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14 octobre 2016 5 14 /10 /octobre /2016 23:02

 

La Prière de Jésus

 

par Nadejda Gorodetski 

 

La liturgie de l’Église d’Orient est connue et appréciée en Occident catholique ; moins connues sont ses pratiques pieuses non-liturgiques. Une de ces pratiques, la " Prière de Jésus ", a été encouragée pendant des siècles dans l’Église d’Orient, qui, néanmoins, respectueuse de la liberté des fidèles en matière de pratique spirituelle, ne l’a jamais imposée ni ne lui a accordé des mérites particuliers - les " mérites " étant un concept inconnu en Orient chrétien. C’est dans cette perspective que la Prière peut être comparée au chapelet en Occident et, puisque ses racines remontent à l’Église primitive indivise, elle peut être réclamée autant par l’Occident que par l’Orient.

Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur. Cette invocation est soutenue par des siècles de tradition ascétique et spirituelle et des tomes d’écrits spirituels. Elle est connue comme " l’art de la prière mentale. " La pratique de la Prière de Jésus peut être retracée jusqu’au IVe siècle. Pour ne citer que quelques auteurs qui ont écrit à son sujet : saint Antoine le Grand, Évagre le Pontique, le pseudo-Macaire d’Égypte (IVe siècle) ; saint Nil du Sinaï, Marc l’Ascète, le Vénérable Diodoche, Isaac le Syrien, Jean Climaque, Hésychius (Ve-IXe siècles). Syméon le Nouveau Théologien (un mystique du Xe siècle) a été suivi d’un renouveau d’intérêt pour cette Prière, ainsi que par une controverse à son sujet au XIVe siècle. Les principaux défenseurs de la Prière ont été saint Grégoire du Sinaï et saint Grégoire Palamas, Archevêque de Thessalonique.

En Russie, la Prière a été transmise par l’Abbé saint Nil Sorski au XVe siècle et par saint Démètre, évêque de Rostov, au XVIIe siècle. Le moine saint Païsy Vélichkovsky (+1794) a redécouvert cette forme de prière et il a eu une grande influence après des monastères du sud de la Russie, du Mont Athos et de la Roumanie. C’est grâce à lui et à ses disciples qu’a eu lieu la renaissance de la tradition et des écrits ascétiques et mystiques des monastères russes, en particulier au monastère d’Optino, connu par la suite pour ses pères spirituels, et de Valaam en Finlande. Saint Séraphim de Sarov (+1833) a pratiqué et a enseigné cette Prière. Les moines d’Optino et le fameux évêque de Vladimir, saint Théophane le Reclus (+1894), ont publié en russe plusieurs livres d’écrits anciens concernant la Prière de Jésus. La pratique de la Prière par un laïc, un paysan, est décrite dans Les récits d’un pèlerin russe à son père spirituel (Traduction de Jean Laloy, Baconnière/Seuil, 1966). Aussi récemment qu’en 1938, les moines de Valaam ont édité des Discours sur la Prière de Jésus en deux volumes.

Beaucoup de chrétiens orthodoxes semblent avoir édifié toute leur vie spirituelle sur la Prière de Jésus, même si on ne peut la détacher des autres aspects de la vie chrétienne : la lecture de la Bible, la grâce sacramentelle, la pratique des commandements et les vertus théologiques. Dans les monastères, la Prière était associée avec certaines pratiques ascétiques. Les débutants dans la pratique de la Prière devaient s'abstenir de lecture spirituelle afin de se concentrer sur la Prière, et la Prière replaçait la psalmodie personnelle dans la cellule, en dehors des offices. Certains l’observaient comme règle unique. Elle était répétée à l’aide d’un chapelet plusieurs milliers de fois pendant la journée et était accompagné de prosternations. Ainsi elle devenait le premier exercice ascétique de la volonté en obéissance à la règle imposée par le père spirituel, et elle enseignait en même temps la maîtrise du corps.

Une certaine technique corporelle a été pratiquée et recommandée par les maîtres de cette Prière : l’immobilité, la respiration régulière, la fixation des yeux sur le " coeur " etc. (Saint Ignace de Loyola proposait des conseils assez semblables). Ces exercices " physiques " n’étaient permis qu’à ceux qui avaient pour les aider un directeur expérimenté. Tous les Pères ont insisté sur le fait que ces méthodes ne sont que des " béquilles " servant de support au corps et à l’âme, tandis que l’on acquiert le contrôle de soi-même. Leur but est de purifier le corps et d’en faire un instrument de prière. Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? (1 Co 3,17).

L’invocation était répétée vocalement aussi bien mentalement ; son but était le recueillement. Afin d’éviter une répétition mécanique, on variait de temps en temps la formule, mais pas trop souvent. Par exemple : " Seigneur Jésus, aie pitié de moi ; Fils de Dieu, aie pitié de nous ; par les prières de ta Mère très pure et de tous les saints " etc. Quelques-uns trouvaient suffisant de répéter : " Jésus, Jésus ". Il ne s’agit pas d’une répétition vaine, bien que nous soyons sujets aux distractions, car les mots nous ramènent au sens et, en soulignant notre instabilité, ils augmentent notre amour de Dieu et notre émerveillement devant lui.

L’utilisation mentale de la Prière a peu à peu remplacé la Prière vocale, lorsqu’on commençait à apprendre la garde du coeur en permanence. Plus que toute chose, veille sur ton coeur, c’est de lui que jaillissent les sources de la vie (Pr 4,23). La Prière aimante croît lorsque l’intelligence " regarde le coeur ", effectuant ainsi l’unification de la pensée et des sentiments. La répétition constante de la Prière " avec son intellect ", " dans son coeur ", porte avec elle un état d’abandon total à Dieu, de repos et de paix (hésychia). Alors commence l’unification des principaux pouvoirs intérieurs : recueillement de l’intellect, sobriété du coeur, attention de la volonté.

S’agit-il d’une Prière pour les moines, qui seuls peuvent y consacrer tout leur temps ? En fait, la Prière de Jésus a été largement pratiquée par les laïcs orthodoxes. Elle est si simple qu’il n’est pas nécessaire de l’apprendre pour s’en souvenir. Elle peut demeurer sur les lèvres du malade trop faible pour dire le Notre Père. Dans les missions, le catéchumène peut l’apprendre rapidement dans n’importe quelle langue.

Un nombre fixe d’invocations peut être récité en se levant le matin, pendant la journée et au soir. Beaucoup vaquent à leur travail habituel en répétant cette Prière. Ni le travail de ménage, ni le travail des champs, ni le travail de l’usine ne sont incompatibles avec elle. En fait, la monotonie de certaines formes de travail manuel peut aider à la concentration de l’esprit. Il est aussi possible, quoique plus difficile, de joindre à cette Prière continue des occupations intellectuelles. Elle préserve de beaucoup de pensées et paroles vaines ou peu charitables, elle sanctifie le labeur et les rapports quotidiens. Les mots de l’invocation deviennent nos familiers ; après un certain temps, ils semblent, d’eux-mêmes, venir aux lèvres. Ils nous introduisent de plus en plus dans la pratique de la présence de Dieu.

Avec la Prière augmentent notre amour de Dieu et notre crainte de l’offenser et de perdre sa proximité. Les mots semblent graduellement s’évanouir. Uneveille silencieuse, qu’accompagne une paix profonde du coeur et de l’esprit, se manifeste à travers le tumulte de la vie de tous les jours. Mais, lors de distractions, de tentations, de fatigue ou d’aridité, il est utile de revenir à l’invocation orale. Dans une situation de danger subite, ou en s’éveillant la nuit, on remarque que la première pensée consciente est celle de Dieu, assez souvent sous la forme de la Prière de Jésus : Je dors, mais mon coeur veille (Cn 5,2).

L’acte de prier est devenu un état de prière. Comme toute autre voie spirituelle, celle-ci exige la fidélité, la persévérance et le courage. Mais la mémoire continuelle de Jésus Christ devient en nous de plus en plus profonde et la Prière jette une lumière nouvelle sur toute notre vie. Elle s’associe désormais au souvenir du Golgotha et de la dernière Cène. La communion à l’Eucharistie et le sacrifice de l’autel pénètrent un coeur, un esprit et une volonté qui s’offrent à l’incessante invocation du Nom de Jésus. D’autre part, nous pouvons " appliquer " ce Nom aux personnes, aux livres, aux fleurs, à toutes les choses que nous rencontrons et voyons ou auxquelles nous pensons. Le Nom de Jésus peut devenir une clef mystique qui ouvre le monde, un instrument d’offrande secrète de chaque chose et de chaque personne, une apposition du sceau divin sur le monde. Peut-être serait-ce ici le lieu de parler du sacerdoce de tous les croyants ; en union avec notre Grand-Prêtre, nous implorons l’Esprit : " Fais de ma prière un sacrement. "

L’habitude de la prière continuelle provoque souvent les " larmes spirituelles. " On a beaucoup écrit au sujet de ces larmes - il existe presque une " théologie des larmes. " Les eaux de la repentance et de la régénération, ces larmes enlèvent de l’âme l’amertume et l’aridité, comme la pluie amollit le sol, et on les a même comparées à un deuxième baptême. Une âme humiliée et simplifiée par les larmes est plus susceptible d’adhérer à Dieu : ainsi qu’un enfant qui pleure cherche le repos dans l’amour de sa mère. Ces larmes, physiques et visibles, ou cachées dans l’âme, peuvent être le résultat d’un auto-examen, ou elles peuvent être stimulées par une réflexion sur la bonté de Dieu, sur sa longanimité ainsi de suite ; ou elles peuvent être un acte conscient de la volonté. Mais il arrive un moment où nous ne pouvons plus maîtriser ces larmes. Il s’agit alors du " don spirituel des larmes " et c’est à ce moment que nous touchons l’aspect contemplatif et mystique de la Prière de Jésus.

Les Pères dénonçaient rigoureusement la curiosité et la vanité des débutants qui recherchent les états mystiques qui dépassent leurs propres pouvoirs et qui sont des dons gratuits de la grâce. Ils déconseillaient de discuter d’expériences spirituelles non vécues. (Ne voyons-nous de nos jours pas trop de livres " psychologiques " sur les mystiques ?) Néanmoins tous étaient encouragés de prier sans cesse, afin qu’éveillés ou endormis, nous vivions avec lui(1 Th 5,17 ; 10). Tous étaient incités à rechercher les dons supérieurs (1 Co 12,31). Dans la mesure où on ne s’attendait pas atteindre l’union avec Dieu par ses propres efforts, on nous indiquait le chemin vers " la prière la plus perfectionnée ".

La vigilance doit croître de pair avec la croissance de la vie de prière ; les difficultés ne diminuent pas. La lutte n’est plus avec la chair et le sang mais avec les puissances des ténèbres (Ép 6,12). Les enseignements des Pères sont sans ambiguïté en ce qui concerne la lutte contre ces assauts. Les Pères connaissaient bien la puissance tentatrice des images mentales qui menacent tout le monde, mais surtout l’ascétique solitaire. Ils étudiaient profondément le découragement, le désespoir et l’orgueil qui mène à des consolations dangereuses de fausse sainteté. Les grands docteurs de l’Orient chrétien décourageaient les expériences de voix, de bonnes odeurs, de visions. Un directeur spirituel éprouvé est d’une valeur inestimable dans toutes ces situations et l’humilité et la sobriété spirituelles enseigneront le " discernement des esprits. "

Les Pères distinguent trois types de vie intérieure : celle des débutants, qui comprend principalement la pratique des vertus (praxis) ; la " voie du milieu ", la maîtrise des passions (apathéia) et la contemplation (théoria) ; et finalement, la " voie des parfaits ", de ceux qui s’approchent de la connaissance expérientielle et priante de Dieu (théoria). Dans la prière mentale pure, on progresse, d’une façon générale, à travers ces étapes depuis la purification jusqu’à l’union : (a) le souvenir de notre péché et de notre néant devant Dieu, les pensées de la mort, du jugement dernier et de l’éternité ; (b) la concentration sur la vie de Jésus en quelques détails ou sur toute l’économie de l’Incarnation et de la Rédemption ; (c) une contemplation de plus en plus extatique des qualités divines, de l’omniscience de Dieu, de sa toute-puissance, de sa miséricorde, de sa justice. Avec une conscience de plus en plus aiguë de la Présence divine, le " moi " disparaît à tel point que même le souvenir de sa propre indignité ne trouble plus. L’âme est déposée nue devant Dieu dans la paix de l’adoration. Tous les " règles " de prière doivent être laissés de côté à ces moments ; l’Esprit dirige l’âme là où il veut. Mais il ne faut pas croire qu’il s’agit ici de quiétisme. L’adoration ininterrompue et recueillie de Dieu, et en lui la compassion et l’amour de toute l’humanité, exclut toute passion humaine. C’est dans ce sens qu’il s’agit d’" insensibilité " - mais on peut en référer avec justesse comme " le feu de l’apathéia. "

Le corps qui était présenté en premier lieu comme un temple (cf. 1 Co 6,19) devient maintenant une oblation sainte et vivante (Rm 12,1). Avec l’Apôtre, certains sont réellement devenus les membres orants du Christ : Ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2,20). Ne pouvons-nous pas dire que la Prière, qui par ses mots mêmes, était la Prière à Jésus devient en effet la Prière de Jésus ?

Cette prière mystique, ce " sacrement du silence, " appartient aux paroles ineffables qu’il n’est pas permis à l’homme de divulguer (2 Co 12,4). Il nous est permis d’entendre qu’on accède ainsi à l’expérience de la réalité ineffable (la théologie apophatique). Il y a en fait une inévitable " ténèbre " dans l’éclat de la lumière divine : Dans ta lumière nous verrons la lumière (Ps 36,9).

Le mysticisme orthodoxe a toujours accordé une grande importance à l’expérience de Dieu et du Christ comme Lumière. Un des plus anciens hymnes, connu aussi en Occident, est une célébration de la " Lumière joyeuse ". Cette Lumière est apparentée aux révélations de la " Gloire " (doxa) de l’Ancien Testament, qui a aussi été vue par les disciples sur le visage du Christ (Mt 17,2) et par saint Paul (Ac 9,3). Cette contemplation de la " Lumière incréée " est apparentée à celle vue par les Apôtres au Mont Thabor - la Lumière de la Transfiguration. L’homme devient participant à ce monde lumineux ; étant créature par sa nature, il semble entrer dans une vie d’union (henosis) avec Dieu et recevoir de ces grandes et précieuses promesses... qu’il devienne participant de la nature divine (2 P 1,4). Une certaine doctrine de " déification " (théosis) est donc enracinée dans la Parole de Dieu ainsi que dans l’expérience mystique. Comme si, nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, étions transformés en une image de Dieu de gloire en gloire, par l’action du Seigneur qui est Esprit (2 Co 3,18).

Peu nombreux sont ceux qui reçoivent de telles grâces. Mais le chemin de la prière ininterrompue est disponible à tous. Nous n’avons rien à craindre ; aucune illusion ne peut triompher pour autant que nous gardions devant nous l’essentiel : l’amour de Dieu et du prochain, sur lequel repose toute la Loi et tous les prophètes (Mt 22,40).

Article paru dans la revue 
des Dominicains anglais Blackfriars, no. 23, février 1942.
De larges extraits sont cités par le " Moine de l’Église d’Orient "
(le Père Lev Gillet) aux pages 67-69 de son livre La Prière de Jésus.

Traduit par Paul Ladouceur et Françoise Boris.

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