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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 05:44

 

DIX-SEPTIÈME HOMÉLIE.

 

ANALYSE. Saint Chrysostome commence ce discours par remercier Dieu d'avoir suspendu les châtiments dont Antioche était menacée, et il loue le zèle que les moines et les solitaires déployèrent en cette circonstance. — Mais parce que les philosophes païens restèrent indifférents aux calamités publiques ; il n'oublie pas de faire ressortir ce contraste , et en prend occasion d'exalter la charité chrétienne. — Cependant, comme Antioche perdait plusieurs de ses privilèges, et entre autres le titre de métropole, l'orateur montre que la véritable gloire d'une ville réside bien moins dans des titres honorifiques que dans le mérite et les vertus de ses habitants. — Sous ce rapport, Antioche peut se glorifier d'avoir la première donné aux disciples de Jésus-Christ le nom de chrétiens, d'avoir largement secouru l'Eglise de Jérusalem dans une grande famine, et d'avoir repoussé les doctrines erronées que des juifs voulaient y répandre. — Ce sont là des titres de gloire dont on ne peut la dépouiller; et il exhorte ses auditeurs à les maintenir par leur piété et leur religion.

 

1. Nous avons tous aujourd'hui un légitime motif de dire avec le Psalmiste : béni soit le Seigneur Dieu d'Israël, qui seul opère les merveilles! (Ps. LXXI, 18.) Car ce que nous voyons est véritablement miraculeux, et au-dessus de toute prévision humaine. Antioche et toute sa population allait être submergée; déjà même l'abîme semblait l'engloutir, lorsqu'en un clin d'oeil le Seigneur l'a sauvée du naufrage. Grâces lui soient donc rendues, et de ce qu'il a daigné apaiser la tempête, et de ce qu'il a voulu la permettre ! Oui, que nos lèvres bénissent la main qui nous a arrachés à la mort, et qui d'abord nous avait conduits à cette extrémité, et exposés à ce danger. C'est ainsi que saint Paul nous ordonne de rendre grâces en toutes choses. Car sous sa plume ces mots : rendez grâces à Dieu en toutes choses (I Thess. V, 18) comprennent non-seulement la délivrance de l'affliction, mais encore l'envoi même de cette affliction, puisque tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu. (Rom. VIII, 28.) Aussi devons-nous, en témoignage de reconnaissance pour la cessation de ces maux que nous n'oublierons jamais, nous adonner davantage à la prière, aux supplications et aux nombreuses pratiques de la piété. Lorsqu'éclata l'incendie de nos malheurs, je pensais moins à vous instruire qu'à vous porter à la prière; et aujourd'hui que cet incendie est éteint, je dis qu'il faut redoubler nos prières, répandre des larmes plus abondantes, et exciter en nos coeurs une componction plus vive, et travailler à notre salut avec un zèle plus ardent et une vigilance plus inquiète.

Et en effet, tel était l'excès de ces maux, que (89) par eux-mêmes ils nous retenaient malgré nous dans la vertu, et nous rendaient plus attentifs à nos devoirs. Mais aujourd'hui que ce frein salutaire s'est éloigné avec l'orage qui menaçait nos têtes, il est à craindre que nous ne retombions dans notre ancienne tiédeur, et que nous ne devenions lâches parce que nous sommes moins effrayés. L'on pourrait donc nous appliquer cette parole du Psalmiste : Quand le Seigneur les frappait, ils le cherchaient; ils revenaient à lui, et l'imploraient avec ardeur. (Ps. LXXXII, 38.) Aussi Moïse donne-t-il cet avis aux enfants d'Israël : Lorsque vous vous serez nourris et rassasiés du fruit de vos champs et de vos vignes, souvenez-vous du Seigneur votre Dieu. (Deut. VI, 12, 13.) Aujourd'hui donc vos dispositions paraîtront sincères, si votre piété se maintient: car vous savez que plusieurs ne voulaient y voir qu'un effet de la crainte et de l'appréhension du châtiment. Mais le meilleur moyen de vous en faire un mérite réel, est d'y persévérer.

L'enfant auquel on impose un maître sévère, est humble, modeste et retenu. Quoi d'étonnant ! il redoute l'oeil du maître, et tous attribuent sa sagesse à cette crainte. Mais s'il continue à se montrer tel, lorsqu'il est affranchi de toute surveillance, on lui fait honneur même des vertus de sa jeunesse. Imitons cet exemple, et persévérons dans nos pieuses dispositions, afin que le Seigneur puisse louer le zèle de notre première conversion. Nous avons craint les derniers malheurs, le pillage de nos biens et l'incendie de nos maisons. Antioche allait disparaître de la face de la terre, ses monuments devaient être détruits, et l'on s'apprêtait à promener la charrue sur leurs débris. Mais voici que tout s'est borné à une terrible attente, et que ces menaces ne se sont pas réalisées. Bien plus, le Seigneur ne s'est point contenté de nous sauver miraculeusement de cet imminent péril, il a voulu y ajouter un nouveau bienfait, et répandre sur cette ville une gloire nouvelle: c'est ainsi que l'appréhension seule du malheur nous a rendus meilleurs. Comment? je vais le dire.

Les commissaires de l'empereur envoyés pour informer contre les séditieux avaient dressé leur redoutable tribunal, et ils se préparaient à punir sévèrement les coupables. Tous, nous n'attendions que les supplices et la mort, lorsque les solitaires qui peuplent les montagnes voisines montrèrent quelle est la charité chrétienne. Dès qu'ils aperçurent l'orage qui de tous côtés enveloppait cette ville, d'eux-mêmes, et sans être appelés, ils s'empressèrent de quitter ces grottes et ces cavernes où depuis tant d'années ils. vivaient morts au monde : ils parurent donc parmi nous comme des anges descendus du ciel, et l'on eût dit qu'Antioche était devenue un véritable paradis, parce qu'on rencontrait partout ces pieux anachorètes; leur présence seule était pour nous tous, au milieu de la douleur et de l'effroi général, un puissant motif de consolation et de résignation chrétienne ; et en effet , qui eût craint encore la mort en les voyant, et qui n'eût méprisé la vie ?

Mais la pieuse hardiesse de leurs paroles n'était pas moins admirable; ils abordaient les commissaires avec une généreuse intrépidité, et sollicitaient la grâce des coupables. Tous étaient prêts à répandre leur sang, et à donner leur vie plutôt que de ne pas arracher aux supplices ceux qui étaient déjà emprisonnés; ils protestaient donc qu'ils ne se retireraient point qu'ils n'eussent obtenu le pardon des coupables, ou du moins la permission de les accompagner à la cour. Notre empereur, disaient-ils, est chrétien, pieux et compatissant , et nous sommes certains de le réconcilier avec la criminelle Antioche, c'est pourquoi nous ne vous permettons ni de tremper votre glaive dans le sang de ses habitants, ni de faire tomber une seule tête. Voulez-vous rejeter nos prières? eh bien ! nous mourrons avec nos frères. Le crime d'Antioche est grand, nous l'avouons, mais il n'est pas au-dessus de la clémence impériale. Tel était leur langage, et l'un d'eux ajouta cette parole pleine de sens et de sagesse : Les statues renversées sont déjà relevées et remises dans leur premier état, et la sédition a été promptement réprimée; mais si vous faites périr l'homme, créé à l'image de Dieu, comment pourrez-vous rétablir cette image ? Ressusciterez-vous les morts, et rendrez-vous la vie à des cadavres ?

2. C'est ainsi qu'ils s'exprimaient avec une généreuse liberté; mais qui ne s'en étonnerait, et qui n'admirerait ce noble dévouement? nous avons vu la mère d'un condamné s'élancer, la tête nue et les cheveux épars, au-devant d'un des juges, saisir son cheval à la bride, traverser la place publique et entrer avec lui dans la salle du tribunal. Tous, nous en avons été comme stupéfaits, et tous, nous avons admiré (90) cet héroïsme de l'amour maternel. Mais combien plus admirable encore est celui de ces pieux solitaires. Et en effet, quand cette femme eût péri pour sauver son fils, quoi d'étonnant? nous savons quelle est l'énergie de la nature, et quelle est la force invincible du cœur d'une mère. Mais nous ne sommes point les enfants de ces généreux solitaires, et ils ne nous ont point élevés; ils ne nous connaissaient même pas de nom, et ils n'avaient eu avec nous aucun rapport social. Seulement ils ont appris que nous étions malheureux, et aussitôt ils nous ont aimés jusqu'à donner pour nous mille vies, s'ils les eussent possédées. Ne m'objectez point qu'ils n'ont pas été mis à mort, et qu'ainsi ils n'ont point répandu leur sang, car ils se sont exprimés devant les juges avec cette hardiesse qui suppose des hommes résolus à mourir. Oui, ils sont descendus de leurs montagnes pleins de ces généreuses dispositions; et s'ils ne se fussent préparés à la mort, eussent-ils jamais parlé avec une telle intrépidité, et eussent-ils montré un tel courage ! ils ne cessaient chaque jour d'assiéger la porte du prétoire pour arracher les condamnés aux mains des bourreaux.

Mais où se cachaient alors ces philosophes païens, à la longue barbe et au long manteau? ces philosophes qui marchent, gravement appuyés sur un bâton, impudents cyniques, inférieurs même aux petits chiens qui sous nos tables mangent les miettes du festin, et vils esclaves de leur ventre? ils avaient tous quitté la ville; ils s'étaient tous retirés, et se tenaient blottis dans le creux des cavernes. Cependant nos pieux solitaires, eux qui prouvent par leurs actions quelle est l'excellence de leur philosophie, n'ont pas craint de se montrer sur nos places publiques comme s'il n'y eût eu aucun danger à paraître dans l'infortunée Antioche. Les citoyens fuyaient vers les montagnes et les déserts, et les habitants du désert accouraient vers la ville. Leur conduite confirmait ainsi cette vérité, que je n'ai cessé de vous répéter depuis quelques jours, savoir, que ni le fer, ni le feu ne sauraient effrayer l'homme réellement vertueux. Car sa sagesse l'élève au-dessus de tous les événements heureux ou malheureux, la prospérité ne l'amollit point, et l'adversité ne peut ni le décourager, ni l'abattre; mais toujours égal à lui-même, il déploie toujours la même énergie et le même courage.

Eh ! qui n'eût reculé devant les difficultés de notre situation? Les citoyens les plus puissants et les plus riches, et ceux même qui étaient le plus en faveur auprès du prince, abandonnaient leurs maisons, et ne songeaient qu'à sauver leur vie. Toute relation d'amitié ou de parenté avait cessé; en sorte que sous la pression des malheurs présents on ne connaissait plus personne, et que l'on cherchait à n'être connu de personne. Mais nos pieux solitaires, hommes pauvres et qui ne possédaient qui une méchante tunique, hommes rustiques et qui ne présentaient qu'un grossier extérieur, hommes étrangers à la société et qui n'habitaient que les montagnes et les forêts surent alors allier le courage du lion à la sagesse et à la prudence du philosophe; ils parurent donc au sein d'Antioche tremblante et épouvantée, et quelques jours, que dis-je? quelques instants leur suffirent pour dissiper la frayeur générale. On cite de vaillants guerriers qui ont mis en fuite leurs ennemis par leur seule présence et le son de leur voix, sans même en venir aux mains: et c'est ainsi que le même jour a vu ces pieux anachorètes descendre de leurs montagnes, intercéder en notre faveur, dissiper nos craintes et regagner leurs solitudes. Tel est le triomphe de la philosophie que Jésus-Christ est venu enseigner aux hommes.

Et pourquoi parler ici des riches et des puissants, puisque les commissaires impériaux, quoique investis de pleins pouvoirs, avouaient à ces pieux solitaires qu'il ne leur était pas libre d'accorder à leurs prières le pardon des coupables? Il est également criminel et dangereux, disaient-ils, d'outrager l'empereur et de laisser impunis ceux qui l'ont outragé, mais la puissance de ces hommes divins surmonta tous les obstacles; et ils supplièrent avec tant de magnanimité et de persévérance qu'ils obtinrent des juges une faveur qui excédait leur pouvoir. Déjà plusieurs coupables étaient saisis: eh bien ! ils amenèrent les magistrats à suspendre toute sentence capitale, et à renvoyer toute l'affaire à la décision de l'empereur, car ils assuraient que celui-ci ne pourrait leur refuser la grâce des séditieux; et déjà ils se préparaient à partir pour se présenter à la cour. Mais les commissaires, par considération pour leurs vertus, et par admiration de leur généreux dévouement, ont voulu leur épargner les fatigues d'un aussi long voyage; ils se sont donc chargés de déposer eux-mêmes (91) au pied du trône leur humble supplique, et ils sont partis, nous faisant espérer de la part de l'empereur une amnistie générale : c'est la grâce que nous attendons tous.

D'ailleurs, ces pieux solitaires qui pendant la première instruction de cette affaire avaient fait entendre des paroles si pleines de sagesse, n'ont pas écrit des lettres moins touchantes; ils ont supplié l'empereur de nous pardonner, et ils ont offert leurs têtes, s'il voulait absolument frapper quelques victimes. Tel est le sens des lettres qu'emportent les commissaires, et elles feront plus d'honneur à notre ville que mille couronnes. Le récit de cette héroïque conduite parviendra jusqu'à l'empereur; la capitale l'apprendra, et bientôt l'univers entier saura qu'Antioche compte parmi ses habitants de pieux solitaires qui rappellent la généreuse intrépidité des apôtres. La lecture de ces lettres révélera à toute la cour la magnanimité de leurs sentiments: tous les admireront, et tous vanteront le bonheur de cette ville. Ainsi se dissiperont à notre égard les soupçons et la malveillance, et l'on saura que la sédition est bien moins le fait des habitants d'Antioche que celui de quelques étrangers et vagabonds. Oui, le témoignage de ces pieux solitaires attestera hautement le calme et la retenue de nos moeurs.

Ne nous livrons donc point, mes chers frères, à une sombre tristesse, et tout au contraire affermissons-nous dans une bonne espérance. Car si déjà la sainte hardiesse de quelques hommes a pu détourner ce premier orage, que ne pourra achever une pieuse confiance en Dieu ! Au reste, l'événement de ce jour sera notre réponse aux païens quand ils voudront nous vanter leurs philosophes; et en effet, la conduite de ceux qui parmi eux se parent de ce nom, montre bien que toute là vertu de leurs anciens sages n'a été qu'une fable et un mensonge, mais la fermeté de nos pieux solitaires confirme tout ce qu'on nous raconte de Pierre -et de Jean, de Paul et des autres apôtres. Parce qu'ils ont succédé à leur piété, ils ont déployé le même courage ; et parce qu'ils ont été instruits à la même école, ils ont imité leurs vertus; ainsi il n'est plus besoin de recourir à l'histoire pour démontrer l'héroïsme des apôtres; les faits eux-mêmes parlent assez haut, et les disciples attestent la vertu de leurs maîtres. De même aussi il est inutile de beaucoup parler pour réfuter les fables du paganisme et montrer toute la stérilité de sa philosophie. Ce que nous voyons aujourd'hui, et qu'on raconte des temps anciens prouve évidemment que dans ces prétendus sages tout a été mensonge, mise en scène et hypocrisie.

Mais il est juste de dire que nos prêtres n'ont pas déployé moins d'intrépidité que les solitaires, et qu'à leur exemple ils se sont dévoués à notre salut. L'un d'eux se rendait au camp des prétoriens, résolu d'y mourir martyr de sa charité envers vous, s'il ne pouvait fléchir l'empereur. Les autres demeurant ici, se joignaient à nos pieux anachorètes et s'efforçaient avec eux de retenir les juges. Ils ne leur permettaient point d'entrer dans le prétoire qu'ils n'eussent promis de surseoir à toute condamnation; et lorsqu'ils se refusaient à faire cette promesse, ils insistaient de nouveau avec une sainte hardiesse. Mais quand les juges y consentaient, ils se jetaient à leurs genoux, et leur baisaient les pieds et les mains. C'est ainsi que tour à tour ils se montraient pleins de hardiesse et d'humilité. Et en effet dans eux la hardiesse n'était pas orgueil : on le vit bien, quand ils ne rougirent point de se jeter aux genoux des juges et de baiser leurs pieds. Mais aussi leurs premiers actes de hardiesse prouvaient que cette humilité n'était point en eux une vile flatterie, et qu'elle ne partait ni d'une basse servilité, ni d'un oubli de dignité. A ces premiers avantages de nos malheurs, se joignent encore ces exemples de modestie et de charité qui semblent avoir transformé Antioche en un monastère. Des statues d'or érigées sur ses places publiques lui seraient un ornement moins brillant; et aujourd'hui je la contemple toute rayonnante de gloire, parce qu'elle a su déployer ses propres richesses, et par la pratique des vertus chrétiennes, se dresser à elle-même des statues.

Mais déjà l'empereur a prescrit contre nous des mesures rigoureuses et sévères ! et d'abord, elles le sont peu en elles-mêmes, et puis elles ont aussi leur côté avantageux. Car dites-moi, en quoi consiste cette rigueur? on a fermé le théâtre, on a interdit l'entrée du cirque, c'est-à-dire qu'on a momentanément tari les sources du vice et de la dépravation. Ah ! plût au ciel que jamais il ne fût permis de les rouvrir ! Et, en effet, c'est de ces sources que le mal s'infiltre dans Antioche, et c'est à ces eaux empoisonnées que s'abreuvent tous ceux qui sont (92) la honte de nos moeurs, et qui, vendant leurs applaudissements à de vils histrions, risquent leurs têtes pour trois oboles, et répandent parmi nous le trouble et la confusion. Tel est donc le sujet de votre tristesse, mon cher frère; mais vous devriez vous en réjouir et en remercier l'empereur. Car sa vengeance corrige nos vices, sa sévérité réforme nos moeurs, et sa colère relève nos vertus.

Vous vous plaignez encore de ce qu'on vous interdit les bains publics. Mais, en vérité, est-il si dur qu'une douce violence vous arrache à une vie de luxe et de délices pour vous ramener à une conduite réglée et chrétienne. Enfin vous vous attristez de ce qu'Antioche a perdu sa dignité première, et de ce que désormais elle ne sera plus nommée la métropole de l'Asie. Mais que devait donc faire l'empereur? approuver la sédition, et remercier les séditieux? Eh ! qui ne l'eût blâmé de ne pas témoigner son indignation par quelque châtiment public? N'avez-vous pas observé que les pères usent d'une pareille sévérité à l'égard de leurs enfants? Ils les éloignent de leur présence et ils leur interdisent leur table. C'est ainsi qu'a agi l'empereur : il nous a imposé une punition qui, sans nous causer un grand mal, ne laisse point que d'être une utile correction. Au reste rappelez-vous ce que nous pouvions craindre ; comparez ensuite le châtiment. à l'offense, et vous comprendrez quelle a été envers nous la bonté du Seigneur.

Vous vous plaignez donc de ce qu'Antioche a perdu sa gloire. Mais apprenez en quoi consiste la véritable gloire d'une ville, et vous saurez que les vices de ses habitants peuvent seuls la lui ravir; pensez-vous donc que la gloire d'une cité dépende de son titre de métropole, de la grandeur et de la beauté de ses monuments, du nombre des colonnes qui soutiennent ses vastes portiques, de ses places et promenades publiques, et du rang élevé qu'elle tient parmi les autres villes ? Non, sans doute ; car la vertu et la piété de ses habitants constituent seules sa véritable grandeur, son éclat et sa sûreté : en sorte que si ce double avantage lui manque, elle ne mérite plus aucune considération , quels que soient les privilèges dont le prince puisse la gratifier. Voulez-vous donc connaître la gloire d'Antioche et ses titres d'honneur ? je vais vous les détailler, afin de vous instruire et de vous exciter à une généreuse émulation. Eh bien ! quelle est la gloire de notre ville ? C'est que ce fut à Antioche que les disciples reçurent le non de chrétiens. (Act. II, 26.) Elle ne partage cette gloire avec nulle autre ville, pas même avec Rome; sous ce rapport elle peut défier l'univers entier, parce que la première elle s'est distinguée par l'ardeur de son amour pour Jésus-Christ, par son empressement à embrasser l'Evangile et sa constance à confesser la foi.

Voulez-vous . connaître une autre gloire d'Antioche, et un autre de ses titres d'honneur? La Judée était menacée d'une cruelle famine, et les chrétiens d'Antioche résolurent, chacun selon ses moyens, d'envoyer une abondante aumône à leurs frères de Jérusalem. (Act. II, 28, 29.) Voilà donc une seconde gloire, celle de la charité dans un temps de famine. La rigueur des temps ne resserra point leurs coeurs, et la crainte d'un malheur semblable ne refroidit point leur empressement. Ils prodiguèrent leur propre bien quand tous les autres devenaient avides et avares, et ils soulagèrent les indigents autour d'eux, et même au loin. Combien éclatèrent alors leur foi en Dieu, et leur charité à l'égard du prochain ! Voulez-vous connaître encore une troisième gloire d'Antioche ? Quelques juifs venus ici y apportèrent le trouble en introduisant les observances de la loi mosaïque. (Act. XV, 4.) Mais nos pères ne purent supporter cette doctrine mauvaise; ils la rejetèrent, et s'étant réunis, ils députèrent à Jérusalem Paul et Barnabé; c'est à ce sujet que les apôtres décrétèrent que désormais les prescriptions légales devaient cesser dans tout l'univers.

Telle est la gloire véritable d'Antioche, et tels les titres d'honneur qui lui assurent la dignité de métropole, non sur la terre, mais dans le ciel; tous les autres privilèges sont fragiles et incertains, car ils se bornent tous à la vie présente, et souvent même ils disparaissent avant elle, comme nous le voyons aujourd'hui. Ainsi une cité dont les habitants ne se distinguent point par leur piété, est à mes yeux un ignoble village, et même une caverne de voleurs. Et pourquoi parler d'une cité? Je veux vous prouver que la vertu seule fait la gloire de l'homme, et je vous cite non l'exemple d'une ville quelconque, mais celui du temple de Jérusalem qui était le lieu le plus saint de la terre; c'est dans ce temple que s'accomplissaient les cérémonies du culte, le sacrifice et la (93) prière; il renfermait le saint des saints, l'arche du testament, les chérubins et l'urne d'or, témoignages éclatants de l'amour tout spécial du Seigneur envers le peuple juif. Là Dieu faisait entendre ses oracles, et inspirait ses prophètes. Ce temple était bien moins le chef d'oeuvre d'un art humain qu'un type émané de la sagesse éternelle; les murs brillaient de l'éclat de l'or, et la perfection de l'art, qui relevait le prix de la matière, se joignait à elle pour en faire le temple unique de l'univers. Mais que parlé je d'art, puisque la divine sagesse elle-même avait été l'architecte et le décorateur de cet incomparable édifice. Car Salomon en avait tracé le plan, et dirigé l'exécution, non d'après ses propres idées, mais selon la révélation dont le Seigneur l'avait favorisé. ( III Rois, VI.) Cependant dès que ce temple si auguste, si admirable et si saint, fut déshonoré par les vices du peuple juif, il perdit toute sa gloire, et devint un lieu d'ignominie et de profanation; aussi un prophète l'appelait-il, même avant la captivité, une caverne de voleurs et un repaire de bêtes féroces; enfin il ne tarda pas à être livré à des mains barbares, immondes et étrangères.

Voulez-vous demander ces mêmes leçons à une cité opulente ? Que n'étaient pas Sodome et les villes voisines ? Les maisons privées et les édifices publics resplendissaient de beauté et de magnificence ; et toute la contrée était si riche et si fertile, qu'on la comparait au paradis terrestre. Les tentes d'Abraham étaient au contraire petites, humbles et sans défense. Eh bien ! quand la guerre éclata, les rois barbares prirent les villes munies d'épaisses murailles, en pillèrent les richesses, et en emmenèrent les habitants prisonniers. Mais ces mêmes rois ne purent soutenir l'attaque d'Abraham, qui habitait le désert ; et certes, ne nous en étonnons point, car ce patriarche avait une défense plus forte que la multitude des soldats et que l'épaisseur des murailles. la piété. Et vous aussi, si vous êtes chrétiens, vous avez une cité qui n'est pas sur la terre, et dont le Seigneur est lui-même l'ouvrier et l'architecte; en vain possèderions-nous l'univers entier, nous ne sommes ici-bas que des étrangers et des pèlerins. Destinés à habiter le ciel, nous devons y tourner toutes nos pensées, et ne pas imiter les enfants qui méprisent les grandes choses, et estiment les petites.

La vertu fait donc la gloire et la force d'une ville bien plus que son étendue et sa population; mais si vous appréciez beaucoup ce dernier avantage, considérez combien de gens impies, débauchés et scélérats y participent, et dès lors vous l'estimerez peu. Mais il n'en est pas ainsi de la vertu; pour y prendre part, il faut être vertueux; ainsi soyons raisonnables et ne nous attristons que d'avoir perdu la dignité de notre âme, et d'avoir par le péché offensé le Seigneur, notre commun Maître. Quant à l'état présent d'Antioche, loin de nous nuire, il peut; si nous savons en profiter, nous devenir très-utile ; et en effet, Antioche ressemble aujourd'hui à une vierge belle, libre et modeste. La crainte l'a rendue plus douce et plus soumise, et elle l'a délivrée de ces méchants qui sont les auteurs de tous nos maux. Séchez donc ces pleurs de femmes; car sur la place publique on n'entend que ces plaintes : Malheur à toi, ô Antioche ! qu'est devenue ton ancienne gloire ? eh bien! je ris de ces plaintes puériles, et je dis qu'elles n'ont ni sujet ni raison. Ce n'est pas aujourd'hui, c'est quand vous voyez des danseurs et des ivrognes, des blasphémateurs, des parjures et des menteurs, c'est alors que vous devez vous écrier: Malheur à toi, ô Antioche ! qu'estdevenue ton ancienne gloire ?

Ainsi, lors même que le forum ne réunirait qu'un petit nombre d'habitants, pourvu qu'ils soient doux, sages et modérés, publiez hautement le bonheur de cette ville, ce petit nombre de citoyens vertueux lui fera honneur; et au contraire une multitude vicieuse est toujours nuisible. Quand le nombre des enfants d'Israël, dit Isaïe, serait égal à celui des grains de sable de la mer, les restes seulement seront sauvés. (Is. X, 22.) Car le Seigneur n'a point égard à la multitude des coupables; c'est ainsi encore que Jésus-Christ lui-même nomme malheureuse une ville, non parce qu'elle est peu peuplée, ou privée du titre de métropole, mais parce qu'elle est corrompue et vicieuse. Malheur à toi, Jérusalem, dit-il, Jérusalem qui tues les prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés! (Math. XXIII, 37.) Eh ! de quelle utilité peut être une nombreuse population, si le vice règne parmi elle? au contraire de quels maux n'est-elle point la source? et en effet, quelles causes ont produit nos malheurs? notremépris de la vertu, notre relâchement dans la piété, et nos vices nombreux. A quoi ont servi à cette ville (94) sa gloire, la magnificence de ses édifices, et son titre de métropole? Sien présence de son crime un prince de la terre n'a point eu égard à ces divers avantages, et si même il l'en a dépouillée, combien seront-ils moindres encore aux yeux du Dieu souverain des anges et des hommes ! Oui, au jour du jugement, il ne nous sera d'aucun secours d'avoir habité cette Antioche, métropole de l'Asie, et si célèbre par ses vastes portiques et ses nombreux privilèges.

Mais sans attendre ce jour , que vous sert aujourd'hui même d'habiter une métropole? Votre vie intérieure en est-elle plus douce, et ce titre d'honneur a-t-il augmenté votre aisance? Y trouvez-vous la consolation de vos chagrins, la guérison de vos maladies et la correction de vos moeurs ? Il est temps, mes chers frères, d'agir sérieusement, et de ne pas nous régler sur l'opinion du vulgaire : apprenons donc en quoi consiste la véritable gloire d'une ville, et comment elle peut mériter le titre de métropole. Sans doute j'espère bien qu'Antioche n'a point à jamais perdu ce titre, et qu'il lui sera rendu, car notre empereur est bon et miséricordieux. Mais je veux qu'alors même vous n'en paraissiez ni plus fiers, ni plus orgueilleux, et que vous n'en preniez point occasion d'en estimer davantage cette ville. Voulez-vous donc faire l'éloge d'Antioche? ne me vantez point les bosquets de Daphné, ni le nombre et la hauteur de leurs cyprès; le jaillissement des eaux, la multitude des habitants, la liberté de se promener sur les places publiques jusqu'à une heure avancée de la nuit, ni l'abondance des marchés, car tous ces avantages se rapportent à la satisfaction des sens, et se bornent à la vie présente. Mais c'est glorifier Antioche que de publier les vertus de ses habitants, la douceur de leurs moeurs, leurs aumônes, leurs veilles saintes, leur modestie et leur sagesse. Un désert dont les habitants possèdent cette réunion de vertus brille au-dessus des cités les plus fameuses; et toute ville dont les citoyens en sont dépourvus, descend au rang d'un ignoble village.

Et maintenant appliquons ces règles non plus aux cités, mais aux hommes. Voyez-vous un homme d'une belle et florissante corpulence, d'une taille élevée et d'une haute stature, ne vous pressez point de l'admirer; attendez de connaître ses qualités intérieures, et jugez de la beauté du corps par les vertus de l'âme. David était petit, faible et sans armes (I Rois, XVII), et toutefois cet homme, si peu avantagé à l'extérieur, vainquit la nombreuse armée des Philistins, et d'un seul coup renversa ce géant qui se mouvait comme une tour menaçante; il le renversa non avec la lance, l'arc ou l'épée, mais avec la fronde. Aussi le Sage nous dit-il : Ne louez point l'homme de sa beauté, et ne le méprisez pas à son aspect : car l'abeille est petite entre tout ce qui vole, et son miel est supérieur aux fruits les plus doux. (Ecclé. XI, 2, 3.)

Voilà quel jugement nous devons porter sur les villes et sur les hommes. Du reste, excitons-nous sagement les uns les autres à remercier le Seigneur de nos maux passés, et de notre tranquillité présente, mais n'oublions point de lui demander instamment qu'il délivre les prisonniers, et qu'il ramène les exilés : ce sont des frères qui ont couru les mêmes dangers que nous, et qui ont soutenu les mêmes tempêtes. Supplions donc la miséricorde divine de permettre qu'ils trouvent également avec nous le calme et le port. Qu'on ne dise point peu m'importe ! je suis hors de tout danger; que me fait la perte de celui-ci, ou la mort de celui-là ? Une telle dureté irriterait le Seigneur contre nous. Mais bien plutôt affligeons-nous comme si nous étions nous-mêmes dans le malheur, et prions avec le même soin que nous le ferions alors, ce sera suivre ce conseil de l’Apôtre : Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, comme les partageant, et de ceux qui souffrent, comme étant vous-mêmes dans un corps mortel ; pleurez avec ceux qui pleurent, et compatissez à ceux qui sont humiliés. (Héb. XIII, 3; Rom. XII, 15, 16.) Cette sympathie nous sera utile à nous-mêmes, car rien ne plaît autant à Dieu que la charité qui nous fait embrasser avec une pieuse ardeur les intérêts de nos frères.

Enfin demandons au Seigneur qu'il fasse cesser les maux présents, et qu'il nous épargne ceux de l'avenir; les peines de la vie présente, quelque grandes qu'elles soient, sont supportables, ne serait-ce que parce qu'elles doivent finir; au contraire les supplices de l'enfer sont inévitables et éternels; mais à ce motif de patience joignons la résolution de ne plus retomber dans les mêmes péchés, de peur qu'un nouveau pardon nous soit refusé. C'est pourquoi ici, et dans l'intérieur de nos maisons, aimons à nous prosterner en la présence du (95) Seigneur, et écrions-nous : Vous êtes juste dans toute votre conduite â notre égard, et toutes vos oeuvres sont véritables. (Dan. III, 27.) Si nos péchés s'élèvent contre nous, faites-nous grâce à cause de votre nom, et ne permettez pas que nous retombions dans nos anciens malheurs. Ne nous laissez donc point succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. (Matth. VI, 13.) Car c'est à vous qu'appartiennent la puissance et la gloire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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