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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 01:37

Le mode de représentation de l'espace et les objets qui sont propres à l'icône peuvent rendre sa compréhension difficile. Nous sommes accoutumés à regarder un tableau avec nos yeux d'européens et à percevoir ce qui y est représenté en accord avec la réalité qui nous entoure. La similitude avec le représenté est rendue dans la peinture occidentale grвce à l'emploi de la perspective linéaire. L'enseignement de la perspective débute au XIIIe siècle et a joué un grand rôle dans le destin de la culture européenne. 
Giotto. L'Annonciation à Anne. XIVe siècleLe premier artiste à avoir rendu l'illusion de la tridimension sur une surface plane fut l'italien Giotto (1267-1332). Les exemples les plus frappants de la technique inaugurée par Giotto sont l'Annonciation à Anne et la Naissance de Marie (1305-1332, chapelle de Scrovenni à Padoue). Saint Joachim et sainte Anne n'avaient pas d'enfants. Un jour un ange apparut à Anne et lui annonзa qu'elle mettrait au monde une fille, la future Mère de Dieu. Et Anne donna naissance à Marie. Regardons comment sont figurés ces événements sur les fresques de Giotto. L'intérieur de la maison d'Anne est parfaitement géométrique. N'oublions pas que jusqu'à Giotto les intérieurs sont totalement absents des tableaux, fresques et icônes. En fond de la scène principale et des personnages étaient représentés des batоments, des montagnes ou des grottes et l'on présupposait que la scène se déroulait à l'intérieur de ces bвtiments. Afin de représenter l'intérieur, le mur le plus proche du spectateur était comme ouvert, formant une coupe de la maison. La représentation directe de l'intérieur est une découverte profondément innovatrice du seul Giotto. Il s'agit là d'un audacieux écart à la tradition. Grвce à la taille des objets représentés (coffres, bancs), nous pouvons évaluer les dimensions de la pièce où se situe la scène. 
Giotto. La Nativité de Marie. XIVe siècleGiotto semble construire l'espace de ses fresques à l'aide de cubes transparents. C'est le premier pas, et le plus important sur la voie de l'arithmétisation de l'espace. La géométrie analytique, dont les fondements ont été posés par le philosophe franзais René Descartes (1596-1650) serait indubitablement apparue bien plus tard sans les découvertes de Giotto. Regardons encore une fois les fresques de Giotto. L'ange s'introduit dans la pièce par une étroite fenêtre : de par sa nature incorporelle, il n'a besoin ni d'ouverture ni de fenêtre entrebaillée pour apparaоtre. Or, l'ange de Giotto ne vole pas par la fenêtre, il semble au contraire s'y glisser péniblement, revêtant aux yeux du spectateur une corporabilité presque sensible. Ainsi Giotto donne-t-il au miracle une assise terrestre, afin de donner plus de réalité à la scène représentée. Le passage de la tradition chrétienne au langage des images humaines et la découverte de la perspective linéaire ouvrent une nouvelle ère dans l'histoire de l'art européen, l'ère du réalisme. La relation de l'iconographe à l'espace demeure elle tout à fait autre. L'espace « qui n'est pas de ce monde » est habituellement rendu sur les icônes par un fond doré tandis que les objets dans leur agencement logique sont représentés selon le mode de la perspective inversée. 
Nous tenterons ici en quelques mots d'exposer la nature et les caractères de la perspective inversée, bien antérieure à la perspective linéaire. Les iconographes étaient convaincus de l'imperfection du regard humain, auquel il est impossible de faire confiance de par sa nature charnelle. C'est pourquoi ils représentaient le monde non comme ils le voyaient mais comme il est en réalité, utilisant non pas l'expérience terrestre mais les dogmes de la foi. Les auteurs même des premiers travaux en perpective linéaire Ibd Al Haisem et T. Vitello considéraient la diminution des proportions du corps humain en fonction de son éloignement comme une illusion d'optique. La géométrie de la perspective linéaire, résultat d'une illusion d'optique fut néanmoins adoptée par les artistes d'Europe Occidentale en raison de son caractère pratique. Les artistes orthodoxes au contraire demeurèrent fidèles à la perspective inversée. 
Nous avons déjà remarqué que l'icône est une fenêtre sur le sacré, un monde sacré en soi, et que ce monde se découvre à celui qui regarde l'icône. Cet espace diffère de l'espace terrestre, il est inaccessible au regard corporel et ne peut être expliqué par la logique de ce monde. Le dessin est construit selon une perspective allant en s'élargissant. La perspective inversée est liée à ce phénomène, où les objets s'élargissent en s'éloignant du spectateur. Il ne peut exister d'application parfaite d'un schéma pré-établi, d'autant que le monde sur les icônes est le plus souvent représenté à l'aide d'objets et de personnages symboliques et les erreurs de représentation sont nombreuses. 
La perspective invers&egravee, schèmaLa perspective inversée et ses particularités sont particulièrement évidentes sur l'icône de la Déposition au tombeau. Au premier plan de l'icône sont représentés le tombeau avec le Christ gisant. Le visage appuyé contre le visage de son Fils, la Mère de Dieu semble comme accrochée au tombeau. Près d'elle, penché sur le cercueil, se tient le disciple bien-aimé, l'apôtre Jean le Théologien. La paume appuyée au menton, il regarde tristement le visage du Christ. Derrière Jean, Joseph d'Arimathie et Nikodim semblent figés en une pause douloureuse. A leur gauche, se tiennent les femmes myrophores. Cette scène poignante se déroule sur un fond de montagnes représentées en perspective inversée, semblant s'enfoncer dans les profondeurs. 
La Déposition au tombeau. Novgorod. XVe siècle
La perspective inversée produit ici un effet extrêmement puissant : l'espace semble s'enfoncer en largeur et en profondeur, en longueur et en hauteur, si bien que ce qui se déroule devant nos yeux atteint une dimension cosmique. Les mains levées de Marie Madeleine semblent unir le lieu du Sépulcre avec l'univers tout entier. Le linceul, d'une blancheur immaculée attire de suite le regard sur le corps du Christ mais les détails des vêtements de Jean le Théologien et de Marie Madeleine sont représentés de faзon à produire l'effet de tвches sombres, dirrigé vers le haut sur le fond vif du vêtement rouge de Marie Madeleine. Ils tirent le regard vers les mains tragiquement levées et plus haut encore, vers l'autre monde. Mais les rayons sortis du côté des montagnes sont orientés vers le bas, vers le tombeau et renvoient le regard au corps du Christ, où semble ainsi se concentrer le monde entier. Sa sobre expressivité fait de cette icône un modèle de prière figée dans les larmes, prière dont les mots douloureux auraient pris formes et couleurs et se seraient fixés en une icône. 
La perspective inversée n'est pas une incapacité à exprimer l'espace. Les iconographes ont refusé d'utiliser la perspective linéaire, lorqu'elle leur fut découverte. La perspective inversée a conservé son sens spirituel et est apparue comme une protestation face aux séductions du regard de chair. 
Fréquemment, l'utilisation de la perspective inversée a ses avantages sur la perspective linéaire : elle permet par exemple de rendre les bвtiments de manière à ce que semblent découverts les scènes et détails qu'ils cachaient.

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Published by Monastère Orthodoxe de l'Annonciation - dans Enseignement spirituel

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