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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 23:07

 

Lumière du Thabor    Numéro 38

La conversion : « À ta cène mystique, Seigneur, reçois-moi » (c. 1907-1908).

 

Je revins de l’étranger dans mon pays avec une foi dans mes idéaux désormais fissurée, ayant complètement perdu pied : sous moi, le sol se dérobait irrésistiblement. Je me livrais à un travail opiniâtre, posant « problème » sur « problème », mais au-dedans de moi ce qui fait vivre, croire, aimer, n’existait plus. La sombre résignation de Herzen régnait en moi... Mais plus tous mes nouveaux dieux me trahissaient, plus clairement se levaient en moi des sentiments apparemment oubliés : c’était comme si de célestes sons attendaient que s’écroulât la prison spirituelle que j’avais moi-même édifiée pour s’y engouffrer et apporter au prisonnier qui y étouffait la nouvelle de sa libération. Dans tous mes doutes et recherches théoriques, un seul motif revenait toujours plus clairement, un seul espoir caché, une question : et si ? Et ce qui s’était allumé dans mon âme pour la première fois depuis le Caucase, devenait de plus en plus fort, de plus en plus vif, et surtout, gagnait en précision : ce qu’il me fallait, ce n’était pas une « idée philosophique de la divinité », mais une foi vivante en Dieu, dans le Christ et dans l’Église. S’il est vrai que Dieu est, cela veut dire qu’est vrai ce qui m’a été donné dans mon enfance, mais que j’ai abandonné. Tel était le syllogisme religieux à demi conscient que proposait mon âme : rien ou... tout, jusqu’à la dernière petite bougie, jusqu’à la dernière petite icône... et le travail de mon âme se poursuivait sans relâche, invisible pour le monde et assez confus pour moi-même.

 

Je me souviens, c’était l’hiver dans une rue de Moscou, sur une place où il y avait du monde, soudain, s’alluma dans mon âme la flamme merveilleuse de la foi, mon cœur battait, mes yeux étaient embrumés de larmes de joie. Dans mon âme mûrissaient la volonté de croire, la décision de franchir, enfin, le pas, insensé pour la sagesse du monde, « du marxisme » et de tous les « ismes » qui l’ont suivi à... l’orthodoxie. Oh oui, c’est, bien sûr, un bond en direction du bonheur et de la joie ; entre les deux rives, il y a un précipice, il faut sauter. Et s’il me faut, par la suite, justifier ce saut auprès de moi-même et des autres, lui trouver un sens, je n’aurai pas assez d’un travail opiniâtre durant de nombreuses années dans les différents domaines de la pensée et de la connaissance. Et pour croire dans le concret de la vie, pour faire l’expérience de ce qui entre dans l’orthodoxie, pour revenir à sa « pratique », il me fallait encore parcourir un long, un très long chemin, me défaire de tout ce qui s’était collé à mon âme dans mes années d’errance. J’avais parfaitement conscience de tout cela, ne perdant pas la saine notion de la réalité, l’espace d’une minute. Néanmoins, sur le fond, la question était déjà résolue. Je regardais de l’autre rive le chemin qui s’étendait devant moi et c’était une joie d’en avoir conscience. Comment cela s’est-il fait et quand ? Qui le dira ? Qui peut dire quand l’amour naît dans l’âme et lui offre sa vision des êtres et des choses ? Mais, depuis un certain temps, je savais avec certitude que c’était déjà accompli. Et dès lors, mon âme fut rivée à une chaîne d’or. Cependant, les années passaient et je me morfondais toujours, ne trouvant pas en moi la force de franchir le pas décisif, de m’approcher du sacrement de pénitence et de la communion dont mon âme avait soif, toujours davantage. Je me rappelle comment, un jeudi de la première semaine de Carême, étant entré dans une église, (j’étais alors « député »), je vis les gens qui communiaient au chant bouleversant de « À ta cène mystique, Seigneur, reçois-moi »... Je me jetai, en larmes, hors de l’église et m’en allai errer en pleurant par les rues de Moscou, n’en pouvant plus d’impuissance et d’indignité. Et il en fut ainsi jusqu’au moment où je fus soulevé de terre par un bras puissant.

C’est l’automne. Un lieu désert, isolé, perdu dans la forêt. Une journée ensoleillée et notre chère nature du nord. Comme auparavant, trouble et impuissance dominent mon âme. Profitant d’une occasion, j’étais venu dans l’espoir secret de rencontrer Dieu. Mais une fois là, ma fermeté m’abandonna tout à fait... J’assistai aux vêpres, insensible et froid, et ensuite, quand commencent les prières « pour ceux qui se préparent à la confession », je m’élançai presque hors de l’église, et, comme Pierre, « sortant dehors, pleurai amèrement » (Lc 22, 62).

Je marchai, angoissé, sans rien voir autour de moi, en direction de l’hôtel et quand je retrouvai mes esprits, j’étais... dans la cellule d’un « starets ». On m’y avait amené, car j’étais parti dans une tout autre direction par suite de mon éternelle distraction encore aggravée par l’accablement où je me trouvais : mais en réalité – je le savais alors – à coup sûr, un miracle s’était produit... Le Père, voyant approcher le fils prodigue, une fois encore, s’était hâté lui-même à sa rencontre. J’entendis le starets me dire que tous les péchés sont comme une goutte d’eau dans l’océan de la miséricorde de Dieu. Je sortis de chez lui pardonné et apaisé, tremblant et en larmes, me sentant réintroduit, comme sur des ailes, dans l’enceinte de l’église. Je rencontrai, à la porte, mon compagnon de route, étonné et heureux, qui, tout à l’heure, m’avait vu, désemparé, quitter l’église. Il avait été le témoin involontaire de ce qui m’était arrivé. « Le Seigneur est passé », disait-il plus tard, avec attendrissement...

Et voici le soir, et de nouveau le soleil couchant, mais pas celui du sud, celui du nord. Les bulbes de l’église se dessinent nettement dans l’air transparent, et les fleurs automnales du monastère font de longues taches blanches. Vers le lointain bleuissant, les forêts s’éloignent à la file. Soudain, dans cette paix, comme venant du ciel, un son de cloche ; ensuite tout se tait, et, c’est seulement peu après que la cloche se met à sonner régulièrement et sans s’arrêter. On sonne pour les vigiles. Comme si c’était la première fois, comme un enfant qui vient de naître, j’entends l’appel des cloches et je sens en frémissant qu’il me convie moi aussi à l’église des croyants. Et le soir de ce jour de grâce, et plus encore, le suivant, à la liturgie, je regarde tout avec des yeux neufs, car je sais que, moi aussi, je suis appelé et que je participe réellement, avec les autres, à tout cela : c’est pour moi et à cause de moi que le Seigneur a été suspendu au bois et qu’il a versé son Sang très pur ; c’est pour moi qu’est préparée ici, par les mains du prêtre, la table sacrée ; je suis, moi aussi concerné par cet Évangile qui raconte la Cène dans la maison de Simon le lépreux et le pardon à la femme pécheresse qui a beaucoup aimé ; il m’est donné à moi aussi de goûter au Corps et au Sang très saint de mon Seigneur...

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Published by Monastère Orthodoxe - dans Enseignement spirituel

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