bien vouloir veiller à la protection de ses " orphelines " – comme elle appelait les sœurs groupées autour d'elle, ce que les deux moines lui promirent.

    Ce n'est qu'une trentaine d'années plus tard cependant que le père Séraphim, lorsqu'il fut sorti de la clôture, eut la possibilité d'aider efficacement les sœurs, aidé par son fils spirituel, Michel Mantourov.

    Le diacre Séraphim eut, alors qu'il célébrait la Liturgie du Jeudi saint avec le père Pacôme, une vision dont les détails ne furent connus que plus tard. Après la prière de l'entrée du prêtre : " Seigneur notre Dieu... fais que notre entrée se fasse avec l'entrée de tes anges qui concélèbrent et te glorifient avec nous "..., le jeune diacre se figea soudain dans une étrange immobilité et les traits de son visage changèrent d'expression. On le fit entrer dans le sanctuaire où il resta trois heures, immobile, sans pouvoir articuler une parole. D'après les aveux qu'il fit plus tard, on sut qu'il se trouva ébloui comme par un rayon de soleil au milieu duquel il vit le Seigneur Jésus-Christ sous l'aspect du Fils de l'Homme marchant dans les airs, dans une clarté éblouissante, entouré d'armées d'anges et d'archanges, de Chérubins et de Séraphims. L'Église recommandant aux fidèles d'écarter de leur imagination tout phénomène visuel, le père Pacôme conseilla au jeune diacre de n'en parler à personne, mais fut contraint d'expliquer lui-même, plus tard, ce qui s'était passé.

    En 1793 le diacre Séraphim reçut l'ordination sacerdotale et toute l'année il célébra la Liturgie quotidiennement, faisant croître en lui les charismes que le Christ avait légués aux apôtres : enseignement de la Parole, guérison des malades, exorcisme des possédés et don de prophétie. Si quelques autorités ecclésiastiques et certains moines de Sarov reprocheront plus tard au père Séraphim d'oindre les malades hors de l'office traditionnel du sacrement de l'onction, il leur répondra qu'il ne le fait qu'en obéissant à l'enseignement du Christ. Du reste il faisait toujours précéder cet acte sacramentel par une profession de foi du malade et par une prière d'intercession.

    On ne trouve pas d'indication sur la célébration liturgique par le père Séraphim après cette première année de prêtrise. On sait cependant que, lorsqu'il recevait la sainte Communion à l'église ou dans sa cellule du temps de sa clôture, il portait toujours sur lui les insignes de son sacerdoce : l'étole (épitrachilion), les surmanches et la croix pectorale et c'est ainsi qu'on le représente sur ses icônes. Il insistera avec force sur la communion fréquente des fidèles, ce que fera aussi le curé d'Ars et c'est encore un point qui leur est commun.

    En novembre 1794, l'abbé Pacôme mourut et le père Séraphim, profondément affecté par cette mort, prit la décision de se retirer dans la solitude des forêts de Sarov. À cette époque sa santé était de nouveau très éprouvée, il souffrait de maux de tête et ressentait des douleurs dans les jambes. Le nouveau prieur, le père Isaïe, lui fit délivrer un billet de congé et le 20 novembre 1794, seize ans jour pour jour après son entrée au monastère, le père Séraphim le quitta pour aller vivre en ermite. En dehors de son état de santé, une autre raison peut-être l'obligeait aussi à s'éloigner de la communauté. On peut le deviner dans sa réponse au reproche qu'on lui adressait à ce sujet : " Ce ne sont pas les gens que fuient les ermites, mais leurs vices. Nous nous éloignons de la communauté des frères non pas à cause du manque d'amour envers eux, mais parce que l'empreinte angélique à laquelle s'apparente l'état monacal est souvent profanée par les paroles et les actes. " Déjà du temps de son noviciat le père Séraphim aimait s'éloigner pour quelques jours dans la forêt où il s'était construit une cabane à 5 km du monastère et qu'il appelait son " désert ", son Athos ou sa Jérusalem. Cette région rocheuse était une véritable " Thébaïde " remplie de grottes et peuplée d'ermites parmi lesquels le père Séraphim avait des amis. Les bêtes sauvages venaient prendre la nourriture de ses mains et on le voyait quelquefois en compagnie d'un grand ours.

    LA VOCATION DE JEAN-MARIE

    En France, à la même époque, c'est le temps de la Terreur. On guillotine les prêtres qui n'ont pas prêté serment à la Constitution, on arrête ceux qui les hébergent, on s'attaque à tous les signes du culte et le sang coule à flots. L'horreur du sacrilège que Jean-Marie Vianney voit autour de lui sera le début de cet " amour violent " qu'il aura pour le Dieu que l'on persécute (3). L'église du village de Dardilly est fermée et son clocher abattu. Ceux des prêtres qui ont échappé à la prison sillonnent les routes de village en village sous divers déguisements pour célébrer la messe dans quelque ferme isolée. La mère Vianney emmenait ses enfants à la tombée de la nuit à ces retraites clandestines et c'est dans une pièce d'un château voisin, aux volets bien clos, que Jean-Marie fait sa première communion à l'âge de treize ans.

    Avec l'accession de Bonaparte au consulat, les prêtres qui survécurent à la déportation en Guyane et à l'internement aux îles de Ré et d'Oléron, commencent à revenir d'exil. En 1803 un curé, l'abbé Charles Balley, frère d'un chartreux guillotiné pendant la Terreur, est nommé pour desservir la paroisse d'Écully, voisine de Dardilly. Il y fonda une école presbytérale pour engager des vocations ecclésiastiques et Jean-Marie Vianney y est admis quelques années plus tard grâce aux sollicitations de sa mère. Jusqu'alors il n'a pas eu l'occasion de se préparer aux études : d'abord petit berger dans les pacages de la ferme du vallon de Chante-Merle, ensuite laboureur, il n'a pu faire jusqu'à l'âge de dix-neuf ans que des études primaires et les cours de latin et la philosophie de Descartes qu'on lui imposait lui furent tellement ardus que, pour remédier au découragement qui l'avait envahi, il résolut en été 1806 de faire un pélerinage d'une centaine de kilomètres à pied au sanctuaire de la Louvesc, dans l'Ardèche, au tombeau de saint François de Régis, l'" apôtre du Vivarais " du XVIIe siècle (4). Jean-Marie pria avec ferveur et, rentré à l'école, reprit ses études avec courage. En 1807, à l'âge de 21 ans, il reçut le sacrement de confirmation et le nom de Baptiste fut ajouté à ses deux autres prénoms. C'est sous ce triple signe de sainteté que vivra désormais Jean-Marie Baptiste Vianney. Cependant, comme l'enseignement théologique en France subissait encore à cette époque l'influence d'un moralisme jansénisant, le futur curé d'Ars portera longtemps dans son comportement et ses sermons l'empreinte du rigorisme moral de son maître, l'abbé Balley.

    Pour relever une perspective quelque peu divergente entre le curé d'Ars et le père Séraphim, il est permis de noter que la tradition occidentale, marquée par un spiritualisme désincarné et un intellectualisme doctrinal, hérité de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, s'était éloignée des sources spirituelles authentiques auxquelles puisait son inspiration la tradition des Père s orientaux, dont l'un des dépositaires fut le père Séraphim.

    Toutefois, si le début du ministère pastoral du curé d'Ars porte encore la marque de sa formation scolaire, il est important de remarquer qu'il a pu se libérer au cours des années de la rigidité et des exigences doctrinales de son temps et retrouver, sous l'action du saint Esprit, les racines communes à l'Orient et à l'Occident.

    En automne 1809, l'appel sous les drapeaux interrompt les études du jeune Vianney. Quelques jours après son arrivée au dépôt de Lyon, déjà affaibli par les efforts scolaires et les privations, il tombe malade et est transporté à l'hôpital ; puis, il reçoit l'ordre de rejoindre son détachement en partance pour la frontière de l'Espagne. Il part à pied, s'égare dans les monts du Forez, et remet sa destinée entre les mains de Dieu. Or, dans la région lyonnaise on considérait Napoléon comme un usurpateur, on lui reprochait ses batailles sanglantes et la plupart des paysans de la région gardaient des attaches étroites avec l'Ancien régime. Aussi, le maire de la commune de Noës installa Vianney dans la grange de la ferme des Robins qui appartenait à sa cousine et c'est là que le " déserteur malgré lui " passa plusieurs mois sous le nom de " Jérôme Vincent " jusqu'au moment où Napoléon accorda une amnistie aux réfractaires (mars 1810). Lors de son " exil ", Jean-Marie se fit des attaches, se lia d'amitié, forma clandestinement autour de lui un groupe d'enfants et leur donna des cours de catéchisme. Plusieurs fois il courut le risque d'être arrêté par les gendarmes, mais il ne fut jamais dénoncé.

    Ce n'est qu'en 1813 qu'il put revenir à Écully et reprendre ses études. L'abbé Balley, qui l'avait pris en affection, le présenta à la première tonsure que l'on donnait aux séminaristes l'année de leur rhétorique et Jean-Marie Baptiste put revêtir la soutane. Il avait près de vingt-cinq ans et, afin d'accélérer ses études, l'abbé Balley l'envoya au petit séminaire de Verrières pour l'année de philosophie, mais le jeune séminariste comprit peu de choses à la dialectique et à la logique qu'on lui enseignait. Pour les cours de " l'année scolastique " de 1813-1814 il entra au grand séminaire saint-Irénée de Lyon. Pour faciliter ses études, on lui donna quelques leçons particulières en lui expliquant les notions de théologie en français, mais, tous les efforts qu'il employa pour saisir cette matière ne donnèrent qu'un résultat médiocre et on fut obligé de le renvoyer.

    Comme le diocèse de Lyon manquait de prêtres, les autorités ecclésiastiques se montrèrent plus indulgentes. On se renseigna sur le côté moral et la piété du séminariste et le 2 juillet 1814, le jour de la fête de la Visitation de Notre Dame, on le présenta aux ordres mineurs et au sous-diaconat. L'année suivante il fut ordonné diacre et, aussitôt après, grâce aux démarches de l'abbé Balley, on décida de le présenter à l'ordination sacerdotale à Grenoble. Transporté de joie, c'est à pied que le jeune diacre couvrit les cent kilomètres qui séparent Lyon de Grenoble, par les routes du Dauphiné envahies de soldats ennemis, pour recevoir le 13 août 1815, à l'âge de vingt-neuf ans, l'ordination sacerdotale. Il n'a pas révélé les impressions ressenties lors de cet événement si longtemps attendu, mais il dira plus tard, en parlant du sacerdoce : " Ô, que le prêtre est quelque chose de grand ! Le prêtre ne se comprendra bien que dans le ciel !... Si on le comprenait sur la terre, on mourrait, non de frayeur, mais d'amour. " Il considérait le mystère du sacerdoce comme une extension de celui de Jésus-Christ et, en dehors de l'offrande eucharistique qui pour lui occupait la première place, c'était la responsabilité devant Dieu du pasteur auquel le salut des âmes était confié qui le faisait frémir. " Sauver les âmes ", tel était son désir ardent dès son jeune âge. À présent que cette tâche se présentait à lui, elle lui paraissait au-dessus de ses forces. " Un prêtre, dira-t-il, doit être un saint, un séraphin. "

    Il célébra sa première messe le 14 août, veille de l'Assomption, à Grenoble et, à son retour à Écully, l'abbé Balley lui apprit la nouvelle de sa nomination au poste de vicaire de cette paroisse. Quelques mois plus tard, l'abbé Vianney reçut les pouvoirs nécessaires pour confesser et son premier pénitent fut son vieux maître, le curé Balley.

    On peut remarquer une différence dans la conception du sacrement de pénitence du curé d'Ars et du père Séraphim. Pour ce dernier, le prêtre, en recevant la confession des pénitents, n'est que le témoin devant Dieu, tandis que, selon la conception du curé d'Ars, le prêtre est revêtu de tous les pouvoirs de Dieu, il est juge et " après Dieu il est tout ". C'est le poids de cette grande responsabilité qui pesait sur l'abbé Vianney et qui l'obligeait souvent à faire revenir les pénitents plusieurs fois avant de leur donner l'absolution.

    Le vicariat de l'abbé Vianney à Ecully ne fut pas de longue durée. Le pasteur Balley, miné par les épreuves du temps de la Terreur et les efforts ascétiques auxquels il se soumettait, s'éteignit le 17 décembre 1817, à l'âge de soixante-cinq ans, pleuré par son disciple dévoué. Comme souvenir de son maître, le futur curé d'Ars conservera jusqu'à sa mort le petit miroir du père Balley " qui avait reflété son visage " et le cilice usé qu'il avait porté.

    On garda quelque temps le vicaire Vianney dans la paroisse d'Écully, mais le nouveau curé trouvait son vicaire " exagéré ", à cause de son comportement, sa manière paysanne, son air de " Trappiste ". Au début de février 1818 l'abbé Jean-Marie Vianney apprenait que la chapelle d'Ars-en-Dombes lui était confiée.

    Le pauvre village auquel elle appartenait comptait 230 habitants à peine et, parmi les paroisses du département de l'Ain, il était considéré comme une sorte de Sibérie par le clergé de Lyon. La région avait connu les suites déplorables de la Révolution, il y avait eu des apostasies parmi les membres du clergé, le culte de la Déesse raison y avait été pratiqué quelque temps et, par opposition, une secte janséniste s'était organisée à Fareins, à deux lieues d'Ars.

    La châtelaine d'Ars, la comtesse des Garets, qui ainsi que son frère, avait été le soutien le plus important au cours des années difficiles du curé, subissait aussi l'influence jansénisante de son temps. En remettant la feuille de nomination à l'abbé Vianney, le vicaire général lui dit : " Il n'y a pas beaucoup d'amour de Dieu dans cette paroisse ; vous y en mettrez. "

    Les premiers pas du nouveau curé furent une prise de contact avec les habitants, dont les plus jeunes, grandis pendant la Révolution, ignoraient tout de la religion. Il y avait aussi beaucoup de misère, des orphelins sans secours, des enfants abandonnés. Mais les cabarets du village étaient toujours fréquentés, les danses attiraient la jeunesse et l'église restait vide les dimanches. Pour convertir ses futurs paroissiens, l'abbé Vianney se levait aux premiers rayons de l'aurore, allait tout droit au sanctuaire et commençait à dire ses prières. Quelquefois on l'aperçoit agenouillé dans les bois voisins implorant Dieu de le prendre en pitié, lui et son troupeau. Élevé à la campagne, il aimait la vie des champs et des bois, il aimait le chant des oiseaux et il comparait l'âme qui prie à une hirondelle dans son vol vers le ciel. Plus tard, lorsque les foules l'assiègeront et le " cloueront à la croix de son confessionnal ", il tentera plusieurs fois de quitter sa paroisse. Déchiré entre sa responsabilité pastorale et son désir de " finir sa pauvre vie " dans le désert, il essayera de rejoindre la Trappe ou de retourner dans son village natal de Dardilly. Ses biographes noteront trois de ces " fugues ".

    Or, chaque fois qu'il entreprendra de fuir le troupeau innombrable qui le harcelait, ses paroissiens le ramèneront de force au village. Alors il recommencera ses catéchismes, ses sermons, il continuera à passer des heures, jusque tard dans la nuit, à confesser les pénitents et l'afflux des pèlerins deviendra de plus en plus considérable. Les visiteurs remarqueront cependant que l'atmosphère de la petite bourgade d'Ars avait changé au cours des années : " Ars n'est plus Ars, diront-ils plus de gens oisifs dans les cabarets les dimanches, plus de danses la veille des grandes fêtes et l'église est toujours emplie de gens en prière. "

    Mais le début du pastorat fut dur pour le jeune curé. À ses prières pour le salut des âmes il ajoutait des pénitences, se croyant toujours pasteur indigne et ignorant et, le soir, avant de s'étendre sur le plancher du grenier de la cure, il se flagellait sans pitié. " Quand on est jeune, dira-t-il plus tard, on fait des imprudences. " Il avait refusé les meubles que la comtesse des Garets lui avait envoyés et tout ce que les paroissiens lui donnaient, il le distribuait aux pauvres. Comme nourriture il faisait cuire des pommes de terre ou des " mâte-faim " pour toute la semaine et il lui arrivait parfois de ne rien prendre pendant deux ou trois jours. Une voisine le surprit une fois en train de cueillir de l'oseille dans le jardin du presbytère. " Vous mangez donc de l'herbe ", lui demanda-t-elle. Un peu confus, il répondit qu'il avait essayé de ne manger que cela, mais qu'il n'avait pas pu continuer.

    EN PLEIN SOLEIL

    Nous trouvons ici le même comportement que celui de saint Séraphim. " Connais-tu la perce-feuille, demanda-t-il un jour à une sœur de Divéevo, sais-tu qu'elle est bien bonne à manger ? Pendant près de trois ans je ne me suis nourri que d'elle, je la séchais pour l'hiver, et cela faisait un mets excellent. " Tous les deux avaient été impitoyables envers leur corps – que le curé d'Ars appelait " cadavre " ; le père Séraphim ne conseillera pourtant pas aux autres les grandes mortifications, car, dira-t-il, " le corps doit être l'aide et l'ami de l'âme, sinon il peut arriver que le corps s'étant affaibli, l'âme aussi s'exténue ". Saint Séraphim ne portait pas de cilice, comme le curé d'Ars, mais on sait qu'en plus de la croix pectorale donnée par sa mère il portait sur son dos, sous sa soutane, une autre grande croix en cuivre. Il transportait aussi de gros sacs remplis de pierres pour border la rive de la source dans la forêt et disait, lorsqu'on le questionnait à ce sujet : " Je tourmente celui qui me tourmente ".

    On doit dire que les " tourments " qu'éprouvaient les deux saints étaient identiques : découragement, angoisses, sentiment d'être abandonné de Dieu. Ils étaient tous deux également poursuivis par les attaques diaboliques. " Celui qui a choisi la vie du désert, disait le père Séraphim, doit toujours être prêt au combat " ; et, s'il menait ce combat en silence, dans son ermitage, les voisins du curé d'Ars, entendant des cris s'élever de la cure accouraient apeurés, croyant que des voleurs s'y étaient introduits. Mais le curé les rassurait tranquillement : " Ce n'est rien, c'est le grappin " – sobriquet qu'il donnait au démon. " Le grappin a une bien vilaine voix ", disait-il. Quant au père Séraphim, lorsqu'on lui demanda comment étaient les démons, il répondit brièvement : " Ils sont abjects ".

    Les attaques de Satan devenaient plus agressives dans la cure d'Ars lorsqu'un " gros poisson " – nom par lequel le curé désignait un pécheur incorrigible –, devait arriver. Un souffle froid pénétrait dans la cellule du père Séraphim pendant qu'il priait pour une âme pécheresse, les cierges s'éteignaient et tout semblait envahi par les ténèbres. " Le diable est froid ", disait-il.

    Pour repousser les attaques du Malin, le père Séraphim, comme les anciens stylites, resta mille nuits et mille jours agenouillé, les bras en croix, en prière sur un rocher de granit. Durant trois ans, il s'imposa le silence et passa cinq années en reclus. Il fut une fois attaqué dans la forêt par trois paysans qui croyaient trouver chez lui de l'argent. Il fut battu, supporta ses souffrances sans se plaindre et demanda à ce qu'on ne punisse pas ses agresseurs lorsqu'ils furent arrêtés. Ces années de luttes et d'épreuves, de prière perpétuelle et d'ascèse le préparèrent à devenir un " starets " dont l'expérience sera mise au service des hommes. Il commencera alors à réorganiser la communauté des religieuses de Divéevo, accomplissant la promesse donnée à la mère Alexandra.

    Au début, sa tâche ne lui fut pas facile, car l'attitude du monastère envers la communauté avait changé depuis la nomination du nouveau prieur, le père Niphonte, qui trouvait encombrant de fournir aux sœurs des vivres en échange du travail qu'elles accomplissaient du temps des précédents prieurs. Le nombre des sœurs avait diminué et la nouvelle supérieure, malgré les règles austères de la communauté, n'arrivait pas à satisfaire à tous les besoins. C'est donc à cette œuvre que le père Séraphim sacrifia ses forces et son temps. Les habitants des villages voisins réclamaient aussi ses conseils et sa direction spirituelle. Il existait dans la région des mines de fer et les ouvriers qui y travaillaient se livraient fréquemment à la boisson, à la débauche et au brigandage. " C'était un nid de Satan, disait le père Séraphim, et il fallait beaucoup prier pour que Dieu veuille faire disparaître les armées du diable de ces lieux. "

    À cette époque (1822-1825), les deux saints sont en possession de tous leurs charismes révélés au monde par une suite de miracles, de guérisons, de manifestations de clairvoyance et de prophétie. Si, auparavant ils avaient évité la société des femmes, ils se consacraient à présent à leur éducation et à leur formation spirituelle.

    En 1824, le curé d'Ars concentre son activité à la fondation d'une maison pour les jeunes orphelines des villages voisins qu'il appellera " Providence ". Cette œuvre, tout en lui apportant des joies, fut aussi cause de gros ennuis, tant matériels que moraux. Il dut endurer des vexations et des calomnies, on critiquait ses catéchismes, les expressions quelquefois " triviales " qu'il employait, l'absence de règles grammaticales dans ses sermons, la pauvreté et le manque d'hygiène de l'installation. Son juge le plus sévère fut son auxiliaire, l'abbé Raymond, que le curé avait jadis lui-même encouragé dans les études. Le jeune vicaire ne doutait pas de la sainteté de son curé, mais il considérait cette paroisse comme placée sous sa responsabilité personnelle ; il se montrait d'un autoritarisme extrême et traitait son supérieur avec dureté. Il se mêlait aussi des affaires de la " Providence ", usait de son influence et les autorités civiles finirent par éliminer le personnel de cette institution dont la directrice, Catherine Lassagne, avait été pendant des années la collaboratrice fidèle du curé d'Ars. Catherine Lassagne a laissé de précieux témoignages sur son père spirituel. Sous la pression de l'abbé Raymond, la " Providence " fut transmise aux sœurs de la congrégation de saint Joseph.

    Des ennuis semblables, concernant la communauté de Divéevo, arrivèrent au père Séraphim. Un jeune homme de la ville voisine de Tambov, Ivan Tikhonovitch, ayant entendu parler des miracles qui se produisaient à Sarov et de la masse des pèlerins qui y affluaient, voulut y faire son noviciat ; il n'y fut pas admis et commença à fréquenter le père Séraphim afin d'être initié par lui à la vie monastique. Il voulait imiter la vie des Pères du désert, porter un cilice qu'il se fit commander, obtenir des charismes de starets. À peine entra-t-il dans la cellule du père Séraphim que celui-ci lui dit : " Si un enfant voulait porter un cilice, crois-tu que cela lui conviendrait ? Le cilice du moine est la patience qu'il exerce. Les moines qui n'ont pas atteint la patience et l'humilité ne sont que des fumerons, car ce n'est pas la chape monacale qui fait le moine. " " La vertu n'est pas une poire que l'on mange d'un seul coup ", disait-il encore. Tout en fréquentant le starets, Ivan Tikhonovitch connut la communauté de Divéevo, s'y introduisit comme chef de chœur pour diriger la chorale des sœurs " à la manière italienne " comme on le faisait à Saint-Pétersbourg, et décida de moderniser l'organisation du couvent. " Tu deviens vieux, disait-il au starets, confie-moi tes orphelines ! " Les intrigues qu'il mena semèrent la discorde parmi les sœurs ; certaines prirent le parti de l'" intrus ", attirèrent l'attention des autorités ecclésiastiques et civiles, et cette histoire causa beaucoup de peine au père Séraphim. Les moines de Sarov, de leur côté, accusaient le starets de tailler le bois dans les futaies du monastère et de le donner aux sœurs, faisaient des perquisitions chez le père et à Divéevo et, si la grâce divine ne s'était pas manifestée à chaque incident pour réhabiliter le comportement du père Séraphim, il aurait été pénible pour le starets de supporter tous ces outrages.

    Mais les joies dont furent gratifiées les deux œuvres faisaient oublier les souffrances des deux père s. La " multiplication " du pain et de la farine dans la communauté de Divéevo et dans celle de la " Providence ", sont inscrites dans leurs Annales respectives. Les deux institutions avaient été mises sous la protection de la sainte Vierge dont les apparitions furent nombreuses tant à Divéevo qu'à Ars. " On n'oserait pas mettre le pied sur tel carreau, si l'on savait ce qui s'y était passé " disait le curé d'Ars, et le père Séraphim indiqua aux sœurs cette petite sente qui bordait leur domaine où " les pieds de la Très Pure s'étaient posés ".

    C'est dans un climat de " fioretti " et de " légende dorée " que se passait la vie de ces saintes femmes et jeunes filles ; les récits de Catherine Lassagne ainsi que les témoignages des sœurs de Divéevo reflètent avec fidélité et amour l'image lumineuse de leurs père s spirituels.

    Il serait trop long de rapporter tous les enseignements des deux saints, les ravissements qu'ils connurent, les visions de la sainte Vierge dont tous deux parlent en habitués de ses apparitions, de décrire l'état lumineux en lequel des témoins les avaient vus, le phénomène de lévitation qui se produisait au moment où ils priaient quand leur corps transgressait le poids de la pesanteur, phénomène du même ordre que l'auréole et le rayonnement.

    " Dieu est un feu ", disait le père Séraphim et, pour rendre témoignage de cette vérité et la rappeler au monde, le starets fit participer son ami, Nicolas Motovilov, à la vision de l'éblouissante lumière qui les enveloppa tous deux et au milieu de laquelle le visage du père Séraphim resplendissait, plus étincelant que le soleil. " Ce n'est pas à vous seul que cette manifestation divine a été faite, lui dit le père Séraphim, mais, par vous, au monde entier... parlez-en à tous ! ". Cette manifestation était celle de l'Esprit saint, dont l'acquisition doit être le but essentiel de la vie humaine, pour préparer l'avènement du Royaume.

    Si le curé d'Ars a consenti à quelques confidences sur les révélations qu'il avait reçues, toujours il s'empressait de les atténuer. Mais en revivant les souvenirs de sa vie intérieure, il s'exclamait tout radieux, sans préciser : " Ah ! quelle grâce, mais quelle grâce ! ".

    Lorsque le curé d'Ars transféra ses catéchismes de la classe de la " Providence " à l'église, à cause des pèlerins, et que ses sermons se trouveront libérés du caractère livresque des sermonnaires utilisés autrefois, car il n'a désormais plus le temps de les préparer, ils prendront un élan et une spontanéité tels que le célèbre prédicateur Lacordaire, venu écouter ce curé qu'on lui avait dépeint de façon fort peu favorable, ne dissimulera pas son admiration. Le sermon portait sur la réception du saint Esprit, sur les effets qu'il produit quand l'homme est admis à le recevoir et sur la félicité qu'il en éprouve. En se séparant du curé, Lacordaire se prosterna devant lui en lui demandant sa bénédiction. Il attesta au château du comte des Garets que le sermon sur le saint Esprit " avait éclairé et développé une idée qu'il poursuivait depuis bien des années ". Les contemporains du curé d'Ars qui le connaissaient de près, l'appelaient " réceptacle du Saint-Esprit ".

    Les dons de clairvoyance et de prophétie que possédaient les deux saints provenaient de l'obéissance parfaite à la volonté de Dieu qu'ils avaient acquise. " Je suis comme un rabot dans les mains du Bon Dieu ", disait le saint curé et lorsqu'on voulait savoir comment il arrivait à pénétrer les secrets du cœur humain et prévoir l'avenir, il répondait en s'esquivant : " Bah, c'est un souvenir ", ou bien : " Oh, c'est une idée qui m'est passée par la tête ".

    Le père Séraphim, quant à lui, disait : " Pareil au fer entre les mains du forgeron, je me suis donné tout entier à Dieu et je ne dis à celui qui vient que ce que Dieu m'ordonne de lui dire. Le cœur de l'homme est un mystère, Dieu seul le connaît et s'il m'arrivait de chercher la réponse moi-même, je me tromperais. Je ne parle que lorsque la parole m'est donnée ".

    RAPPEL À DIEU

    Les conditions en lesquelles le Seigneur a voulu rappeler à lui les deux saints furent différentes.

    " Prisonnier " des pèlerins qui l'entouraient jusqu'au dernier moment de sa vie, le saint curé d'Ars agonisait, étendu sur son lit en pâture au public. Les habitants de la bourgade, les pèlerins, la foule, s'empressaient dans la cour du presbytère, bousculant les médecins, envahissant la chambre du mourant, demandant de bénir des objets de piété. Le 4 août 1859, par une nuit d'orage et de chaleur torride, " dans le fracas des éclairs et du tonnerre ", le curé d'Ars rendit son dernier soupir, accompagné par les paroles des prières des agonisants : " Que les saints anges de Dieu viennent à ta rencontre et t'introduisent dans la céleste Jérusalem ".

    Saint Séraphim mourut dans la nuit du 2 janvier 1833 dans sa cellule du monastère, agenouillé devant l'icône de la Vierge ; l'une des pages de son Évangile ouvert se consumait au feu du cierge allumé. C'est l'odeur du brûlé qui attira l'attention des moines. Le starets avait bien prédit que sa mort serait annoncée par le feu. Dans la soirée, on l'avait encore entendu chanter les hymnes pascales qu'il aimait tant et, lorsque les moines pénétrèrent chez lui, ils le crurent endormi de fatigue, car son corps avait encore gardé sa chaleur.

    On rapporte qu'à l'heure de sa mort une lumière extraordinaire éclaira le ciel, et un moine, en la voyant, s'écria " C'est l'âme du père Séraphim qui s'élève vers le trône du Seigneur ! ".

     Le Messager orthodoxe, No 54, 1971.


    NOTES

    [1] Pour des extraits de la Philocalie voir : Petite Philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, Seuil, 1968. Pour faire publier la Philocalie en Russie, le métropolite de Saint-Petersbourg, Gabriel, se fit conseiller par un ancien de Sarov, le père Nazaire et le recueil fut édité en 1794 sous le titre de Dobrotolubié. Le père Séraphim connaissait bien ces textes et s'y référait constamment.
    [2] Voir Igor Smolitsch, Moines de la sainte Russie, traduit de l'allemand par J. Alzin et P. Chambard. Ed. Mame, 1967, pp. 1&6-117.
    [3] Le père Séraphim fait-il allusion à ces événements survenus en France lorsqu'il parle de l'Antéchrist qui se met à abattre les croix des églises ou est-ce une projection sur l'avenir de son pays où des événements semblables auront lieu ? En tout cas, la sécularisation du monde ne cessait de l'accabler et il prédisait la colère de Dieu qui pourrait survenir sur l'humanité éblouie par les « lumières » de ce siècle.
    [4] Ne trouvons-nous pas là encore un trait commun qui unit les deux saints : ce désir de se mettre à l'écoute de Dieu pendant un pèlerinage et une retraite afin d'orienter et d'affermir leurs pas dans la direction que le Seigneur leur avait indiquée ?

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