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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 23:04

Stage d'iconographie, Atelier Saint-Jean-Damascène

Stage d'iconographie,
Atelier Saint-Jean-Damascène

 

 

L’ICÔNE :

UN ART SACRÉ

POUR NOTRE TEMPS

par père Michel Quenot

Peintre de talent et athée convaincu avant de découvrir au hasard du chemin le Christ, l’immigré russe en France Léonide Ouspensky († 1987) a voué sa vie à une redécouverte de l’icône. Il disait avec raison que si l’Église indivise du premier millénaire s’est battue pour l’icône, le temps est venu où l’icône se bat pour l’Église. C’est assez dire la place de l’icône dans la catéchèse mais encore faut-il la connaître suffisamment et éviter l’écueil fréquent aujourd’hui de la réduire à une simple image religieuse, ce qu’elle n’est pas.

Jusqu’au VIIème et dernier concile œcuménique de Nicée II, en 787, puis jusqu’à la victoire définitive de ses défenseurs en 843 – victoire qualifiée de « triomphe de l’Orthodoxie », c’est-à-dire de « la foi et de la louange justes » – l’icône a donné lieu à un affrontement violent au sein de l’Église indivise. Conscients de l’enjeu primordial, puisqu’il s’agit d’un élément essentiel de la foi chrétienne, des moines et des fidèles de tout rang ont payé de leur sang le témoignage pour les saintes images.

L’engouement actuel pour l’icône ne témoigne pas seulement d’une soif de sens, car ses structures et ses symboles sont souvent détournés à des fins étrangères par la publicité et l’art moderne. Certains voient en elle une image exotique qu’ils apprécient pour ses formes inhabituelles et son audace chromatique. Cette image insolite questionne, fascine, dérange, se fait parfois insistante au point de se graver dans l’esprit et le cœur. À peine découverte, elle risque d’être galvaudée. À côté des icônes fortes – véritable théologie par les formes et les couleurs – combien d’images usurpent le terme d’icône, images décadentes, hélas encore trop fréquentes dans les églises des pays de tradition orthodoxe qui se relèvent avec courage d’un asservissement dévastateur.

Mais qu’est-ce l’icône et pourquoi lui accorder une telle importance ? L’Ancien Testament est traversé par le désir de connaître le Nom de Dieu et de contempler sa Face (Ex 3, 13 et 18). En même temps, Dieu interdit les images sculptées (Ex 20, 4 ; Dt 4, 16) et ordonne aux Israélites en marche vers la Terre promise de détruire les images peintes et les statues de métal fondu des peuples dont ils reprennent le territoire (Nb 33, 52). La raison donnée à Moïse : « Ma Face, on ne peut la voir » (Ex 33, 23) s’explique par le fait que Dieu ne s’est pas encore incarné. Dans ces conditions, toute forme d’image et de représentation gravée ou sculptée conduit à l’idole avec pour corollaire un culte idolâtre, infidélité suprême envers celui qui s’est choisi un peuple parmi les nations de la terre.

Gardienne de l’icône jusqu’à ce jour, depuis l’évolution différentiée de la chrétienté d’Occident suite à l’éloignement progressif marqué par le schisme de 1054, l’Église orthodoxe rythme son année liturgique, qui commence le 1er septembre, par douze grandes fêtes dont la première est la Nativité de la Vierge Marie (8 septembre) et la seconde sa Présentation au Temple (21 novembre). Cette insistance marque l’importance de cette femme « plus vénérable que les Chérubins et incomparablement plus glorieuse que les Séraphins » – selon l’expression de la liturgie byzantine –, futur Temple vivant, par qui le Verbe va s’incarner. L’Annonciation (25 mars) prend une dimension cosmique, puisque l’Éternel entre dans le temps, l’Infini dans le fini. Sans semence humaine, la Vierge Marie conçoit par l’Esprit Saint la Deuxième Personne de la Sainte-Trinité. Nouveau buisson ardent et nouvelle Ève, elle est le lieu de la nouvelle Alliance par qui Dieu assume notre humanité.

Par sa Nativité, le Christ renverse le mur de séparation et réduit à néant le culte des idoles. Face visible du Dieu invisible – son image (eikon en grec) – il devient circonscrible par son insertion dans l’espace et le temps. Puisqu’il s’est ainsi manifesté, il peut être représenté. Mais pas n’importe comment ! L’histoire de la chrétienté est en effet jalonnée de tentations qui ont conduit certains à nier la divinité du Christ ou au contraire sa pleine humanité. Or, selon un adage patristique, « ce qui n’est pas assumé ne saurait être sauvé ». L’annonce au monde du Christ « vrai Dieu et vrai homme » implique de le représenter dans sa divino–humanité.

Cette exigence fait de l’iconographe un être à part qui doit être pleinement inséré dans le terreau de l’Église. On sait qu’Alexandre le Grand, l’empereur Auguste et bien d’autres, interdisaient la reproduction de leur effigie par une personne non agréée. Comment dès lors ne pas faire preuve de retenue dans la reproduction des traits du Fils de Dieu ? Bien plus, l’icône est le fruit d’une élaboration séculaire dont le contenu et la structure ne sauraient être laissés au libre arbitre de chacun. Image liturgique de l’Église orthodoxe et de l’Église indivise bien au-delà des limites temporelles de la séparation, elle est l’image verbale de textes liturgiques dont l’iconographe doit s’imprégner et vivre pour devenir un véhicule docile à l’Esprit. Qu’on le veuille ou non, l’ignorance de ces conditions conduit à peindre des icônes plus ou moins étrangères à l’enseignement de l’Église, et au lieu de guider, elles créent la confusion, égarent et frappent souvent par leur rigidité et leur froideur. Tracer les traits du Très-Haut est un ministère que l’on ne saurait s’arroger à la légère car il met en contact avec le feu divin, feu de l’amour, qui, comme le fleuve de feu dans l’icône du Jugement dernier, réchauffe le cœur des amis de Dieu mais brûle ceux qui s’en approchent sans revêtir une robe blanche.

Si l’Incarnation justifie l’icône du Christ, qui rappelle à son tour que « Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu », selon l’expression des Pères, l’icône du Christ postule aussi celle des hommes et des femmes divinisés. Le jour de sa Transfiguration sur le Mont Thabor, l’« Ami des hommes » – terme fréquent dans les prières de l’Église orthodoxe – se révèle dans sa vraie nature divino-humaine. Jusqu’à ce jour, les apôtres Pierre, Jacques et Jean l’ont regardé avec leur yeux de chair, de sorte que cette lumière intense et subite les jette à la renverse comme le montre l’icône de la fête. À l’encontre de l’icône de la Pentecôte où les apôtres figurent avec un nimbe, car ils ont reçu l’Esprit qui les sanctifie, les apôtres témoins de la Transfiguration n’ont pas encore reçu l’Esprit et ne supportent pas la lumière incandescente de la divinité. Cela explique leur agitation et l’absence de nimbe. Les présenter avec un nimbe témoigne d’une méconnaissance profonde de ce symbolisme puissant.

Dans l’approche du mystère du salut, les mots manquent souvent pour formuler et préciser. La raison raisonnante est crucifiée face au mystère. Quand le langage achoppe, les images prennent le relais des mots à travers le symbole qui relie le monde visible à l’invisible. Pour la Nativité du Christ, par exemple, se limiter à l’événement historique conduit à faire figurer un bébé dans une crèche avec tout le contexte émotionnel des « nativités » à l’italienne. L’horizon reste limité à l’humain et cet enfant ne diffère en rien des autres. L’icône, en revanche, ne colle pas à l’histoire. Elle s’en abstrait pour mieux l’assumer ensuite. L’icône de la Nativité évacue tout élément décoratif et émotionnel pour se concentrer sur l’événement de portée cosmique. En écho aux premiers versets de l’Évangile selon saint Jean, l’Enfant gît dans une cavité obscure, symbole des ténèbres où jaillit la Lumière du monde. Autre particularité, l’Enfant emmailloté de bandelettes comme Lazare au tombeau ne repose pas dans une crèche mais sur une sorte d’autel-tombeau, préfiguration du sacrifice à venir, car il est l’Agneau de Dieu, pain du ciel qui donnera sa chair pour la vie du monde. La présence des anges, ces lumières secondes, miroirs du Trois-fois-Saint, est justifiée par la divinité du Nouveau-né d’avant les siècles, celui qui dit : « Avant qu’Abraham fût, Je Suis » (Jn 8, 58). Étendue sur une couche de pourpre, couleur autrefois impériale et symbolisant sa dignité de Mère de Dieu, la Vierge Marie porte une étoile sur la partie frontale du voile (le Maphorion) couvrant toujours sa tête et sur chaque épaule, rappel de sa virginité avant, pendant et après sa maternité. Comme chacun de nous, Joseph se cabre face au mystère de cette nativité virginale et sa mise à l’écart relève d’une pédagogie remarquable visant à souligner qu’il n’est pas le géniteur de l’Enfant. Créations récentes dans le monde latin, les icônes dites de la Sainte Famille font le jeu de l’humanisme en accordant un semblant de paternité à Joseph. Cet exemple devrait suffire à mettre en garde contre toute tentative d’innovation en méconnaissance de la Tradition.

Pâque hivernale, la Nativité du Christ offre un parallèle avec l’icône de la Descente aux enfers – Anastasis en grec qui signifie relèvement –, image pascale de l’Église orthodoxe. Par sa mort sur la Croix d’où il embrasse l’humanité entière, le Nouvel Adam s’abaisse plus qu’aucun homme car ce sont nos souffrances qu’il porte. Il descend chercher le premier Adam dans ce lieu de ténèbres qu’est l’enfer, lieu de séparation dont il brise les portes d’airain et remplit de la lumière de sa divinité. L’icône le montre jaillissant tel l’éclair, et saisissant Adam et Ève par la main. À travers eux, c’est chaque homme qui est potentiellement relevé, à condition de saisir cette main tendue. Par sa mort sur la Croix, il a vaincu la mort et le signe de la croix est ainsi devenu un signe de victoire sur les ténèbres, sur la séparation et la mort. Nouvel Arbre de vie, la Croix est désormais l’Axe du monde et l’Échelle du Paradis.

Dans notre civilisation post-chrétienne, les chrétiens font les frais d’un emballage parfois désuet. Combien de rejets sont motivés par une vision caricaturale de la foi chrétienne véhiculée par des images et des chants anémiques, pour ne pas dire plus ? Combien se disent athées sans savoir qu’ils récusent un faux dieu confondu avec le vrai Dieu manifesté en Christ dont ils ignorent tout et n’ont surtout aucune expérience de rencontre personnelle ? Comme la musique, l’image sacrée doit retrouver un statut ontologique, toucher les profondeurs de l’être et véhiculer une présence.

L’image est incontournable dans la vie spirituelle. Refuser l’icône – image ontologique par excellence – puisque le fruit d’une vigoureuse Tradition séculaire ancrée dans la liturgie, conduit à se créer ses propres images avec toutes les dérives inévitables d’une imagination laissée à elle-même. Le terme « icônes modernes » est un abus de langage, car image liturgique, cela impliquerait que l’on change la liturgie, expression de la foi.

Dans une vision chrétienne, l’image par excellence est l’icône du Christ. Son nimbe cruciforme porte l’inscription Ο ών – “ Je suis Celui qui suis ”. Les autres icônes lui sont en quelque sorte ordonnées, puisque ses amis participent à ses énergies et le revêtent, accomplissement de l’injonction paulinienne : « vous avez revêtu le Christ » (Gal 3, 27). L’homme créé « à l’image de Dieu » est en effet à l’image de la Face visible du Dieu invisible, avec pour vocation d’accéder « à sa ressemblance ». La similitude des visages observés dans les icônes en découle.

L’icône est l’épiphanie des visages car celui qui entre pleinement dans la Lumière devient lumière – c’est le sens du nimbe doré – et « tout œil ». Quand les communistes russes et les musulmans fanatiques ont saccagé dans leur sphère d’influence les fresques et les icônes des églises et monastères, ils se sont acharnés sur les yeux, ces regards insoutenables posés sur eux, court-circuitant ainsi la présence des personnes qui invitent à la communion. Image matricielle, l’icône relie en effet à des personnes et fait entrer dans le monde à venir déjà mystériquement manifesté par ces visages aux grands yeux ouverts. Intemporelle, elle réalise l’alchimie d’extraire à la fois du temps et d’y insérer.

Rien dans l’icône authentique ne relève du hasard. Elle ignore le naturalisme, évacue le décoratif qui distrait de l’essentiel et rejette l’émotionnel qui traduit les passions. Chaque trait véhicule une énergie et il importe pour cela que l’iconographe se laisse traverser par l’Esprit Saint. Les cheveux, la barbe chez les hommes, les mains appelées « petit visage » et les pieds, les vêtements, les bâtiments etc., tout est porteur de sens et obéit à des formes précises. La chair transfigurée perd son opacité. Si l’on est déboussolé à la vue d’oreilles aux contours étranges, ce retournement vers l’intérieur indique que ces êtres de lumière ne sont plus à l’écoute du brouhaha de ce monde mais attentifs aux voix intérieures. Les bouches aux lèvres fines dépourvues de toute trace de sensualité symbolisent la maîtrise des passions : la chute se fait par l’oralité, c’est-à-dire par l’avidité qui fait préférer la créature au Créateur, de sorte que la restauration en Christ se fait dans un cheminement inverse par une réorientation du désir. Les traits du visage et les corps émaciés rappellent que tout cheminement chrétien s’accompagne du repentir et de l’ascèse, car mort-résurrection forment un couple inséparable.

Le chant pascal : « le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort » imprègne l’icône. Déjà présent dans les visages transfigurés, le Royaume à venir pointe vers le retour du Roi de gloire. C’est assez dire la tension eschatologique provoquée par l’icône qui accompagne dans l’aujourd’hui en donnant un avant-goût d’éternité. Sa perspective inversée qui consiste à projeter la scène vers celui qui la contemple au lieu de développer un point de fuite se perdant à l’horizon engage au dialogue et à la communion. Elle répond à l’esprit des Béatitudes qui inverse les valeurs de ce monde, car le leitmotiv du Royaume à venir n’est pas : bienheureux les riches, les violents et les hédonistes, mais bienheureux les pauvres en esprit, les doux et les cœurs purs.

L’usage des matériaux mériterait une étude à part. Tant la nature malmenée que l’environnement menacé traduisent une crise que le développement d’un monde virtuel aux dépens de la réalité ne fait qu’exacerber. La crise est avant tout de nature spirituelle. Or l’icône clame la beauté de la création et les vieilles icônes témoignent de l’usage de matériaux nobles : bois de tilleul en Russie, pigments naturels pour les couleurs, pierres précieuses concassées et broyées, feuille d’or pour les nimbes et souvent le fond de l’icône. À moins de contraintes économiques particulières, comment justifier une planche en aggloméré qui signalise la même distance au bois que la pierre au béton, matière fragmentée et bâtarde ? L’usage de la couleur acrylique est également sans commune mesure avec des pigments qui véhiculent une énergie que la matière de synthèse n’a pas, sans parler de la beauté. À travers les matériaux de l’icône, c’est toute la matière du monde créé qui est promue à la transfiguration. L’arbre qui fournit la planche de l’icône où s’inscrit le visage du Christ, de sa Mère et des saints rassemble en lui la forêt entière. S’il en est ainsi, on regarde les arbres avec d’autres yeux et il devient possible de faire eucharistie, c’est-à-dire d’offrir en retour à Dieu sa création.

Dans un monde où les dieux païens et l’énergie démoniaque envahissent la place, l’icône se révèle comme un antidote aux images de mort. Elle donne l’occasion de se laver les yeux. « La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier

sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! » (Mt 6, 22-23). Occasion de mettre de l’ordre dans nos images et d’être plus vigilants face à celles qui nous assaillent ! Sans une rigueur à ce niveau, nous devenons facilement le jouet des passions qui se développent à partir des images et en créent de nouvelles.

Si la tradition biblique place la genèse de l’histoire humaine dans un face à Face avec Dieu, l’achèvement des temps sera marqué, selon le livre de l’Apocalypse, par une lutte pour imposer l’image de la Bête (Ap 13, 13-17) – c’est-à-dire l’imagerie maléfique de la Grande Prostituée (Ap 17, 1ss), qui sera finalement vaincue. Alors le Christ se manifestera aux hommes : Face visible du Dieu invisible déjà contemplée dans l’icône.

La découverte ou redécouverte de l’icône implique enfin sa vénération. Ce n’est pas la planche de bois qui est vénérée mais celui qui par amour pour les hommes a accepté de devenir matière et de prendre visage humain. L’inscription Ο ών dans le nimbe du Christ invite à l’invocation du Nom qui est au-dessus de tout nom car « quiconque invoquera le Nom du Seigneur sera sauvé », dit l’apôtre Pierre (Ac 2, 21). Et celui qui se donne à voir dans l’icône est le même qui se donne à manduquer dans l’eucharistie.

À la suite du Logos (Λογος) – Parole incarnée qu’est le Christ –, les saints sont devenus parole. Voilà pourquoi leur image verbale qu’est l’icône les rend si proches de nous. À travers leur vénération, ils entrent dans notre vie et deviennent des amis fidèles qui nous soutiennent et nous guident dans notre marche à la suite de l’Ami des hommes.

Puisque l’icône actualise « l’aujourd’hui » des textes liturgiques et rend présent l’histoire du salut, elle constitue le creuset par excellence d’une catéchèse et d’une nouvelle évangélisation. À condition cependant de ne pas brûler les étapes et de prendre le temps d’en assimiler la nature et à travers son ancrage dans la Tradition.

Dans un monde privé de repères, l’icône est une balise qui laisse entrevoir une autre réalité, la Réalité. Il faut faire silence en son cœur pour écouter son message et amorcer un dialogue de vérité. Son contact nous vivifie et nous aide à voir dans l’autre le tout Autre.

Article publié dans la revue 
Catéchèse, No 167, 2002.


L’ICÔNE ET LE COSMOS

par père Michel Quenot


La contemplation d’un ciel étoilé émerveille et questionne. Quelle place accorder à l’homme dans l’univers ? Poussière humaine mêlée aux poussières d’étoiles ? Et la planète terre ? L’équivalent d’une balle de tennis par rapport aux grappes de galaxies et aux espaces encore inconnus !

Les découvertes récentes mettent en évidence le « phénomène humain » dans un cosmos dont les limites ne cessent de reculer. Vides et froids, les espaces sidéraux paraissent hostiles à l’homme en quelque sorte égaré sur la seule planète offrant – à notre connaissance – les conditions de sa survie. Mais la terre qui le porte et le nourrit subit de plein fouet les conséquences de ses désirs insatiables, attitude prédatrice mettant en péril l’équilibre planétaire et la survie de l’écosystème.

La relation de l’homme au cosmos dépend à la fois de l’image qu’il s’en fait et de l’image qu’il se fait de lui-même. Qui est-il ? Où va-t-il ? Quel sens donner à la vie et au monde matériel ambiant ? La réponse à ces questions cruciales engage l’homme : corps, âme, esprit. Si la science livre un premier éclairage, elle s’arrête aux frontières de l’invisible, de l’intemporel et de l’éternel.

Face au mystère, la Révélation offre des clefs de lecture en perspective inversée. « Vrai Dieu et vrai homme », le Christ Jésus s’est incarné sur terre où il est mort et ressuscité. En sa Personne, l’humanité est entrée par son Ascension au sein de la Sainte Trinité, et, selon sa promesse, son retour glorieux marquera l’aube d’une Terre nouvelle. Créateur et Maître du cosmos, il a réunifié en lui le ciel et la terre, le visible et l’invisible, l’humain et le divin.

Image de Dieu le Père invisible, le Christ cosmique est l’accomplissement de tout homme créé à son image. Image du Royaume, l’icône authentique reflète la création transfigurée et donne une vision chrétienne du cosmos empreint du souffle de l’Esprit. « Nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, dit saint Paul, mais viendra le temps où nous verrons face à Face » (1 Co 13, 12).

Ayant trouvé un jour refuge dans une grotte, lors d’une tempête de sable en plein désert, je vis cheminer dans ma direction un ermite dont j’ignorais la présence. Rencontre inoubliable ! Au terme d’un long échange, il s’éloigna en faisant de grands signes d’adieu. Avant de disparaître derrière un amoncellement de sable, il agita une dernière fois les bras sur le fond du ciel opaque comme un jour de brouillard épais. Malgré la visibilité réduite, j’eus l’impression d’un regard pénétrant, d’un dernier face à face lumineux qui me remplit de joie. Souvenir intense que le temps écoulé n’a pas gommé ! Comment ne pas songer au récit du prophète Élie pour qui Dieu n’était ni dans le vent, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu mais dans la brise (1 R 19, 11-12). Ce jour là, il me semble bien qu’il était dans la tempête de sable !

Modeste contribution dans le débat sur l’état de la terre et sur la crise de l’environnement avec son lot de problèmes écologiques, ce travail dégage par touches successives, à partir d’un indispensable état des lieux, l’apport d’une théologie de l’icône qui inclut les divers aspects de la vie. Au désenchantement de l’homme, taraudé par sa propre corruptibilité et par celle du monde ambiant en décomposition, l’icône annonce l’émergence d’un homme renouvelé, d’un Ciel nouveau et d’une Terre nouvelle.

Introduction du livre de Michel Quenot, 
L'icône et le cosmos - 
Un autre regard sur la création

Éditions Saint-Augustin, 2004.


DU DIEU-HOMME À L'HOMME-DIEU

par père Michel Quenot


Le changement marque notre époque dominée par les technologies de l’information et de la communication qui abolissent l’espace et le temps. Cette suppression pose la question de l’Infini et de l’Intemporel, de la présence au cœur de l’absence et du vide.

Dans un autre registre, l’horloge du temps rythme le monde. Si le temps semble parfois suspendu, l’attente ou la souffrance font désirer son accélération, puis les bons moments de la vie nourrissent le désir de le freiner. Souvent sans se l’avouer, l’homme a soif d’éternité, taraudé qu’il est par le désir d’une vie au-delà des contingences d’un corps voué à la déchéance physique et à la mort. De nombreux mythes suggèrent la vie après la vie. Dans l’Antiquité, plusieurs traditions considèrent les poètes comme des immortels. Mais cette sortie du temps prend une dimension particulière chez les chrétiens qui vénèrent des hommes de lumière, vrais immortels, parce que témoins d’une réalité au-delà de la perception sensible.

Un seul est saint ! Or ces éternels vivants participent à la sainteté du Très-Haut. Comment ? C’est le sujet de cet essai qui entraîne sur des terres à l’abandon de nos jours, par ignorance de leur beauté étouffée et sacrifiée à des intérêts immédiats, mais en raison aussi de malentendus et de confusions sur la vraie destinée de l’homme. Ceux que l’on désigne du nom de « saints » n’ont rien à voir avec ces êtres falots et charnels trop souvent suggérés par une imagerie idolâtre qui égare, imagerie ancrée dans le monde des passions étranger au Royaume ainsi dénaturé.

Si les saints ne sont pas à la mode, la sainteté l’est moins encore. En parler peut paraître à priori d’un autre âge, mais le sujet s’avère d’une brûlante actualité à une époque privée de repères et condamnée à l’absurdité du sens de la vie. Loin de relever de l’accessoire, la sainteté concerne chaque personne au plus haut degré. Gorgée de sens, elle pointe vers ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, ce qui l’élève et en fait un être à part au cœur de la création. Comme l’écrit saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens, les saints sont des êtres qui portent un trésor dans des vases d’argile (2 Co 4, 6-7), car leur force vient d’ailleurs.

Mais qui sont ces luminaires ? Comment se sentir concerné, dans un monde post-chrétien, par des hommes et des femmes - vestiges d’un passé révolu - ayant vécu à des siècles de distance dans un milieu et des conditions si diverses ? Transcendant l’espace et le temps, ces phares sont pourtant nos contemporains les plus proches. Ils nous précèdent à la fois dans le passé et dans le futur qu’est le monde à venir, immergés qu’ils sont dans l’aujourd’hui de Dieu, participant pleinement à la quotidienneté du monde qu’ils soutiennent comme autant de piliers.

Parmi cette nuée de visages lumineux, connus et inconnus, nous avons fait un choix nécessairement arbitraire. Après la Mère de Dieu, bénie entre toutes les femmes et qui les représente merveilleusement, nous avons retenu des saints de l’Église indivise du premier millénaire et deux saints russes assez connus pour être proposés aux autres traditions chrétiennes.

Intermédiaires entre le ciel et la terre, le monde angélique joue un rôle important dans la sauvegarde du cosmos et de nos vies. Qui sont ces Incorporels incandescents, pur reflet de la sainteté de Dieu ? Nous prendrons pour exemples les archanges Michel et Gabriel, connus pour leurs interventions capitales dans l’histoire humaine.

Entrer dans la dynamique de la sainteté et découvrir des géants spirituels, c’est communier à leur pensée et à leur amour en acte du Trois-fois-Saint qui glorifie ceux qui le glorifie (1 S 2, 30). Épiphanie (manifestation) des visages, l’icône convie à la rencontre dans le face-à-face. C’est là que se tisse un lien profond, organique et personnel avec les saints qui deviennent des amis proches. Dans un monde impersonnel et froid, ces visages de lumière clament en effet la primauté de la personne, rappel vivant que Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne dieu.

Introduction au livre de Michel Quenot, 
Du Dieu-Homme à l'Homme-Dieu : 
L'image de la sainteté et 
la sainteté des images,
 Cerf, 2004.

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