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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 03:58



ANALYSE : Ceux qui déclarent la guerre à Dieu sont punis infailliblement. — Cette vérité est prouvée par l’exemple des peuples qui voulurent empêcher la reconstruction du temple de Jérusalem après le retour de la captivité de Babylone. — Ce début a quelque chose de poétique et de majestueux. — il y a de l’exagération dans le tableau du châtiment des ennemis du peuple de Dieu, une exagération qui sent le jeune homme. — De ceux qui combattaient l’oeuvre de la reconstruction du temple à ceux qui troublent l’Eglise de Dieu en persécutant les moines, la transition est naturelle et facile. — Détails pittoresques de cette persécution, saint Jean Chrysostome feint de l’apprendre de la bouche d’un témoin qui lui donne le conseil d’écrire contre les persécuteurs. — Cette entrée en matière a quelque chose de dramatique et qui rappelle les dialogues de Platon. — Saint Chrysostome entre dans la composition de son livre avec mie émotion profonde; il n’est pas ému de colère , mais de compassion pour les malheureux persécuteurs. — Il se compare d’une manière charmante à une mère qui ne veut pas que son petit enfant la frappe, non pas à cause du mal qu’il lui sait à elle, mais de celui qu’il pourrait se faire à lui-même. — Les persécuteurs des saints se nuisent beaucoup à eux-mêmes et nullement à ceux qu’ils persécutent. — Cette vérité est démontrée, par l’exemple de saint Paul et de Néron, et par la parole de Jésus-Christ Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous ha iront, etc. (Luc. IV, 22, 23); donc saint Jean Chrysostome écrit dans l’intérêt des persécuteurs plus que dans celui des persécutés; il espère qu’ils écouteront ses conseils et qu’ils les apprécieront dès cette vie, de peur qu’ils ne soient obligés de les apprécier quand il sera trop tard, à l’exemple du mauvais riche. — Les ennemis de la vie monastique sont plus coupables que le mauvais riche; sa faute consistait seulement à omettre de faire du bien, tandis qu’ils empêchent, eux, les autres d’en faire. — Ils sont aussi coupables que les juifs qui persécutèrent les Apôtres et s’opposèrent à la propagation de l’Evangile.— Mais aussi par quels châtiments ils payèrent leur impiété dès cette vie. — Longue citation de l’historien Josèphe. — La foi ne suffit pas pour être sauvé, la bonne vie est nécessaire au salut.— De nombreux textes sont cités pour appuyer cette thèse qu’on dirait écrite exprès contre les protestants. — On objecte qu’il y aura donc beaucoup d’hommes qui seront damnés. — Mais le grand nombre ne saurait prévaloir contre la vérité. — Le fléau du déluge s’appesantit sur la totalité de la race humaine, excepté deux ou trois personnes, et il ne se commettait pas plus de crimes alors qu’aujourd’hui. — Tableau effrayant de la dépravation du monde à l’époque où vivait saint Jean Chrysostome.

 

1.         Lorsqu’au retour d’une longue captivité, les enfants des Hébreux voulurent relever le temple de Jérusalem, dont les ruines, depuis tant d’années, jonchaient le sol, des peuples barbares et cruels s’opposèrent à cette religieuse entreprise. Sans respect pour Dieu, sans pitié pour une nation si longtemps malheureuse, sans crainte de la justice divine qui punit toujours les auteurs de pareils attentats, ils essayèrent d’abord d’arrêter l’ouvrage avec leurs seules forces. L’inutilité de leurs efforts les contraignit de s’adresser au roi de Perse. Ils lui écrivirent que Jérusalem était une ville portée à la révolte, et qu’elle aimait la guerre et la nouveauté. Ils demandèrent et obtinrent qu’on leur fournît les moyens d’empêcher les travaux, tombèrent sur les Juifs avec une nombreuse cavalerie, dispersèrent les ouvriers et (1) interrompirent, pour un temps, la reconstruction du temple de Dieu. Cette victoire, dont ils auraient dû se frapper la poitrine, les remplit de joie et d’orgueil. Leur complot injuste et impie avait réussi, ils s’en applaudirent comme d’un grand succès. (II. Esdras, IV.)

Or c’était là le prélude et le commencement des maux qui allaient bientôt fondre sur eux. En effet, l’ouvrage avançait de jour en jour, il s’achevait glorieusement; et ces misérables apprirent, et par eux tout le monde, que c’est combattre contre Dieu que d’attaquer ses adorateurs, et que Mithridate 1 lui faisait alors une guerre impie, comme la lui font tous ses semblables, lorsqu’ils persécutent ceux qui travaillent pour sa gloire et se consacrent àson service. On ne s’attaque pas à Dieu impunément. Si le châtiment se fait parfois attendre, c’est un délai que la Bonté souveraine accorde à l’homme téméraire pour l’exciter au repentir, et lui donner le temps de revenir comme de son ivresse. S’il persiste dans son égarement, et qu’il ne profite pas de la patience divine , il sera du moins utile aux autres hommes: il leur apprendra par l’exemple de son inévitable punition à ne pas s’aventurer dans une lutte contre Dieu, aux mains invincibles de qui nul ne saurait échapper.

Ces ennemis du peuple de Dieu furent accablés de tant de misères et de calamités si grandes, qu’elles obscurcissent et qu’elles surpassent tout ce que l’on a vu de sanglant et de tragique dans l’univers. Dans les massacres et les boucheries que firent les mains victorieuses de ce peuple religieux, injustement persécuté, la terre fut si abreuvée du sang des impies, qu’elle se couvrit partout d’une boue ensanglantée. Au milieu de ces cadavres de chevaux, de ces cadavres d’hommes jetés en un affreux pêle-mêle et tout labourés de plaies, pullula bientôt une telle quantité de vers, que les corps disparaissaient dessous, comme la terre sous les corps morts. A voir ce. champ de carnage, on ne l’eût pas dit jonché de cadavres, mais semé de sources innombrables, vomissant à flots cette espèce d’insectes. Pas d’inondation comparable à ce débordement de pourriture et de vers. Et cela dura non pas dix ou vingt jours, mais plusieurs années. Tels furent déjà les châtiments qu’ils essuyèrent en cette vie, châtiments qui ne sont rien si on

 

 1. Un de ceux qui écrivent au roi Artaxerce pour empêcher la reconstruction du temple. ( Voir I Esdras, IV, 7.)

 

(2)

 

les compare, tant pour la durée que pour la rigueur, à ceux qui les attendaient dans l’autre monde. Mille ans, dix mille ans, ce n’est rien; deux ou trois fois autant, toujours rien; c’est durant un nombre infini de siècles que, dans leurs âmes et dans leurs corps réunis à jamais pour leur malheur, i1s souffriront des maux inouïs, d’inénarrables douleurs. Le saint prophète Isaïe connaissait cette double punition; et Ezéchiel, trouvé digne de contempler les plus merveilleuses visions, ne l’ignorait pas non plus; à eux deux ils ont décrit fous les châtiments de ces hommes : l’un, ceux de la vie présente, l’autre, ceux de la vie future.

2.         Ce n’est pas sans raison que j’ai rappelé ces exemples. Je viens d’apprendre une nouvelle, pleine d’amertume, fâcheuse, et dont l’outrage va jusqu’à Dieu même : il se trouve aujourd’hui des impies qui ont l’audace et la témérité de ces barbares, et qui poussent même plus loin leur méchanceté et leur injustice. Les zélateurs de la vie monastique sont l’objet d’une persécution acharnée; on leur interdit, non sans de graves menaces, d’ouvrir la bouche pour parler de ce genre de vie, et pour l’enseigner à qui que ce soit. Je me récriai de toutes mes forces à cette étrange nouvelle, vingt fois j’interrompis celui qui me la racontait pour lui demander s’il ne plaisantait pas. — Plaisanter! répondait-il, plaisanter sur une pareille matière! sachez donc que loin d’inventer de pareilles choses pour le plaisir de les raconter, je voudrais de tout mon coeur et pour tout au monde, ne les pas connaître, n’en avoir pas entendu parler, maintenant qu’elles sont trop réelles.

Alors, soupirant plus amèrement : Oui, dis-je, tout ce que Mithridate et ses complices ont fait contre les Juifs n’approche pas de ces excès impies, dont l’énormité est d’autant plus grande que le temple spirituel qu’ils empêchent de construire est incomparablement plus auguste que celui de Jérusalem. Mais, dites-moi, je vous prie, qui sont ces hommes? d’où viennent-ils? pourquoi? pour quel sujet commettent-ils toutes ces violences? qu’ont-ils en vue pour jeter des pierres, lancer des dards contre le ciel, et faire enfin la guerre au Seigneur, qui est le Dieu de la paix? Saméas et les Pharathéens , et les princes des Assyriens, et tant d’autres étaient des barbares, comme on peut le voir par leurs noms seuls; ils étaient aussi étrangers qu’on peut l’être aux mœurs (2) juives; ils ne voulaient point voir se multiplier des voisins, dont l’agrandissement leur semblait une menace pour leur propre puissance. Qu’est-ce que ceux-ci vont alléguer de pareil? Leur liberté est-elle en danger et leur indépendance compromise? Ces barbares dont ils imitent la conduite, trouvaient au moins dans les rois de Perse, des princes tout disposés à seconder leurs vues. Tandis qu’il n’y a rien de commun, j’aime à le croire, entre nos pieux empereurs et les sacrilèges ennemis de Dieu. Aussi suis-je au comble de la surprise , quand vous me dites que, sous, des empereurs pieux, de tels attentats se commettent au milieu des villes. — Où en serez-vous, me dit-il, si je vous apprends encore quelque chose de plus étrange? Les auteurs de ces impiétés veulent-passer pour gens d’une dévotion consommée. Ils se disent Chrétiens sincères, et même plusieurs d’entre eux sont initiés aux saints mystères. Il y en a un qui, à l’instigation du diable, a osé dire de sa langue insolente, ce mot exécrable, qu’il renoncerait à la Foi, et qu’il sacrifierait aux démons, parce qu’il crève de dépit de voir des hommes d’une condition libre, d’une naissance illustre, et qui pourraient vivre dans les délices, embrasser un genre de vie si dur et si austère. — Ces dernières paroles me percèrent jusqu’au coeur, et prévoyant tous les maux qui sortiraient de là, je me pris à pleurer sur la terre entière et je dis à Dieu: Arrachez mon âme de mon corps, affranchissez-moi de mes nécessités et délivrez-moi de cette vie périssable; transportez-moi dans un lieu où personne ne me dira plus, où je n’entendrai plus jamais de telles horreurs! Il est vrai qu’en sortant de ce monde, je trouverai les ténèbres extérieures, où il n’y a que pleurs et grincements de dents; mais les grincements de dents me seront moins désagréables que de telles paroles.

Alors me voyant abîmé dans ma douleur Ces lamentations, me dit-il, sont hors de saison. Vous ne sauverez point par vos pleurs les âmes qui se perdent en ce moment, ni celles qui se perdront encore, car je n’imagine pas que le mal finisse si tôt. Il faut voir comment nous éteindrons l’incendie, comment nous arrêterons le fléau; voilà notre mission; et, si vous vouliez m’en croire, vous composeriez un discours pour donner à ces malades, à ces révoltés, des conseils pour leur propre salut et pour le salut de tous les hommes. Pour moi, je me charge de prendre votre livre, et de le mettre entre les mains de ces malades pour leur servir de remède et de contre-poison. Il y en a plusieurs qui sont de mes amis, je leur ferai lire votre ouvrage une fois et deux fois et plus encore, s’il est nécessaire, et je suis certain qu’ils seront bientôt guéris.

Sans doute, lui dis-je, vous mesurez mon talent à votre amitié; mais je n’ai aucune éloquence, et celle que je parais avoir, je rougirais de l’employer pour un pareil sujet; je craindrais de dévoiler nos misères aux yeux de tous les païens, eux, que j’attaque sans cesse pour leur indifférence religieuse et la licence de leur vie. S’ils venaient à savoir qu’il y a parmi les Chrétiens des hommes qui sont les ennemis déclarés de toutes les vertus, des hommes qui non-seulement ne prennent pas la peine de devenir sages, mais qui ne peuvent même souffrir qu’on parle de sagesse; des insensés qui vont jusqu’à faire la guerre, une guerre à outrance à ceux qui pratiquent et font pratiquer la vie parfaite; si, dis-je, ils venaient à savoir cela, je craindrais qu’ils ne nous regardassent plus comme des hommes, mais comme des bêtes et des monstres à forme humaine, comme des génies pernicieux et ennemis de la commune nature: ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est qu’au lieu de porter ce jugement sur les seuls coupables, ils l’étendront à toute notre religion.

Plaisante raison, me répondit en souriant mon ami; craignez-vous de divulguer par vos discours ce que des faits scandaleux ont appris à tout le monde? Ces événements sont dans toutes les bouches, ils font le sujet de toutes les conversations; on dirait qu’un esprit malin a soufflé dans toutes les âmes. Allez sur la place, dans les boutiques des pharmaciens, et sur tous les points de la ville, où se rassemblent les oisifs, vous serez témoin de la joie folle qui éclate dans tous les cercles. Or, le sujet de cette gaieté, c’est le récit des persécutions dirigées contre les saints. De même, en effet, que certains hommes d’armes, victorieux en beaucoup de combats, et qui ont érigé des trophées de leurs victoires, aiment à raconter leurs exploits; de même ces braves d’un nouveau genre s’enorgueillissent de leurs attentats. Vous entendrez dire à l’un : C’est moi, qui le premier ai mis la main sur tel moine et l’ai accablé de coups.... A l’autre: (3) C’est moi qui ai découvert sa cellule. Moi, dira un troisième, j’ai su, mieux que les autres, irriter le juge contre lui. Un autre se vante, comme d’un titre d’honneur, d’avoir fait jeter en prison et fait maltraiter les solitaires, de les avoir traînés sur la place publique, et ainsi du reste. Tous ces récits sont assaisonnés de grands éclats de rire. Voilà ce qui se passe dans les réunions des Chrétiens! Les Païens se moquent et des rieurs et des victimes, des uns pour ce qu’ils ont fait, des autres pour ce qu’ils ont souffert. En un mot, c’est une véritable guerre civile, ou quelque chose de plus atroce encore. Car ceux qui ont combattu dans une guerre civile ne se la rappellent jamais sans en maudire les auteurs, et sans attribuer à quelque mauvais génie tout ce qui s’y est fait de mal. Plus on y a pris part, plus on en rougit. Ceux-ci au contraire se glorifient de leurs forfaits. Ce qui rend encore cette guerre-ci plus criminelle qu’une guerre civile, c’est qu’elle est dirigée contre des innocents, contre des saints, contre des hommes incapables de nuire à qui que ce soit, et ne sachant que souffrir.

3.         Grâce, lui dis-je, grâce! c’est bien assez pour moi de ces détails, si vous ne voulez pas me faire mourir tout à fait: laissez-moi partir tandis qu’il me reste encore un peu de force. Ce que vous avez commandé se fera; seulement, n’ajoutez rien à votre récit, mais priez, en partant, pour que le nuage de douleur qui offusque mon âme se dissipe, et que je reçoive du Dieu qu’on attaque quelque bonne inspiration pour la guérison des malheureux qui lui font la guerre. Il m’en accordera sans doute, lui qui est si clément et qui ne veut point la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.

Ayant ainsi pris congé de lui, je mis la main à ce travail. Bien certainement, si le mal se bornait aux mauvais traitements qu’endurent maintenant les saints de Dieu, ces hommes admirables que l’on arrache de leurs cellules, que l’on traîne devant les tribunaux pour les maltraiter et leur faire souffrir tout ce que je racontais tout à l’heure; si, de cette persécution, il ne rejaillissait aucun préjudice sur la tête des persécuteurs, loin de gémir de ce qui s’est passé, je m’en réjouirais de tout mou coeur. Lorsqu’un petit enfant bat sa mère sans danger pour lui, les coups que celle-ci reçoit ne font que l’exciter à rire; et plus le petit enfant y met de colère, plus la joie de la mère est grande: elle éclate, elle se pâme de rire. Mais qu’à force de frapper toujours plus fort, l’enfant vienne à se blesser, que sa main ait rencontré l’aiguille attachée à la robe de sa mère vers la ceinture, ou la navette fixée sur son sein; alors, cessant de rire, la mère éprouve plus de douleur que l’enfant blessé; aussitôt elle soigne la blessure, et dorénavant elle lui défend avec menaces de frapper encore à l’avenir, pour qu’il ne lui arrive plus rien de semblable.

J’eusse fait de même, si je n’avais pas vu que cette espèce d’emportement puéril de Chrétiens, frappant l’Eglise, leur mère, était capable d’attirer sur eux les plus grands maux. Comme bientôt, quoiqu’ils ne s’en doutent pas, dominés qu’ils sont maintenant par la colère, comme bientôt ils doivent pleurer, gémir et pousser des lamentations, non pas des lamentations d’enfants, mais celles qu’on entend dans les ténèbres extérieures et dans le feu éternel, j’agirai encore comme font les mères, avec cette seule différence que je parlerai à ces hommes, qui sont de vrais enfants, non pas avec des reproches et des menaces, mais avec une grande modération et une tendre condescendance. Quant aux saints solitaires, ce n’est pas pour eux que j’écris, puisque ces vexations, loin de leur nuire, ne font qu’affermir leur confiance, et qu’augmenter leur gloire future.

Persécuteurs de l’Eglise de Dieu, je vous ferais envisager les biens et les maux de l’autre vie, si je ne savais que votre coutume est d’en plaisanter et d’en rire; mais quoique vous fassiez profession de vous railler de tout, je trouverai dans les exemples de la vie présente de quoi vous rendre sérieux. Nous ferons parler les événements et leur voix couvrira votre rire.

Vous connaissez sans doute Néron , cet homme fameux par sa débauche, qui fit voir sur le trône des moeurs d’une dissolution, d’une infamie que le monde ne connaissait pas et qu’il n’a point revue. Ce Néron porta contre saint Paul, qui vivait à la même époque, les mêmes accusations que vous dirigez contre ces saints du désert. L’Apôtre avait gagné à la Foi une concubine que l’empereur aimait passionnément ; il l’avait de plus amenée à rompre cette liaison coupable. Néron reprocha cette bonne action à saint Paul; il l’appela séducteur, vagabond; il lui donna tous les noms que vous prodiguez (4) vous-mêmes aux moines. Il le jeta ensuite en prison, et comme le saint Apôtre continuait d’assister la jeune fille de ses conseils, le tyran le fit mourir.

Je vous demande maintenant quel dommage en est résulté pour la victime, et quel profit pour le meurtrier? ou plutôt, quel avantage n’en a pas retiré saint Paul mis à mort, et quel préjudice n’en est pas retombé sur Néron qui le fit mourir? L’un n’est-il pas glorifié par toute la terre comme un ange (je ne parle que du présent), et l’autre, exécré de tous comme un débauché et un affreux démon?

4.         Quant aux châtiments de l’autre vie, dussiez-vous n’y pas croire, j’en dois parler pour les fidèles. Et cependant parce qui tombe sous vos yeux, vous devriez ajouter foi à ce que vous ne voyez pas. Du reste, quelles que soient à cet égard vos dispositions, je parlerai, sans rien déguiser, de ces mystères redoutables. Les rôles seront bien changés alors. D’un côté on verra l’infortuné prince accablé de maux et de misères, sale et abattu, couvert de confusion et de ténèbres, les yeux baissés, traîné dans ces lieux de gêne et de supplices, où le ver ne meurt point, où le feu brûle toujours; de l’autre, saint Paul se tiendra debout auprès du trône de son Roi, plein de confiance et de liberté, brillant d’un éclat admirable, revêtu d’une gloire qui n’aura rien à envier à celle des anges, ni à celle des archanges, et jouissant de la récompense que mérite l’homme qui livre son corps et son âme pour accomplir la volonté de Dieu.

Tel est l’ordre de la justice. Ceux qui auront fait le bien ici-bas, recevront là-haut une ample récompense, et d’autant plus abondante, qu’ils auront, en le faisant, couru plus de dangers, et supporté de plus grands maux. Car une bonne action, pour être la même en deux personnes, dont l’une aura souffert, et l’autre non, ne sera pas suivie des mêmes récompenses; la gloire et la couronne seront inégales selon l’inégalité des peines et des travaux. De même à la guerre, on donne une couronne à celui qui dresse un trophée des dépouilles de l’ennemi, mais une plus riche et une plus belle à celui qui montre les blessures auxquelles il doit sa victoire. Je parle des vivants et j’ai l’exemple des morts. Ceux mêmes qui m’ont point donné d’autres marques de valeur que de mourir dans la mêlée, sans être utiles d’ailleurs à leurs concitoyens, sont néanmoins honorés par des louanges publiques dans toute la Grèce, et considérés comme les protecteurs de la patrie, Mais ces choses vous sont peut-être inconnues, à vous qui ne vous appliquez qu’à rire et à vivre dans les délices. Cependant si des païens qui, en général, n’avaient pas de saines idées des choses, se sont guidés par ces vues de justice, et ces sentiments de reconnaissance dans les honneurs qu’ils décernaient aux hommes qui n’avaient rendu à la patrie d’autre service que de mourir pour elle; à combien plus forte raison Jésus-Christ Notre-Seigneur, ce prince si riche et si magnifique, ne récompensera-t-il pas les serviteurs fidèles, morts pour la gloire de son nom, après avoir affronté toutes sortes de dangers et de travaux.

Car ce n’est pas seulement pour les persécutions, pour les coups, pour les prisons, la torture et la mort, qu’il propose des couronnes, c’est encore pour avoir souffert une injure, ou quelque parole outrageuse. Vous êtes heureux, dit-il, si les hommes vous haïssent, vous rebutent et vous insultent, et s’ils rejettent votre nom comme odieux, à cause du Fils de l’homme: réjouissez-vous en ce jour et tressaillez d’allégresse, car voici qu’une grande récompense vous attend dans le Ciel. (Luc. VI, 22, 28.) Empêcher ces outrages et ces injures, c’est donc rendre service non aux victimes dont ils augmentent la récompense, mais aux persécuteurs dont ils aggravent le châtiment. On ôte ainsi aux saints la matière de leur triomphe et la plus belle perle de leur couronne. Dans leur intérêt je devrais donc garder le silence et laisser un libre cours à ce qui ne fait qu’accroître la somme de leurs mérites, et leur donner plus de confiance pour paraître devant le souverain Juge. Mais nous sommes tous membres les uns des autres, et, dussent les solitaires refuser un secours plus nuisible qu’utile pour eux, il ne serait pas juste de ne pourvoir qu’à leurs intérêts en négligeant ceux des autres. Quand même ils manqueraient cette bonne occasion de souffrir, ces saints personnages sauront trouver d’autres moyens d’exercer leur vertu : tandis que leurs persécuteurs ne peuvent que se perdre s’ils ne renoncent pas à cette guerre impie qu’ils leur font.

Ainsi laissant de côté l’intérêt des solitaires, je m’attache exclusivement au vôtre, vous persécuteurs, et je vous prie et vous conjure avec toutes les instances possibles de vous laisser (5) vaincre par mes prières et de vous rendre à mes exhortations, de ne plus tourner l’épée contre vous-mêmes et de ne plus regimber contre l’aiguillon, et, sous prétexte de tourmenter des hommes, de ne plus contrister l’Esprit de Dieu. Je suis certain que vous reconnaîtrez l’utilité de mes conseils sinon présentement, du moins plus tard. Je désire néanmoins que ce soit présentement, pour que vous ne le fassiez pas inutilement après le temps de cette vie. Vous avez l’exemple du mauvais riche : pendant qu’il était sur la terre, la loi, les oracles divins, et les avertissements des Prophètes passaient dans son esprit pour des fables et des niaiseries. Il ne fut pas plutôt dans l’autre monde qu’il s’aperçut combien il s’était trompé; alors son estime pour les vérités de la religion égala son mépris d’autrefois, mais hélas! il n’était plus temps pour lui d’en profiter. C’est pourquoi il pria le patriarche Abraham d’envoyer quelqu’un d’entre les morts pour annoncer aux vivants tout ce qui se passe dans l’enfer; il voulait leur faire éviter le malheur qu’il avait eu, lui, de se moquer des saintes Ecritures, pour se voir contraint de les respecter dans les flammes éternelles, quand ii ne servirait plus à rien de le faire.

Cependant ce riche fut moins coupable que vous ne l’êtes. Il ne donna rien au pauvre Lazare, c’est tout son crime; il n’empêcha pas, comme vous, les autres de faire le bien qu’il ne voulait pas faire lui-même. Ce n’est pas seulement par cette insensibilité, c’est par autre chose encore que vous l’avez surpassé. Le crime n’est pas égal de ne pas faire le bien soi-même ou de l’entraver chez les autres: ajoutez qu’il y a moins de mal à priver quelqu’un de la nourriture corporelle, que d’écarter des sources de la sagesse une âme qui a soif de s’instruire. Ainsi vous avez doublement dépassé ce riche insensible en empêchant ceux qui pouvaient rassasier les affamés, de le faire, et en exerçant votre cruauté non plus contre les corps, mais contre les âmes.

Autrefois les Juifs commirent le même crime : ils empêchaient les Apôtres d’annoncer aux hommes la parole du salut. Votre méchanceté est encore plus grande. Eux du moins étaient des ennemis déclarés, ils prenaient ouvertement ce rôle, et agissaient en cette qualité, tandis que vous, vous couvrant du masque de l’amitié, vous agissez en ennemis. Les Juifs accablèrent les saints Apôtres de coups, d’outrages et de calomnies, les faisant passer pour des imposteurs et des séducteurs. Aussi furent-ils frappés d’un tel châtiment que jamais calamité ne put se comparer à la leur. Jamais auparavant, jamais depuis, le soleil n’éclaira un désastre comparable à leur désastre. Jésus-Christ lui-même nous l’assure, quand il dit : Il y aura une grande désolation, telle qu’il n’y en eut jamais depuis le commencement du monde jusqu’à présent, telle qu’il n’y en aura jamais. (Matth. XXIV, 21.) Le temps nous manque, sans doute, pour décrire en détail toutes ces souffrances; mais il faut choisir quelques traits dans cet immense tableau. Vous entendrez, non pas mon récit, mais celui d’un Juif qui a raconté cette histoire exactement. Après avoir rapporté l’incendie du temple, Josèphe continue ainsi

5.         « Voilà ce qui se passait dans le temple; mais, le nombre de ceux qui succombaient dans la ville consumés par la faim, était incalculable, et il arrivait des malheurs qui ne se peuvent raconter. En chaque maison, si l’on apercevait quelque ombre de nourriture, c’était la guerre, et les plus chers amis en venaient aux mains ensemble pour s’arracher les misérables soutiens de leur existence. On ne croyait pas même au dénuement des morts, et les brigands fouillaient ceux qui expiraient, de peur que quelqu’un ne feignît d’être mort pour cacher dans son sein quelques vivres. Les voleurs affamés couraient comme des chiens enragés, là gueule béante, heurtaient aux portes comme des gens ivres, et, sans savoir ce qu’ils faisaient, rentraient aux mêmes maisons deux ou trois fois dans une heure. La nécessité leur mettait tout sous la dent, et ramassant ce qu’eussent dédaigné les plus immondes animaux, ils n’hésitaient pas à le manger. Ils n’épargnèrent ni leurs ceintures, ni les courroies de leurs sandales; ils arrachaient aussi le cuir de leurs boucliers, et ils le dévoraient. On mangeait des restes de vieux foin, on en ramassait, aux portes des maisons, les moindres brins dont une petite quantité se vendait quatre drachmes attiques 1. Mais qu’est-il besoin de décrire la faim aux prises avec les êtres inanimés? Je vais raconter un fait qui n’a pas son pareil ni chez les Grecs ni chez les Barbares, fait horrible à dire, incroyable à entendre. La crainte de passer pour un imposteur, aux yeux de la postérité, m’aurait

 

1. La drachme valait environ O fr. 93 c. de notre monnaie.

 

(6)

 

porté à omettre une telle monstruosité, si je n’en avais de nombreux témoins, et si, dans les maux de ma patrie, ce n’était pour elle une faible consolation d’en supprimer la mémoire.

Une femme des bords du Jourdain, nommée Marie, fille d’Eléazar, du bourg de Béthézob, c’est-à-dire Maison d’hysope, distinguée par son bien et par sa naissance, s’était réfugiée avec les autres dans Jérusalem, et y subissait les rigueurs du siége. Les brigands lui prirent tout ce qu’elle avait apporté de la Pérée, et enfin le reste de ses joyaux, et jusqu’à la nourriture qu’elle pouvait trouver de jour en jour. Une violente indignation s’empara de cette faible femme; elle se mit à injurier les voleurs, à les charger d’imprécations, espérant qu’ils lui feraient la grâce de la tuer. Mais voyant qu’elle n’excitait pas plus leur colère que leur pitié, et qu’elle ne pouvait plus trouver de vivres nulle part, pressée par la faim dont les tortures déchiraient ses entrailles et pénétraient jusqu’à la moelle de ses os, et surtout conseillée par sa fureur et son désespoir, elle prend une résolution qui fait horreur à la nature. Elle saisit son enfant qu’elle nourrissait de son lait : Pauvre petit, dit-elle, au milieu de la guerre, de la famine et de la sédition, pour qui te conserverai-je? Chez les Romains nous attend la servitude, si toutefois ils nous laissent la vie; après la famine, l’esclavage nous attend, et pires que ces deux maux, les séditieux nous menacent. Allons, sois pour ta mère un aliment, pour les factieux un rumords vengeur, pour le monde une fable : il ne manquait plus que cela aux malheurs des Juifs I Et disant ces mots, elle tue son enfant, le fait rôtir et en mange la moitié; puis elle cache le reste pour le conserver. Attirés par l’odeur de cette viande, les soldats arrivent aussitôt; ils menacent cette femme de l’égorger, si elle ne leur montre le mets qu’elle vient d’apprêter. — Je vous ai gardé votre part, leur répond-elle, et elle leur montre ce qui reste de son enfant. Ils furent saisis d’horreur, et, regardant fixement, ils demeuraient immobiles et hors d’eux-mêmes. Vous voyez là, reprend la mère, vous voyez mon propre fils, je l’ai tué; mangez, j’en ai bien mangé, moi. Ne soyez pas plus délicats qu’une femme, ni plus compatissants qu’une mère. Si la religion vous arrête, si vous abhorrez mon sacrifice, j’en ai mangé la moitié; je mangerai encore le reste. Ces hommes s’en allèrent tout tremblants, ébranlés enfin par une telle atrocité, et laissant à la mère ce seul aliment. La ville aussitôt retentit de cet horrible événement, et chacun, en songeant à cette action horrible, frissonnait comme s’il en eût été coupable. Les plus affamés couraient à la mort; on vantait le bonheur de ceux qui avaient succombé, avant de voir et d’entendre de tels malheurs. Les Romains apprirent bientôt cette affreuse nouvelle; quelques-uns n’y pouvaient croire; d’autres étaient touchés de compassion; la plupart en éprouvaient une haine plus grande contre les Juifs. »

6.         Tous ces malheurs et beaucoup d’autres furent envoyés aux Juifs pour les punir non-seulement d’avoir crucifié Jésus-Christ, mais encore d’avoir entravé la prédication de l’Evangile et persécuté les Apôtres. C’est ce que leur reprochait saint Paul quand il leur annonça tous ces maux en disant: La colère de Dieu contre eux est montée jusqu’au comble. (I Thess. II , 16.) — Que nous importe, dites-vous, nous ne nous opposons, ni à la foi, ni à la prédication? — Eh ! dites-moi, quel fruit retirez-vous de la foi sans la pureté de la vie? Mais peut-être ignorez-vous encore la nécessité d’une vie sans tache, vous qui êtes si étrangers à toute notre religion? Je vous rappellerai donc les oracles de Jésus-Christ. Remarquez bien si les menaces qu’il fait ne regardent que les péchés contre la foi, voyez si les mauvaises moeurs n’ont pas leur part de châtiments.

Lorsque Jésus fut arrivé sur la montagne, ayant aperçu une foule nombreuse qui se pressait autour de lui, après d’autres avertissements, il leur disait: Tous ceux qui me disent:

Seigneur! Seigneur! n’entreront pas dans le royaume des cieux, mais celui qui ,fait la volonté de mon Père. Et: Beaucoup me diront en ce jour: : N’avons-nous pas prophétisé en votre nom? N’avons-nous pas chassé les démons en votre nom? N’avons-nous pas fait de nombreux miracles en votre nom? Et je leur répondrai : Retirez-vous de moi, vous qui commettez l’injustice; je ne vous connais pas. (Matth. VII, 21-25.) Jésus dit encore que celui qui entend sa parole sans la pratiquer est semblable à un insensé bâtissant sur le sable une maison qui doit être détruite par les fleuves , les pluies et les vents. Dans un autre endroit, parlant au peuple : De même que les pêcheurs, dit-il, quand ils ont retiré leurs filets, rejettent les mauvais poissons, de (7) même en sera-t-il en ce jour où les anges jetteront tous les pécheurs dans la fournaise. (Matth. XIII, 47.) Parlant des débauchés et des impudiques, il disait : Ils s’en iront où les attend le ver, qui ne meurt pas et le feu qui ne s’éteint jamais. (Matth. IX, 42.) Et ailleurs : Un roi, dit-il, fit les noces de son fils, et ayant vu un homme revêtu d’habits sales, il lui dit : mon ami, comment êtes-vous venu ici n’ayant pas l’habit nuptial? Et il ne répondit rien. Alors le roi dit à ses ministres : liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres extérieures... (Matth. XXII, 2.) Voilà pour les impudiques et les débauchés. Les vierges folles furent exclues de la chambre de l’Epoux à cause de leur dureté et de leur inhumanité. D’autres encore que l’Evangile désigne vont pour la même raison au feu éternel préparé au diable et à ses anges. Ceux même qui parlent témérairement et à la légère sont condamnés : Vous serez condamnés, dit-il, par vos paroles, et justifiés par vos paroles. (Matth. XII, 37.)

Après tous ces oracles, prétendrez-vous que la pureté de la vie soit une chose indifférente pour le salut? Nous blâmerez-vous d’élever si haut l’importance de la morale? Je ne le crois pas, à moins que vous ne vouliez soutenir que Jésus-Christ n’avait pas raison de promulguer ces préceptes, et beaucoup d’autres que je n’ai point rapportés. Si je ne craignais d’allonger ce discours, je vous montrerais par les Prophètes, par saint Paul et par les autres apôtres quel prix Dieu attache aux oeuvres. Mais il me semble que j’en ai dit assez pour convaincre les plus opiniâtres; je crois même qu’il ne faudrait point tant de preuves, et qu’une seule de celles que j’ai données suffirait pour persuader tout esprit raisonnable. Quand Dieu se révèle, ne parlât-il qu’une fois, il faut accepter sa parole comme s’il l’avait plusieurs fois répétée.

7.         Quoi donc, me direz-vous, ces vertus si nécessaires au salut, ne peut-on pas les pratiquer en restant dans sa maison? — Je le voudrais comme vous, plus que vous. J’ai toujours souhaité que les monastères devinssent inutiles; si la vie était assez bien réglée, assez bonne dans les villes pour que nul n’eût besoin de se réfugier au désert, mes voeux seraient comblés. Mais puisque tout est renversé dans le monde, puisque les villes, où il y a tant de lois et de tribunaux, voient partout l’infraction de ces lois et le règne de l’injustice, pendant que la solitude produit en abondance les fruits sacrés de la plus haute vertu, dès lors ne vous en prenez plus à nous. N’accusez pas ceux qui retirent les autres du milieu des orages où ils sont exposés à périr, n’accusez pas ceux qui conduisent au port les navigateurs battus par les vagues furieuses; accusez ceux qui font du monde une mer où l’on ne voit que tempêtes et naufrages, en un mot ceux qui rendent la ville inhabitable pour la vertu: ce sont eux qui nous obligent à fuir dans les déserts.

Dites-moi, je vous prie, si quelqu’un s’armant d’une torche au milieu de la nuit venait mettre le feu à une maison spacieuse et habitée par une nombreuse famille, pour faire périr toutes ces personnes pendant leur sommeil, quel serait le criminel, de celui qui réveillerait promptement ces gens endormis et les ferait sortir au plus tôt de cette maison embrasée, ou de celui qui aurait allumé l’incendie, et mis tout le monde dans cette extrême nécessité? Je suppose une ville en proie à la tyrannie, ravagée par la peste et la discorde, que diriez-vous de l’homme qui persuaderait à autant d’habitants qu’il pourrait de quitter cette ville désolée et de s’enfuir sur les montagnes pour y chercher du repos, et qui faciliterait même leur retraite par toutes sortes de secours et de moyens? Lui feriez-vous son procès parce qu’il aurait arraché à la tempête les malheureux qui étaient les jouets et qui allaient être les victimes de ses violences et de ses fureurs? ou n’attaqueriez-vous pas plutôt celui qui aurait causé ces dangers et ces naufrages?

Ne croyez pas que l’état du monde soit meilleur que celui d’une cité dominée par un tyran cruel; il est encore pire. Ce n’est pas un homme, c’est le démon qui tyrannise toute la terre, déchaînant partout contre les âmes ses phalanges meurtrières. Je le vois campé comme dans une citadelle qui domine le monde. Il donne à tous ses ordres impies, rompt les mariages, arme les meurtriers, et muet partout la corruption et le désordre. Chose plus triste encore, il sépare l’âme d’avec son Dieu; il rompt l’alliance qu’elle a contractée avec lui, et l’arrache de ses saints et chastes entretiens; il la livre ensuite de force et la prostitue à ses impurs satellites. Ceux-ci s’emparent de l’infortunée, assouvissent sur elle leur brutale passion et l’abreuvent des outrages qu’on peut attendre de ces méchants démons, dont (8) l’infernale fureur convoite si ardemment notre perte et notre déshonneur. Après l’avoir dépouillée de tous les atours de la vertu, ils jettent sur elle les baillons sales, déchirés et infects du vice, et la mettent dans un état plus honteux que la nudité même. Même quand ils lui ont communiqué tout ce qu’il y a en eux de souillures, ils ne laissent pas pour cela de l’outrager encore, parce qu’ils trouvent leur gloire dans son infamie. Ils ne connaissent ni lassitude ni dégoût à cet impur et abominable commerce. Comme des ivrognes prennent feu en buvant, et s’échauffent d’autant plus qu’ils avalent plus de vin, de même les esprits immondes, animés contre l’âme chrétienne d’une fureur toujours croissante, fondent sur elle avec plus de violence et de rage à mesure qu’ils ont plus abusé d’elle : ils la harcellent, la mordent de tous côtés, lui insinuent leur propre venin, et ne lui laissent pas de relâche qu’ils ne l’aient amenée à leur propre état, ou qu’ils ne la voient, dépouillée de son enveloppe corporelle, devenir pour toujours la proie de l’enfer.

Quelle tyrannie, quelle captivité, quel bouleversement, quel esclavage, quelle guerre, quel naufrage, quelle famine ne serait préférable aux maux que je viens de décrire? Quel est l’homme si cruel, si barbare, si stupide et si inhumain, si impitoyable et si insensible qui ne désire dans la mesure de ses forces, arracher à cette fureur impie, à cet ignominieux état, une âme à ce point souillée et déshonorée, et qui consente à la laisser au milieu de telles misères? Et si c’est là le fait d’un coeur impitoyable et dur comme la pierre, comment qualifier, dites-moi, les hommes qui, non contents d’abandonner leurs frères, font encore un mal bien autrement grave, lorsque, voyant de courageux chrétiens se jeter au milieu du péril, plonger pour ainsi dire leurs mains dans la gueule du monstre, braver la peste du vice et ses exhalaisons meurtrières, pour arracher de la gorge du démon les âmes qu’il a presque déjà dévorées, non-seulement ne louent ni n’encouragent pas de si beaux dévouements, mais les proscrivent et les persécutent de tout leur pouvoir?

8.         Quoi donc, dira quelqu’un, tous les habitants des villes sont-ils perdus ou à la veille de faire naufrage? et faut-il que laissant leurs maisons et désertant les villes, ils se rendent au désert et habitent les sommets des montagnes? Est-ce là ce que vous nous ordonnez, ce que vous nous prescrivez? — Loin de là! Je désire même tout le contraire, comme je l’ai déjà dit. Ce que je souhaite par-dessus fout, ce que j’appelle de tous mes voeux, c’est que la vertu puisse établir son règne paisible dans les villes, sur les ruines de la tyrannique domination du mal; qu’il en soit ainsi, et alors non-seulement il ne sera plus nécessaire de quitter les villes pour se retirer dans les montagnes; mais les habitants du désert pourront rentrer dans les cités, comme des exilés longtemps privés du séjour de la patrie. Mais dans l’état où je vois le monde, puis-je y rappeler ceux qui l’ont quitté? Je craindrais trop, en voulant les rendre à leur patrie, de les jeter dans les griffes de ces bêtes infernales, et, en désirant les affranchir de la solitude et de l’exil, de leur faire perdre leur tranquillité en même temps que leur vertu.

Vous allez peut-être m’objecter l’immense multitude qui peuple les villes, et tenter de m’intimider , de m’effrayer par là, dans la pensée que je n’aurai pas le courage de condamner toute la terre. Usez de ce moyen, et à mon tour, armé de la sentence de Jésus-Christ, j’oserai me dresser en face de votre objection. Car vous ne ferez pas une action si téméraire que de résister en face à celui qui doit un jour nous juger. Que dit Notre-Seigneur? Ecoutez : Elle est étroite la porte, elle est resserrée la voie qui conduit à la vie, et peu la trouvent. (Matth. VII, 14.) S’il y en a peu qui la trouvent, il y en a encore moins qui y marchent jusqu’à la fin du voyage; tous ceux qui l’ont prise dans le principe n’ont pas la force d’en atteindre le terme; les uns échouent dès les commencements, d’autres au milieu, un grand nombre à l’entrée même du port. Le divin Sauveur dit encore qu’il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. (Matth. XX, 16.) Puis donc que Jésus-Christ nous enseigne que le grand nombre se perd et que le salut est le lot du petit nombre, pourquoi me contredisez-vous? Vous faites absolument comme si, rappelant la catastrophe dont Noé fut témoin, vous vous étonniez que tout le genre humain y ait péri à l’exception de deux ou trois hommes qui échappèrent au châtiment, et que vous eussiez la prétention de nie fermer ainsi la bouche, dans la crainte où je serais de condamner tous les hommes. Je n’en suis pas là, je tiendrai toujours pour la vérité même contre (9) le grand nombre. Ce qui se commet maintenant de crimes ne le cède pas en gravité à ce qui se faisait alors; j’oserai même dire que la malice de notre siècle est pire que celle des contemporains de Noé; ceux-ci ne bravaient que le déluge; nous c’est l’enfer qui nous attend, et cette menace n’arrête nullement parmi nous les progrès du mal.

Dites-moi, qui est-ce qui ne traite pas son frère de fou? Or, cela rend passible du feu de l’enfer. Qui est-ce qui n’a pas jeté sur une femme des regards impudiques? Or, c’est là un adultère consommé; et le feu éternel est le lot inévitable de l’adultère. Qui est-ce qui n’a pas juré?Or, jurer vient du mauvais, et ce qui vient du mauvais s’en va droit au châtiment. Qui est-ce qui n’a pas porté envie à son ami? Or, cela rend un homme pire que les païens et les publicains; et ceux qui en sont là, il est de toute évidence qu’ils ne peuvent échapper au supplice. Qui est-ce qui a banni de son coeur tout ressentiment, et a pardonné les torts de tous ceux qui l’avaient offensé? Or, celui qui ne pardonne pas, il faut qu’il soit livré aux bourreaux: nul de ceux qui ont ouï la parole de Jésus-Christ ne niera cela. Qui est-ce qui n’a pas servi Mammon? Or, celui qui sert Mammon, a nécessairement renié le service du Christ, et en le reniant, renoncé à son propre salut. Qui est-ce qui n’a pas secrètement calomnié? Or, l’ancienne loi ordonne de tuer et d’étrangler ces coupables.

Comment tous ces pécheurs se consolent-ils chacun de leurs maux personnels? C’est en voyant tous les hommes tomber, par une espèce de convention, dans le gouffre du mal : marque certaine de la grandeur du mal qui règne aujourd’hui, lorsque ce qui devrait le plus- nous affliger est au contraire ce qui nous console! Nos complices, quel que soit leur nombre, ne diminuent pas nos fautes, non plus que nos châtiments, en les partageant avec nous. Si mes paroles vous impressionnent déjà, attendez un moment, elles vous ébranleront bien mieux quand j’aurai nommé des péchés plus graves, les parjures, par exemple. Si le serment, en effet, est chose diabolique, quels châtiments ne nous attirera pas le parjure? Si la qualification de fou mérite le feu éternel, que ne mériterons-nous pas en chargeant de mille outrages un frère qui ne nous a jamais fait de mal? Si le ressentiment est digne de punition, quelles tortures ne sont pas réservées à la vengeance?

Mais ne parlons pas de cela maintenant, réservons-le pour sa place naturelle; car, pour ne rien dire autre chose, ce qui nous a forcé à descendre à ces détails, n’est-il pas suffisant, lui seul, pour vous montrer le danger de la maladie qui nous possède? En effet, si c’est pousser la malice jusqu’à la dernière extrémité que d’être insensible à ses fautes, et de pécher toujours sans remords, à quel degré en sont donc venus tous ces nouveaux auteurs d’une législation étrange, qui persécutent les maîtres de la vertu avec plus de violence que les autres ne poursuivent les maîtres du vice, et qui font une guerre plus acharnée à ceux qui veulent se corriger qu’à ceux qui ont péché : bien mieux, ils se plaisent avec ceux-ci, ne les accusent jamais, tandis qu’ils dévoreraient bien les premiers, criant presque et par leurs paroles, et par leurs actes, qu’il faut s’attacher fermement au vice, ne jamais retourner à la vertu, et se garder, non-seulement de ceux qui la pratiquent, mais même de ceux qui osent élever la voix en sa faveur. (10)

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