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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 04:49

par le père Cyrille Argenti

Combien de fois chacun de nous n’a-t-il pas entendu dire, à propos de telle ou telle personne : " On la voit à l’église, mais quand on la regarde vivre, il vaudrait mieux être athée. " Cette phrase, malheureusement devenue classique, nous interpelle : comment la liturgie peut-elle redevenir ce qu’elle doit être, le centre rayonnant de notre vie ? Comment se fait-il aussi que nous ayons fréquemment l’impression du contraire ?

Avant et après la résurrection du Christ

Nous pensons souvent que nous allons à l’église pour prier. C’est vrai, mais nous pouvons aussi prier dans notre chambre, seuls avec Dieu. La liturgie est plus qu’une simple prière : elle est une action, dans l’attente ou en réponse à ce que Dieu fait. Car si elle est bien une " œuvre du peuple " – c’est le sens du mot grec leitourgia – elle est essentiellement acte de Dieu ; elle mérite donc bien son nom de Divine liturgie.

De fait, on caricature fréquemment la liturgie. Les gens souvent y viennent " pour se recueillir ", de même qu’ils vont au match de football pour se distraire, à la mer pour se baigner ou encore au bureau pour travailler. Comme s’il y avait un " petit coin " où l’on va le dimanche pour trouver un moment de paix, de tranquillité, avant de reprendre sa vie comme avant, en disant simplement, une fois dehors : " Ah, comme la chorale a bien chanté ! " ou : " Ah, comme le prêtre a bien... ou plutôt comme il a mal prêché. "

Essayons d’aller un peu au fond des choses. Et pour cela, comparons la conduite des disciples du Seigneur avant et après sa résurrection. Le soir du Jeudi Saint, au mont des Oliviers, quand Jésus souffre son agonie dans le jardin de Gethsémani, les apôtres Pierre, Jacques et Jean s’endorment. Au moment de son arrestation, les disciples l’abandonnent tous et prennent la fuite, comme l’avait annoncé Jésus : " Les brebis du troupeau seront dispersées " (Mt 26, 31). Quand Jésus comparaît devant le Sanhédrin, Pierre le renie trois fois.

Disciples en train de dormir, troupeau dispersé, croyants en fuite, Pierre reniant son maître, est-il étonnant que le Seigneur Jésus dise alors : " Mon âme est triste à en mourir " (Mt 26, 38). Et qu’il conclue : " C’est le pouvoir des ténèbres " (Lc 22, 53). On retrouve nombre de ces caractéristiques, états d’âme et attitudes – fuite, dispersion, désunion, tristesse, somnolence, pouvoir des ténèbres – dans la société, autour de nous et peut-être dans nos propres cœurs, dans notre propre rapport à la vie. Une sorte d’angoisse et de crainte, de manque de courage et d’espérance, de ras-le-bol. Cela à tous les âges, même chez les jeunes.

Considérons maintenant l’attitude des disciples après la Résurrection, telle qu’elle apparaît dans les premiers chapitres des Actes des Apôtres. Le matin de la Pentecôte, Pierre le craintif, qui avait eu peur d’une petite servante dans la cour du grand-prêtre, cite David : " Mon cœur était dans la joie, et ma langue chante d’allégresse. " Puis, plein d’audace, il ajoute : " Ce Jésus que vous aviez crucifié, Dieu l’a fait Seigneur et Christ " (Ac 2, 36). Saint Luc décrit ainsi la vie des premiers chrétiens : " Ils étaient assidus à l’enseignement et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières où des prodiges et des signes s’accomplissaient parmi les apôtres. Tous ceux qui étaient croyants étaient unis, et ils mettaient tout en commun. Ils étaient remplis de paix, ils rompaient le pain à domicile, ils prenaient la nourriture dans l’allégresse, dans la simplicité de cœur, ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier " (Ac 2, 42-47).

Avant la Résurrection dominaient la dispersion, la somnolence, la tristesse, la lâcheté, la fuite, les larmes. Après la Résurrection règnent la joie, l’allégresse, le courage, l’assiduité, la fraternité, l’unité. Autrement dit, la Croix, la Résurrection, la Pentecôte ont complètement changé l’état d’âme, le cœur des personnes et de la communauté chrétienne tout entière. Les fidèles sont différents, non seulement en tant qu’individus, mais aussi en tant que communauté. La Résurrection et la Pentecôte les ont transformés. Ils sont vraiment devenus des hommes nouveaux qui vont pouvoir aller à la conquête de tout le monde romain. Le changement sera tel qu’en l’espace d’une quarantaine d’années, l’Évangile se sera répandu sur tout le pourtour du Bassin méditerranéen.

Quel rapport avec la liturgie ? Le Christ n’est pas ressuscité, le Saint Esprit n’est pas descendu le jour de la Pentecôte simplement pour les hommes d’une génération et les juifs de Jérusalem à l’époque de Ponce Pilate, mais pour tous les hommes de tous les temps. Le lieu et le moment où les hommes peuvent être changés par la résurrection du Christ et la Pentecôte, c’est justement la Divine liturgie. Celle-ci est ce lieu et ce moment où, par le Saint Esprit, le Christ accomplit pour les hommes d’aujourd’hui tout ce qu’Il a fait sous Ponce Pilate. Par conséquent, le changement qui s’est opéré dans le cœur des disciples et de la communauté chrétienne au moment de la Résurrection et de la Pentecôte, doit pouvoir s’effectuer dans le cœur de tous les membres de toute communauté chrétienne aujourd’hui, lorsqu’elle célèbre la liturgie. C’est la raison d’être même de celle-ci. […]

 Action de grâces

Venons-en maintenant à la partie dite " liturgie des fidèles ", la liturgie eucharistique. On entend quelquefois dire : " J’ai reçu l’eucharistie. " C’est évidemment un non-sens total qui montre qu’on n’a rien compris, puisque étymologiquement eucharistie – qui vient du grec eucharistô – signifie : " merci ". Faire eucharistie, c’est remercier, rendre grâce. La grande prière dite eucharistique commence par ces mots: " Rendons grâce au Seigneur ", et le chœur répond : " Cela est digne et juste ", tandis que le prêtre reprend : " Il est digne et juste de te louer, de te chanter, de te remercier... "

La Divine liturgie est donc un remerciement adressé au Père. Pour quoi ? D’abord, pour la création, pour nous avoir amenés du néant à l’être. Ensuite, pour toute l’œuvre de son Fils, rendue actuelle et efficace aujourd’hui par l’opération du Saint Esprit. La célébration devrait donc s’accompagner d’un débordement de reconnaissance envers le Père, le Fils et le Saint Esprit, de la part de tous ceux qui y participent, en particulier le ministre qui préside à l’action de grâces de l’assemblée. Reconnaissance envers le Père, parce qu’Il " a tant aimé le monde qu’Il a envoyé son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle " (Jn 3, 16). Reconnaissance envers le Fils, parce qu’Il s’est offert lui-même sur la Croix ; ce n’est pas une petite chose que de savoir, de reconnaître que le sang du Christ a été versé pour moi, pour moi personnellement et pour nous tous ensemble. Reconnaissance enfin envers le Saint Esprit, parce qu’Il nous transmet, aujourd’hui, cette vie de Dieu que le Christ a donnée en mourant sur la Croix.

Voilà pourquoi saint Nectaire, au début de ce siècle, ne pouvait pas dire la prière qui précède la Grande Entrée sans pleurer, tant sa reconnaissance était immense et la conscience de son indignité intense. Mais nous aujourd’hui, prêtres et laïcs, nous ne pleurons pas lorsque nous célébrons la mort et la résurrection de notre Sauveur, qui s’est livré aux mains des hommes qui l’ont tué. Nous ne faisons, au mieux, que nous " recueillir " avec notre cœur de pierre, au lieu de vibrer d’amour et de reconnaissance avec un cœur de chair. Pourtant, la terre a tremblé d’effroi, le soleil s’est voilé, la création tout entière a été ébranlée par l’effroyable combat de Dieu. Toutes les forces se sont conjuguées à celles du Prince de ce monde pour crucifier le Christ, se débarrasser de Lui qui était en train de libérer de l’emprise du tyran notre pauvre monde déchu " qui gémit dans les douleurs de l’enfantement " (Rm 8, 22). En présence de ce mystère d’amour, de ce triomphe décisif du Crucifié-Ressuscité qui a dit : " Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font " (Lc 23, 34), nous, peuple de Dieu, restons pieusement glacés. Ô Seigneur, change nos cœurs de pierre en cœurs de chair et notre ingratitude en un grand cri d’action de grâces ! 

L’offrande de soi

Comment s’exprime cette action de grâces ? Par une offrande. C’est le point crucial. Autrefois, on ne disait surtout pas " Le prêtre dit sa messe ", ce qui est un non-sens. On ne disait pas non plus : " Le prêtre célèbre la liturgie ", ce qui est déjà un peu mieux. Mais on déclarait : " Le prêtre est celui qui offre les saints dons. " Saint Clément de Rome, écrivant aux chrétiens de Corinthe en l’an 95, désigne les " presbytres (du grecpresbyteroï : " anciens ", qui a donné en français le mot " prêtre ") comme " ceux qui offrent les dons ". L’offrande du pain et du vin, au nom du peuple, était donc considérée par les premiers chrétiens comme l’acte le plus caractéristique et le plus important du ministère des prêtres. Elle tenait aussi une place essentielle dans la vie des fidèles. Au IVe siècle, le gouverneur hérétique de la Cappadoce menaça de mort saint Basile, parce que celui-ci lui avait refusé son offrande ; tout hérétique qu’il fût, il savait qu’on reconnaissait un chrétien à son offrande de pain et de vin, et au fait qu’elle était jugée acceptable. Aujourd’hui, hélas, les choses ont changé. L’offrande du pain et du vin n’apparaît plus comme l’acte le plus important et central dans la vie d’un prêtre ; elle l’est encore moins pour les fidèles.

Pour bien comprendre le sens de cette offrande, oublions un instant notre civilisation industrielle. Supposons que nous sommes encore des cultivateurs : nous avons passé l’année à labourer notre champ et semer du blé, nous l’avons moissonné, moulu, transformé en farine, nous avons fait cuire le pain. Dans notre vie de paysan, le pain représente toute notre vie, le fruit de toute une année de labeur. Il en va de même du vin pour le vigneron. C’est donc tout notre travail et toute notre vie, toute notre personne et toute la création que, en tant que membres de l’Église et avec toute l’Église, nous offrons avec le pain et le vin dans la liturgie, selon la parole de saint Paul : " Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice saint et agréable à Dieu " (Rm 12, 1).

Si je vous donne ma montre, elle n’est plus à moi, et je ne l’ai plus pour moi. Offrir, c’est donc cesser de garder pour soi, renoncer à tout égoïsme pour tout présenter à Dieu. S’offrir soi-même avec le pain et le vin, c’est finalement s’associer à la Croix du Christ par un don total de soi.

Il est donc très important que le fidèle qui vient à l’église le dimanche, le jour du Seigneur et de sa résurrection, apporte son pain d’offrande (" prosphore ") son vin et ses diptyques (d’un mot grec qui signifie " feuille double ". Il s’agit d’une double liste – sous la forme de morceau de papier ou de petit carnet – où le fidèle inscrit son propre prénom et celui de toutes les personnes vivantes et décédées qu’il désire présenter, " offrir " à Dieu et faire commémorer) qu’il remet au diacre ou au prêtre. Il est malheureusement déplorable de constater qu’un très grand nombre de fidèles aujourd’hui n’y pensent plus, n’apportent plus rien. Mais comment peut-on offrir des dons au nom du peuple, si le peuple ne les a pas apportés ? Si le prêtre va à la boulangerie acheter le pain, ce n’est plus l’offrande du peuple.

Si nous voulons vraiment associer notre vie à la liturgie, il est essentiel de nous représenter devant Dieu avec tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons. Participer à la Divine liturgie, c’est, à travers notre prosphore   et nos diptyques, nous offrir nous-mêmes à notre Créateur, avec toute notre famille et tous ceux auxquels nous pensons, nos amis – mais aussi nos ennemis -, les vivants et les morts. […]

Nous avons tous des soucis et des tourments : " Comment pourrai-je m’en tirer, comment vais-je joindre les deux bouts à la fin du mois ? " Déposer ces soucis, c’est écarter notre manque de confiance, chasser toute crainte du lendemain pour déposer, dans un acte de confiance, toute notre espérance sur l’autel de Dieu. C’est écarter tout notre égoïsme pour nous offrir nous-mêmes dans un acte de confiance totale, au moment même où le diacre, passant parmi les fidèles, prononce la parole du Bon Larron : " De nous tous souviens-toi, Seigneur, quand tu entreras dans ton Royaume. " C’est au pied de la Croix que nous déposons les soucis de ce monde ainsi que toute notre vie, nous associant par là même à la Croix du Christ. Ce faisant, nous ouvrons les fenêtres et les volets au grand air du dehors, au grand souffle de l’Esprit, à la puissance de Dieu. […] 

La Pentecôte continuée

Présentée ainsi à Dieu avec action de grâces et au nom de toute l’assemblée, l’offrande de l’Église – non seulement le pain et le vin, mais toute notre personne et toute la communauté – est alors exposée à la lumière et à l’action de l’Esprit. C’est pourquoi le célébrant prie le Père au nom de tous : " Nous te demandons, nous te supplions, envoie sur nous et sur ces dons ton Saint Esprit. " Pour quoi ? Pour qu’Il change cette offrande de l’Église en l’offrande du Christ sur la Croix. Le pain est alors effectivement transformé en corps et le vin en sang de notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus Christ, afin que tous ceux qui participent " à ce même pain et ce même calice communient au même Saint Esprit " et qu’ainsi nous participions à la " plénitude du royaume des cieux ".

En disant " Ceci est mon corps... Ceci est mon sang ", le Christ confirme par l’opération du Saint Esprit une réalité actuelle. La matière déchue devient corps du Ressuscité, et le royaume de Dieu est parmi nous ! Ainsi, la Pentecôte n’est plus un événement du passé, mais devient une réalité actuelle. Le royaume des cieux n’est plus une espérance lointaine, mais l’objet d’une expérience immédiate. Si nous participons à la Divine liturgie, c’est précisément pour rencontrer Dieu en la Personne du Saint Esprit qui repose dans le corps du Christ ressuscité que nous recevons lors de la communion.

La Divine liturgie, c’est précisément la Pentecôte continuée, l’Esprit qui descend sur les fidèles et le monde, " renouvelle la face de la terre " (Ps 103, 30). Dans l’Ancien Testament, les prêtres de Baal avaient fait beaucoup de gymnastique, de contorsions et de chants magiques pour invoquer le feu du ciel, mais rien ne s’était produit. Le prophète Élie, en revanche, après avoir fait arroser trois fois l’autel de l’offrande, invoque le vrai Dieu qui envoie le feu du ciel, absorbe toute l’eau et consume l’offrande.

Le feu du ciel, c’est le Saint Esprit descendu le jour de la Pentecôte, qui descend à chaque nouvelle liturgie sur nous et sur les dons offerts. Il ne s’agit plus de recueillement, mais d’un vrai événement : la Divine liturgie est ce moment, " effroyable ", où Dieu lui-même, en la Personne du Saint Esprit, nous visite. Il fait du pain " le corps de son Christ " – le peuple dit Amen et du vin " le sang de son Christ " le peuple dit une nouvelle fois Amen – " en les changeant par son Saint Esprit ", le peuple répond : Amen, amen, amen.

Ce n’est donc pas seulement le prêtre qui demande. Par ce triple Amen, c’est le peuple tout entier qui, dans l’épiclèse communautaire, supplie Dieu d’envoyer effectivement, à ce moment-là, son Saint Esprit. Je me souviens d’une jeune femme, morte il y a quelques années, qui me disait un jour : " Au fond, par cet Amen au moment de l’épiclèse, je sens que dans une certaine mesure il dépend de moi que le Saint Esprit vienne ou ne vienne pas. " […] Notre Amen nous associe, associe chaque personne à la prière du prêtre.

À ce moment-là, avec la descente de l’Esprit Saint, le Christ ressuscité devient réellement présent. Il dit : " Ceci est mon corps. " C’est pourquoi, après avoir communié, nous disons : " Ayant contemplé la résurrection du Christ. " Avant, nous faisions mémoire avec reconnaissance de la mort et de la résurrection du Christ, maintenant cette résurrection est devenue actuelle par l’opération du Saint Esprit. C’est par l’action de ce même Esprit que le Fils de Dieu s’est fait chair et que le pain devient le corps mystérieux du Christ ressuscité. C’est pour cela que notre vie va pouvoir changer.

Si ce qui est en jeu n’est pas la présence du Ressuscité, la liturgie ne va rien changer à notre vie. En revanche, c’est parce que le Ressuscité est présent parmi nous à la liturgie comme Il l’était parmi les disciples à l’époque des apôtres, que nous pouvons espérer que s’opère en nous, après la liturgie, le même changement qui s’est effectué dans l’attitude, la pensée et la vie des disciples après la Résurrection. En dehors de cela, l’épiclèse, comme toute la liturgie d’ailleurs, n’a aucun sens. S’il s’agit simplement de manger du pain et de boire du vin, autant aller à la boulangerie et au bistrot du coin. […] 

Union charnelle au Christ

La Divine liturgie débouche sur la communion : " Prenez, mangez, buvez-en tous " (Mt 26, 26-27). Or, " celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui " (Jn 6, 5-6). La finalité de la Divine liturgie est donc cette union intime du Christ et des communiants, union qui peut transformer totalement leur façon d’être et de vivre en les incorporant au Christ ressuscité.

Si nous croyons réellement au changement du pain et du vin en corps et en sang du Ressuscité, si nous " discernons le corps du Seigneur " (1 Co, 11, 21), alors nous nous rendons compte que la communion est une véritable union charnelle entre le Fils fait chair et le communiant. C’est pour rendre possible cette union que le Christ a " répandu " son sang sur la Croix, Aucune prière, aucune vertu, aucun comportement ne peut remplacer cette véritable transfusion de sang qui donne la Vie, par laquelle nous devenons un seul Corps avec le Christ. Il ne s’agit donc pas " d’aller à la messe " ou " d’assister à la messe " : tout le déroulement de la Divine liturgie est orienté vers le moment suprême où le diacre ou le prêtre proclame : " Avec crainte de Dieu, foi et amour, approchez ", et où les fidèles, ayant répondu à cette invitation à participer au banquet du Royaume, s’écrient : " Nous avons vu la vraie lumière, nous avons reçu l’Esprit céleste, nous avons trouvé la vraie foi, nous adorons la Trinité indivisible, car c’est elle qui nous a sauvés. " […] 

Transformation personnelle

Pourquoi demandons-nous que le pain devienne le corps du Christ et le vin le sang du Christ ? Il ne s’agit pas que le Christ ressuscité devienne présent uniquement pour que nous l’adorions, mais pour que nous y communions et, ce faisant, que nous soyons transformés. La finalité de l’eucharistie, c’est le changement de notre vie : " Afin qu’ils [les saints dons] deviennent pour ceux qui les reçoivent sobriété de l’âme, rémission des péchés, communion du Saint Esprit, plénitude du royaume de Dieu. " […]

Cette transformation par le corps et le sang du Christ n’a rien d’automatique ni de mécanique, car la communion n’a pas un effet magique sur les fidèles. Elle ne porte ses fruits qu’à deux conditions : si elle est précédée d’une conversion sincère et si elle est suivie d’une adhésion fidèle et permanente au Christ reçu.

La conversion sincère correspond à un " retournement ", à une réorientation de tout notre être vers Dieu, à l’engagement sincère de changer notre comportement et notre style de vie. La sincérité de cette démarche s’affirme par un renoncement effectif à une vie de péché. C’est pourquoi la communion doit être précédée de la réconciliation avec notre ennemi, la rupture avec notre amant ou notre maîtresse, le renoncement à un statut social d’exploitation ou de haine. De telles décisions, cependant, seraient utopiques et inopérantes, resteraient des vœux pieux si elles ne débouchaient pas sur la communion eucharistique par laquelle " ce qui est impossible aux hommes est possible pour Dieu ".

L’adhésion fidèle implique que la présence du Christ, reçu dans la communion, soit chérie par un attachement de tous les jours, une fidélité et une vigilance de tous les instants. Cela à l’instar du mariage qui est préparé par les fiançailles et un engagement où l’on enterre sa vie égoïste de célibataire, et qui est suivi par toute une vie de fidélité et de dévouement.

En revanche, si l’on communie sans foi, machinalement, inconsciemment ou d’une façon irresponsable, le corps et le sang du Christ – charbons ardents – brûlent le communiant au lieu de le réchauffer et de l’éclairer. " C’est pourquoi, dit saint Paul, il y a parmi nous tant de malades et d’infirmes, et qu’un certain nombre sont morts " (1 Co 11, 30). Mais lorsqu’on communie avec confiance dans la force pardonnante, guérissante et transfigurante du Saint Esprit, quand rayonne le corps du Ressuscité, nous devenons petit à petit une " nouvelle création ". Nous reflétons la gloire du Seigneur et nous sommes " transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur, qui est Esprit " (2 Co 3, 18). […]

La communauté en Christ

Le changement qui se réalise dans la communion n’est pas seulement individuel et vertical : entre Dieu et moi. Il est aussi horizontal : entre les frères et sœurs et moi. En communiant au même Christ, les fidèles communient entre eux comme membres d’un même Corps. Ainsi se crée par la Divine liturgie une communauté qui entre en communion non seulement avec toutes les autres assemblées eucharistiques disséminées dans le monde, mais aussi avec tous les communiants du passé depuis les apôtres, et même depuis les prophètes et tous les justes de l’Ancienne Alliance, qui ont annoncé et attendu la venue du Christ. Ainsi, par la Divine liturgie, se " bâtit le Corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu [...] à la taille du Christ dans sa plénitude " (Ep 4, 12-13), afin de " réunir l’univers entier sous une seule tête, le Christ " (Ep 1, 10). De même qu’elle a été entraînée dans la chute par la chute de l’homme, de même la création tout entière est renouvelée lorsque l’homme qui la relie au Créateur est restauré dans son intégrité. La Divine liturgie est le foyer d’où rayonne le renouvellement de tout l’univers.

La communion au Saint Esprit qui se réalise par la communion au saint pain et au saint vin va donc souder la communauté en Christ. Non pas magiquement, car ce n’est pas parce que nous aurons célébré la liturgie ensemble une fois que nous allons être unis pour toujours. Mais lorsqu’une communauté communie régulièrement avec crainte de Dieu, foi et amour, petit à petit elle se soude en Christ.

Dans l’eucharistie, tout est communautaire : l’offrande, car nous offrons non seulement notre personne, mais la vie de toute la communauté, avec ses faiblesses, ses disputes, ses différends et ses barrières ; l’épiclèse, car nous demandons la venue du Saint Esprit sur nous tous ; la communion, car elle réalise progressivement l’unité de la communauté et fait de celle-ci l’Église.

Certes, de même que nous retombons souvent dans les mêmes fautes après avoir communié, de même la communauté retombe souvent dans ses ornières, ses différends et ses disputes après avoir été en communion à la Divine liturgie. Mais il ne faut pas nous décourager. Si nous persévérons, la communion va peu à peu transformer notre communauté. Une communauté de personnes qui communient ensemble, dimanche après dimanche, devient progressivement Église, c’est-à-dire lieu de la présence du Christ. […]

En persévérant dans l’épiclèse et la communion, notre communauté pourra petit à petit témoigner de ce que cachent ces grands mots dont nous nous gargarisons tant que j’ose à peine les prononcer " amour ", " justice ", " liberté ".

C’est par l’action du Saint Esprit que ces mots peuvent devenir peu à peu des réalités dans une communauté. Une communauté qui fait eucharistie et qui communie peut être imprégnée par la Parole de Dieu et par l’Esprit de Dieu ; c’est alors l’Esprit lui-même qui témoigne de l’existence du Christ ressuscité dans la société. Tel est notre but.

Extrait de Cyrille Argenti, N’aie pas peur
Le Sel de la terre/Cerf, 2002.

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