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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 23:03

 

Lumière du Thabor    Numéro 38

 Père Serge Boulgakov 

 

L'Église vénère la Mère de Dieu comme celle qui est « plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins », comme « la Reine du ciel », à laquelle « tous les éléments, le ciel et la terre, l'air et la mer obéissent ». Innombrables sont les prières et les hymnes qui louent sa grandeur. […]

 

Comme personne humaine véritable, la Très Sainte Vierge partage avec l'humanité le péché originel, l'infirmité initiale de la nature humaine, qui se manifeste en fin de compte par une mort inévitable. Toutefois, la force de ce péché (d'ailleurs variable selon les personnes) est réduite chez elle à une simple potentialité qui ne parvient jamais à l'actualité. Autrement dit, la Saint Vierge ignore le péché personnel, elle est illuminée par le Saint Esprit dès qu'elle est enfantée. De nombreux textes liturgiques (relatifs à sa conception, sa nativité, sa présentation au temple, etc.) l'appellent « ciel animé », « saint des saints », « très pur temple animé divin », « pure dès le premier âge », etc. Bien plus : elle est « déclarée mère dès avant les siècles et qui devint la Theotokos dans les derniers temps », que « Dieu a aimée dès l'éternité »... Sa glorification finale y correspond, manifestée par le fait qu'après son décès, elle fut ressuscitée par son Fils et élevée au ciel (cette doctrine est contenue dans les offices de la Dormition).

Cette gloire lui est certes conférée en raison de la part qu'elle prend à l'Incarnation. Celle-ci est un acte qui a deux aspects : la descente du ciel du Logos aux fins de l'inhumanation et sa réception par l'essence humaine qui, par la bouche de la Mère, a dit : « Voici la servante du Seigneur. Qu'il en soit fait pour moi selon ta parole ! » (Lc 1,38). Pour que cela pût se passer, il fallait qu'apparût sur terre un être humain digne de la venue de l'archange de l'Annonciation et capable de l'assumer. Toute la force de la justice, qui s'était accumulée dans l'église vétérotestamentaire, et l'héritage de sainteté (« la généalogie ») s'alliaient à l'inconcevable sainteté personnelle et à l'humilité de la Vierge. Elle était digne de ce que le Saint Esprit, qui repose suréternellement sur le Fils, descendît sur elle. L'ayant reçu, elle conçut le Fils qui est inséparable de l'Esprit, elle devint la Mère de Dieu. Son humanité devint celle du Fils[1]. En Christ, unie à la nature divine, cette humanité a pris l'hypostase du Logos, s'intégrant à la Théanthropie. Chez la Mère de Dieu, l'humanité du Christ garda son identité humaine en ayant l'hypostase de la Vierge Marie, illuminée par le Saint Esprit et devenue Pneumatophore. L'enfantement du Christ par la Vierge n'est pas un fait seulement épisodique : il établit à jamais un lien entre la Mère et le Fils. Ainsi, l'icône de la Mère de Dieu, où elle porte l'Enfant dans ses bras, est en réalité l'icône de la Théanthropie.

Comme Pneumatophore, la Mère de Dieu n'est pas devenue Dieu-Homme ou l'Esprit incarné, car le Saint Esprit ne s'incarne pas, il incarne. Il l'habite néanmoins comme temple sanctifié, sacré. Par sa figure humaine hypostatique, elle est transparente à l'Esprit et, en ce sens, elle représente en quelque sorte son image humaine. Mais il faut distinguer différents degrés dans la manière dont le Saint Esprit l'a « couverte de son ombre ».

Il y a d'abord une sanctification exceptionnelle par la grâce de l'Esprit lorsqu'elle conçoit, enfante, entre au temple, et durant toute son enfance et son adolescence. Il y a ensuite la venue hypostatique de l'Esprit à l'Annonciation, qui sanctifie parfaitement son être corporel et qui la fait Mère de Dieu. Cette consécration du temple charnel de la Vierge pour la maternité divine ne pouvait certes pas avoir lieu sans une bénédiction nouvelle de son âme sainte. Mais il lui fallait aller plus loin : il lui incombait encore d'accomplir, avec son Fils et à sa suite, le chemin de son ministère terrestre, recevoir « le glaive dans son cœur », jusqu'à sa station au pied de la croix du Golgotha, partager spirituellement la mort de son Fils pour enfin participer à sa gloire. Cette entrée dans la gloire de son Fils s'est effectuée à la Pentecôte, quand, avec les apôtres mais surabondamment, elle assuma la descente du Saint Esprit, qui la prépara pour sa glorification ultérieure et définitive à sa Dormition.

Par cette deuxième Pentecôte (la première ayant été pour elle l'Annonciation), elle devint la Pneumatophore parfaite, elle reçut la gloire que le Christ reçoit du Père afin que la « voient »ceux que « Tu m'as donnés » (Jn 17,24) et, au premier chef, sa Mère. C'est dans l'ordre de cette glorification qu'il faut comprendre la ressuscitation de la Mère de Dieu et son ascension au ciel. L'une et l'autre sont l'anticipation de ce qui est préparé pour toute l'humanité du Christ dans la vie résurrectionnelle, mais qui est déjà accordé à la Mère de Dieu dans son Assomption. Bien que, suivant la loi de l'essence humaine, elle ait connu la mort naturelle, « la mort ne pouvait pas la retenir », car son humanité était la propre humanité du Christ, le Chef de la Vie. Et puisqu'il est ressuscité, elle avait aussi à ressusciter, mais non pas, certes, de la façon dont il était ressuscité lui, le Dieu-Homme. C'est lui qui l'a ressuscitée, ainsi qu'il le fera pour tous les hommes lors de son second Avènement. Il est clair que cette résurrection de la Mère de Dieu (de même que la résurrection universelle à venir), le Christ l'accomplit par la puissance du Saint Esprit, « Donateur de vie », et cela manifeste la dignité de la Pneumatophore[2].

Cependant, que sa résurrection ait lieu avant la résurrection générale la place déjà au-delà de ce monde et, en ce sens, cela représente son ascension au ciel, que des textes liturgiques décrivent plus précisément comme « siège à la droite du Fils ». Il est bien entendu impossible, au sens dogmatique, de mettre un signe d'égalité entre l'Ascension du Christ et l'élévation de sa Mère ; il faut au contraire les distinguer et même, jusqu'à un certain point, les opposer. L'Ascension du Christ, retour dans le sein de la Très Sainte Trinité, est liée à sa descente du ciel aux fins de l'incarnation. Elle marque la fin de la kénose du Fils. L'ascension de la Mère de Dieu, en revanche, est la glorification la plus haute de la créature par sa déification et la communication de la vie divine. En outre, elle ne comporte nullement une entrée dans le sein de la Trinité, de toute façon inaccessible au créé, mais elle entraîne une participation à sa vie divine : « Dieu sera tout en tous », en tant que vie en Christ et avec le Christ par le Saint Esprit. C'est exactement (ni plus, mais ni moins) ce que signifie la figure : « Siège à la droite du Fils ». L'ascension de la Mère de Dieu ne veut cependant pas dire que celle-ci s'éloigne du monde ou qu'elle s'en sépare ontologiquement (ce qui serait d'ailleurs impossible, car cela contredirait la nature créée). L'Église atteste liturgiquement qu'elle « n'a pas abandonné le monde dans sa Dormition ». Malgré son élévation au ciel, elle appartient au monde, bien que, dans sa gloire, elle demeure au-dessus du monde, à la frontière, pour ainsi dire, entre le ciel divin et la création. La conscience orante de l'Église aussi bien que les apparitions incessantes de la Mère de Dieu (dans ses icônes miraculeuses, directement à des saints, etc.) portent témoignage de sa présence de grâce dans le monde et de sa proximité attentive.

Nous pouvons dire que, par la résurrection et l'ascension de la Mère de Dieu, la création du monde est achevée, que sa fin est atteinte : « La Sagesse a été reconnue juste d'après ses œuvres » (Mt 9,19). La Vierge est déjà ce monde glorifié, déifié et devenu capable de recevoir Dieu. La Mère de Dieu, qui a donné à son Fils l'humanité du Nouvel Adam, est aussi la Mère du genre humain ; elle est l'humanité universelle, le foyer spirituel du créé, le cœur du monde. Elle est la créature entièrement et parfaitement déifiée, qui enfante, qui porte et qui reçoit Dieu.

Par rapport au Père, elle est appelée Fille ; par rapport au Logos, Mère, mais aussi Fiancée de Dieu (ou Épouse inépousée) ; par rapport au Saint Esprit, elle est la Pneumatophore, la gloire du monde. En ce sens, elle est aussi le cœur de l'Église, l'image personnelle de celle-ci, son centre focal. Elle est en communion avec les saints dans l'Église glorifiée et elle apporte ses prières pour le monde, que nous ne cessons de lui demander. Cependant, tournée vers le ciel, siégeant « à la droite du Fils », elle est supérieure à tous les saints, elle est même au-dessus du chœur des anges, car elle a servi le mystère de l'Incarnation. C'est en ce sens que l'Église lui adresse la prière : « Très Sainte Mère de Dieu, sauve-nous ! »[3] Elle reçoit le pouvoir de Reine céleste, en vertu du pouvoir dans le ciel et sur la terre qui a été donné à son Fils.

Ce pouvoir n'est naturellement pas le même que celui du Fils, qui détient le pouvoir divin du Dieu-Homme. Celui de la Vierge lui est donné en vertu de sa déification accomplie et de sa participation à la gloire de son Fils.

Elle est en outre la médiatrice par excellence du genre humain, pour lequel elle prie et qu'elle couvre de son Voile vénérable[4]. Elle l'est à un titre spécial, supérieur à l'intercession des saints. En effet, ceux-ci ont encore à connaître une certaine croissance, « de force en force », à suivre la voie d'une sanctification continuée. Ils se trouvent encore en-deçà de la résurrection qu'ils attendent du deuxième Avènement du Christ, alors que la Mère de Dieu a déjà effectué la sienne. Ce qui pour eux est encore à venir s'est déjà produit quant à elle : la plénitude de déification et de vie en grâce, alors que celle-ci est au-delà pour l'ensemble de la création. Aussi la Mère de Dieu reste-t-elle inaccessible au monde, car supérieure à lui. Si elle lui apparaît, ce n'est qu'en vertu de la condescendance de son amour (par une sorte de kénose de la maternité divine). L'échelle de Jacob, image de la Très Sainte Vierge, se dresse entre la terre et le ciel. La révélation parfaite de la Mère de Dieu dans la gloire ne deviendra possible qu'au moment où le monde lui-même aura accédé au royaume de la gloire, par la puissance de la résurrection générale et de la transfiguration du créé. Aussi l'iconographie ecclésiale place-t-elle la Mère à la droite du Fils au Jugement Dernier, où elle intercède pour le monde pécheur. Selon la croyance de l'Église, elle apporte aussi son secours aux âmes qui passent dans l'autre monde par le chemin qu'elle a elle-même accompli dans sa Dormition.

La vénération de la Mère de Dieu dans l'Orthodoxie est telle que des gens extérieurs à elle peuvent se demander s'il ne s'agit pas d'un culte divin et si la doctrine d'une espèce de divinité féminine n'est pas introduite dans le christianisme. Pour dissiper pareil malentendu, il suffit d'indiquer que la Mère de Dieu, quelle que soit la hauteur de la vénération qu'on lui voue, n'est pas une divinité, car elle n'est pas Dieu-Homme. Son hypostase et sa nature humaines demeurent telles, quand même sa déification serait parfaite. Elle est la Pneumatophore sur laquelle repose le Saint Esprit, mais elle est humaine, encore que déifiée. Le Saint Esprit ne s'incarne pas hypostatiquement, comme le fait le Fils : conformément à son « idiome » hypostatique, il obombre, il sanctifie, il imprègne, il vivifie.

Il n'en reste pas moins que sa manifestation la plus complète et la plus haute se produit justement chez la Pneumatophore, la Vierge Marie « pleine de grâces ». Par sa figure hypostatique, elle est la manifestation humaine de l'Esprit Saint. En elle, dans sa personne humaine transparente à l'Esprit, nous avons son apparition, pour ainsi dire, sa révélation hypostatique. La Personne de l'Esprit Saint nous reste cachée même lorsqu'il descend à la Pentecôte : celle-ci n'a directement procuré que ses dons. Il existe pourtant une hypostase humaine à laquelle il est donné de révéler l'Esprit Saint : la Très Pure Vierge Marie, cœur de l'Église. Néanmoins, cette révélation (et non pas incarnation, répétons-le) de l'Esprit Saint nous reste transcendante dans ce siècle. La dormition, la résurrection et l'ascension de la Mère de Dieu séparent cette révélation de l'être du monde. Celui-ci ignore la figure glorifiée de la Vierge et il est encore incapable de supporter la manifestation du Saint Esprit. Celle-ci n'est propre qu'au siècle à venir, elle appartient à l'eschatologie. Lors de la Parousie, avec l'apparition du Christ glorifié, le monde verra aussi dans la gloire son humanité glorifiée, en la personne de la Pneumatophore, la Vierge Marie.

Extrait du livre Le Buisson ardent, Essai d'interprétation dogmatique de certains traits relatifs à la vénération orthodoxe de la Mère de Dieu (1927), repris dans La Sagesse de Dieu, Résumé de sophiologie (1937), L’Âge d’homme, Lausanne, 1983.

 

[1] Cf. Siméon Métaphraste (3e prière avant la communion) : « Seigneur... toi qui as pris tout notre composé humain (notre nature) du sang pur et virginal de celle qui t'a enfanté surnaturellement par la descente de l'Esprit divin et par la bonne volonté du Père éternel. »

[2] C'est l'idée exprimée par une figure propre à l'Église d'Occident (mais que l'Église d'Orient n'ignore pas) : celle de la glorification ou du couronnement de la sainte Mère de Dieu, car le Saint Esprit est justement la Gloire dans la Sainte Trinité.

[3] Cette invocation ne signifie pas du tout que la Mère de Dieu sauve le monde parallèlement au Christ ou avec lui. Il ne faut l'entendre qu'en liaison avec d'autres invocations, par lesquelles nous demandons son intercession de prière. Cela n'indique que la puissance spéciale de sa médiation.

[4] Cf. la fête de la protection de la Mère de Dieu (Pokrov, le 1e octobre).

 

 

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