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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 06:08

Lumière du Thabor    Numéro 38 ● Juin 2010   

 APERÇU DU CHEMINEMENT

INTELLECTUEL ET SPIRITUEL DU PÈRE SERGE BOULGAKOV

par Paul Ladouceur

Serge Boulgakov est issu d’une famille de prêtres et de diacres depuis sept générations. Il est né le 16 juillet 1871 dans la ville de Livny, en Russie centrale. Il grandit dans un environnement marqué par la foi et la culture orthodoxes, mais à douze ans il se révolte contre les rigueurs de la vie dans une école ecclésiastique et à quatorze ans, il décide de ne pas faire une carrière dans l’Église ; il se considérait comme un nihiliste révolutionnaire. Pendant quinze ans, il s’est associé avec l’intelligentsia marxiste. Au cours de ces années de formation, il a complété celle-ci par des voyages d’études à Moscou, Berlin, Paris et Londres, et il a publié son premier livre important, Le Rôle du marché dans la production capitaliste.

En 1898, il épousa Éléna Ivanovna Tokmakova. Son mariage a été heureux, et plusieurs des moments les plus profonds de son expérience religieuse ont eu lieu dans le cadre sa vie familiale. Le couple a eu trois fils et une fille. La mort de son fils de trois ans, Ivan en 1909, a produit en lui une profonde impression (voir dans ce Bulletin, « Auprès du cercueil de mon enfant »).

Le parcours spirituel de Serge Boulgakov a été jalonné par plusieurs expériences marquantes, la première en 1894, lorsqu’il a été frappé par la beauté des montagnes du Caucase depuis la steppe où il voyageait en train. Pour la première fois depuis qu’il avait rejeté la foi il y a dix ans, il s’est mit à douter de la vraisemblance du matérialisme et à envisager la possibilité de l’existence de Dieu (voir son récit sous le titre « Devant moi brillait le premier jour de la Création » dans ce Bulletin). En 1898, à la galerie Zwinger à Dresde, la Madone de Raphaël de la Chapelle Sixtine l’a beaucoup impressionnée (voir « Et tout à coup, une rencontre inattendue »), mais le moment de sa conversion définitive n’était pas encore venu.

Au tournant du siècle, Serge Boulgakov est devenu progressivement de plus en plus déçu par la « religion du progrès » et désenchanté par l’attrait de l’Occident. En 1901, il publie deux volumes sur le capitalisme et l’agriculture, où il se montre beaucoup moins convaincu de la justesse du marxisme que dans ses travaux antérieurs sur le rôle du marché. Sa pensée se détourne alors peu à peu du marxisme vers la spiritualité russe, en passant par l’idéalisme allemand. De 1901 à 1906, il occupe la chaire d’économie politique à l’Institut polytechnique de Kiev. Il est bien accueilli par les étudiants et est rapidement devenu un chef de file des jeunes de l’intelli­gentsia religieuse. Le 21 novembre 1901, il donne à Kiev une conférence publique sur Dostoïevski et à sa grande surprise, son discours est reçu avec enthousiasme par une foule d’étudiants, qui lui donnent une ovation debout. Cet événement allait marquer un tournant dans son cheminement intellectuel et spirituel. C’est à cette époque que Boulgakov abandonna définitivement le marxisme en faveur de l’idéalisme allemand, évolution signalé par son livre Du Marxisme à l’idéalisme (1903). L’idéalisme de Boulgakov comprenait à la fois la philosophie critique de Kant et la primauté du principe spirituel chez l’homme, ce qui ouvrait la porte à la pensée chrétienne.

En 1906, il fut nommé professeur d’économie politique à l’Institut de commerce de l’université de Moscou. Dans la décennie suivante, il publia un grand nombre d’articles, d’essais et d’études sur la théorie politique. Sa conversion définitive au christianisme a eu lieu vers 1907-1908, suite à plusieurs expériences religieuses à Moscou et à un séjour dans un monastère, où il s’est confessé et a communié pour la première fois depuis son enfance (voir « À ta cène mystique, Seigneur, reçois-moi »). En 1909, il rejoint Nicolas Berdiaev, Simon Frank, Pierre Struve et d’autres penseurs religieux dans la publication d’un recueil important, Jalons (Vekhi), livre sensationnel et prophétique qui appelle l’intelligentsia à se détourner des théories révolutionnaires dangereuses vers la pensée religieuse, qui seule peut véritablement libérer l’homme. C’est aussi à cette époque que Boulgakov rencontre le père Paul Florensky (1882–1937), qui a eu une grande influence sur sa vie intérieure et le développement de sa théologie (voir le beau témoignage, écrit en 1943, du père Serge Boulgakov sur son ami resté en Union soviétique, dans le Bulletin Lumière du Thabor No35).

Le cheminement spirituel du Serge Boulgakov démontrait qu’il n’était pas un scientifique académique ordinaire. En 1912, il écrit un volume inhabituel sous le titre prosaïque de Philosophie de l’économie. C’est dans ce travail qu’il présente son premier exposé systématique sur la sophiologie

, le concept unificateur de sa pensée, qu’il alla élaborer et défendre jusqu’à la fin de sa vie. Il se dit préoccupé de développer une vision du monde conforme à l’orthodoxie historique qui s’est révélée suffisante pour relever le défi de la technologie et la science modernes. Son affirmation que le monde est une manifestation de la Sophia, la Sagesse divine, alla susciter des vives réactions par la suite. Certains condamneront cette notion en tant que gnosticisme non-chrétien, tandis que d’autres trouveront que Boulgakov a réussi à structurer sa pensée de manière à la rendre compatible avec la théologie traditionnelle. Il a poussé sa pensée sur la Sophia plus loin dans son livre Lumière sans déclin (1917), sa première œuvre proprement théologique.

Pendant ses années à l’université de Moscou, Boulgakov était actif dans les milieux politiques, sociaux et philosophiques. En 1907-1908, il fut membre de la deuxième Douma (Parlement). Il s’opposa à la peine capitale et devint bien informé sur les débuts concernant l’avenir de la Russie. Plusieurs de ses conférences, tracts et articles écrits avant la révolution, couvrent un large éventail de sujets, de la critique d’art à la vision apocalyptique, furent publiés dans deux collections, Deux Cités (1917) et Pensées tranquilles (1918).

Le cheminement de Boulgakov du marxisme à l’idéalisme puis à l’orthodoxie l’a conduit à une implication profonde dans la vie de l’Église. En 1917, il a été nommé délégué au grand concile de l’Église orthodoxe russe, qui a restauré le patriarcat de Moscou. Boulgakov a été un des plus importants théologiens au concile et il a été élu l’un des deux laïcs siégeant au conseil consultatif du nouveau patriarcat. En juin 1918, il a été ordonné prêtre et peu après il a été expulsé de l’université par les bolcheviks. Sa situation est alors devenue très difficile, mais il a été nommé conférencier à l’université de Simferopol en Crimée. Lénine exila le père Serge et sa famille, avec d’autres intellectuels de l’opposition, de l’Union soviétique le premier janvier 1923. Quand le père Serge quitta la Russie, il prit avec lui deux manuscrits importants qui représentaient son travail en Crimée : La Tragédie de la philosophie (publié en Allemagne en 1927) et l’Introduction philosophique à la vénération du Nom de Dieu (publié en France après sa mort).

Le père Serge avait perdu ses biens et sa patrie, mais il a gardé un sentiment d’enthousiasme et d’attente eschatologiques qui va caractériser sa personne et sa théologie pour le reste de sa vie. Le premier port d’arrêt des Boulgakov en tant que réfugiés, comme beaucoup de leurs compatriotes, était Constantinople, où le père Serge a été très impressionné par l’église de Sainte-Sophie (voir s

ses réflexions, « La voûte du ciel au-dessus de la terre »). De Constantinople, la famille s’est rendue à Prague, à cette époque le centre intellectuel de l’émigration russe. C’était l’« âge d’or » des émigrés, qui formaient une société pleine d’espoir et de confiance ; on anticipait la libération imminente de la Russie de la tyrannie communiste et le retour en Russie. Leur vision était celle d’une terre promise, libéré de l’autocratie et ouverte au développement d’une société transformée. L’organisme l’Action chrétienne des étudiants russes (ACER) est né de cet enthousiasme, et le père Serge a joué un rôle important dans la formation du mouvement. Avant la Révolution, les orthodoxes considéraient le mouvement étudiant chrétien comme une mouvance protestante et ils ne s’y associaient pas. La nouvelle association était véritablement orthodoxe, avec une ouverture œcuménique. Dès le début de l’ACER, le père Serge a encouragé ses membres de considérer l’Eucharistie comme le cœur de leur société. Ainsi, l’ACER a pris un caractère ecclésial qui a grandement contribué à la profondeur de ses activités dans les années suivantes.

Le père Serge fut nommé maître de conférences à l’Institut russe de droit ouvert par les émigrés à Prague. En 1924, il visita de nouveau la galerie Zwinger à Dresde, mais cette fois la Madone de Raphaël produit en lui un effet tout à fait différent de celui d’un quart de siècle plus tôt, car maintenant il voyait la peinture du maître de la Renaissance à la lumière de la tradition orthodoxe (voir « Humain, trop humain »).

En 1925, on décida de fonder l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris et le métropolite Euloge, responsable des paroisses russes en Europe occidentale, invita le père Serge à se joindre à l’institut en tant que doyen et professeur de théologie dogmatique. Son acceptation de cette responsabilité inaugura la dernière et la plus créative période de sa vie. Pendant ses années de Paris, il a continué son implication dans l’ACER, participant fréquemment aux conférences annuelles, et en 1927 il a été l’un des fondateurs de la Fraternité de Saint-Alban et de Saint-Serge, qui réunissait anglicans et orthodoxes. Il participa également aux grandes conférences œcuméniques de Lausanne (1927), Oxford et Édimbourg (1937), et il était actif dans les travaux de la commission permanente de Foi et constitution, une des deux organismes prédécesseurs du Conseil œcuménique des Églises. En 1934, il a fait une tournée des États-Unis et au Canada, à l’invitation de l’Église épiscopale protestante.

La vie du père Serge était centrée sur la chapelle à l’Institut Saint-Serge. Sa journée commençait à sept heures avec la célébration de la Divine Liturgie et se terminait tard dans la nuit après les vêpres. De concert avec son enseignement et le travail administratif, il maintenait un programme complet de prédication et de soin pastoral, en plus de ses recherches, de l’écriture et de ses activités œcuméniques.

C’est à Paris que la théologie du père Serge Boulgakov atteint sa pleine maturité et son expression littéraire en une quantité imposante de publications. La question principale qui sous-tend la théologie du père Serge Boulgakov est celle de la relation entre Dieu et la création. La clé pour résoudre cette problématique se trouve dans l’Incarnation du Fils de Dieu, le Christ en deux natures, divine et humaine. Le père Serge s’est donné comme mission d’élaborer le contenu positif de la divino-humanité, exprimé en termes d’une unité intérieure autour de l’idée de la divine Sagesse, la Sophia. Toute sa grande œuvre théologique des années 20 et 30 fut consacrée à l’exploration de différentes manifestations de l’unité entre la Sophia divine incréée et la Sophia créée, révélée et manifeste dans le monde.

C’est ainsi que le père Serge a écrit deux « trilogies » théologiques. La « petite trilogie » comprend Le Buisson ardent (1927), L’Ami de l’Époux (1928), et L’Échelle de Jacob (1929). Ces œuvres traitent respectivement de la Mère de Dieu, de Jean-Baptiste, et des anges, bien que leur thème commun soit la Sagesse divine dans le monde créé. La « grande trilogie », L’Agneau de Dieu (sur le Christ, 1933), Le Paraclet (sur l’Esprit Saint, 1936) et L’Épouse de l’Agneau (sur l’Église, 1945), a pour thème la divino-humanité. Ce dernier livre, ainsi qu’un livre sur L’Apocalypse de Jean (1948) ont été publiés après sa mort. Ses œuvres théologiques tardives ont rencontré de vives critiques dans certains milieux orthodoxes et sa sophiologie continue à être controversée. Deux livres publiés dans les années 30 étaient destinés surtout à un publique occidental : L’Orthodoxie, la première introduction générale à l’Église et à la tradition orthodoxes publiée en français (1932, dans une traduction du père Lev Gillet) et en anglais (1935) ; et un petit livre sur la Sagesse de Dieu, publié en anglais en 1937 (en français en 1983).

En 1939, le père Boulgakov a été atteint d’un cancer de la gorge. Il a du subir deux opérations majeures et il a perdu ses cordes vocales. L’ampleur de son esprit se révèle dans ses Notes autobiographiques (publiés en 1948) au sujet de ces expériences. Il a appris à parler « sans voix » et a été en mesure de continuer à enseigner et à célébrer la liturgie matinale. Pendant ses dernières années, il fut animé d’une vive attente eschatologique qui caractérisa sa foi. Son dernier livre, sur l’Apocalypse, loin d’être un simple commentaire, est un témoignage remarquable d’un homme marqué par une confiance profonde et personnelle en la venue de son Seigneur. Sa prière préférée constante était « Amen, viens, Seigneur Jésus ».

Le lundi de Pentecôte en 1944, le vingt-sixième anniversaire de son ordination, le père Serge a célébré sa dernière liturgie. Il a été trouvé inconscient le matin suivant et il est décédé quarante jours plus tard, le 12 juillet. Plusieurs personnes qui veillaient constamment sur lui pendant cette période ont vu son visage devenir illuminé pendant plusieurs heures et deux ont rédigé leurs souvenirs et impressions de cet événement extraordinaire, qu’on appelle la « transfiguration du père Serge Boulgakov » (voir les témoignages de la mère Théodosie et de la sœur Jeanne Reitlinger dans ce Bulletin).

À ses funérailles, le métropolite Euloge lui adressa la parole :

Cher père Serge, vous avez été un sage chrétien, un docteur de l’Église dans le sens le plus pur et le plus noble. Vous avez été éclairée par l’Esprit Saint, l’Esprit de sagesse, l’Esprit de compréhension, le Consolateur à qui vous avez consacré vos recherches. C’est lui qui a transformé le Saul en vous en Paul. Il vous a guidé jusqu’à votre dernier souffle. Il y a vingt-six ans vous avez été gratifié de ses dons gracieux dans le sacrement de l’ordination, et vous avez porté la croix de la prêtrise dans l’Esprit Saint. Il est significatif que vous ayez reçu ce don le jour du Saint Esprit, quand il est descendu sur les apôtres saints dans des langues de feu. Ainsi, vous aviez une part en eux. Vous avez été un apôtre dans votre vie... Il est significatif aussi que vous ayez célébré votre dernière liturgie sur cette terre le jour même de l’Esprit Saint, l’anniversaire de votre ordination à la prêtrise... Que vous étiez lumineux ce jour-là ! Votre âme était consciente de son dernier triomphe en ce monde. Et ce fut ce jour-là que le Seigneur vous a appelé à cesser votre service sacerdotal sur terre afin de la poursuivre là-haut, au trône de Dieu, dans le chœur des anges et des apôtres saints.

 


 

Sources : Il n’y a pas de biographie complète de Serge Boulgakov, bien qu’il existe maintes études, surtout en anglais, sur sa théologie. Pour sa vie, on trouvera utiles surtout les références suivantes :

Antoine Arjakovsky, Essai sur le père Serge Boulgakov (1871-1944), Philosophe et théologien chrétien, Parole et Silence, 2006.

James Pain, « Introduction » et Lev Zander « Memoir », A Bulgakov Anthology, SPCK, Londres, 1976.

Nikita Struve, « Un destin exemplaire », Le Messager orthodoxe, No. 98, 1985.

Lev Zander, « Le père Serge Boulgakov : In Memoriam », Irénikon, 19, 1946.

Nicholas Zernov, The Russian Religious Renaissance of the Twentieth Century, Harper&Row, New York, 1963.

Livres du père Serge Boulgakov disponibles en français (sauf indication contraire, trad. Constantin Andronikof, publication aux éditions L’Âge d’Homme, Lausanne et Paris ; les dates sont celles de la publication originale) :

La Philosophie de l’économie (1912).

La Lumière sans déclin (1917).

Le Buisson ardent (1927).

L’Ami de l’Époux (1928).

L’Échelle de Jacob (1929).

L’Icône et sa vénération (1931).

L’Orthodoxie (1932). Trad. Lev Gillet, Lib. Félix Alcan, 1932 ; trad. Constantin Andronikof, L’Âge d’Homme.

Du Verbe incarné - L’Agneau de Dieu (1933).

Le Paraclet (1936).

La Sagesse de Dieu (1937).

L’Épouse de l’Agneau (1945).

Notes autobiographiques (1946). À paraître aux éditions YMCA-Press/F.-X. de Guibert.

La Philosophie du Verbe et du Nom (1953).

Les Deux Saints Premiers Apôtres Pierre et Jean (édition YMCA-Press/F.-X. de Guibert, 2010).

Nous vous recommandons aussi aux Pages Orthodoxes La Transfiguration :

« La prière au Saint Esprit » par le père Serge Boulgakov.

« Trois portraits [du père Serge Boulgakov] » par le père Alexandre Schmemann (très beau témoignage de la part du père Alexandre Schmemann, ancien étudiant du père Serge). 

 

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