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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 13:35

Lumière du Thabor    Numéro 38

Touché par la Mère de Dieu :

« Et tout à coup, une rencontre inattendue » (1898).


...Et me voici dans le train, seul, avec mes pensées. Il arrive qu’elles me harcèlent au point que la tête me tourne presque et que le champ exigu de la conscience paraisse trop étroit pour contenir leurs nuées envahissantes. C’est comme si j’éprouvais le besoin de remplir d’air ma poitrine et que je n’arrivais pas à respirer. Je revis, en même temps que les catastrophes et... les miracles de ce siècle, mes propres catastrophes avec leurs miracles aussi, et un étonnement plein de gratitude, joyeux et naïf à la fois, s’empare doucement et impérieusement de mon âme. Et de fait : ne sont-elles pas miraculeuses ces pages nouvelles qui s’ouvrent, contre toute attente, dans ma vie incohérente et mon sombre destin ?

Ainsi, voilà qu’au soir de ma vie, je me rends de Prague à Berlin où je ne suis pas allé depuis un quart de siècle (pendant toute ma vie d’adulte, j’ai « boycotté l’Occident » à cause de mes convictions slavophiles et je ne suis presque pas allé à l’étranger). J’étais alors un marxiste très sot et très naïf qui contemplait avec vénération jusqu’à la rue où marchaient les « leaders », et je me délectais de l’écœurant asphalte berlinois et de l’anonymat désespérant des rues. Je n’avais alors lié connaissance, à l’exclusion de toute autre, qu’avec ces mêmes « leaders » de la social-démocratie allemande : Kautsky et Bebel, Braun et Adler ; les autres, je ne les remarquais pas. À cette époque, je correspondais affectueusement avec Plekhanov. Cet état de jeune chiot social-idiot ne dura pas longtemps et « perdit bientôt ses couleurs ». Mais même en ce temps-là, mon âme affamée avait su trouver des sources d’eau vive : l’art n’était pas complètement interdit par le catéchisme et, bien entendu, recelait la force des révolutions et des bouleversements spirituels.

Et même aux jours les plus sombres de mon marxisme, je restais fidèle à Moussorgski et à Dostoïevski, à Goethe et à Pouchkine, et c’est justement à Berlin que je m’imprégnai de la mystique de Wagner, me livrant à elle avec, peut-être, moins de retenue qu’il n’eût fallu. Je fréquentais les galeries de tableaux comme il se doit quand on est un touriste étranger et j’avais sans doute l’air un peu gauche, restant indifférent et froid jusqu’à ce que se produise cette rencontre inattendue et bénéfique. Il se produisit ce qui n’arrive que dans les moments fatidiques, déterminants et décisifs. Je vis et, dès le premier regard, reçus dans mon cœur la Madone de Raphaël de la Chapelle Sixtine à Dresde. Ce n’était pas une impression purement artistique cette rencontre fut l’événement de ma vie, il serait plus juste de dire que ce fut un véritable bouleversement spirituel. J’en garde aujourd’hui encore la mémoire reconnaissante, vivante en mon âme, et, à travers toute ma vie, la trace en est restée gravée dans mon cœur. J’ai tenté, un jour, d’exprimer l’inexprimable. Je ne saurai pas faire mieux maintenant, aussi je répéterai ce que j’ai dit alors :

« Et, une fois encore, le monde m’enivra. En même temps que mon « bonheur personnel », eut lieu aussi ma première rencontre avec l’Occident et mes premiers enthousiasmes : « les bonnes manières », le confort, la social-démocratie... Et tout à coup, une rencontre inattendue, merveilleuse : « Mère de Dieu de la Chapelle Sixtine de Dresde, tu as toi-même touché mon cœur et il a frémi à ton appel. »

« Par un brumeux matin d’automne, nous nous hâtions de visiter en passant, comme il se doit pour des touristes, Zwinger avec sa célèbre galerie. Je n’avais aucune compétence en matière d’art et je ne savais sans doute pas du tout ce qui m’attendait dans cette galerie. Et c’est là qu’entra dans mon âme le regard de la Reine du Ciel marchant sur les nuages avec l’Enfant prééternel. Il y avait dans ses yeux une immense force de pureté, la claire vision du sacrifice qu’il lui faudrait assumer, elle savait qu’elle aurait à souffrir et elle était prête pour cette souffrance volontaire ; la même sagesse dans l’acceptation du sacrifice se voyait dans les yeux de l’Enfant, sagesse qui n’était pas celle d’un enfant. Ils savent ce qui les attend, à quoi ils sont destinés et ils vont librement se livrer, accomplir la volonté de celui qui les a envoyés : lui au Golgotha et elle recevoir « le glaive qui lui transpercera l’âme » (Lc 2, 35)... J’étais hors de moi, la tête me tournait, de mes yeux coulaient des larmes joyeuses et amères en même temps, tandis que la glace fondait dans mon cœur et qu’un nœud vital se dénouait. Ce n’était pas une émotion esthétique, non, c’était une rencontre, une connaissance nouvelle, un miracle... J’étais alors marxiste, mais involontairement, j’appelais cette contemplation  « prière », et tous les matins, tâchant d’arriver au Zwinger pendant qu’il n’y avait encore personne, je me précipitais devant le visage de la Madone pour « prier » et pleurer ; peu d’instants dans ma vie seront plus bénis que ces larmes... ».

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Published by Monastère Orthodoxe - dans Enseignement spirituel

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