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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 00:09

Afin de comprendre les icônes, il est impératif de saisir la conception médiévale du temps. Les différences dans la perception du temps entre l'Europe Occidentale et Byzance sont apparues à la Renaissance, lorsque l'Europe adopta un nouveau mode de compréhension du monde. Après la prise temporaire de Constantinople par les Croisés en 1204, la rupture entre Byzance et l'Occident devint plus profonde et plus irréconciliable encore. 
Une approche différente du temps a déterminé une divergence dans la relation au monde lui-même, aux événements qui s'y déroulent, au rôle de l'homme dans ces événements. Et, conséquence divergence, le sens et le but de l'art figuratif se mirent à diverger en Europe et à Byzance. Ainsi se formèrent des principes de représentation radicalement différents entre les peintres occidentaux et les iconographes des pays orthodoxes. L'époque de la Renaissance a ressuscité le concept d'histoire, séparant l'histoire sainte de l'histoire civile. Ce sont trois italiens, Francesco Pétrarque (1304-1374), Léonardo Bruni (1374-1444) et Lorenzo Balla (1403-1457) qui ont fait de l'histoire une science. 
Lorenzo Balla, auteur du célèbre ouvrage « Des beautés de la langue latine », consacra sa vie à la renaissance de la latinité classique où philosophie, réthorique et langue sont inséparables. Il s'intéressa à l'héritage de l'Antiquité ainsi qu'au problème de l'altération linguistique, de la dégradation culturelle pendant la période barbare. Il fut ainsi conduit à la découverte de la retrospection et du temps historique. On commenзa alors à mesurer le temps écoulé en fonction du lien de cause à effet entre les événements dans leur succession historique. On développa la conception de la succession historique et apparurent logiquement les concepts de profondeur du temps et de rétrospective. La découverte de la rétrospective et du temps historique ont pratiquement coпncidé avec l'apparition de la perspective linéaire et l'enseignement sur la perspective spatiale.La prise de conscience de la localisation spatio-temporelle des événements a entraоné la disparition systématique de la représentation simultanée d'événements séparés dans le temps et l'espace sur les tableaux des maоtres d'Europe Occidentale. Sur la fresque de Giotto « La naissance de Marie », on voit cependant encore l'enfant présente à deux endroits à la fois : dans les bras de l'accoucheuse, assise au peid du lit sur le sol et tout près de sa mère. 
Cette nouvelle relation au temps, la pensée théologique qui se développa parralèlement et gratifie l'homme d'une volonté libre par laquelle se réalise le plan divin, donna naissance à un nouvel homme, conscient de ses actes, créateur de son histoire et de l'histoire de son peuple. Ce nouvel homme pouvait dire de lui même : « J'utilise le temps, occupé à quelque affaire, et préfère perdre le sommeil que de perdre du temps. » (Léon Battista Alberti, « De la famille »). 
L'art de cette époque reflète bien la nouvelle forme de pensée. Les peintres se mirent à étudier les mouvements du corps humain, ses changements, les humeurs conditionnées (colère, joie, rire, tristesse) et le processus du vieillissement. Cette recherche conduisit à des découvertes fondamentales sur le rôle des muscles et leur spécialisation.
L'appréhension du mouvement comme antonyme de l'équilibre permit de créer de nouvelles compositions, comme la représentation d'un geste inachevé, perзu par le spectateur comme un mouvement continu. 
A la place de l'homme passif de la période gothique, apparut ainsi un homme avec sa volonté propre. La disposition à l'action, la mise en mouvement est exprimée par la tension des muscles, l'expression des yeux et du visage. En regardant le tableau nous attendons la suite de l'action et c'est justement cette attente qui rend vivante l'image vivante, en elle que s'exprime le rythme du temps. 
L'Europe de l'Est, Byzance et l'Ancienne Russie conservèrent au contraire une conception antique du temps et de l'histoire, issue des Pères de l'Église (saint Augustin et bien d'autres). L'histoire humaine y est perзue comme un temps limité, en amont par la création de l'homme par Dieu, à son terme par le second avénement du Christ. Un événement, la naissance du Christ Jésus, incarnation de Dieu en une image humaine, sépare nettement l'histoire en deux parties distinctes. 
Avant la création du monde, le temps s'existait pas, le temps n'est pas conciliable avec Dieu, de Lui il est impossible de dire qu'il fut, qu'il est ou qu'il sera. Il est éternel, omniprésent et inchangeable. Dieu, ne peut ni vieillir ni changer. 
Sur les icônes byzantines et russes, ceci est représenté par trois lettres greques imprimées dans le nimbe du Christ. On les traduira « celui qui était avant les siècles », ou celui qui fut, qui est et qui sera, ce qu'exprime le nom hébreu de Dieu, Yahve, Je Suis. 
Dieu a crée le monde et ainsi commenзa le temps. Il eut un commencement et aura une fin, lors du second avénement du Christ, « lorsque le temps ne sera plus». Ainsi, le temps lui-même apparait-il comme quelque chose de temporaire, de passager. Il est un élément particulier de l'éternité, dans lequel Dieu fait son oeuvre, créant Adam et sachant par avance le destin de sa génération. Et chaque événement de la vie des hommes apparaоt comme l'expression de la toute-puissance de Dieu et non le résultat de l'action indépendante des hommes. 
Le plan de Dieu existe déjà en puissance et englobe tout le créé : le temps et l'histoire, la vie, les éléments et les objets, les hommes et les événements ; à chacun est assigné une place et un rôle. Ainsi, la cause des événements n'est-elle pas à rechercher dans notre monde terrestre : elle existe déjà dans l'autre monde, en Dieu, source de tout ce qui fut, de tout ce qui est et de tout ce qui sera. 
La vie terrestre de l'humanité n'est donc qu'un espace entre la création du monde et l'avénement glorieux du Christ, elle est une épreuve devant l'éternité qui nous attend lorsque le temps aura disparu. Ceux qui auront réussi cette épreuve recevront alors l'éternité en héritage. 
Les saints représentés sur les icônes ont déjà atteint la vie éternelle, de laquelle sont absents tout mouvement et tout changement dans le sens habituel de ces termes. Les doigts bénissant de la main droite sont un message du Royaume à notre monde. Les doigts fins se lèvent sans efforts ni tension. Ils n'ont pas de poids puisque toute pesateur est absente de l'autre monde. Le regard des saints sur nous est un regard depuis l'éternité. Il n'est pas obscurci par les passions et c'est pourquoi aux moments d'illumination spirituelle nous pouvons répondre à ce regard. C'est pourquoi aussi le regard posé sur nous par l'icône nous trouble tant, engendrant à la fois inquiétude, crainte et espérance. 
Ce qui est représenté sur les icônes anciennes ne suppose ni localisation spatiale ni localisation temporelle. L'image apparût comme hors du temps et de l'espace. Attardons-nous sur l'image du Sauveur d'Andreп Roublev (1360/70- env.1430). Ces yeux qui nous regardent depuis l'éternité voient tout, comprennent tout et embrassent tout. C'est justement pour cela que dans les yeux du Sauveur, nous pouvons aussi tout trouver, pour cela que nous pouvons toujours nous adresser à lui. La compréhension du temps et de l'espace dans l'art de l'icône de l'Ancienne Russie avait ainsi un caractère nettement théologique. 
C'est pourquoi, lorsque l'influence de la peinture occidentale commença à se faire sentir dans les icônes russes de la seconde moitié du XVIIe siècle, s'éleva une vive protestation. Il ne s'agit pas ici de conservatisme mais bien de la crainte de voir changer l'essence et le sens même de l'icône. On ne peut peindre une icône sur le principe du « comme si c'était vivant ». Les saints demeurent dans un monde autre, dans l'éternité, ils ne vivent pas de la vie terrestre limitée par le temps et sujette aux changements.

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