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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 05:41

Lumière du Thabor    Numéro 38

par sœur Jeanne (Reitlinger)


Une manifestation de la « Lumière sans déclin ».

Il est incroyablement difficile de décrire le phénomène extraordinaire survenu au cours de la maladie du père Serge, dont toutes quatre qui l’avions soigné fumes les témoins, et cette expérience intérieure que nous vécûmes au cours des quarante jours de sa maladie. Mais, pour nous, qui avions bénéficié, sans le mériter, de ce don de Dieu, ce que nous avons vu continue d’éclairer tous les moments difficiles de nos vies.

Comment pourrions-nous perdre confiance, comment notre foi pourrait-elle faiblir après ce qui nous a été manifesté ? Et il est de notre devoir d’en témoigner pour la gloire de Dieu ?

Le père Serge eut une attaque dans la nuit du 5 au 6 juin, entre le lundi et le mardi après le jour de l’Esprit Saint, lendemain de la Pentecôte. La veille, comme toujours pour l’anniversaire de son ordination, une fête pour lui, il avait célébré la Liturgie d’une façon particulièrement inspirée. Tous ses enfants spirituels les plus proches qui le pouvaient, étaient présents à cette célébration et communièrent aux Saints Dons.

Il est étonnant que bien qu’il n’ait eu aucun pressentiment précis d’une fin proche – de façon générale, il est évident qu’il l’attendait en permanence – un bon nombre de ses enfants spirituels par la suite ont ressenti combien cette dernière confession avait été significative, comme un adieu, comme si le père Serge y avait voulu léguer et réunir ce qu’il avait de plus important à dire à chacun d’entre nous. Tout cela est tellement insaisissable et subtil, comme est subtil, étranger à toute certitude, malgré sa grandeur et sa vérité, tout ce qui concerne la vie du père Serge.

Après la Liturgie, le père Serge nous invita tous à prendre le café. Il y avait dans son bureau plusieurs tables et les friandises habituelles. On avait voulu le faire mieux que d’habitude, car il y avait là quelque chose de sacramentel, comme un prolongement dans la vie, dans les rapports humains, de notre « œuvre liturgique commune », un prolongement de la célébration hors du temple. Mais les soucis pratiques d’organisation de cette fête demandaient en ce temps là trop d’efforts, de temps et d’attention. Il fallait parfois s’épuiser à cette tâche, mettant ces soucis et ce travail en opposition avec la prière. Dans ces cas, le père Serge nous consolait, disant qu’il ne faut pas séparer l’œuvre de la prière et faire don à Dieu de tout. Il avait même l’expression qu’on pouvait être « l’ange de la cuisine ».

Le père Serge était vif et plein de joie, recevait les compliments, partageait comme à l’accoutumée ses pensées, parfois ses souvenirs avec ses amis. Le soir, il passa chez moi pour me souhaiter bonne nuit. Pouvais-je savoir que c’était notre dernière conversation ! Il était affligé par les insuccès de son fils, ce qui le peinait toujours. Presque ses dernières paroles furent : « Je ne sais et ne comprends plus ce qui vaut mieux pour lui et je le confie entièrement à la Mère de Dieu ! »

A 6 heures du matin, son fils Serge devait partir à son travail. Je suis descendue lui préparer du café et je l’ai rencontré dans l’entrée, en larmes, il sortait du bureau de son père et à ma question, indiqua le bureau de la main… En entrant je vis le père Serge allongé en travers du lit sans connaissance, nous pensâmes qu’il était mort. Je me précipitai chercher mère Blandine [Obolenski], qui était déjà toute prête à partir à la gare pour rentrer chez elle après les deux jours de fête passés chez nous. Nous couchâmes le père Serge comme il faut, il ouvrit alors les yeux et avec une expression de reproche montra la sonnette placée sur sa table de nuit, spécialement pour un tel cas. C’est alors que Serge se souvint avoir entendu une sonnette vers 3 heures du matin, et ne réalisant pas ce que cela signifiait, il ne réagit pas. Le père Cyprien[1], qui dormait dans la pièce qui jouxtait le bureau du père Serge, avait justement pris un somnifère puissant et dormait profondément. On appela aussitôt une infirmière et le médecin Vladimir M. Zernov, qui avait soigné le père Serge ces dernières années. (À l’automne 1943, j’étais parvenue à persuader le père Serge à consulter le docteur Zernov afin que celui-ci surveille sa tension artérielle. Le docteur prit sur lui la charge, les derniers mois, lorsque le père Serge avait du mal à se rendre chez lui, de venir tous les mois pour vérifier l’état de l’artériosclérose du père et lui prescrire des médicaments.) Le père Serge était couché, n’ouvrait pas les yeux, mais donnait toutefois des signes de vie.

Après le départ du médecin, qui déclara qu’il n’y avait pas de danger immédiat, nous ne nous éloignions pas du père Serge comme si nous attendions qu’il revienne à soi. Le médecin avait constaté que la conscience n’avait pas été touchée par l’attaque, la parole non plus. Toutefois le père Serge étant dans un état de faiblesse extrême, il n’était pas en mesure d’effectuer les efforts qu’exigeait le système lui permettant de parler (à l’aide d’un tube, placé dans la trachée, les cordes vocales ayant été enlevées en même temps que la tumeur cancéreuse), ni de manifester sa conscience autrement. En outre au cours des premiers quatre jours cette conscience diminuait visiblement. Évidemment, par conséquent, nous ne nous éloignions pas de lui. Dès le premier jour, nous appelâmes au téléphone, mère Théodosie et à partir de son arrivée nous étions à quatre à ne pas le quitter : mère Blandine, mère Théodosie, moi-même et Mme E.G. Ossorguine, qui gérait les instructions du médecin.

Comme dans les premiers jours il n’y avait presque pas de soucis médicaux particuliers, nous pouvions pleinement contempler et éprouver l’importance et le sens de ce qui se passait. Oui, nous assistions au mystère du passage du père Serge dans une autre vie.

Comme auparavant, il était toujours couché sur le dos, presque sans ouvrir les yeux. Mais son visage exprimait une vie intérieure intense et son expression changeait tout le temps. Ce que nous avons éprouvé cette semaine là est très difficile à exprimer. La vie intense qu’il y avait en lui se reflétait mystérieusement en nous. Nous étions littéralement transportées dans des domaines de l’existence jusque là inconnus. Et ce n’était pas là le sentiment personnel de l’une d’entre nous mais un fait spirituel objectif, que nous avons ensuite partagé en utilisant presque les mêmes mots. Cette vie qui se manifestait au père Serge était tellement réelle pour nous que nous la « voyions » presque. Si à ce moment-là on nous avait demandé si nous croyions à une autre vie, à un autre monde ou à l’immortalité de l’âme, nous aurions répondu que nous les « connaissions » presque. Ces réalités n’étaient pas moindres que la réalité du monde visible, et peut être fallait-il plutôt croire ou ne pas croire au monde visible.

Cela nous parvenait d’une manière incompréhensible. Ces jours-là, le père Serge ne dit rien, ni n’écrivit rien, compte tenu de son état d’extrême faiblesse. D’après le médecin, ce n’était pas un état d’inconscience – il comprenait les questions simples que nous lui posions parfois, il répondait par l’affirmative ou la négative, par des mouvements de la tête, des sourcils et des paupières, ou essayait de chuchoter avec les lèvres. Mais il était tellement affaibli qu’il ne pouvait ni réagir, ni manifester qu’il était conscient, le niveau de conscience lui-même étant aussi réduit, du fait de cette faiblesse. (Parmi les premières paroles qu'il susurra entre ses lèvres, s'adressant à mère Blandine, fut : « Quel drame. » Elle le questionna en répétant « Quel drame ? » il fit « Oui » de la tête.)

Le père Serge mourait. Le père Serge achevait sa vie…

On voulait, surtout ces premiers jours, rester près de lui, prier… Prier… Être avec lui dans cet achèvement.

Communier à cet achèvement.

Cet achèvement semblait être une épreuve douloureuse.

Les réalités…. Quelles étaient donc ces réalités ? Combien les termes d’« immortalité de l’âme », l’« autre monde » sont pauvres et n’expriment que peu de chose ! Sont-ils exacts ? Qu’est ce qui nous était révélé ? Que voyaitle père Serge ? N’était-ce pas avec Dieu qu’il conversait ?

Rester près de lui, prier, être avec lui, paraissait être la seule action possible et indispensable et nous occupait à un point tel qu’on ne pouvait penser à autre chose. Des gens passaient, demandaient des nouvelles de « la santé » du père Serge – nous leur donnions des « informations médicales » – et pendant ce temps-là , nous vivions comme sur un autre plan…

Nous ne dormions presque pas, nous ne mangions presque pas, nous ne ressentions pas la faim, ni l’envie de la satisfaire… Ces premiers jours, nous ne répartissions pas nos heures de veille auprès du père Serge, mais nous le veillions toutes ensemble, craignant laisser échapper quelque chose…

Il est difficile d’exprimer l’expérience que nous avons vécue ou l’atmosphère qui régnait autour du père Serge en ces moments-là. Mais tout cela semblait achever avec harmonie, tout ce que le père Serge nous avait appris au cours de sa vie, ce qu’il avait exprimé dans ses livres. Il semblait que sans cette expérience, nouvelle pour nous, tout serait incomplet, pas assez réel. Personnellement j’avais la sensation que si je connaissais le père Serge depuis 25 ans, cette semaine-là apportait une nouvelle connaissance équivalente à 25 ans de plus. J’ai noté tout cela pendant la maladie du père Serge, ayant commencé deux semaines après son attaque… Il était toujours couché, il était encore avec nous, mais ce qui s’était passé la première semaine était déjà parti, passé…

Or cela avait été une richesse si complète, gratuite, imméritée. Par moments il me semblait que je vivais le moment le plus heureux de ma vie. Pourquoi donc en était-il ainsi ? Peut-être étions-nous au contact de ce que le Seigneur a préparé pour ceux qui l’aiment, de cette douceur de l’Esprit Saint devant laquelle les douceurs de ce monde perdent toute saveur… Et lorsque de nouveau des gens venaient, et que nous donnions des renseignements « médicaux » sur la santé du père Serge, on avait envie de leur révéler, de partager avec eux notre plénitude… mais nos lèvres restaient scellées, comme si « avant l’heure » il ne fallait parler de rien de tout cela. Et on ne souhaitait qu’« errer d’un coin de la pièce à un autre » comme le Bienheureux Seraphim de Sarov lorsque mourut en pénitence la novice Hélène Vassilievna (et apparemment, alors, le ciel s’ouvrait de même dans sa réalité) et dire comme lui « ils ne comprennent rien, ils ne comprennent rien ! »

Mais cette réalité de la « Lumière sans déclin » atteignit son apogée le samedi, cinquième jour de la maladie du père Serge. La veille le père Serge faiblissait visiblement, la conscience le quittait, mais il était couché, les yeux clos et s’arrêtait d’avaler. L’Ange de la mort était, semblait-il, déjà près de son lit… Je ne me souviens plus si nous avions dormi cette nuit-là. On voulait être avec lui tout le temps de ses « épreuves », l’accompagner, achever avec lui cette vie qu’il avait vécu…

Tôt le matin, ce samedi, j’étais assise près de son lit et j’étais frappée de voir comment son visage changeait sans cesse, comme si il menait une mystérieuse conversation. L’expression de son visage traduisait une vie intérieure intense. Ce matin là, Muna, la fille du père Serge, était venue le voir et j’attirai son attention sur le fait que l’expression du visage du père Serge changeait tout le temps. Midi passé, nous étions toutes les quatre debout près du père Serge. Sa fille partie, personne d’autre n’était venu.

Son visage se mit non seulement à changer mais à devenir de plus en plus lumineux et joyeux. L’expression de tension douloureuse, qu’il avait par moments auparavant, fut totalement remplacée par une expression d’enfance. Ce n’est pas tout de suite que je remarquai cette nouvelle expression de son visage – sa singulier illumination – je me tournai vers l’une d’entre nous pour lui faire part de mon impression, lorsque soudain, l’une d’elles dit : « Regardez ! Regardez ! »

Et voilà que nous fumes témoins d’une vision extraordinaire : le visage du père Serge devint complètement lumineux, c’était une lumière véritable, tout à fait réelle. Il est impossible de dire quels étaient à ce moment-là les traits de son visage, car il était entièrement lumineux. Mais, en même temps, cette lumière n’effaçait pas et n’atténuait pas les traits du visage. Ce phénomène fut tellement extraordinaire et tellement joyeux que nous en pleurions presque de bonheur intériorisé. Il dura presque deux heures comme nous dit après mère Théodosie, qui avait regardé sa montre. Nous en fumes étonnées, car, si on nous avait dit que cela avait duré un seul instant, nous l’aurions aussi accepté.

La lumière resta quand même sur le visage du père Serge. Pour nous, ce n’était pas tellement visible par rapport à ce que nous avions vu. Mais il y avait d’autres personnes, des proches comme des étrangers qui, venant voir le père Serge, disaient : « Le père Serge resplendit ! » Justement la jeune fille qui nous dit cela, avait été, le jour de son décès ou la veille, à un concert de la Neuvième Symphonie de Beethoven et elle avait eu une remarquable révélation à propos du père Serge, en rapport avec cette musique … (Il s’agit de Nadia Apoukhtina. Sa note se trouve chez mère Blandine dans une enveloppe distincte.)

La tentation.

Et ce n'est sans doute pas par hasard que le lendemain fut un jour de tentations épouvantables. C'était comme si toutes les puissances infernales s'étaient soulevées contre ce qui s'était passé la veille, c'était comme les démons au pied de la montagne de la Transfiguration. Il est difficile d'exposer en quoi elles consistaient. L'origine s'en trouvait, bien entendu, dans les difficultés de relation entre certaines d'entre nous, mais qui dans ces moments ne pouvaient tout de même pas nous empoisonner avec ce que nous avions vécu ? Nous les surmontions en nous, mais comme des démons, elles ont migré vers notre entourage.

lumière et Lumière.

L'émouvante contemplation des montagnes brillant dans les rayons du soleil couchant… il semble bien que de tous les phénomènes naturels, c'est cela qui provoquait, plus que toute autre chose, l'enthousiasme du père Serge[2]. Précisément, oui en vérité, il cherchait dans cette lumière, la Lumière sans déclin.

Et voici que « C'est achevé. » Voilà que séparés jusqu'ici par le péché et les limitations de la nature humaine, divisés par son aveuglement, les éléments de la matière et de l'esprit se sont réunis, dans un ultime et frémissant éclat de la Lumière sur le visage du père Serge – et déjà non plus comme un reflet, car c'était un jour sombre et pluvieux, mais provenant de l'intérieur ; l'esprit et la chair ont resplendi ensemble.

Sœur Jeanne Reitlinger, « Otryvki vospominanii ob
o. Sergei » [Extraits des souvenirs sur le père Serge],
Vestnik RKH, No 159, 1990, pp. 55-61.
Traduction de Alexandre Nicolsky.

 




[1] Père Cyprien Kern (1900-1960) : professeur de patrologie et de théologie liturgique à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. Les Boulgakov et le père Cyprien avaient leurs logements à l’Institut Saint-Serge.

[2] Voir le récit du père Serge « Devant moi brillait le premier jour de la Création » (1894) dans ce Bulletin.

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