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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 03:35
Père Lev Gillet

Père Lev Gillet « Un Moine de l'Église d'Orient »


Le Buisson Ardent (couverture)

Le Buisson Ardent
Couverture de l'édition américaine :
The Burning Bush



LA PIÉTÉ COSMIQUE

Au commencement était le Verbe… Toutes choses ont été faites par lui, et rein de ce qui a été fait n’a été fait sans lui (Jean 1, 1-3).

Le Christ, dès le moment de la création était, il demeure, le lieu universel entre toutes les créatures et tous les phénomènes, non seulement les phénomènes humains, mais les phénomènes cosmiques. On disait hier justement dans nos réunions qu’il s’agissait d’élargir, d’approfondir notre piété jusqu’à ce que l’appel, les dimensions cosmiques du Christ dépassent ce qu’on pourrait appeler notre piété finie, nos dévotions personnelles. Ne les supprimons pas mais élargissons-les aux dimensions du Christ. Que notre piété embrasse la création entière !

Dieu, que l’essence divine, est un Amour sans limites, un Amour qui s’exprime non seulement dans les hommes, mais dans le monde total, dans le monde des animaux, des plantes, des fleurs, des minéraux, les étoiles, les galaxies… Je crois qu’il y a là un aspect que nous oublions bien vite et que nous oublions de manière d’autant plus étrange que les orthodoxes parlent très souvent, précisément, de leur piété cosmique ; ils parlent de l’univers, de la terre – mais quelle est la place de cette piété cosmique dans leur vie personnelle, dans leur spiritualité personnelle ?

Si nous voulons comprendre quelle pourrait être une telle piété, je vous engage à lire attentivement le psaume 103 (104), en particulier les trente premiers versets de ce psaume. Voyez d’ailleurs, comment en général les livres de l’Ancien Testament nous font participer à tout l’acte créateur. Dans ce psaume 103, c’est le monde entier des animaux, depuis les poissons jusqu’au quadrupèdes, jusqu’au loup, qui entre en jeu. Ils nous sont représentés comme étant l’objet d’une sollicitude divine. Nous retrouvons d’ailleurs ceci dans l’Évangile ; il n’arrive rien à un oiseau, à un pinson, qui ne soit permis par Dieu (cf. Mt 6,26 ; Lc 12,24). La bonté de Dieu s’étend à chacune de ses créatures.

Eh bien, est-ce qu’il n’est jamais arrivé à tous ces orthodoxes qui parlent si volontiers de leur piété envers la terre et de leur conscience cosmique, est-ce qu’il ne leur est jamais arrivé, par exemple, de prendre dans leur main une pierre, de prendre dans leur main une fleur, et d’être capable, pendant une heure, d’en faire un objet de méditation et d’union avec Dieu ? De quelle manière ? Il y aurait d’abord un procédé très simple que connaissent bien tous ceux qui pratiquent la prière de Jésus. On peut essayer de prononcer le nom de Jésus non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, les chiens familiers, sur les animaux sauvages, les tigres et les lions, et aussi prononcer le nom de Jésus sur les pierres, sur les fleurs, sur les fruits, sur la neige, sur la pluie, sur le soleil, sur la lune. Nous trouvons tout cela dans l’Ancien Testament, et surtout dans ce psaume 103, et rappelez-vous aussi le cantique des trois enfants dans la fournaise appelant le vent, la pluie à bénir le Seigneur (cf. Dn 3,51-90).

Je vous disais que nous pourrions prendre un pierre, une fleur dans notre main, et que pourrions-nous faire avec cela, eh bien tout d’abord on peut mettre dans cette fleur, dans cette pierre, la présence divine… Dieu partout, non seulement la présence divine, mais la présence, l’action divine qui maintient la créature dans son être. Il n’y a pas une fleur, il n’y a pas une feuille qui ne soir l’objet d’une attention, d’une sollicitude divine. Il faudrait, si nous prenons dans notre main cette feuille ou cette fleur, adorer cette intention divine que nous ne connaissons pas ou que nous connaissions d’une manière si imparfaite. Il nous faudrait, s’il y a de la beauté (et en réalité il y a de la beauté dans chaque créature, même celle qui nous paraîtrait à première vue la plus hideuse), il faudrait que nous prenions la fleur dans notre main, il faudrait être capable de remercier, de nous perdre dans un sentiment de reconnaissance envers Dieu pour cette beauté, pour le reflet de Dieu lui-même dans cette fleur. Remercier Dieu est remplir un ministère d’interprète au nom de cette nature muette. Cette nature qui ne peut pas parler ; mais nous pouvons parler pour elle.

Qui pourra dire cette aspiration des choses inanimées vers Dieu, une aspiration qui ne trouvera son accomplissement qu’à la fin des temps ? Nous pouvons dès maintenant en discuter. Nous pouvons reconnaître dans chaque chose inanimée une phase, un épisode du mouvement d’évolution qui emporte vers Dieu tout ce qui est, qui emporte tout ce qui est vers le Christ, conclusion de l’évolution.

Il y a là peut-être aussi un danger. C’est d’avoir une conscience si vive, une conscience enthousiaste et enivrée en quelque sorte, des potentialités de la matière et du mouvement de toutes choses vers Dieu que nous risquerions d’oublier une autre chose aussi importante : la patience de Dieu envers l’homme dans la nature humaine, sa patience envers l’homme, sa condescendance, sa bonté. Il ne s’agit pas seulement d’admirer ce splendide essor de l’univers entier vers le point oméga, comme l’écrit Pierre Teilhard de Chardin, mais de saisir tout ce que cette descente, cette condescendance de Dieu implique d’amour pour nous. C’est l’Amour sans limites qui agit dans toute l’évolution physique, chimique, biologique, dans ce monde de molécules, dans ce monde d’énergie dont nous sommes devenus maintenant les maîtres. Car nous devons être reconnaissants à Dieu, admirer ce don qui nous a été fait, un don qui date de ces premières années du XXe siècle. Dieu nous a, en ce XXe siècle, dotés d’une maîtrise inouïe sur la matière, sur les éléments constitutifs de la matière ; nous participons à l’acte de la création divine plus qu’aucune autre génération avant nous n’a été capable de le faire.

Il s’agit donc pour nous d’être des interprètes et de nous rappeler ce que dit Saint Paul dans son Epître aux Romains au chapitre 8 : La création elle aussi attend la révélation du fils de Dieu avec l’espérance qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Or nous savons que jusqu’à ce jour la création soupire, dans les douleurs de l’enfantement (cf. Rm 8,19-22). Comme ceci est magnifique et pathétique, n’est-ce pas ? Nous voyons le monde entier qui voudrait revivre à l’état de spontanéité et d’amour où il était avant le péché originel, le monde maintenant accablé, ce monde souffrant, ce monde qui soupire, ce monde qui ne peut pas s’exprimer et que nous sommes chargés d’exprimer, nous qui pouvons parler au nom des animaux, au nom des plantes, au nom des minéraux, au nom des étoiles, au nom du soleil, au nom des galaxies. 
Est-ce que nous aimons les étoiles ? Voilà une partie importante de notre piété personnelle ! Avez-vous jamais eu un sentiment personnel d’amour pour une étoile en vous disant que cette étoile a été voulue spécialement par Dieu ? Je ne sais pas quelle est l’intention de Dieu sur cette étoile, mais je sais qu’il y avait une intention de Dieu et je m’unis à cette intention quelle qu’elle ait été. Et quand nous pensons, quand nous savons que notre univers, très probablement, est un univers en expansion, qu’il y a de nouveaux systèmes (galaxies) en création, nous ne savons pas à quoi tout cela correspond exactement, mais nous pouvons, nous devons aussi entrer dans l’intention divine que nous ne connaissons pas et nous unir avec sympathie à ces astres, à ces galaxies...

Extrait des réflexions du père Lev Gillet
 à la VIIe Assemblée générale de Syndesmos,
 Rättvik, Suède, 20-26 juillet 1968.


PRÉSENCE DU CHRIST

I  - TA PRÉSENCE, AUJOURD'HUI

Et ils restèrent auprès de lui, ce jour-là. Jean 1, 30.

Seigneur Jésus, tu as fait à tes disciples le don permanent de ta Présence. Tu leur as dit : Et voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles (Mt 28,20). Ô ! si j’étais capable de vivre avec le sentiment constant de cette Présence ! ou si même, à défaut de « sentir », ma foi était assez vive pour croire toujours profondément que tu es ici avec moi et pour rendre toutes mes attitudes conformes à une telle certitude !...

Mais, Seigneur, après tant d’années, je commence à peine. Je suis si faible ! Je dois me désintoxiquer, éliminer tant de poisons ! Je voudrais, du moins, naître à ta Présence, croître en elle. C’est avec ce désir que je m’approche de toi aujourd’hui.

Tes deux premiers disciples, ayant quitté le Précurseur te suivirent en silence. Puis tu les invitas à t’accompagner : Venez et voyez. Ils allèrent donc. Ils virent où tu demeurais. Et l’Évangile dit qu’ils restèrent auprès de toi ce jour-là (cf. Jn 1,35-39). Ils ne se fixèrent pas encore en ta Présence, car nous lisons par la suite qu’ils reprirent leur travail accoutumé et que seulement plus tard ils laissèrent tout pour te suivre. Mais, ce jour-là, ils obtinrent la découverte de ta Présence. Ils en firent une première exploration, si je puis dire ainsi. Ils apprirent ce que c’est que d’être avec toi. Seigneur, je voudrais faire aujourd’hui en ce moment un essai du même genre.

Accepte, Seigneur, et bénis mon intention, qui est de passer « une journée » avec toi. Je voudrais voir si je puis, et comment je puis, vivre avec toi tout un jour. C’est une sorte de « retraite » que j’aimerais tenter, et dont tu serais, toi-même, le seul conducteur, dans le plus intime tête-à-tête. Retraite assurément bien courte, mais où je parviendrais peut-être à dégager les grandes lignes d’un itinéraire à entreprendre.

Seigneur, tu m’as accordé un précieux privilège : le temps et la possibilité matérielle de m’isoler avec toi et de te regarder, de t’écouter, sans être trop pressé par d’urgentes tâches extérieures. Quelle responsabilité j’encours, si je n’use pas au mieux de ce privilège ! D’autres sont appelés à te chercher, à te trouver, sous d’autres formes. C’est dans leur vie conjugale, dans la sollicitude pour leurs enfants qu’ils te rencontrent (et souvent avec plus de profondeur et de sacrifice que les « privilégiés »). L’expérience que je voudrais faire de ta Présence ou, plus justement, la grâce de Présence que je voudrais obtenir, est autre que la leur. Beaucoup d’aspects de ces deux expériences si diverses sont cependant les mêmes ; et, si quelques-uns de ceux ou de celles qui sont engagés dans la vie « normale » lisent ces lignes, j’espère que bien des choses dites ici ne leur sembleront pas étrangères. Quant à moi, Seigneur Jésus, puisque je suis de ceux que tu as placés hors des voies suivies par la majorité des hommes, renforce en moi la persuasion que c’est toi seul, ta personne, qui est ma fin immédiate et exclusive et que je dois, en ce moment, approcher d’une manière directe.

Et comment m’approcherai-je de toi ? Je le ferai de la manière la plus simple. Je lirai dans ton Évangile ce que tu as dit, ce que tu as fait. J’essaierai – bien simplement, je le répète – de « pénétrer d’Évangile » les actions de cette journée. Je vénère ceux qui savent plus que moi et qui agissent mieux. Mais je connais mes limites. Je n’aspirerai pas ici aux hauts sommets d’une réflexion sur la doctrine. Je n’essaierai pas ici d’approfondir les grands mystères de notre incorporation au Christ et leurs expressions ecclésiales et sacramentelles. Loin de moi d’ignorer ou peu estimer la vaste, la si riche nappe de jaillissement qui nous est ainsi offerte ! Mais, ce que je voudrais, c’est venir aujourd’hui boire à la source, telle que tout d’abord elle apparut à tes disciples. Je voudrais venir, petit, pauvre et faible, seulement pour suivre et pour servir, et pour étreindre humblement l’humble Jésus, humilis humilem.

Oui, je voudrais, au moins pendant un jour, t’étreindre, te saisir, t’« obtenir ». Je voudrais « ta Présence, aujourd’hui ». Maître, fais que ce jour, que j’essaierai de passer auprès de toi, devienne dans ma vie cette petite mesure de levain qui fait lever toute la pâte (cf. Mt 13,33).


II EN MÉMOIRE DE MOI

Faites ceci en mémoire de moi. Luc 22, 19.

Seigneur, tu as dit à tes disciples lors de la Cène : Faites ceci en mémoire de moi. Cette parole avait un sens très spécial. Elle se rapportait au pain et au vin donnés, à ton Corps brisé et à ton Sang répandu. J’oserai faire de cette parole une application élargie, mais (Dieu veuille !) non sacrilège. Sans confondre avec aucune autre action l’acte unique de ton Souper, et maintenant chaque réalité dans son ordre propre, j’aimerais étendre ces mots – Faites ceci en mémoire de moi – à tous les actes journaliers que tu fis et que nous-mêmes nous faisons. Tout ce que je fais, Seigneur, que je le fasse en mémoire de toi ! Et tout particulièrement dans cette « journée d’Évangile », dans cette « journée de Présence » où je demande que tous mes actes se conforment aux tiens.

Et, de même que, en notre renouvellement de l’acte de la Cène, il ne s’agit pas d’une simple commémoration, mais d’un mystère présent et efficace, ainsi – dans un tout autre ordre, un tout autre niveau – je prie que la « mémoire de toi » associée à nos actes les plus simples apporte pour moi, grâce à l’Esprit vivificateur, une réalité divine et évangélique, actuelle et contemporaine.

Afin de te rendre présent à toute ma vie, ou plutôt afin de me rendre ta Présence mieux perceptible, je m’unirai tout d’abord à toi dans les actions les plus communes, les plus quotidiennes. Ce que les hommes font chaque jour, ce qu’aujourd’hui je fais, tu l’as fait aussi, pendant ton existence terrestre. Tu as dormi et tu t’es éveillé. Tu t’es lavé et tu t’es vêtu. Tu as travaillé de tes mains et tu t’es reposé. Tu as lu et tu as écrit. Tu as marché sur nos chemins. Tu as pris part aux conversations des hommes. Tu as mangé et bu avec eux. Et maintenant tu me dis : « Mon enfant, fais toutes ces choses en mémoire de moi. »

Tu veux que j’établisse un rapport vivant entre chacune de ces actions, qui furent les tiennes, et ce que je fais chaque jour, quand je me lave et quand je m’habille, quand je lis et quand j’écris, quand je travaille et quand je me repose, quand je mange et quand je bois, quand je vais au milieu des hommes, quand je m’endors et quand je m’éveille. Ces mots mesurent en quelque sorte le domaine que ma recherche de ta Présence essaiera d’explorer.

Ce rapport vivant, Maître, de quelle nature est-il ? Un magnifique thème est ici offert à notre pensée. Serait-ce assez de dire que tous les actes humains du Fils de l’Homme sont à jamais les modèles de nos actes ? Ou, allant plus loin, peut-on dire que tes actes humains étaient plus que des éléments de ta propre vie ? Peut-on dire que chacun de nos actes propres a sa signification spirituelle, et sa racine, et sa puissance dans quelque acte humain correspondant, jadis accompli par toi ? Peut-on dire (comme l’ont dit certains Pères) que tu as mangé pour bénir notre nourriture, et que tu as dormi pour bénir notre sommeil, et que tu as été fatigué pour bénir notre fatigue ?

Allant plus loin encore, peut-on dire que chacun de tes actes rapportés par les Évangiles demeure, d’une certaine manière, éternellement présent et actuel, dans la mesure où les réalités humaines de ces actes se trouvaient en contact avec ta nature divine, qui transcende l’espace et le temps ? Peut-on, par suite, dire que chaque épisode évangélique relatif à ta Présence nous est aussi contemporain qu’il l’était de ceux qui y furent mêlés, et que nous pouvons, nous aussi, aujourd'hui nous y incorporer, nous y insérer, d’une manière assurément spirituelle et mystérieuse, mais, en quelque sorte aussi, physique ?

A couper : Maître, je n’entrerai pas dans ces spéculations. Je n’essaierai pas de résoudre ces problèmes. Au seuil de ce domaine, j’entends m’arrêter. Un théologien pourra aller plus avant. À lui de rechercher si, en soi, de leur nature, les épisodes évangéliques de ta vie demeurant entièrement actuels et éternels, ou s’ils appartiennent à un passé historique dont seuls survivent les effets surnaturels.

Ce que je crois fermement, Seigneur, c’est que, par don et par grâce, ton Saint-Esprit peut me rendre présents et communicables tous les actes de ta vie terrestre. Je crois que, par l’Esprit et dans l’Esprit, je puis devenir participant des épisodes de l’Évangile. Je crois que le Saint-Esprit peut ainsi écrire dans mon âme une « vie de Jésus » et me la faire vivre, selon qu’il voudra. Je crois que, surnaturellement, il y a une sorte d’osmose et de contiguïté entre les actes humains de mon Sauveur et mes propres actes. Il s’agit de m’insérer tout entier dans chacun des épisodes de la vie de Jésus-Christ et d’insérer tout entier chacun de ces épisodes dans ma propre existence.

Voilà ce que je demande que cette journée passée avec le Maître me révèle.

Avant d’entrer dans le détail, je considérerai une objection possible.

Ne serait-ce pas étrangement amoindrir et abaisser notre union avec le Christ que de l’exprimer ainsi par une adhérence aux épisodes quotidiens de l’Évangile ? Est-ce aux actes communs à Jésus et aux autres hommes que nous devons nous attacher ? Les grands actes sauveurs du Christ ne sont-ils pas l’Incarnation, et la mort sur la Croix, et la Résurrection le troisième jour, – actes qui absolument dépassent toutes les possibilités humaines ?

Oui, sans doute : la Pâque de Jérusalem a été l’acte central et la consommation du ministère de Jésus. Mais Bethléem, et Nazareth, et Génésareth ont été des préparations, des acheminements nécessaires. J’entrerai dans le mystère de Jésus par la porte étroite de la petitesse et de la simplicité. Et, à qui sait comprendre, à qui sait contempler, tout le mystère du salut – la crèche, et le Golgotha, et le Sépulcre vide – est présenté, d’une manière voilée, sous les aspects que je choisirai ici. (Il est vrai que tout choix est un appauvrissement et ne saurait exclure ou diminuer d’autres aspects.)

En mémoire de moi... Il ne s’agit certes pas d’une reproduction mécanique, d’une imitation servile des actes du Maître. De cette journée que j’aimerais passer avec toi, je ne chercherai pas à tirer un règlement ou un horaire. Ce que je demande, ce que je voudrais recevoir de ce jour, c’est une inspiration puissante, une orientation, – non une « règle de vie », mais un « style de vie ».

Extrait de Présence du Christ, 
« Un Moine de l’Église d’Orient », 
Chevetogne, 1960.


LE BUISSON ARDENT – LA GRANDE VISION

Moïse dit : Je veux me détourner
pour voir quelle est cette grande vision, 
et pourquoi le buisson ne se consume point
 (Exode 3,3).

La grande vision accordée à Moïse devint une pierre angulaire dans l’histoire du peuple juif. On appelle cet événement celui du Buisson Ardent, dans la tradition juive et dans la tradition chrétienne. Et j’aimerais donner le même titre aux causeries de cette retraite puisque, si vous le voulez, notre sujet sera le Buisson Ardent lui-même, ainsi que ses implications spirituelles.

Pour commencer, voyons l’épisode dans son contexte biblique. Moïse s’occupe des troupeaux de son beau-père Jethro dans le désert d’Égypte. Traversant le désert, il parvient à Horeb, « la montagne de Dieu ». Et c’est là que l’ange du Seigneur, ou plutôt le Seigneur Dieu lui-même sous l’apparence d’un ange, lui apparaît au milieu des flammes. Les flammes jaillissaient d’un buisson. Mais le buisson n’est pas consumé ou détruit. Moïse est bouleversé par ce spectacle. Il décide de s’y approcher, de se détourner de son parcours original, afin de voir de plus près « cette grande vision » et de comprendre pourquoi le buisson ne se consume point.

Arrêtons-nous ici afin d’examiner deux aspects de l’événement. En premier lieu, où se passe l’incident du Buisson Ardent ? Sur une montagne appelé Horeb. Géographiquement, on peut considérer que cette montagne fait partie du Mont Sinaï. Mais historiquement et spirituellement l’Horeb et le Sinaï ont des connotations tout-à-fait différentes. L’une est la montagne où Moïse a vu le Buisson Ardent, l’autre la montagne où il a reçu les commandements divins – les Tables de la Loi. Si le peuple juif avait vécu selon la vision du Buisson Ardent, il n’aurait pas eu besoin des Tables de la Loi. Mais pour ceux qui n’ont pas été touchés par la révélation d’Horeb, la révélation du Sinaï était nécessaire. Lorsque la flamme intérieure est manquante, il doit y avoir des commandements, alors écrits sur des tablettes de pierre. Cette vérité est aussi valable pour nous actuellement que pour les Juifs de l’Ancien Testament.

Le deuxième aspect concerne le fait que Moïse s’est dévié de son parcours original. Il sentait que le merveille du Buisson Ardent méritait une pause ; il était mu d’un désir de le contempler et d’y réfléchir profondément. Il accepta sans question cet événement inattendu, extraordinaire, divin. Et c’est parce qu’il n’a pas hésité à se détourner de son chemin pour se diriger vers le Buisson Ardent que Dieu a pu l’appeler : Le Seigneur vit qu’il se détournait pour voir ; et Dieu l’appela du milieu du buisson, et dit : « Moïse ! Moïse ! » Et il répondit : « Me voici ! » (Ex 3,4).

Tout cela s’applique autant à nous aujourd’hui qu’à Moïse. Si pendant le cours de notre vie, nous nous empressons sans nous arrêter, sans même lancer un coup d’œil au Buisson Ardent (qui néanmoins continue de flamboyer tout au long de notre cheminement, même si la plupart du temps nous en sommes aveugles), nous passerons à coté de l’occasion que Dieu nous offre. Si au contraire nous n’hésitons pas à laisser de coté les troupeaux de Jethro – nos soucis quotidiens – alors le Seigneur nous appellera depuis le buisson ; il nous appellera chacun par un nom qui nous est propre.

Moïse a répondu Me voici sans savoir ce que Dieu demanderait de lui. Le Seigneur attend de nous aussi une déclaration semblable, d’être à sa disposition. Ainsi, au commencement de cette retraite, plaçons-nous devant lui, disant : « Me voici. Me voici en ce moment même. Me voici à cet endroit même. Me voici pour toi, sans aucune réserve. »

Retournons maintenant au récit biblique. On aurait peut-être pensé que Dieu encouragerait Moïse à courir immédiatement vers lui. Mais non, pas du tout : Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte (Ex 3,5). Ainsi pour nous également s’approcher du Buisson Ardent n’est pas aussi facile que l’on aurait pu croire. En premier lieu, il y a l’ascension du Mont Horeb – la plupart des visions divines de l’Ancien Testament ont lieu sur des montagnes. Afin de nous approcher de Dieu, nous devons commencer par nous élever au-dessus de la plaine, nous dégageant de nos soucies, atteignant ainsi à l’élévation où les perspectives sont élargies et l’air purifié. Cette ascension n’est pas sans difficultés ; il y a les dangers du trajet. Il y a aussi le poids de notre propre corps, l’effort de discipliner le corps, qui très souvent n’est pas partant – l’opposition éternelle entre la gravité et la grâce. Mais l’ascension n’est pas tout. Nous devons aussi nous déchausser. Nous ne pouvons pas, nous de devons pas, profaner la terre sainte de la présence divine avec la boue ou la poussière qui a pu s’accumuler sur nos pieds pendant le voyage.

Le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. Cette parole appartient essentiellement à l’Ancien Testament. Depuis le moment où elle est prononcée – depuis que nous avons appris que nous ne sommes pas sous la Loi mais sous la grâce – une lumière nouvelle a illuminé toute la scène. Depuis toujours, certains lieux, compte tenu de leur histoire ou d’un acte spécial de consécration, ont été mis à part. Mais nous savons maintenant que tout endroit où nous pouvons rencontrer le Seigneur peut devenir un lieu saint. La route que nous parcourons, la rue que nous traversons, la train, l’usine, le champ, la chambre, l’hôpital, l’école : tous ces endroits peuvent devenir « temple » pour nous, des lieux où nous adorons Dieu en esprit et en vérité, autant de sanctuaires où Dieu nous appelle par notre nom propre : le Buisson Ardent se trouve partout.

Ainsi nous nous trouvons, en ce moment même, devant le Buisson Ardent, devant « cette grande vision ». C’est le moment de nous interroger sur le sens de la vision, en plus de nous demander pourquoi le buisson ne se consume pas. Comme tous les autres épisodes de l’histoire du salut, le Buisson Ardent a plusieurs significations, dont certaines sont secondaires, mais une, tout particulièrement, est essentielle.

Voyons la signification du Buisson Ardent dans son contexte historique. Moïse devait prendre conscience de sa vocation. On oppressait les enfants d’Israël en Égypte. Et Dieu a été miséricordieux envers son peuple ; ainsi il s’adresse à Moïse : J’ai vu la souffrance de mon peuple… et j’ai entendu les cris… je connais ses douleurs… et je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens… ceci sera pour toi le signe que c’est moi qui t’envoie (Ex 3,7-8 ; 12). Ainsi aux yeux de Moïse, le buisson en flammes représentait les souffrances d’Israël sous l’oppression d’étrangers. Et le fait que le buisson, en flammes et brûlant, ne fut pas détruit reflétait la protection divine et devint un symbole, un gage, de l’espoir et de la libération.

Bien que cet aspect du Buisson Ardent soit d’importance secondaire, il est le plus pertinent du point de vue historique. Et pourtant il a une signification universelle qui s’applique à nous aujourd'hui. Au moment de la souffrance, comme Israël en Égypte, nous pouvons nous sentir mutilés et brûlés. Mais la vision spirituelle du Buisson Ardent nous assure que les flammes ne nous dévoreront pas ni ne nous détruiront. Une Compassion suprême agit en notre faveur au milieu de l’holocauste, lutte avec nous, afin que nous ne soyons pas consumés ou anéantis. J’ai vu la misère… je suis résolu à délivrer.

Regardons maintenant une autre signification secondaire du Buisson Ardent. Qu’est-ce qui, précisément, brûlait ? Pas un magnifique arbre, avec un feuillage abondant et des fruits. Pas une belle plante remplie de fleurs d’un parfum agréable. C’était un buisson, autrement dit une plante sauvage dépourvue de toute beauté, une petite touffe de broussailles, un arbuste rabougri, négligé, improductif, avec des épines qui piquent et percent et déchirent. Pour de telles plantes le terme « mauvaises herbes » nous vient à l’esprit.

Il y a un sens universel et actuel dans l’acte de brûler les mauvaises herbes (qui néanmoins ne sont pas consumées). Les mauvaises herbes nuisibles représentent l’âme abandonné au péché. Le feu divin purifie sans détruire. Il nous incombe de jeter dans cet embrasement notre vieux bois, nous épines, nos ronces. Le Buisson Ardent est un symbole de purification.
Nous avons donc vu deux aspects du Buisson Ardent, qui, quoique secondaires, ont néanmoins une portée universelle. Mais nous n’avons pas encore touché à la signification essentielle et éternelle de cette « grande vision ». Le Buisson Ardent a une signification qui dépasse largement celle de la protection divine contre les flammes de la souffrance, qui dépasse largement celle de la purification divine, à la fois pénible et libératrice. Ce sens primordial est bien au-dessus des autres sens. C’est maintenant le moment de se livrer à cette signification, à cette dernière révélation.

Voici la signification la plus profonde du Buisson Ardent : c’est une expression visible de la nature même de Dieu ; le Buisson Ardent symbolise l’essence divine. Je m’explique : Il y a deux éléments dans la vision du Buisson Ardent : d’abord le feu, les flammes ; puis il y a le buisson. Le feu du Buisson Ardent est évidemment Dieu lui-même. Dieu est un feu dévorant (cf. Hé 12,29) Mais quelle sorte de feu ? Un feu de colère, de punition, de destruction, de vengeance ? Certains textes de la Bible semblent se prêter à cette interprétation, mais il s’agit d’anthropomorphismes ; c’est une façon de parler bien humaine, bien trop humaine. Toute la grande tradition spirituelle chrétienne – celle du Nouveau Testament, des Pères de l’Église, des saints – voit dans ce feu divin, dans le feu du Buisson Ardent, dans le feu qui semble passionnément vouloir se communiquer, la charité incandescente du Seigneur, l’incandescence de son Amour.

Son Amour… C’est avec une certaine hésitation que j’ose utiliser ce mot, ce mot qu’on galvaude trop souvent, qu’on profane trop souvent ! Pourtant nous ne devons pas oublier que la seule définition de Dieu dans le Nouveau Testament se trouve dans les mots : Dieu est Amour (1 Jn 4,16).

Dieu est Feu. Dieu est Amour. Dieu est une Puissance émotive qui se répand de son propre gré, un Feu qui se communique. De longs siècles après que Moïse ait contemplé les flammes du Buisson Ardent, ce même feu s’est uni aux langues de feu de la Pentecôte et au feu qui réchauffait le cœur des disciples d’Emmaüs.

Quand nous disons que Dieu est un Feu d’Amour, nous exprimons une vérité qui déboussole beaucoup de nos idées, en fait, presque toutes nos idées. Mais précisons encore. Puisque nous méditons sur le Buisson Ardent, nous devons distinguer en quoi le buisson de l’Horeb diffère d’autres idées de Dieu qui le décrivent aussi comme feu et amour. Qu’y a-t-il de spécial dans « cette grande vision » ? Qu’y a-t-il de primordial dans la vision de Moïse ? Nous tenterons de découvrir cela dans notre prochaine méditation. Pour le moment il suffit d’avoir établi les aspects essentiels : Dieu est un Feu d’Amour, qui incendie le buisson sans le consumer ; aussi Dieu peut m’incendier sans me détruire. Nous avons dit avec Moïse : Je veux me détourner pour voir quelle est cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point. Mais il ne suffit pas de contempler de l’extérieur. Dieu m’appelle et il me parle du cœur même du buisson.

Ô Seigneur, prépare-moi à pénétrer dans le Buisson Ardent !

Première méditation d’une retraite dirigée 
par père Lev Gillet à Pleshey en Angleterre en 1969, 
dans le cadre du Fellowship de Saint-Alban et Saint-Serge.
Première publication par le Fellowship en 1971. 
Traduit par Paul Ladouceur.


LE SEIGNEUR EST MON BERGER

Le Seigneur est mon berger. Psaume 22, 1.

Je propose faire une lecture du Psaume 22 pendant cette retraite – « le psaume du berger » – et de le méditer avec vous. C’est un des psaumes les mieux connus et on peut même dire que c’est parmi les psaumes les plus aimés. Mais cela soulève une question : pourquoi se pencher, une fois de plus, sur un texte que sans doute vous connaissez très bien depuis votre enfance, et que vous avez sans doute relu maintes fois, et que vous avez peut-être entendu interpréter ? Il y sûrement le risque que je vais vous ennuyer – dans un sens spirituel – en insistant sur ce qui est déjà familier. Mais non ! Parce que je crois que chaque phrase de l’Écriture sainte, même si l’on y a médité des centaines de fois, retient toujours tout son pouvoir essentiel. D’ailleurs, l’Écriture est éternellement nouvelle, car chaque fois que nous recevons la Parole nous sommes nous-mêmes dans un nouvel état d’âme. Quand on boit d’une source, l’eau est toujours fraîche. Essayons donc de lire ensemble le psaume du berger comme si nous le lisions pour la première fois.

Il y a une autre raison quant au choix de ce psaume. Nous vivons dans un monde marqué par l’affairement, la vitesse, la guerre, la rivalité des idéologies, un monde en crise et en conflit. Il est bénéfique de s’en retirer pendant ces trois jours et de se baigner dans l’atmosphère de paix, de sérénité et de confiance qui caractérise ce psaume.

Quel est le sujet du Psaume 22 ? Une brebis et son berger. La brebis symbolise un homme – un homme en particulier. Je pense que je peux affirmer sans risque d’erreur historique que cet homme c’est le roi David lui-même. Ce psaume est parmi ceux que l’on peut avec confiance attribuer à David. David était berger dans sa jeunesse et son expérience personnelle est fidèlement reflétée dans le psaume. En même temps le psaume a une portée plus générale. Il touche toutes les brebis du Seigneur, autrement dit, tous les hommes et toutes les femmes.

Et qui est le berger du psaume ? David avait évidemment à l’esprit le Dieu d’Israël, alors que nous, nous pouvons l’associer tout simplement à Dieu, au Dieu de tous, le Créateur de tous les hommes. Néanmoins les chrétiens associent habituellement le Psaume 22 à ce qu’ils ont lu dans l’Évangile de Jean sur le Bon Pasteur (cf. Jean 10, 1-21). Cela est fidèle aux plus anciennes traditions de la piété chrétienne, car jusqu’au IIIe siècle, quand l’image du Christ en croix est devenu le symbole prééminent du christianisme, le Seigneur était représenté comme un jeune berger dans l’art chrétien et il figurait ainsi dans les prières des premières générations de croyants.

Il n’y a aucun doute que notre Seigneur avait à l’esprit le Psaume 22 lorsqu’il parlait du Bon Berger. Il l’a certainement récité et il s’est adressé au Père comme au Berger dont le Fils est l’Agneau de Dieu. Jésus est à fois l’Agneau et le Berger, l’Agneau de Dieu et notre Berger.
Je ne veux pas mélanger les paroles du Psaume 22 à celles du quatrième Évangile, mais je ferai allusion ici et là aux parallèles entre ces deux textes. Quand je parlerai du berger du Psaume 22, je dirai simplement « le Berger » sans plus de précision. Et je vous conseille d’accepter le glorieux manque de précision de cette expression, dont le sens est assez large pour signifier en même temps notre Père aux cieux, le Fils à qui le Père a confié son troupeau, et l’Esprit, qui, au dedans de nous, nous mène – nous les brebis – vers les pâturages célestes.

Le Psaume 22 s’ouvre sur le verset : Le Seigneur est mon berger ; je ne manquerai de rien. Dans cette première méditation, nous allons considérer seulement la première partie du verset : Le Seigneur est mon berger. Ces mots établissement un rapport, une juxtaposition, mais plus important encore, ils affirment une identité des deux sujets de la phrase : d’un coté le Seigneur, de l’autre, le berger. Cette identification constitue en quelque sorte un paradoxe, un grand contraste entre le Seigneur notre Dieu et un berger.

Le Seigneur… Qu’importe si nous considérons ce terme en hébreu, en grec, en latin ou en français, il évoque trois idées fondamentales. En premier lieu, la grandeur du Seigneur. Puis l’idée de sa puissance. Et en dernier lieu la notion de notre petitesse par rapport à cette grandeur et à cette puissance. Nous sommes des créatures infiniment dépendantes dans les mains du Seigneur.

Un berger… Regardons le contraste entre le très puissant et le très humble et petit. Un berger n’est ni puissant ni riche. Il est au service de son employeur. Il est aussi au service des brebis qui lui sont confiées. Il est vrai que les brebis le suivent, mais elles le suivent parce qu’il vit pour son troupeau. Il doit mener les brebis, les nourrir, les abriter, les défendre. Sa vie est entièrement dévouée aux brebis – c’est lui qui leur appartient ! Pourtant le psalmiste déclare que le Seigneur est justement un homme qui appartient à ses brebis. Voilà le paradoxe, le paradoxe incroyable.

Remarquez que le psaume ne dit pas : « Le berger est le Seigneur. » Il n’avance pas l’idée que le berger est élevé au niveau de la seigneurie. Non, le berger ne devient pas le Seigneur. Si le premier mot de la phrase était « berger » et le deuxième « Seigneur », la séquence pourrait suggérer une sorte de magnifique ascension. Au contraire, le mot « Seigneur » précède le mot « berger ». C’est le Seigneur qui est le point de départ. Ici, comme partout, c’est le Seigneur qui prend l’initiative. Il n’y a pas d’ascension du statut de berger à celui de Seigneur. Il y a plutôt une descente, un abaissement, de l’état du Seigneur à celui du berger. C’est un geste du plus profond et compatissant abaissement. Et c’est ce mouvement d’humilité et de tendresse qui baigne tout le psaume.

Le Seigneur est mon berger. Déclaration sobre et décisive, exprimée avec autorité. Ce n’est ni un désir pour l’avenir : « Le Seigneur sera mon berger », ni un souhait ou une prière : « Seigneur, sois mon berger ! » C’est une simple et calme affirmation de ce qui existe déjà : Le Seigneur est mon berger. C’est l’état des choses ; c’est ainsi ; c’est la vérité ; c’est cela, et rien d’autre. Je peux me détourner du Berger. Mais un tel rejet n’empêche pas le Seigneur d’être le Berger. Il est le Berger, il l’est maintenant, et il le sera à jamais.

Le Seigneur n’est pas n’importe quel berger ; il n’est pas le berger d’une façon abstraite ou générale. Et il n’est pas le berger du troupeau en tant que troupeau, indépendamment de chaque brebis qui fait partie du troupeau. Il n’est pas « notre Berger » – ou plutôt il est notre Berger, mais il est en même temps autre et plus que cela : il est mon Berger. Les prophètes de l’Ancien Testament parlaient clairement du Berger d’Israël, mais ils n’expliquaient pas avec autant de force que le Psaume 22 l’aspect individuel et personnel du rapport entre le Berger et les brebis.

« Mon Berger »… Regardons de plus près les implications du possessif « mon ». Quand je dis que le Seigneur est mon Berger, cela implique en premier lieu que j’appartiens au Berger. Le Berger me dit : « Tu m’appartiens ; j’ai un droit absolu sur toi. Tu n’es maître ni de ton corps ni de ton âme. Tu m’appartiens. » Mais dans un certain sens on peut comprendre l’expression « mon Berger » de deux façons. Je peux répondre au Berger : « Oui, je t’appartiens. Mais puisque tu déclares que tu es “mon” Berger, tu m’appartiens également. J’ai des droits sur toi, les droits que tu m’accordes en me permettant de dire “mon” en ce qui te concerne. » Le Berger ne se détourne pas d’une confiance aussi audacieuse et exigeante que celle-ci.

En dernier lieu, l’expression « mon Berger » signifie tout ce qu’il y a de particulier dans la sollicitude du Berger à mon égard, puisqu’il n’est pas pour moi un Berger de la même façon qu’il l’est pour un autre. Il est le Berger de chacun de nous d’une façon unique et secrète. Son attitude, son approche, sa « sollicitude pastorale » (on peut véritablement le nommer ainsi), sont différents selon chaque situation individuelle. Il est « mon Berger » non seulement parce qu’il m’appartient autant que je lui appartiens, mais aussi il est mon Berger en tout ce qui me concerne, de façon exclusive, adaptée à moi seul, et dont je jouis – si j’ose l’exprimer ainsi – du monopole.

Le Seigneur est mon berger. Nous n’allons pas plus loin ce soir. Mais déjà, en cette courte affirmation, nous avons en embryon tout ce qui sera développé dans le reste du psaume. Penchons-nous sur cette phrase, reposons-nous en elle. Quelque soient les manquements, les soucis, les peines que vous apportez avec vous à cette retraite, quels que soient aussi les joies et les réponses, qu’une grande paix s’établisse en votre âme. Ne vous fiez pas à votre seule faible force, mais fiez-vous uniquement dans la force et la grâce qui coulent du Berger, lorsqu’il vous porte sur ses épaules ou dans ses bras. Avancez avec lui, tout en répétant doucement en vous-même : Le Seigneur est mon berger.

Première méditation d’une retraite dirigée 
par père Lev Gillet à Pleshey en Angleterre en 1967, 
dans le cadre du Fellowship de Saint-Alban et Saint-Serge.
Première publication par le Fellowship en 1968. 
Traduit par Paul Ladouceur.


UNE CRÉATION NOUVELLE

Mon enfant, n'attends pas une Révélation nouvelle. Je ne te parlerai que des choses qui vous ont été dites dès le commencement.

Ce qui pourrait être nouveau, ce serait une attention spéciale donnée à certains aspects de la vérité éternelle.

Le temps viendra où l'approfondissement de l'Amour fera un appel irrésistible à la piété de beaucoup d'hommes.

Ils découvriront l'Amour, Le Seigneur- Amour, l'Amour universel et sans limites. Ce ne sera pas un message nouveau, une autre Révélation. Mais ceux qui s'ouvriront à cette vision en y mettant tout leur coeur m'aideront à former les cieux nouveaux et la terre nouvelle auxquel je ne cesse de travailler.

Et ainsi la découverte de l'Amour, la réception en nous de l'Amour infini sera une création nouvelle. L'Amour veut, à chaque instant, créer parmi vous plus d'amour.

Extrait de : Amour sans limites, Chevetogne, 1971.


CETTE GRANDE VISION

Le feu jaillit du buisson qui brûle, sans que pourtant la flamme anéantisse le buisson.

Approche-toi du Buisson Ardent, mon enfant, et considère la grande vision et pourquoi le buisson brûle et n'est point consumé.

Le feu qui brûle le buisson sans le consumer est un feu qui ne se nourrit d'aucun apport étranger. Par lui-même il subsiste. Et de lui-même il se propage, à l'infini.

Ce feu ne détruit pas le bois du buisson. Il purifie le bois. Il fait disparaître ce qui, dans le buisson, est seulement ronce ou épine. Mais il ne déforme pas. Il respecte les structures originelles, lors même que s'évanouissent les excroissances. Il renouvelle sans tuer. Il rend feu le bois lui-même, et ce feu dure.

Sans doute, selon l'interprétation la plus simple, la plus élémentaire, tu peux voir dans le Buisson Ardent l'expression d'une protection divine qui, à travers toutes les brûlures et toutes les douleurs, maintient l'existence. Tu peux y voir, mon enfant, l'affirmation d'une Pitié suprême, d'une Miséricorde préservatrice. Tu peux y voir aussi le signe d'une Purification divine douloureuse, mais qui libère.

Le Buisson Ardent a cependant un sens plus profond. Il apporte une Révélation relative à ton Dieu, à ton Seigneur lui-même.

Le Buisson Ardent est une expression de la nature divine. Dans la flamme du buisson, tu peux entrevoir ce que je suis. Ton Seigneur, le Seigneur Amour, n'est-il pas un feu dévorant ?

Comme la flamme du Buisson, je suis l'Amour qui se donne sans jamais s'épuiser. Je suis la générosité qui ne connaît aucune mesure. On ne peut dire à mon Amour : jusque-là et non plus loin.

Je suis l'Amour qui toujours tend à incorporer et assimiler tous les éléments humains qu'il rencontre (et à l'origine desquels il est). Pas plus que le feu ne détruit le bois du buisson, je ne détruis les hommes que j'ai créés. Je veux seulement faire disparaître ce qui, dans un homme, contredit l'essence de l'Amour.

Je prends et je fais mien. Je transforme et je transfigure. Je vivifie. Je transpose sur un autre plan, sur un plan plus haut.

Celui qui aime s'unit à ceux qu'il aime. Je m'unis à vous, mes bien-aimés. Et cependant il ne peut y avoir de confusion entre moi, qui suis l'Amour, et vous, qui avez l'Amour.

Oh, vois-tu maintenant la grande vision ? Vois-tu la flamme que personne n'allume, mais qui jaillit de mon Cœur même, la flamme qui est moi ? Vois-tu l'incendie divin s'étendre sur le monde ? L'univers entier est le Buisson Ardent.

Extrait de : Amour sans limites, Chevetogne, 1971.


L'AMOUR SANS LIMITES

Mon enfant, tu as vu le Buisson qui brûle sans se consumer. Tu as reconnu l'Amour qui est un feu dévorant et qui te veut tout entier. La « grande vision » du Buisson Ardent peut t'aider à me donner un nom en quelque sorte nouveau ; il n'abolit pas celui ou ceux dont tu t'es surtout servi jusqu'à présent, et, pourtant comme un éclair dans la nuit, il peut, de sa vive lumière, renouveler tout le paysage.

Souvent tu m'as appelé d'un nom qui n'était pas le mien. Ou, plutôt, ce nom éternel était bien le mien, mais il n'exprimait pas avec clarté ce que la vie divine manifeste de plus intense, ni il ne traduisait ce que j'aurais voulu te révéler de moi-même au moment de ta prière, - cet aspect particulier de mon être sous lequel tu aurais alors dû t'adresser à moi.

Vous m'appelez Dieu. Ce nom traditionnel a été adoré et béni par des âmes innombrables. A ces âmes il a donné, il ne cesse de donner émotion et force. Insensé est celui qui voudrait le déprécier. Impie celui qui voudrait l'éliminer. Adore-moi comme ton Dieu. Vénère ce nom qui me désigne.

Tu ne manqueras pas à cette vénération en observant que, pour ce qui est du langage, ce même nom n'a pas de contenu évidemment certain. Il manque de précision. Celles qu'on lui a données plus tard n'étaient pas nécessairement liées au mot. Mot si vaste, susceptible d'une extension telle qu'il peut parfois, et par suite de l'humaine faiblesse, sembler en quelque sorte vide...

Et puis un usage mécanique, routinier, a souvent été fait de mon nom. Beaucoup ont gardé la formule. Ils ne savent plus lui donner un sens.

Vous dites : Dieu, mon Dieu, Toi qui es Dieu, Seigneur Dieu. Et, à la source ancienne, dans le vocable consacré, vous pouvez assurément puiser des forces nouvelles. Mais, à essayer de particulariser mon nom selon l'instant ou le besoin présent, vous pourriez trouver un stimulant réel.

Vous pourriez alors vous tourner vers celui de mes aspects que la circonstance donnée vous révèle. Vous me diriez alors, selon les cas : Toi qui es Beauté, ou : Toi qui es Vérité, ou : Toi qui es ma Pureté, ou : Toi qui es ma Lumière, ou : Toi qui es ma Force. Vous pourriez dire Toi qui es Amour.

Cette dernière expression rapprocherait plus étroitement de mon Cœur votre langage. Vous pourriez me dire : Seigneur Amour. Ou, plus simplement encore : Amour.

Et c'est ici que je placerai devant votre réflexion, devant votre piété, un terme qui pourrait, si vous le vouliez, devenir le soleil, le soleil sans soir, de votre vie. Mes bien-aimés, je suis l'Amour sans limites.
Amour sans limites... Je suis au-delà, au-dessus de tous les noms. Mais justement le qualificatif « sans limites » exprime que ma Personne et mon Amour échappent à toutes les catégories auxquel-les est habituée la pensée humaine. Je suis l'Amour suprême, l'Amour universel, l'Amour absolu, l'Amour infini.

Si, en ce moment, j'insiste plutôt sur les mots « sans limites », c'est pour évoquer à votre esprit l'image visuelle des barrières renversées. C'est pour faire lever devant vous la perception d'un « illimité », d'un Amour qui, comme un vent violent, comme un ouragan, vient briser tous les obstacles. Je suis l'Amour que rien ne peut arrêter, que rien ne peut contenir, que rien ne peut retenir.

L'ennemi à vaincre n'est pas la mort. C'est la négation que l'homme peut opposer à mon Amour. Mais rien ne peut détruire ou diminuer l'intention et l'action d'amour du Dieu fort.

Mes aimés, je ne vous apprends ici rien de nouveau. Je ne vous apporte pas une définition ou une doctrine. Je ne fais que redire ce qui a été dit dès le commencement. J'indique une voie d'accès. Mais toutes les voies sont bonnes qui mènent jusqu'à moi.

Extrait de : Amour sans limites, Chevetogne, 1971

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