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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 23:07

Père Jean S. Romanidès

Saint Ignace écrit ceci : "la virginité de Marie et son enfantement, ainsi que la mort du Seigneur, ont capturé (elaben) le prince de ce monde : trois mystères retentissants, opérés dans le silence de Dieu… De là ce bouleversement universel, parce qu’Il méditait l’abolition de la mort " (Aux Eph. 19). L’abolition de la mort n’est rien d’autre que cette capture de Satan, et elle fut réalisée par ces trois mystères.

Satan, ici, a un lien étroit avec la mort. C’est par le moyen de la mort et de la corruption que le diable règne sur l’humanité devenue captive (Héb. 2,14-15). "L’aiguillon de la mort c’est le péché " (1 Cor. 15,56). "Le péché a régné dans la mort " (Rom. 5,21). A cause de la tyrannie de la mort, l’homme est incapable de vivre l’amour désintéressé, sa prédestination première. Désormais, il trouve en lui, fortement enraciné dès la naissance, l’instinct d’autoconservation. Vivant constamment dans la peur de la mort, il cherche sans cesse la sécurité physique et psychologique, ce qui l’incline à l’individualisme et à l’utilitarisme. Le péché est l’échec de l’homme, son incapacité à connaître, selon sa destinée première, une vie d’amour désintéressé. Cet amour ne cherche pas son bien propre, et c’est la maladie de la mort qui a enraciné en l’homme l’impossibilité de la vivre. Puisque la mort, entre les mains de Satan, est la cause du péché, le royaume du diable et le péché sont détruit par "l’abolition de la mort " (Aux Eph. 19).

Pour saint Ignace, la mort et la corruption sont une condition anormale que Dieu a réussi à détruire par l’incarnation de Son Fils. La cosmologie de saint Ignace n’est ni monophysite, ni monothélite. A côté de la volonté de Dieu et à côté du Bien, existent maintenant et le royaume temporaire de Satan, qui règne par la mort et la corruption, et l’homme, opprimé par le diable, mais en même temps aidé par Dieu. L’homme est libre, au moins dans sa volonté, de choisir l’un ou l’autre. Le monde et Dieu portent chacun son caractère propre : le monde porte la mort, et Dieu la vie (Aux Magn. 5). Cependant, le monde matériel n’est ni mauvais, ni le produit de la chute. Il se trouve actuellement soumis au pouvoir de la corruption (Rom. 8:20-22), mais, en Christ, sa purification a déjà commencé. Notre Seigneur est "né et été baptisé afin de purifier l’eau par sa passion" (Aux Eph. 18).

La vie et l’immortalité n’appartiennent pas en propre à l’homme, mais à Dieu : " Car s’il nous récompensait selon nos œuvres, nous cesserions aussitôt d’exister " (Aux Magn. 10). Dieu Lui-même s’est manifesté dans la chair "pour le renouveau de la vie éternelle " (aux Eph. 19). Le Christ est la source de la vie (Aux Eph. 3 ; aux Magn. 1 ; aux Smyr. 4) et "il insuffle à l’Église l’immortalité " (Aux Eph. 17), lui "sans qui nous ne possédons pas la vraie vie " (Aux Tral. 9).

Dans les épîtres de saint Ignace, l’idée d’une immortalité naturelle, attribut propre de l’âme humaine, est complètement absente. Tous, avant comme après le Christ, ont dans Sa mort et Sa résurrection la source de vie. Le Christ a ressuscité les prophètes (Aux Magn. 9) qui "ont été sauvés par leur union à Jésus Christ " (Aux Phila. 5). Il est "le Grand Prêtre… à qui le Saints des Saints a été confié… Il est la porte du Père par laquelle sont entrés Abraham, Isaac et Jacob, et aussi les Prophètes, les Apôtres et l’Église "(Aux Phila. 9). Car pour les athlètes de Dieu "le prix de la victoire est l’incorruptibilité et la vie éternelle " (A Pol. 2). "L’Évangile est l’ornement de l’incorruptibilité " (Aux Phila. 9).

L’Église a maintenant la paix par le Chair, le Sang et la passion de Jésus Christ (Aux Tral., suscription). La mort du Christ a "capturé " le diable (Aux Eph. 19) et ainsi fait jaillir la vie renouvelée (Aux Magn. 9), de sorte "qu’en croyant à sa mort, vous puissiez échapper à la mort " (Aux Tral. 2). "La passion du Christ… est notre résurrection " (Aux Smyr. 5). Ceux qui ignorent la mort et la résurrection du Christ dans la chair "ont été reniés par Lui, parce qu’ils se sont faits les avocats de la mort plutôt que de la vérité " (Aux Smyr. 5). Celui qui ne Le confesse pas comme "porteur de la chair, l’a en fait déjà renié, étant soi-même un porteur de la mort " (Ibid.) "…s’ils ne croient pas au Sang du Christ, ils n’échapperont pas au jugement " (Ibid. 6). "Ceux, donc, qui parlent contre le don de Dieu trouvent la mort dans leurs contestations " (Ibid. 7).

Saint Ignace insiste nettement et continuellement sur l’absolue nécessité de la foi dans les faits réels et historiques de l’Incarnation de Dieu en la Vierge, de la mort et de la résurrection du Dieu-Homme dans la chair (Aux Tral. 2,9,10 ; Phila. 8,9 ; Smyr. 1,2,3,4,7). "Je désire vous mettre en garde contre l’hameçon des vaines doctrines, et confirmer votre foi dans la naissance (du Sauveur), dans sa passion et dans sa résurrection qui ont lieu sous le gouvernement de Ponce-Pilate " (Magn. 11). La foi dans la chair et dans l’esprit (Smyr. 3) du Christ est la base même de tout l’édifice du Nouveau Testament et de l’éthique chrétienne primitive. La vie d’amour désintéressé et la lutte victorieuse contre les puissances de la mort et du diable sont impossibles sans communion avec la chair vivifiante et ressuscitée du Seigneur.

"Apprenez à connaître ces hommes qui professent l’erreur à propos de la grâce de Jésus-Christ venue sur nous : combien leur conduite est opposée à la volonté de Dieu. Ils n’ont aucun souci de la charité… " (Smyr.6). Saint Ignace vise très probablement ici des hérétiques partisans de doctrines dualistes, qui ignoraient la vraie nature de la création matérielle, et par suite la signification réelle de la mort et de la corruption. On peut supposer que saint Ignace exagère ici l’insuffisance morale qu’il leur attribue. Hypothèse d’autant plus tentante, que l’on découvre que certains des hérétiques attaqués par Ignace admiraient et respectaient les orthodoxes, phénomène qui s’observe encore de nos jours : "Qu’ai-je affaire de louanges de celui qui blasphème mon Seigneur, en niant qu’il ait pris chair ? " (Smyr.5).

Un tel jugement de valeur, toutefois, sur une éventuelle exagération de saint Ignace, implique l’usage de critères éthiques radicalement étrangers au fondement même de sa pensée. Il est impossible d’apprécier à sa juste valeur son critère éthique si l’on part des théories de la loi morale naturelle, qui considèrent la quête de l’homme pour la sécurité et le bonheur comme quelque chose de normal. Or, à l’évidence, saint Ignace fonde la possibilité d’une éthique chrétienne uniquement sur la chair ressuscitée du Christ, et non sur les principes utilitaires et naturels du bonheur. Cette relation de l’éthique chrétienne à la mort et à la résurrection corporelles du Christ doit être bien comprise, si l’on veut saisir exactement les présupposés de l’ecclésiologie ignacienne.

Satan, comme parasite, gouverne la création et l’homme par la mort (Rom. 8,20-22 ; Héb. 2,14). Les enfants de Dieu "par la peur de la mort étaient toute leur vie retenus dans la servitude" (Héb. 2,15). C’est parce que le règne de Satan tenait tout entier dans la réalité physique et matérielle de la mort et de la corruption, que la destruction de Satan n’était possible que par une résurrection réelle de la chair –et non par la fuite de l’âme hors de la création vers une autre réalité de notre invention.

Ayant, habitant en eux, la Chair vivifiante du Christ, les fidèles sont délivrés de l’esclavage du diable ; et par la prière, le jeûne et l’amour désintéressé concrètement réalisé, ils obtiennent, dans la grâce de Dieu, en Christ et par le Saint-Esprit, la capacité de vaincre les conséquences de la mort, c’est-à-dire le péché. "… Les croyants portent, amoureusement, l’effigie de Dieu le Père, par Jésus Christ : et si nous ne sommes pas librement décidés, en Jésus Christ, à mourir de Sa passion, Sa vie n’est pas en nous. " (Magn. 5).

La réalité ontologique et la signification éthique de l’Incarnation sont tout aussi nécessairement unies et inséparables, que la mort et la résurrection du Christ. Nier l’un des deux termes, c’est ici comme là, rejeter aussi le second. Si le pouvoir concret et ontologique de "celui qui avait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable " (Héb. 2,14) n’a pas été détruit par la mort et la résurrection du Christ, alors le péché règne encore. "Si le Christ n’est pas ressuscité… vous êtes encore dans vos péchés" (1 Cor. 15,17). Dès lors, la lutte des chrétiens contre le péché et pour le salut, par amour désintéressé, perd toute signification et toute utilité. "Mangeons et buvons, car demain nous mourrons " (Ibid. 15,32).

Outre ces implications éthiques, si le Christ n’était pas ressuscité, il n’y aurait aucune espérance de vie après la mort. "Alors aussi ceux qui se sont endormis en Christ ont péri. Si c’est seulement dans cette vie que nous avons espoir en Christ, nous sommes les plis misérables de tous les hommes" (1 Cor. 15, 18-19). De ce fait, ceux qui nient la réalité de la naissance, de la mort et de la résurrection du Verbe incarné sont des "avocats de la mort", des "porteurs de mort" et "leur nom" s’appelle "infidélité" (Smyr. 5).

Pour saint Ignace, l’éthique chrétienne, dès lors, ne se réduit pas simplement à des lois morales que l’on imagine innées et appartenant à un monde présumé naturel, et que l’on pratiquerait dans le but d’atteindre un bonheur personnel, qu’il soit immanent ou transcendant. La prétendue quête naturelle de la sécurité et du bonheur est, en fait, une vie soumise à la dictature de la mort, ou la chair dominée par la mort, cherchant constamment la sécurité matérielle et morale de l’existence, et des valeurs de même nature. "…Qu’aucun d’entre vous ne considère son prochain avec les yeux de la chair : c’est en Jésus Christ que vous devez constamment vous aimer les uns les autres" (Magn. 5).

L’amour en Christ diffère vivement de l’amour "kata sarka" (selon la chair), c’est-à-dire de l’amour eudémonique et utilitaire de l’humanité dite naturelle. L’amour chrétien "ne cherche pas son intérêt" (Rom. 14, 7 et 15 ; 15,1-3 ; 1 Cor. 13,5 et 13 ; 10,24,29-11,1 ; 12,25-26 ; 13,1 sqq ; 2 Cor. 5,14-15 ; Gal. 5,13 et 6,1 ; Eph. 4,2 ; 1 Thess. 5,11). "Exhorte mes frères, au nom de Jésus Christ, à aimer leur épouse comme le Seigneur aime l’Église" ( A Pol. 5). Cet amour est de telle nature que le Christ "n’est s’est pas complu en Lui-même" (Rom. 15,3) mais "Il est mort pour tous, pour que ceux qui vivent plus désormais pour eux-mêmes" (2 Cor. 5,15).

Voilà pourquoi un mariage chrétien qui a comme motif l’amour désintéressé en Christ "est un grand mystère : mais je parle au regard du Christ et de l’Église" (Eph. 5,32). Cela veut dire que c’est un grand mystère pour les chrétiens seulement ; non que ceux qui se trouvent hors de l’Église ne soient pas mariés, mais parce qu’un mariage chrétien se situe dans une tout autre dimension. C’est pourquoi, "il est bon aussi que ceux qui se marient, tant hommes que femmes, contractent leur union avec l’approbation de l’évêque, afin que leur mariage soit selon le Seigneur, et non selon la passion" (A Pol. 5).

Du fait que le péché a pour principe un être personnel, Satan, la perfection en ce monde dépend, non certes totalement, mais en partie, de la qualité de la guerre menée contre les puissances du démon. Les œuvres bonnes ne représentent pas les clauses d’un marché conclu entre Dieu et l’homme, aux termes duquel Dieu serait tenu de récompenser des actes purement extérieurs de charité utilitaire. Elles sont bien plutôt le fruit de la double lutte contre le diable et pour l’acquisition de l’amour désintéressé et non utilitaire de Dieu et du prochain. Ainsi, la communion à la vie divine à travers la nature humaine du Christ ne suffit pas pour le salut. La vie sacramentelle ne donne aucune garantie magique pour la vie éternelle. Les chrétiens doivent aussi faire une guerre intense contre Satan. "Si nous endurons tous les assauts du prince de ce monde et leur échappons, nous atteindrons Dieu" (ou : nous nous réjouirons en Lui). (Magn.1).

Il est indispensable de saisir les rapports qui unissent de façon indissoluble, dans la Bible et dans l’ancienne Église, les puissances destructrices de la mort, de la corruption et de la maladie, avec la personne de Satan, si l’on veut comprendre l’attitude des premiers chrétiens à l’égard de la mort et du martyre. "Ils L’ont touché et ils ont cru, affermis à la fois par sa Chair et par son Esprit : d’où leur mépris de la mort, car ils étaient supérieurs à la mort" (Smyr.3). Celui qui craint la mort et reste donc esclave du péché, son rejeton, est incapable de vivre selon le Christ, "si nous ne sommes pas librement décidés, en Jésus-Christ, à mourir de Sa passion, Sa vie n’est pas en nous" (Magn.5).

Les canons de l’Église sont assez sévères pour ceux qui renieraient le Christ par crainte. Le renoncement au Christ provoqué par la peur et la mort était considéré comme une chute entre les mains du diable. Aussi le désir persistant de saint Ignace, que rien n’entrave son martyre prochain, n’était pas l’effet d’un quelconque enthousiasme eschatologique ou d’un dérangement psychique, mais venait, à l’évidence, de la conscience qu’il avait de la relation inséparable entre la mort et Satan. Car c’est Satan qui, avec la coopération de l’homme, est la cause personnelle du mal physique et éthique. Condamné à mort et, aux termes de la loi, déjà mort, Ignace ne pouvait songer à éviter le martyre. Cela aurait signifié : devenir l’esclave de Satan. "Le prince de ce monde veut m’emporter (ou : me capturer) et altérer les sentiments que je porte à mon Dieu (ou : mon opinion sur mon Dieu. Qu’aucun de vous qui êtes à Rome, dès lors, ne l’aide" Aux Rom. 7). Saint Ignace n’était pas un psychopathe. Au contraire, il avait, de la démonologie biblique, une compréhension aiguë (2 Cor. 2,11), qui non seulement gouvernait son approche et sa pratique personnelle de la foi, mais aussi toute la théologie de l’Église d’alors sur le martyre. "…Priez pour moi, pour que je réussisse…Si je souffre le martyre, c’est que vous m’aurez aimé ; si j’en suis écarté, vous m’aurez haï" (Aux Rom. 8). "…que mes membres soient mutilés, que tout mon corps soit brisé, que les pires tourments du diable viennent sur moi, pourvu seulement que j’atteigne Jésus Christ" (Ibid. 5).

 

 

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