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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 08:44
Croyant ?

René Girard

René Girard

René Girard par Michel Zink

DISCOURS DE M. Michel ZINK

———

M. Michel ZINK, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. René GIRARD, y est venu prendre séance le jeudi 18 octobre 2018, et a prononcé le discours suivant :


Mesdames et Messieurs de l’Académie,

De même qu’il est plus facile de plonger d’un coup dans l’eau froide que d’y entrer progressivement, de même celui qui, Éliacin prolongé, a mené pendant de longues années une existence cachée dans la proximité de l’Académie française, mais hors du sanctuaire, celui-là est plus glacé d’effroi qu’un autre le jour où il y accède. Sa gratitude envers ceux qui l’y ont appelé est d’autant plus grande qu’il a eu tout loisir de prendre la pleine mesure de l’honneur immense qui lui est fait. Mais à l’instant de se joindre à eux pour la célébration de leurs mystères, comment ne serait-il pas en proie à une terreur sacrée ? À ceux qui jugeraient déplacées ces métaphores religieuses, on objectera qu’elles sont convenables à qui prend place dans une Compagnie fondée par ce cardinal de Richelieu dont on découvre aujourd’hui qu’en lui l’homme d’État n’avait pas étouffé l’homme de Dieu, surtout si ce néophyte s’apprête à occuper le 37e fauteuil, qui fut successivement celui du cardinal Tisserant, du cardinal Daniélou, du R. P. Carré, et dont, si l’on remonte le cours des âges, le deuxième occupant fut Bossuet.

Et le premier ? Le premier était aussi un homme d’Église. C’était l’abbé Daniel Hay du Chastelet. À moi non plus ce nom ne disait rien. Je me suis trouvé quelque excuse à mon ignorance en consultant la notice que lui consacre le site de l’Académie française, une notice si brève que je peux la lire in extenso : « Il était le frère puîné de Paul Hay du Chastelet. »

Voilà qui commence mal. Le malheureux n’existe que comme petit frère d’un aîné modérément illustre. Je poursuis :

« C’était  un   controversiste  et   un   mathématicien  dont   les ouvrages furent après sa mort jetés au feu par son neveu, qui ne pouvait les comprendre.

Élu  à  l’Académie  le  26  février  1635,  il  semble  l’avoir  peu fréquentée. »

On n’est pas plus discret. Ses confrères ne l’ont jamais vu et ses écrits sont perdus. Combien cette immortalité obscure est rassurante pour son lointain successeur, écrasé par la gloire des noms précédemment cités ! Mais la ressemblance entre lui et moi s’arrête là. Je ne peux même pas me prévaloir des qualités d’ecclésiastique ni de mathématicien, et je prends la ferme résolution, selon la formule de l’acte   de   contrition,   d’être   assidu,   Mesdames   et   Messieurs   de l’Académie, à vos séances.

Je ne pousserai pas plus loin le topos d’humilité. Je pourrais me peindre en universitaire besogneux égaré dans le temple du génie, mais je suis fier, au contraire, d’être depuis dix-huit ans membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et d’y occuper provisoirement une charge dite perpétuelle qui me permet de mesurer chaque jour ce que je dois depuis bientôt un demi-siècle à ma femme Odile, en la voyant contribuer de si bonne grâce à la sociabilité qui fait le   charme   de   Compagnies  comme   les   nôtres.   L’Académie  des inscriptions et belles-lettres est une académie digne d’admiration, bien qu’elle ne brille pas du même éclat que la vôtre. Sans la connaissance exacte du passé, que seule procure une érudition patiente et silencieuse, les écrivains et les penseurs, gloire de votre phalange, trouveraient-ils un sol ferme d’où prendre leur envol ? Et des membres de l’Académie des inscriptions n’ont-ils pas depuis toujours siégé parmi vous, comme

M. Marc Fumaroli aujourd’hui, Jacqueline de Romilly et Georges Duby hier ? Je ne rougis pas non plus d’être comme eux un professeur du Collège de France, et d’autant moins que je suis accueilli ici par l’un d’eux, ni d’avoir occupé dans cet établissement une chaire vouée aux charmes lointains de la littérature médiévale. Je ne suis pas le premier dans ce cas au sein de votre Compagnie. Avant même Gaston Paris et Joseph Bédier, mes deux plus célèbres prédécesseurs au Collège de France, l’étude de cette littérature y avait été illustrée par Jean-Jacques Ampère, le fils du physicien, élu en 1841 à l’Académie des inscriptions et en 1848 à l’Académie française au même fauteuil que j’occupe aujourd’hui.

Est-il besoin d’ajouter que je n’avais jamais imaginé prendre un jour la suite de ces grands noms ? J’aimais notre littérature : j’ai trouvé stimulant de remonter à sa source et de la saisir dans son état premier. Les troubadours de langue d’oc me paraissaient et me paraissent encore un sommet de la poésie. J’aimais les contes et les chansons populaires : j’ai suivi leur fil d’Ariane jusqu’au Moyen Âge. J’étais intéressé par la pensée et les sensibilités religieuses : le Moyen Âge me comblait. J’ai suivi une carrière universitaire à l’exemple de mon père, avec infiniment moins de mérite que lui.

Mais pourquoi me donner la peine de convoquer de lointains prédécesseurs et  le  ridicule  de  parler  de  moi ?  Celui  auquel  j’ai  le redoutable honneur de succéder n’était-il pas lui-même un professeur, et, brièvement il est vrai, un médiéviste ? Je quitte donc enfin la scène pour la lui laisser tout entière.

Laboureur d’un sillon creusé toute une vie, penseur d’une théorie offrant peu  de  prise au  doute, René Girard  intimide. Réduit à  ses grandes  lignes,  son  parcours  ne  paraît  pas  incompatible  avec  une certaine rigidité, que semblent confirmer ses traits burinés, sa brosse militaire, sa mâchoire proéminente et ses yeux noirs. Mais voilà qu’animée par ses souvenirs et par le regard qu’il jetait sur ses premières années, la notice biographique s’anime d’une vie inattendue, celle d’un jeune René Girard turbulent, fantaisiste, certes docile à sa façon, lui aussi, à l’exemple paternel, mais insaisissable et ne se découvrant lui- même qu’au terme d’années de voyage et d’apprentissage.

Il s’est décrit comme un écolier, puis un lycéen chahuteur, au point d’être cueilli par la police, puis renvoyé du lycée pour une mystification visant le proviseur. Crime anodin, bien que la période, celle du régime de Vichy, lui conférât un sens et un risque particuliers, punition supportable, refuge toujours présent d’une famille aimante et cultivée au sein de laquelle il était né en Avignon, le jour de Noël, anno Domini 1923. Un père chartiste, notable à la façon dont un chartiste l’était alors en province, conservateur du musée Calvet, puis attaché au palais des Papes, membre de l’Académie du Vaucluse, radical-socialiste et  anticlérical.  Une  mère  fort  pieuse.  Bref,  un  couple  typique  de l’époque, qui aurait eu sa place sous L’Orme du mail entre l’abbé Lantaigne et Monsieur Bergeret. Une fratrie, des cousins, des vacances en Auvergne, à Viverols, lieu auquel il restera attaché, ce qui me touche, moi à qui l’admiration que je voue à Henri Pourrat depuis mon enfance rend le Livradois particulièrement cher. Passé le temps des chahuts, René  entre  en  hypokhâgne à  Lyon,  mais  revient vite  à  la  maison, dégoûté par la qualité de la cantine et par un bizutage puéril, dont plus de vingt ans après, dans cette même khâgne de Lyon, je subirais au contraire, stupidement, avec délices le rituel immuable et totalement inoffensif, excluant toute brimade physique et consistant pour l’essentiel à composer des sonnets sur le menu de la fameuse cantine et des dissertations philosophiques sur des sujets équivoques. Il prépare, comme son père, le concours de l’École des chartes, où il est reçu en 1942. Où loger à Paris ? Au 104, rue de Vaugirard, voyons ! Le lien avec Avignon n’est pas rompu pour autant : la thèse de l’École des chartes porte sur « La vie privée en Avignon dans la seconde moitié du XVe siècle », sujet que son père avait défriché trente ans plus tôt. C’est encore grâce à son père que René Girard est associé dans l’immédiat après-guerre à l’effervescence culturelle avignonnaise qui aboutira à la création du festival. Il rencontre ainsi de nombreuses personnalités des arts et des lettres, entre autres René Char, auréolé de son prestige de résistant.

À quoi bon avoir été un enfant turbulent si c’est pour devenir un jeune homme docile ? Mais docile, il ne l’est pas vraiment. On peut n’en faire qu’à sa tête sans être un révolté ni cesser pour autant d’honorer son père et sa mère. Telle est même la véritable liberté. Comme René Girard le confiera des décennies plus tard, en particulier à de jeunes chartistes, ses études dans leur École l’avaient ennuyé. Un avenir d’archiviste paléographe ne lui souriait pas. Ce qu’il aimait, c’était la littérature. En 1947, il prend le large et s’embarque pour les États-Unis. Le voilà assistant de français à l’université d’Indiana à Bloomington, premier poste dans une de ces universités américaines qu’il ne quittera plus.

Le campus de Bloomington n’est pas dénué de charme : grands arbres, petit pont de pierre enjambant un frais ruisseau, et même un léger escarpement rompant la monotonie de la grande plaine à maïs. René Girard découvre l’Amérique en se récitant du Saint-John Perse. Il s’identifie au poète de l’exil. Le Middle West l’agace un peu, mais il peine à se sentir aussi antiaméricain qu’il le souhaiterait. La vie est douce. Il reste sourd aux admonestations du chef de son département qui l’adjure de publier. Il ne publie pas. Au terme de ses années d’assistanat, on le met à la porte. Aucun regret : il a passé son temps agréablement,  principalement  occupé,  dira-t-il  plus  tard,  par  « les étudiantes et les automobiles. » Les choses cachées depuis la fondation du monde sont encore enfouies.

Après un an passé à l’université Duke, en Caroline du Nord, et ayant soutenu une thèse sur « L’opinion américaine de la France de 1940 à 1943 », il va enseigner à l’élégant collège féminin de Bryn Mawr, près de Philadelphie, où il trouve enfin le temps de publier des articles de critique littéraire qui le font immédiatement connaître. Il devient René Girard. En 1958 il est recruté par l’université Johns Hopkins, à Baltimore, où le grand Leo Spitzer est encore présent et où il se lie d’amitié avec un autre jeune professeur français, Michel Serres, l’ami d’une vie entière. Il y enseigne de 1958 à 1968 et de 1976 à 1981. Entre ces deux périodes, il accepte un poste à Buffalo, où, dans les neiges du nord de l’État de New York, le département de français était alors prestigieux. En 1982, Michel Serres et lui quittent ensemble Johns Hopkins pour Stanford, d’où ils ne bougeront plus, sinon pour prendre, Michel  Serres  d’abord,  René  Girard  ensuite,  le  chemin  de  cette Coupole, plus souvent foulé, il faut l’avouer, par le premier que par le second.

Un curriculum vitae ne dit rien. Il faut revenir en arrière et corriger le ton trop léger sur lequel j’ai parlé des débuts de René Girard sur le continent américain. J’ai omis alors de mentionner deux éléments importants. Le premier est que de l’absence de publications pendant les premières années, on aurait tort de conclure que pendant ce temps-là il ne travaille pas. Dès les années de Bloomington il entreprend de penser la violence. Il ne le fait pas à travers une réflexion historique ou politique, mais, dit-il, à travers les écrits de Malraux portant sur l’adaptation de l’art au déchaînement de la violence qu’a connu le XXe siècle. Point de départ très caractéristique de sa pensée.

Le second élément est moins surprenant, mais tout aussi caractéristique. En 1951, René Girard se marie. Celle qu’il épouse, Martha   McCullough,   est   de   l’Indiana.   Ils   fondent   une   famille américaine : leurs trois enfants et leurs neuf petits-enfants vivent aux États-Unis. Sa femme partagera toute leur vie son cheminement intellectuel et spirituel. Elle est méthodiste. Ils se sont mariés dans cette confession. Plus tard, leurs enfants recevront le baptême et eux une bénédiction nuptiale catholiques.

René Girard n’était pas docile. Mais il était fidèle. Il est revenu à la foi et à l’Église de son enfance. Non par sentimentalisme ou par élan mystique. C’était un rationaliste. Il y est revenu parce que sa théorie l’y ramenait. Il s’est converti lui-même.

Son œuvre est aujourd’hui universellement connue. Elle fait l’objet de travaux innombrables : cette année seulement, un livre de Bernard Perret en France et une biographie américaine due à Cynthia Haven1. La commenter en quelques minutes est une entreprise désespérée. Tout au plus peut-on rappeler le développement surprenant d’une pensée partie de la littérature pour aboutir à une forme d’exégèse fondée sur une théorie anthropologique.

René Girard s’est lancé dans l’aventure américaine par amour de la littérature. Le livre qui, en donnant une première formulation à sa théorie, l’a placé d’un coup au premier rang de la scène intellectuelle se fonde  uniquement  sur  l’analyse  de  grandes  œuvres  littéraires :  Don Quichotte, Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, À la recherche du temps perdu et surtout Dans le souterrain et L’Éternel Mari, de Dostoïevski. Ce livre, c’est, en 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque. Le retentissement est tel qu’en 1966 son auteur peut réunir pour un colloque à Johns Hopkins tous ceux qui sont alors considérés aux États-Unis comme les gourous de la pensée française : Barthes, Goldmann, Lacan, Todorov, le jeune Derrida.

Dès ce livre l’idée essentielle est en place : on ne choisit pas seul l’objet de son désir ; il est imposé par un médiateur. Au commencement n’est pas le désir, comme le pense Freud, mais l’imitation. On désire ce qu’on voit l’autre désirer. Si cet autre est lointain ou fictif, il n’est qu’un modèle : don Quichotte veut être chevalier errant à l’imitation d’Amadis de Gaule, Julien Sorel réussir à l’imitation de Napoléon. Si l’autre est réel et proche, il devient nécessairement un rival, puisque le désir se fixe sur ce que cet autre désire ou sur ce qu’on croit qu’il désire ou sur ce qu’il vous laisse croire qu’il désire. Lui-même peut d’ailleurs se mettre à désirer ce que vous croyez qu’il désire en vous voyant le désirer. La vanité stendhalienne et le snobisme proustien n’ont pas d’autre moteur. L’éternel mari ne peut désirer sa femme que si d’autres la désirent. Il ne cesse donc de provoquer leur désir, comme s’il recherchait l’infortune qu’il ne manque pas de s’attirer. La coquette, dans son narcissisme, donne l’impression de se désirer elle-même. Elle se rend ainsi désirable en se constituant elle-même en médiateur et en rival, comme le font aussi les jeunes filles de Balbec, dont la petite bande s’affiche comme refermée sur elle-même et se suffisant à elle-même.

Qu’il  existe  un  désir  mimétique,  nous  en  sommes  aisément persuadés. Il suffit de considérer – prenons un exemple au hasard – un candidat à l’Académie française. Que le désir mimétique entraîne une rivalité mimétique est tout aussi clair. Il suffit de considérer – prenons un exemple au hasard – deux candidats à l’Académie française. Mais le désir est-il toujours mimétique ? René Girard l’affirme contre Freud. Cependant, ses adversaires véritables et désignés, ceux qui justifient le titre Mensonge romantique et vérité romanesque, sont à ce stade ceux qu’il appelle les romantiques. Leur mensonge est de laisser croire qu’on ne doit son désir qu’à soi-même. Ce mensonge est démasqué par les grands romanciers, et par eux seuls : « Seuls les romanciers révèlent la nature imitative du désir2. »

La  vérité  se  trouve  dans  la  littérature,  et  non  chez  les philosophes, les penseurs, les théoriciens.

Aux yeux de René Girard, le spectre du romantisme est large. Dans une phrase étonnante qui énumère ses principaux représentants, il le fait aller de Chamisso à Sartre. Qu’est-ce donc que ce romantisme qui englobe   l’existentialisme ?    C’est,    dit-il,    le    « solipsisme ».    Sont romantiques tous ceux qui se surestiment au point de se croire capables d’inventer et de choisir seuls, librement, leurs engagements et leurs désirs. René Girard a une aversion spontanée envers tous ceux qui font trop grand cas de leur propre personne. C’est un moraliste. Le premier obstacle à la découverte de la vérité est pour lui l’orgueil :

« Dès que le sujet désirant perçoit le rôle de l’imitation dans son propre désir, il doit renoncer au désir ou renoncer à son orgueil3. » Certains entendront dans cette phrase une tonalité religieuse. Ils auront raison. Non seulement parce que depuis saint Augustin, l’orgueil est considéré comme la source de tout péché et la racine de tous les maux4. Mais aussi  parce que  cette phrase, sous la  plume de  René  Girard, prélude à une méditation sur le Christ, fondée sur Les Démons de Dostoïevski et sur certains passages de Nietzsche, méditation qui prépare elle-même la conclusion de l’ouvrage, dont le point de départ est un commentaire prodigieux de l’épisode déconcertant du démoniaque de Gérasa dans l’Évangile de Marc. Épisode déconcertant, mais sur lequel René Girard ne cessera de revenir et qui deviendra un point d’ancrage de sa pensée. Son livre sur la littérature s’achève par une réflexion sur l’enseignement du Christ. La pensée girardienne est déjà présente de son origine à son aboutissement.

La littérature a permis à René Girard de démentir les théories qui ne font pas appel au mimétisme. Reste à montrer que la théorie du mimétisme s’applique de façon universelle. Cette démarche, d’ordre anthropologique, est en 1972 celle de La Violence et le Sacré. Pour René Girard, les mythes des diverses civilisations ne s’expliquent ni par la théorie psychanalytique ni par la mise au jour de structures dont le fonctionnement commanderait l’organisation sociale et ses représentations,  quoi  qu’en  disent  les  deux  observateurs prodigieusement perspicaces que sont à ses yeux Freud et Lévi-Strauss, le second ayant droit à des amabilités et à des prudences de langage auxquelles notre auteur s’astreint rarement. René Girard est convaincu que les mythes gardent la mémoire d’événements réels. Hypothèse hors mode, et même au parfum d’évhémérisme, hypothèse provocante en ces années où le langage n’était supposé renvoyer qu’à lui-même et où la seule idée qu’il pût avoir un référent paraissait ridicule. C’est cette pose intellectuelle caractéristique des années 1970, et non plus le romantisme solipsiste, que La Violence et le Sacré prend pour cible, « ce terrorisme du langage à la fois souverain et nul5 » On n’échappe pas à la rivalité mimétique : chaque livre de René Girard se découvre un adversaire dans le courant intellectuel dominant au moment où il est écrit.

De quels événements réels les mythes conservent-ils un souvenir déformé,   et   pourquoi   ce   souvenir   est-il   déformé ?   Incapables d’identifier la violence mimétique qui s’exacerbe inexorablement, puisque plus les adversaires se ressemblent, plus ils s’opposent, et inversement, les sociétés, menacées par elle, désignent comme son responsable un individu ou un groupe, qu’elles chassent ou tuent. Comme tous se sont unis contre cette victime émissaire, la paix revient provisoirement. Cet effet bénéfique, on l’attribue aussi à la victime sacrifiée, qu’on sacralise en même temps qu’on la rejette et qu’on invoquera dès lors chaque fois que la violence mimétique reparaîtra, comme elle ne manquera pas de le faire. Le sacré s’enracinerait donc toujours dans la violence et pratiquerait toujours une violence supposée purificatrice.

C’est ainsi que naîtraient et que s’expliqueraient les mythes de toutes les civilisations. Mais aucun de ces mythes n’avoue ce processus. Tous au contraire le dissimulent, puisque tous, de celui d’Œdipe aux mythes amérindiens, reproduisent le point de vue des persécuteurs, persuadés de la culpabilité de la victime émissaire, qui n’est plus là pour présenter sa version des faits ou qui se laisse persuader de sa culpabilité, comme Œdipe.

Dans le langage courant, on parle de « bouc émissaire ». Cette expression, qui donnera son titre à un livre ultérieur de René Girard, est éclairée par le mot grec φαρμακος, qui désigne un sorcier maléfique mais aussi guérisseur. La traduction grecque de la Bible, dite des Septante, l’applique au bouc que, dans le Lévitique, on charge de tous les péchés du peuple d’Israël avant de l’expulser et de le chasser dans le désert6.

Or, la Bible ne dissimule pas que ce bouc, qui purifie la communauté de ses péchés en les emportant au loin, est lui-même innocent. La Bible sait et révèle que le bouc émissaire est innocent. Parmi tous les mythes, toutes les religions et toutes les croyances du monde, la Bible a l’originalité de raconter l’histoire du point de vue des victimes, de faire entendre leur voix, de se prolonger dans une religion, le christianisme, qui fait de Dieu incarné une victime et qui place dans sa bouche un enseignement révélant « des  choses cachées  depuis la  fondation du monde », comme le dit l’Évangile de Matthieu7. Cette révélation, selon René Girard, est que l’origine de la violence est dans la rivalité mimétique,  que  la  victime  émissaire  est  donc  innocente  et  que  la violence dont elle est l’objet est injuste et inutile.

Des choses cachées depuis la fondation du monde, c’est, en 1978, le titre du livre d’entretiens de René Girard avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort. C’est le livre où sa pensée trouve son expression complète, le livre où sont révélées les choses cachées depuis le début de son cheminement. À partir de là, ses ouvrages précisent tel ou tel aspect, poursuivent la réflexion du côté anthropologique, comme dans Le Bouc émissaire, ou du côté de la compréhension du texte biblique, comme dans La Route antique des hommes pervers, sur le livre de Job et plus tard dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, ou encore, l’heure du pessimisme venue, vers des prolongements apocalyptiques, comme dans le livre d’entretiens avec Benoît Chantre Achever Clausewitz, mais l’essentiel est dit.

La Bible fait entendre la voix des victimes et clame leur innocence.  Elle  répète  que  la  justice  est  du  côté  du  faible  et  de l’opprimé,  de  l’humilié  et  de  l’offensé.  « Un  pauvre  a  crié,  Dieu écoute » : les psaumes ne cessent de faire entendre ce cri. Et, plus fort que tous les cris, retentit le silence de l’agneau mené à l’abattoir, le silence de la dégradation absolue, le silence de celui qui endure depuis toujours le mépris, sans beauté, sans apparence, à qui on arrache la barbe et qui ne détourne pas son visage des outrages et des crachats, le silence du serviteur souffrant d’Isaïe8, préfiguration du Christ, comme l’est aussi le supplicié outragé du psaume 21. Cette double préfiguration, ce   n’est   pas   René   Girard   qui   l’invente.  Elle   est   explicitement revendiquée par les Évangiles, qui scandent le récit de la Passion par des citations du psaume 21 pris à l’envers, jusqu’à son premier verset qui devient  la  dernière  parole  du  Christ  en  croix :  « Eli,  Eli,  lamma sabacthani ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné9 ? », parole de souffrance et de déréliction qui, selon la philosophe Simone Weil, « est la preuve qu’il y a dans le christianisme quelque chose de divin ». Quant à la préfiguration du Christ dans la figure du serviteur souffrant, elle est tout aussi explicitement revendiquée au début des Actes des Apôtres dans l’épisode de la conversion de l’eunuque de la reine Candace par Philippe, qui lui explique le texte d’Isaïe (« Comme une brebis il a été conduit à la boucherie, comme un agneau muet devant celui qui le tond, ainsi il n’ouvre pas la bouche, dans son abaissement la justice lui a été déniée10 »). Elle l’est aussi dans l’Évangile de Matthieu, qui se réfère toutefois, non au martyre accepté par le serviteur, mais à son refus de triompher de la faiblesse par la force (« Il ne brisera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui vacille11 »).

 En revanche, ce qui dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament n’avait jamais paru jusque là explicite à personne, ni aux exégètes, ni aux biblistes, ni aux théologiens, ni aux historiens des religions, ce que René Girard affirme seul face à ces nouveaux rivaux mimétiques, c’est que la lente maturation de la Bible s’acheminait tout entière vers la révélation que toute violence est mimétique et qu’elle s’exerce aux dépens d’une victime émissaire innocente. Cette révélation, René Girard en trouve dans les Évangiles l’expression complète et elle constitue pour lui le message même du Christ. Il met au jour ce message partout, avec une virtuosité confondante dans la pratique de l’explication de texte. Fondamentalement, il voit dans le commandement premier du christianisme   « Tu   aimeras   ton   prochain   comme   toi-même12 » l’équivalent, sous une formulation positive, des interdits détaillés par le dernier commandement du Décalogue13, qui se résume en : « Tu ne désireras rien qui appartienne à ton prochain », ce qui est pour René Girard une façon de  dire :  « Tu n’entreras pas en conflit avec  ton prochain en partageant son désir. » Il écrit : « Le prochain est le modèle de nos désirs14. »

Et il en tire des conclusions radicales touchant l’influence du christianisme sur l’histoire de l’humanité. Relevant le contraste entre les passages où Jésus, « doux et humble de cœur15 », dit apporter la paix et ceux où il annonce qu’il provoquera, jusqu’au sein des familles, des dissensions entraînant des persécutions16, René Girard suppose que Jésus a d’abord pensé qu’il lui suffirait de révéler l’origine mimétique de la violence pour la faire disparaître avant de constater que ce n’était pas le cas et que son enseignement, à demi reçu sans être vraiment compris, aurait au contraire d’abord pour effet d’exacerber cette violence en ébranlant la croyance au mythe de la victime émissaire et en interdisant l’apaisement temporaire de la violence qu’elle procure. De fait, dit René Girard, partout où le christianisme s’est implanté, aucun mythe nouveau lié à la victime émissaire n’a pu prendre corps, mais les violences contre elle se sont au contraire amplifiées. La mémoire de ces violences ne s’est plus conservée à travers des mythes qui les travestissent et les voilent, mais ouvertement dans des récits de persécution qui les justifient.

Il prend pour exemple, dans Le Bouc émissaire, le prologue d’un poème de Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, qui, faisant sienne la rumeur qui courait à l’époque, accuse les Juifs d’avoir provoqué la grande peste de 1348 en empoisonnant les puits. Mais le récit de persécution n’a pas l’efficacité du mythe. Il peut être mis en doute. René Girard, s’il en avait eu le loisir, aurait pu signaler que, quelques  années  seulement  après   Machaut,  le   chroniqueur  Jean Froissart  s’indigne  au  contraire  des  accusations  absurdes  et  des violences criminelles exercées contre « les pauvres Juifs », contraints de « se réfugier sous l’aile du pape », Clément VI les ayant accueillis dans ses États avignonnais pour les soustraire aux persécutions.

Pardonnez-moi de me laisser entraîner jusqu’à ma lointaine époque. Ce qui compte est aujourd’hui, sous nos yeux, l’exacerbation continue de la violence, qui nous semble avoir atteint au XXe  siècle un apogée et semble vérifier sur ce point la théorie de René Girard. L’humanité reconnaîtra-t-elle enfin que toute persécution est inutile, car toute victime émissaire est innocente ? L’espoir est que, si la violence se déchaîne plus que jamais, la conscience que nous en avons et la réprobation qu’elle suscite augmentent aussi. Mais augmentent-elles ? René Girard a été terriblement marqué, nous dit Benoît Chantre dans le livre qu’il a consacré à ses dernières années, par les attentats du 11 septembre 200117. Qui ne l’a pas été ? Mais il l’a été plus que d’autres. Les États-Unis avaient représenté pour lui le lieu de la paix et du refuge, par opposition à l’Europe, que sa jeunesse avait connue ravagée par la guerre et par l’horreur. Qu’ils fussent frappés de cette façon semblait le prologue de l’Apocalypse. Mais surtout, le terrorisme islamique révélait que  la  réprobation  de  la  violence  n’est  nullement  une  valeur  qui s’impose à tous et que des forces importantes dans le monde sont mues par la conviction que leurs victimes arbitrairement désignées sont coupables et que leur élimination peut apporter la forme de paix, s’il est permis  de  lui  donner  ce  nom,  à  laquelle  aspirent  ceux  qui  s’en réclament.

Nous savons aujourd’hui qu’il nous faudra vivre longtemps avec cette violence et, pour certains d’entre nous, en mourir. Nous pouvons cependant espérer qu’elle n’aura pas le dernier mot. Mais, si elle est la plus sanglante, elle n’est peut-être pas la pire illustration actuelle de la violence mimétique. Aujourd’hui, tous les braves gens du monde, chez eux et devant leur écran, peuvent être poussés au déchaînement du ressentiment, de la rancœur, de la fureur et accabler instantanément avec une efficacité inouïe toute victime émissaire qu’on leur désigne. Chacun peut déverser d’un clic sur qui lui plaît des torrents de haine et de  boue  en  toute  impunité,  encouragé  par  la  violence  des  autres, heureux de montrer qu’il peut renchérir sur eux dans le venin, dans l’insulte, dans la menace. Chacun est la victime émissaire de tous et tous le sont de chacun. Adolescents harcelés sur les réseaux sociaux, personnalités en vue ou parfaits inconnus devenant en une heure un objet de vindicte dans le monde entier pour une photo, pour un mot, pour une plaisanterie où la malice et la stupidité auront tôt fait de suspecter une adhésion trop tiède au conformisme moral, pour une rumeur, pour rien, et qui meurent de honte, parfois à la lettre : tous témoignent sans le savoir que René Girard était malheureusement dans le vrai, lui qui écrivait que la honte est « le sentiment mimétique par excellence18 ». Il nous a quittés avant d’avoir vu le déferlement le plus bas de la violence mimétique.

Mais à quoi bon redire ce que chacun de nous ne sait, hélas, que trop ? Comment aussi, après des propos graves, me donner le ridicule de paraître romantique, au sens que René Girard donne à ce mot, en prenant la parole, une dernière fois, en mon propre nom ? René Girard a tant compté pour moi depuis près de quarante ans que la tentation est trop forte. Il a fallu le hasard d’une élection à l’Académie française pour que j’aie aujourd’hui l’occasion de dire ce que, pétrifié d’admiration et de timidité, je n’ai pas osé lui dire la seule fois où je l’ai rencontré, lors d’un colloque à Stanford au début des années 1980. Je crois bien n’avoir pas même eu l’audace, qui eût été un geste de courtoisie élémentaire, de poser une question après sa communication. Elle portait sur le Chevalier au Lion, de Chrétien de Troyes, exemple parfait du désir et de la rivalité mimétiques. Yvain désire affronter l’aventure de la fontaine enchantée par imitation de son cousin Calogrenant, en devançant les autres chevaliers  du  roi  Arthur,  qui  tous  partagent  ce  désir.  Vainqueur d’Esclados le Roux, le défenseur de la fontaine, qu’il blesse mortellement, il imite le désir de son rival en s’éprenant de sa veuve Landine, qu’il épouse. Mais il la laisse bien vite dans son château au fond de la forêt de Brocéliande, poussé par le désir d’imiter la vie brillante, chevaleresque et mondaine de son ami Gauvain, le neveu du roi Arthur. Il le paiera cher. Pourtant, quel lecteur du roman ne discerne pas un autre amour, qui précède celui d’Yvain pour Landine et le favorise, un amour qui veille sur Yvain et le protège, un amour que celle qui l’éprouve n’avoue jamais, auquel celui qui en est l’objet semble aveugle  et  que  le  poète  affecte  d’ignorer,  celui  de  Lunete  (« Petite Lune »), la suivante de Landine, pour Yvain ? C’est un amour sans mimétisme,  sans  rivalité  et  sans  violence,  un  amour  vrai.  Mais  si Landine s’éprend si vite de celui qui a tué son mari, n’est-ce pas parce qu’elle  devine  les  sentiments de  Lunete  et  les  imite ?  Le  maître  a toujours raison.

Je m’égare à nouveau. Pourquoi étais-je, il y a plus de trente ans,

si ému de voir et d’écouter René Girard en chair et en os ? Parce que sa théorie me séduisait, comme tant d’autres, mais surtout parce qu’il me faisait entendre la voix de la liberté. Dans les années 1970 et 1980, il fallait une liberté et une audace peu communes pour prendre au sérieux les auteurs, les textes, les mythes, les peuples, pour ne pas les manipuler avec les pincettes condescendantes des sciences sociales, pour ne pas considérer  a  priori  qu’ils  ne  comprennent  pas  ce  qu’ils  disent  ni pourquoi ils le disent et que nous sommes bien obligés de penser à la place de ces demeurés : « Nous rejetons sans hésiter le sens que l’auteur donne à son texte. Nous affirmons qu’il ne sait pas ce qu’il dit. À plusieurs siècles de distance, nous autres modernes le savons mieux que lui et nous sommes capables de rectifier son dire19. » Mais la voix de la liberté, je l’entendais surtout chez un auteur capable de prendre au sérieux la Bible et le Nouveau Testament, de l’avouer  paisiblement,  de  ne  pas  « siéger  avec  ceux  qui  ricanent », comme dit le psaume 1, et d’écrire : « Pour  se  faire  accepter  dans  les  milieux  intellectuels,  pour “montrer patte blanche”, il faut réagir à toute mention des Écritures judéo-chrétiennes par le coup de pied de l’âne aussi rituel et aussi automatique qu’un réflexe pavlovien20. »

Combien je la trouvais littéralement bouleversante, cette voix téméraire et assurée qui ne cherchait pas à montrer que la vérité de sa théorie lui permettait de s’appliquer aux Écritures judéo-chrétiennes comme au reste, mais qui affirmait que la vérité de la Révélation judéo- chrétienne montrait la vérité de sa théorie !

On peut en sourire. On a souri à la pensée que les « choses cachées depuis la fondation du monde » n’ont été mises au jour que par deux personnes, dont la première est Notre Seigneur Jésus-Christ et la seconde le professeur René Girard, de l’Académie française. Mais ce n’est pas tout à fait ainsi qu’il faut voir les choses. Les fulgurations de la littérature ont fait surgir aux yeux de René Girard une vérité, dont le déni par les mythes lui a confirmé a contrario l’importance. L’enseignement  du   Christ,   préparé   par   l’Ancien   Testament,   l’a convaincu que cette vérité-là était la clé de la violence humaine. Le professeur René Girard n’aurait rien trouvé si Notre Seigneur Jésus- Christ n’avait déjà tout dit.

Cette  vérité-là…  Quelle  vérité ?  La  pensée  de  René  Girard suppose-t-elle la foi ? Suppose-t-elle une adhésion à la Révélation du judaïsme et à celle du christianisme ? La question paraît brutale. Elle offense aujourd’hui l’oreille comme l’aurait fait naguère une obscénité, car la pudibonderie s’est déplacée. Elle est pourtant inévitable et il n’est pas si facile d’y répondre. Dans sa contribution au Cahier de L’Herne Girard sur un sujet éminemment girardien, « La victime innocente dans Isaïe  52-53 :  ressemblance  des  textes  juifs  et  chrétiens »,  Sandor Goodhart écrit: « Girard ne nous fournit ni une éthique ni une théologie. Ses propres croyances personnelles à propos du christianisme sont tout à fait  séparables  de  la  théorie  anthropologique  qu’il  retrouve  dans l’Évangile.   On   peut   être   juif,   chrétien,   musulman,   hindou   ou bouddhiste, et être en même temps girardien21. »

Affirmation d’autant moins réfutable qu’il serait incorrect de la réfuter. Mais affirmation destructrice d’une pensée qui, si elle n’est pas chrétienne, est partielle. Les admirables analyses littéraires de Mensonge romantique et vérité romanesque sont indubitablement justes, appliquées chacune au texte qu’elle éclaire. Mais, sans l’appui qu’elle prend sur le christianisme, la « théorie anthropologique » menace ruine.

Cette théorie n’a pourtant pas besoin, dira-t-on, de faire appel à une révélation divine. René Girard lui-même le suggère à l’occasion. L’enchaînement du désir, de la rivalité et de la violence mimétiques, le fantasme de la victime émissaire, relèvent de la nature humaine et d’elle seule. Les textes bibliques et l’enseignement de Jésus peuvent les avoir mis au jour grâce à une perspicacité naturelle. Si Jésus considérait que sa mission était de révéler aux hommes le mécanisme de la violence mimétique et l’innocence de la victime émissaire, mais non pas d’être nécessairement cette victime, rien n’empêche certes le chrétien de voir en lui Dieu incarné, acceptant la Passion pour révéler aux hommes l’origine de leur propre violence, mais il peut aussi bien être « l’homme admirable » de Renan, se vouant à une mission tout humaine.

Mais  ce  n’est  pas  ce  que  René  Girard  finit  par  dire.  Sa conviction, exprimée à plusieurs reprises, est que la Révélation chrétienne telle qu’il l’entend dépassait les capacités de la perspicacité humaine :

« Au lieu de lire les mythes à la lumière des Évangiles, ce sont les Évangiles qu’on a toujours lus à la lumière des mythes. Face à la démystification prodigieuse opérée par les Évangiles, nos démystifications à nous ne sont que des ébauches dérisoires et peut-être aussi les obstacles rusés que dresse forcément notre esprit contre la Révélation évangélique22. »

Ou plus clairement encore : « Le fait qu’un savoir authentique de la violence et de ses œuvres soit enfermé dans les Évangiles ne peut pas être d’origine simplement humaine23. »

De leur côté, juifs et chrétiens peuvent récuser l’appui que René Girard pense trouver dans le judéo-christianisme. Les juifs peuvent lui objecter qu’il se fonde, certes, sur la Bible, mais qu’il la lit en chrétien, comme un Ancien Testament dont le Nouveau Testament est l’accomplissement. Les chrétiens peuvent le suspecter de chercher dans le message du Christ un enseignement d’ordre intellectuel, qu’il s’agit

d’abord de comprendre, attitude qui s’apparenterait pour eux à une gnose. Que fait-il de la parole du Christ : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits24 » ?

Mais il ne l’ignore pas, cette parole. Il l’ignore si peu qu’elle est au cœur de son livre Je vois Satan tomber comme l’éclair (les deux phrases sont voisines et s’enchaînent presque dans l’Évangile de Luc). Même si son humilité ne saute pas aux yeux de tous, René Girard se voit du côté des  petits  et  des  simples  contre  l’orgueil  des  « romantiques »,  qui imposent leur personne, et celui des savants, qui imposent leur savoir. Il cherche la vérité en prenant garde de ne pas se croire a priori plus perspicace que les voix qu’il écoute et les textes qu’il lit. Cette vérité, sa vérité, elle lui est apparue d’abord dans l’immanence et la fragmentation du roman, non dans l’arrogante construction du penseur. Aussi bien, sa compétence est du côté de la littérature, seul domaine où il travaille de première main. Il est animé par deux convictions. La première est que la compréhension purement intellectuelle du mécanisme qui conduit du désir à la rivalité, puis à la violence mimétiques ne porte nullement remède à cette violence, si chacun n’a pas l’humilité de se changer soi- même par ce qu’on appelait jadis la conversion du cœur. En effet : « Aucune démarche seulement intellectuelle, aucune expérience de type philosophique ne pourra jamais procurer à un individu la moindre victoire sur le désir mimétique et la passion victimaire25. »

Sa seconde conviction est que « la vision des vaincus » (c’est le titre d’un livre de Nathan Wachtel) est véridique et que, selon le mot de Simone Weil, la justice est l’éternelle fugitive du camp des vainqueurs. Tout se tient. « Un pauvre a crié, Dieu écoute » et celui qui a grandi sans apparence ni beauté, méprisé de tous, celui qui tend le dos à ceux qui le frappent et les joues à ceux qui lui arrachent la barbe, celui qui ne soustrait pas sa face aux outrages et aux crachats, celui qui est défiguré au  point  de  n’avoir  plus  apparence  humaine  et  de  susciter  la stupéfaction horrifiée de la foule26, alors que « c’étaient nos souffrances qu’il portait27 », ajoute Isaïe, celui-là, victime innocente, porte la vérité de Dieu et en est la révélation.

Oui, le Dieu de René Girard est le Dieu du Magnificat, qui « renverse les puissants de leur trône et exalte les humbles28 ». Cela ne souffre aucun doute. Dans un texte de son Cahier de L’Herne sur «Satan et le scandale », qui sont les deux termes par lesquels, selon lui, les Évangiles désignent la rivalité mimétique, il écrit : « Pour  devenir  la  proie  du  scandale  et  de  son  propagateur (Satan), il suffit de préférer à la gloire qui vient de Dieu la gloire qui vient des hommes29. »

En lisant cette phrase, je me regarde tel que je suis en cet instant, au milieu de vous. Et je me tais.

 

1 Bernard Perret, Penser la foi chrétienne après René Girard, Ad solem, 2018.

Cynthia L. Haven, Evolution of Desaire. A Life of René Girard, Michigan State University Press, 2018.

2 Mensonge romantique et vérité romanesque, p. 29.

3 Ibid., p. 306.

4 « Si initium omnis peccati suberbia, radix omnium malorum superbia est. » (In epistolam

Johannis ad Parthos, première épître de Jean, Tractatus VIII, cap. IV.)
5 Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 180.

6  Lévitique 16, 21-22.

7 Matthieu 13, 35.

8 Isaïe 50, 6-7 ; 52, 14-15 ; 53, 1-3.

9 Matth. 27, 46 ; Marc 15, 34.

10 Actes 8, 26-40. Cf. Isaïe 7, 8.

11 Matth. 12, 20. Cf. Isaïe 42, 3.

12 Matth. 22, 39 ; Marc, 12, 31. Cf. Levit. 19, 18.

13 Exode 20, 17.

14 Je vois Satan tomber comme l’éclair, Première partie, Chapitre 1.

15 Matth. 11, 29.

16 Luc 12, 51-53.

17 Les derniers jours de René Girard. Grasset 2016

 21 Girard, Cahier de L’Herne n° 89, Paris, 2008 p. 149.

22 Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 265.

23 Ibid., p. 318.

24 Matthieu 11, 25 ; Luc 10, 21.

25 Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 550-555.

 26 Isaïe 50, 6-7 ; 52, 14-15 ; 53, 1-3.

27 Isaïe 53, 4.

28 Luc 1, 52.

29 Girard, Cahier de l’Herne n° 89, Paris, 2008, p. 120.

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