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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 05:33

Lumière du Thabor    Numéro 38

 Une deuxième rencontre à Dresde : « Humain, trop humain » (1924).


Voilà où j’en étais alors. Mais, à présent, se font entendre dans mon subconscient, d’autres chuchotements, encore indistincts, de nouvelles impressions sont en attente. Comme tout a changé depuis ! Il y a longtemps qu’est oubliée ma social-idiotie de gamin, mon slavophilisme aussi a perdu ses couleurs, mon destin dans l’Église a pris forme, définitivement. Und B-v ist fromm geworden [Et Boulgakov est devenu dévot (NdT)], s’est exclamé Kautsky avec une indignation comique ou perplexe à propos du Parteigenosse [Membre du Parti (NdT)] qui avait donné des espérances dix ans plus tôt. Entre-temps, B-v ist Priester geworden [Boulgakov est devenu prêtre (NdT)]. Et c’est avec le sentiment d’être un Doppelgänger [sosie (NdT)] que je m’engage dans les rues de cet ancien Berlin qui n’existe plus comme tel, pas plus que, depuis longtemps, n’existe le naïf et pieux jouvenceau marxiste de jadis. Cependant, à présent, les rues de Berlin m’importent peu, cela, je le sais : je n’ai plus ici aucun « attachement ». Mais mon cœur bat d’avance à la pensée de rencontrer de nouveau l’œuvre qui m’avait alors tant frappé et bouleversé. Et, dès l’instant où, contre toute attente, le destin a voulu que je reçoive une mission permanente en Europe, j’ai espéré cette rencontre. C’est ici, précisément ici, qu’il me faut vérifier quelque chose d’essentiel, le voir et en avoir conscience, même s’il me fallait pour cela, peut-être perdre, enterrer ce qui m’est proche, ce qui m’est cher, ce qui compte pour moi...

Un arrêt entre deux trains à Dresde. Je me hâte, je cours, tout ému, vers le Zwinger. Seulement, pourquoi n’y a-t-il pas de joie dans mon âme, mais plutôt une inquiétude, une hésitation ? Je traverse une salle en courant sans rien regarder, je vais droit au lieu qui m’était si cher... Je lève les yeux avec peine, tant je suis ému. Ma première impression est que je ne suis pas arrivé au bon endroit, et que ce n’est pas elle qui est devant moi. Mais bientôt, je la reconnais, je suis sûr que c’est elle, et pourtant, ce n’est effectivement pas elle ; ou bien, c’est moi qui suis autre. Hélas ! Mon cœur n’a pas été envahi par un flot joyeux de sang ardent, il n’a pas tressailli, il est resté calme. Est-il possible qu’il se soit tellement refroidi au cours de ma longue vie ? Mais non, ce n’est pas cela, ce n’est pas du tout cela : c’est que la rencontre n’a pas eu lieu, je n’ai pas trouvé ici ce que j’attendais. À quoi bon le cacher et ruser : je n’ai pas vu la Mère de Dieu.

Il y a ici de la beauté, une merveilleuse beauté, mais qui n’est qu’humaine, chargée d’une ambiguïté religieuse, mais dépourvue de la grâce. Prier devant cette représentation ? Mais c’est un outrage, une chose impossible ! Je ne sais pourquoi, les petits angelots m’ont particulièrement tapé sur les nerfs, ainsi qu’une sainte Barbe de salon dans une pose mièvre avec son demi-sourire empreint de coquetterie. Je me rappelle qu’autrefois aussi, cela me gênait toujours, mais je m’en arrangeais assez facilement. À présent, j’ai ressenti cela comme une impiété manifeste, un manque de foi et une sorte de familiarité sacrilège : comment peut-on, ayant eu la vision de la Mère de Dieu, adopter un ton pareil comme pour bafouer ce qu’on a de plus sacré dans le cœur ? Peut-on ne pas être austère en faisant... une icône ?

Mais, une fois de plus, je passai outre à cela, et mes yeux s’abîmèrent dans les visages de la Mère et de l’Enfant. Je n’étais pas inspiré, mon cœur était vide et douloureusement serré, cependant, je ne voulais pas m’arracher à ma contemplation et je restai là tout le temps jusqu’à la fermeture, j’y serais bien resté jusqu’au soir, sans cesser de regarder, me plongeant dans l’image dont le charme énigmatique exerçait sur moi une attirance magique. Je m’y abandonnai sans enthousiasme et sans lui rendre de culte, reconnaissant pourtant tout ce qu’elle signifiait et tâchant de la comprendre dorénavant autrement. Dès le premier regard, une chose est sûre – hélas ! – ce n’est pas là l’image de la Mère de Dieu, de la Toute Pure éternellement Vierge, ce n’est pas son icône. C’est le tableau d’un génie surhumain, dont cependant le sens et le contenu sont totalement différents de ceux de l’icône. Il s’y exprime une féminité très belle dans la plus haute image de l’abnégation qui va jusqu’au sacrifice, mais il reste, semble-t-il, « humain, trop humain ». La jeune mère marche avec l’enfant, d’un pas ferme, tout humain, sur d’épais et lourds nuages, semblables à de la neige fondue.

Peut-être n’est-ce même pas la Vierge, mais simplement une très belle jeune femme, pleine du charme que donnent la beauté et la sagesse. Il n’y a pas là de virginité, et donc, pas de virginité éternelle ; au contraire, celle-ci est niée puisque règne ici la féminité, la femme, le sexe. La virginité éternelle est libre aussi de la féminité, car elle dépasse le sexe, elle le libère de ses chaînes. C’est pourquoi on ne peut pas voir la Toute Pure et toujours Vierge comme une femme, bien qu’elle soit l’expression de l’hypostase féminine dans l’être humain. Or, féminin ne signifie pas forcément sexe. La toujours Vierge demeure au-dessus du sexe. « Toujours » ne caractérise pas ici un état dans le temps, mais il est ontologique, il concerne l’être : dans la toujours Vierge Marie, la féminité est absente, absent ce qui, dans la femme, participe au péché ; seule la virginité domine exclusivement, sous la forme d’une femme. Voilà pourquoi tout naturalisme dans sa représentation est dépourvu de force et de vérité, fût-il plein de raffinement et d’élévation : il ne maîtrise que la nature et celle-ci ne connaît que la femme.

L’éblouissante sagesse de l’icône orthodoxe est dans la connaissance de cette corrélation : j’ai compris et senti concrètement que c’est elle, l’icône, qui a affadi pour moi Raphaël et toute l’iconographie naturaliste, elle m’a ouvert les yeux sur l’inadéquation criante entre les moyens et l’œuvre à accomplir. Le symbolisme ascétique d’une facture rigoureuse de l’icône rejette d’abord consciemment et élimine ce naturalisme inadéquat, déplacé, puis fait apparaître la vision d’un état du monde qui est au-dessus de la nature, surnaturel, le monde de la grâce. C’est pourquoi l’icône n’a aucun rapport avec le portrait qui ne peut manquer de receler le naturalisme vers lequel tend fatalement la peinture religieuse. Voilà pourquoi cette dernière ne peut jamais atteindre son but si celui-ci est d’obtenir un effet religieux et non pictural. […]

Et mes pensées tourbillonnaient dans ma tête, l’une coupant l’autre dans une discussion sans fin. Voyons, cela est bien un témoignage de l’état spirituel dans lequel se trouve le monde occidental, et ce témoignage est plus authentique et plus convaincant que tous les livres de théologie. Comment a-t-elle pu apparaître sans être remarquée, cette déification païenne de l’homme dans le lieu saint ? Et si les gens ne voient pas, ne comprennent pas cette substitution, et la prennent pour la plénitude et la force, alors c’est terrible ! À partir de là s’ouvre toute droite la route vers les « temps nouveaux », temps du vide et de la décadence. Et l’on se prend à comparer l’Occident européen et l’Orient byzantin qui, avec toutes ses hérésies, ses péchés et ses crimes, ne connaissait pas les errements mystiques et ne péchait pas par une déification païenne de l’homme, alors que Byzance était justement le successeur de l’Antiquité et le dépositaire héréditaire de ses valeurs.

Tandis qu’ici, en Occident, on a profité de l’Antiquité, de sa naïveté encore préchrétienne et de sa pureté, si l’on peut dire, pour la corrompre. La maladie spirituelle des descendants et des héritiers du « pauvre chevalier » se révèle dans les œuvres de la Renaissance avec son christianisme paganisant, dans ces représentations exécutées pour des églises, comme des icônes, sur ordre des papes, et qui, cependant, n’ont pas été traitées selon des critères religieux, et cela dans une mesure d’autant plus grande qu’elles étaient plus parfaites sur le plan artistique.

Ce que j’ai ressenti si vivement devant la Madone Sixtine est valable pour toute la peinture religieuse de la Renaissance. Elle est entièrement humanisation et sécularisation du divin : la mystique fait place à l’esthétisme, la religion à l’érotisme mystique, et le naturalisme devient un procédé iconographique. En termes théologiques, on peut dire que c’est le triomphe d’une sorte d’arianisme artistique ou de monophysisme. Seul l’élément humain a été ressenti dans l’incarnation de Dieu, le divin s’est terni, effacé devant la beauté humaine d’une séduisante ambiguïté, comme les sourires des tableaux de Léonard de Vinci, et l’humain privé de l’esprit cessa d’être humain pour devenir charnel. C’est cela qui conduit l’humanité à la décadence religieuse des temps nouveaux. Et tout cela s’est accompli au tréfonds de l’Esprit, dans les profondeurs du moi de l’artiste, et c’est là quelque chose de plus puissant que Luther et la Réforme, ou plus exactement, l’un a engendré l’autre... Quand l’Occident s’est détaché de l’Orient, quand s’est produit dans l’Église le schisme fatal, l’Occident en a été atteint plus gravement que l’Orient...

 

Notes autobiographiques (en russe, Paris, 1946).
Traduction par Irène Rovère dans Le Messager
orthodoxe
, Nos 148 et 149, 2009, sauf « Une visite
à Sainte-Sophie », traduit de l’anglais par nos soins.
La traduction intégrale des Notes autobiographiques
paraîtra incessamment aux éditions
YMCA-Press-F.-X. de Guibert.


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