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9 juin 2018 6 09 /06 /juin /2018 23:31
 
Réflexion historique  sur le mariage des prêtres
Levons d’emblée une confusion fréquente : jamais, ni dans l’Église catholique, ni dans les Églises orthodoxes, il n’a été question d’autoriser le mariage des prêtres.
Dans les deux cas, le débat porte sur l’ordination d’hommes (déjà) mariés.
 
Pour être tout à fait rigoureux, le mariage des prêtres a malgré tout existé dans l’Église catholique, mais seulement à deux moments bien précis de l’Histoire : au début de la Réforme puis sous la Révolution. Mais cette ouverture ne fut pas du fait de l’Église.
 
Comme l’écrit Jean Mercier, rédacteur en chef adjoint de La Vie. dans l’ouvrage de référence Célibat des prêtres, la discipline de l’Église doit-elle changer ? (Desclée de Broirwer, 2014). cette précision permet de dissiper un autre malentendu selon lequel l’obligation du célibat daterait du deuxième concile du Latran (1139) :
« Ce Concile ne fit que déclarer nul le mariage contracté par un clerc ;
On a donc fait que déclarer invalides des mariages prohibés selon une règle très ancienne qui était en vigueur en Occident comme en Orient, et qui l'est toujours neuf siècles plus tard, au moins chez les catholiques et les orthodoxes. »
 
La règle du célibat telle qu’on la connaît aujourd'hui a été imposée par l’Église au cours de la Réforme grégorienne, qui s'étend sur tout le XI* siècle, processus au terme duquel on cessa d’ordonner des hommes mariés.
 
Alors, que verrait-on si, à la faveur d'un saut dans le passé, on se promenait dans l'Eglise du premier millénaire ?
 
Des diacres, des prêtres et des évêques célibataires, bien évidemment. Mais aussi, parmi eux, des hommes mariés ordonnés par l’Église. On pourrait même croiser quelques papes mariés. Mais, à moins de pratiquer la langue de buis, ces clercs témoigneraient sans doute de quelques difficultés, l’Église leur demandant de ne pas avoir de relations sexuelles avec leur épouse.
 
« La première trace officielle d’une “loi” exigeant des clercs mariés la continence se trouve dans les canons du concile d'Elvire, qui eut lieu en Espagne, non loin de Grenade, autour de l’an 300 », rappelle Jean Mercier, qui s’appuie sur les travaux de Christian Cochini, un jésuite ayant établi que la continence sexuelle pour les clercs mariés fut une loi très ancienne.
 
Pour jauger la valeur évangélique du célibat, ces hommes cherchent à savoir quelle était la situation des apôtres, s’ils étaient mariés ou non : Jésus exige-t-il d’eux qu’ils soient célibataires ?
 
Or, dans les Écritures, il est établi que Pierre avait une belle-mère - guérie par Jésus -, donc une épouse, même si elle n’est pas explicitement mentionnée.
 
Mais il est également établi qu’en suivant Jésus, Pierre avait laissé tout ce qu’il avait : belle-mère, épouse, famille, travail.
 
« D'une certaine façon, analyse Jean Mercier, la suivance du Christ implique qu’il faille tout quitter pour être apôtre. En ce sens, le geste radical de Pierre apparaît comme un argument en faveur du célibat, comme si la vie conjugale-familiale et l’état précaire du disciple sur les routes de Galilée étaient incompatibles. »
Donc, notre voyageur temporel se promenant au XI* siècle ne manquerait pas d’observer une certaine pagaille.
 
« De plus en plus de clercs sont issus des écoles cathédrales et sont célibataires, décrit Jean Mercier. D’autres ont été ordonnés en étant déjà mariés et sont théoriquement astreints à la continence. D’autres encore sont officiellement célibataires mais vivent en concubinage, d’où les rappels des conciles locaux sur l’interdiction du “mariage des clercs”. »
 
C’est dans ce contexte un peu confus que le pape Grégoire VII décide de durcir la réforme grégorienne initiée par Léon IX, marquée par une lutte contre le clergé marié.
 
De manière générale, la réforme grégorienne est une réforme de purification et de séparation du pouvoir temporel et spirituel, Grégoire VII affirmant le second supérieur au premier.
 
Dans les faits, cela signifie que le pape est supérieur à l’empereur et qu’il peut le destituer, comme il peut « réduire un prêtre à l’état laïc ». C’est une bombe, car les princes ont l’habitude de faire la pluie et le beau temps parmi les évêques et les prêtres.
« Décréter que les clercs relèvent de l’ordre divin, qu’ils “appartiennent” au pape, est un acte politique majeur, analyse Jean Mercier. Il est aussi crucial de signifier aux clercs que leur obligation de loyauté va au pape et non au souverain. Lorsque Grégoire s’en prend aux prêtres mariés, on peut donc considérer qu’il agit autant pour des motifs spirituels que politiques. »
 
À la fin de la réforme grégorienne, la situation est la suivante : les clercs mariés ne peuvent plus célébrer la messe ni percevoir de revenus,et les fidèles doivent refuser les sacrements de ceux qui ne respectent pas la règle de la continence.
 
Certains feront  de la résistance, contractant malgré tout des mariages
privés après leur ordination, d'où la « sanction »de Latran II (1139) qui déclare nulles ces unions.
 
Et chez les protestants alors ?
 
Bon nombre de pasteurs se marient bien après leur ordination  !C'est que, dans le protestantisme,contrairement à la tradition catholique, l'ordination n'est pas un sacrement.
 
Luther, à l'origine moine  catholique célibataire, n'était pas à proprement parler un  militant du mariage des prêtres. Néanmoins,il était mal à l'aise avec le fait que l'Église catholique présente la vie religieuse comme la voie la plus royale de la sainteté par la pratique radicale de la chasteté, la pauvreté, l'obéissance.
 
« Luther affirme un principe révolutionnaire, note Jean Mercier : aucun état de vie ne permet de "mériter" le salut plus qu'un autre. 
 
L'abolition du célibat est d'autant plus aisée, pour Luther, qu'elle se double de l'abolition du sacerdoce ordonné : tous les baptisés sont ontologiquement prêtres. »
 
En réponse à la Réforme protestante, l'Église catholique convoque le concile de Trente (1563).
 
Certains clercs demandent alors un assouplissement de la règle du célibat, notamment la réintégration de prêtres mariés déjà ordonnés, mais c'est  le contraire qui se produit : non seulement on réaffirme la règle, mais on instaure le principe de séminaires comme lieux de formation pour célibataires.
 
Pourtant, une chose est de fixer une règle, une autre est de la faire entrer en application.« Au cours des XVIIème et XVIIème siècles abondent les délits de prêtres concu­binaires,note Jean Mercier. Un vicaire bourguignon est ainsi condamné à la pendaison en 1780 pour avoir tué l'enfant né de ses amours. La réalité est loin de correspondre à l'idéal défini lors du Concile. »
 
D'autant que, fin XVIIème siècle en France, la Révolution ouvre une parenthèse extraordinaire dans ce domaine, avec des vagues de mariages de prêtres.
 
En effet, sur fond de divisions entre le clergé qui accepte de prêter serment sur la Constitution de 1790 et celui qui refuse, le mariage des prêtres est autorisé dans la nouvelle Constitution de 1793, qui, en outre, ordonne la déportation des évêques qui s'y opposeraient. De l'autorisation au moyen de pression, il n'y a qu'un pas,et certains prêtres acceptent de se marier pour échapper à la guillotine.Il n'est pas rare de les voir épouser leur bonne de 80 ans,contractant un mariage blanc pour sauver leur vie.
 
À la fin de la Révolution, l'Église se retrouve alors à devoir statuer sur  le sort de près de 3000 prêtres mariés, dont certains veulent garder leur épouse...
 
Mais le débat sur le célibat sacerdotal n'est pas clos pour autant, bien au contraire.
 
« Le XXème siècle et ses grands basculements anthropologiques ont fait muter la figure du prêtre : d'être "séparé", il se sécularise, constate Jean Mercier. Le célibat, qui symbolise cette "mise à part",s'en trouve fragilisé.»
 
Pendant la Grande Guerre, puis la Seconde Guerre mondiale,les prêtres partagent le quotidien des laïcs. À leur retour, ils veulent rester proches des classes populaires car ils estiment que cela est plus cohérent en termes d'­évangélisation.
 
Les prêtres-ouvriers voient le jour. La soutane a du plomb dans l'aile...
 
Cinq ans avant l'annonce du concile Vatican ll, Pie XII publie l'encyclique Sacra virginitas où il réaffirme la nécessité du célibat, en exaltant par ailleurs la virginité des prêtres.
 
Marie-Lucile Kubacki

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